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Full text of "Travail"

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1 



TRAVAIL 



tmtnt F*SOUELLE. fPITEUB, 11, Mt BB eBEWELLE 

OUVKAGKS UU ïtÊME AUTKUK 

DANS LA BIBLIOTHËQnB-CHARPBEfTIES 

1 3 rr. X eh.qn. mlon*. 

LES ROUCON-MACQUART 

LA FORTUNE DES ROUODN 35< 

LA CURÉE. 4T' mil)*, t 

LE VENTRE DE PARIS. «* milU. 

LA CONQUÊTE DE PLASSAHS 33< mille. 

LA FAUTE DE L'ABBË MOURET. Sî* mlllt. 

SON EXCELLENCE EUOCNE ROUOOM 31* milll. 

L'ASSOMMOIR. US* Bille. 

UNE PAOC D-AMOUR. 3f n^la. 

HANA IBÎ* qittl». 

POT-BOUILLE B*- «ill». 

AU BONHEUR DES DAMES TV <°IU*. 

LA JOIl DE VIVRE. H- mUli. 

«EMMINAL. 110- œUI*. 

LVUVRE eo* uill*. 

LA TERRE. liB* miUe. 

LE RtVE IID* miU*. 

LA BtTC HUMAINE »• mill*. 

L'ARGENT BS- mllI*. 

LA DÉBÂCLE VJÎ- mitla. 

LE DOCTEUR PASCAL 90- milta. 

LES TROIS VILLES 

LOURDES iia- milla. 

ROME. 100- milla. 

PARIS 88* mille. 

^ LES QUATRE ÉVANGILES 

FÉCONDITÉ Bl- raille. 

TRAVAIL 7T' mille. 

ROMANS ET NOUVELLES 

SORTES A NINON. Nouvilla édilloD 

NOUVEAUX CONTES A NINON. KouTalle Mltion 

LA CONFESSION DE CLAUDE. Nouteile édilÎM 

THÉRÈSE RAQUIN. Neuvella edlUoD 

MADELEINE FERAI. NaunllaMIllon 

LE VŒU D'UNE MORTE. Nsuielle «diUou 

LES MYSTÈRES DE MARSEILLE. HoiiTella ridjUan 

LE CAPITAINE BURLE. NoHTella «dllton 

MAÏS MICOULIN. NoaieUeJdltioo 

THÉÂTRE 

THÉRÈSE RAOUIN. — LES HÉRITIERS RABOURSIN. - 
LE BOUTON DE ROSE. 

ŒUVRES CRITIQUES 

MES HAINES 

LE ROMAN EXPÉRIMENTAL 

LE NATURALISME AU THÉÂTRE. 

NOS AUTEURS DRAMATIQUES 

LES ROMANCIERS NATURALISTES. 

OOCUMENTS LITTÉRAIRES. 

UNE CAMPAQNE. IBSO-ISSI 

NOUVELLE CAMPAGNE. I6S6 . • 

LA VÉRITÉ EN MARCHE B* mille. 

EN COLLABORATION 

LES SOIRÉES DE MÉDA N . . . SS- mille. 

£97. - L.<lBpriiiHriM rtaiMa, 



LES QUATRE ÉVANGILES; 



TRAVAIL 



PAR 



EMILE ZOLA 



QllAltANÏK-SlXIÈME MILLE 



PARIS 
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 

11, RUE DE GRENELLE, 11 

1901 



r 



TRAVAIL 



LIVRE PREMIER 



I 



Dans sa promenade au hasard, Luc Froment, en sortant 
de Beauclair, avait remonté la route de Brias, qui suit la 
gorge où coule le torrent de la Mionne, entre les deux 
promontoires des Monts Blouses. Et, comme il arrivait 
devant l'Abime, nom que portent dans le pays lesAciéries 
Qurignon, il aperçut, à Tangle du pont de bois, peureu- 
sement rasées contre le parapet, deux figures noires et 
chétives. Son cœur se serra. C'était une femme à l'air 
très jeune, pauvrement velue, la tète à demi cachée sons 
un lainage en loques; et c'était un enfant, de six ans 
environ, à peine couvert, la face pâle, qui se tenait daîis 
ses jupes. Tous les deux, les yeux fixés sur la porte de 
Tusine, attendaient, immobiles, avec la patience morue 
des désespérés. 



t LES QUATRE ÉVANGILES 

Luc s'était arrêté, regardant lui aussi. 31 allait être six 
heures, le jour baissait déjà, par cette humide et lamen- 
table soirée du milieu de septembre. On était au samedi, 
et depuis le jeudi, la pluie n'avait pas cessé. Elle ne tom- 
bait plus, mais un vent impétueux continuait à chasser 
dans le ciel des nuages de suie, des haillons d'où filtrait 
un crépuscule sale et jaune, d'une tristesse de mort. La 
route, sillonnée de rails, aux gros pavés disjoints par les 
continuels charrois, roulait un fleuve de boue noire, 
toutes les poussières délayées des houillères prochaines 
de Brias, dont les tombereaux défilaient sans cesse. Et 
ces poussières de charbon, elles avaient noirci de leur 
deuil la gorge entière, elles ruisselaient en flaques sur 
Tamas lépreux des bâtiments de l'usine, elles semblaient 
salir jusqu'à ces nuages sombres qui passaient sans fin, 
ainsi que des fumées. Une mélancolie de désastre souf- 
flait avec le vent, on eût dit que ce crépuscule frissonnant 
et louche apportait la fin d'un monde. 

Comme Luc s'était arrêté à quelques pas de la jeune 
femme et de l'enfant, il entendit ce dernier qui disait, 
d'un air avisé et décidé déjà de petit homme : 

— Ecoute donc, ma grande, veux-tu que je lui parle, 
moi? Peut-être que ça le mettrait moins en colère. 

Mais la femme répondit : 

— Non, non, frérot, ce n'est pas des affaires pour les 
gamins. 

Et ils se remirent à attendre, silencieux, de leur air de 
résignation inquiète. 

Luc regardait l'Abîme. Il l'avait visité, par une curio- 
sité d'homme du métier, lorsqu'il avait une première fois 
traversé Beauclair, au dernier printemps. Et, depuis les 
quelques heures qu'un brusque appel de son ami Jordan 
l'y ramenait, il avait eu des détails sur l'affreuse crise 
que venait de traverser le pays : une terrible grève de 
deux mois, des ruines accumulées de part et d'autre, 



inAYAlLi 



Tusine ayant beaucoup souffert de Tarrêt du travail, les 
ouvriers étant à demi morts de faim, dans la rage accrue 
de leur impuissance. C'était ravant-veille, le jeudi seule- 
ment, que le travail avait fini par reprendre, après des 
concessions réciproques, furieusement débattues, arra- 
chées à grand'peine. Et les ouvriers étaient rentrés sans 
joie, inapaisés, comme des vaincus qu'enrage leur dé- 
faite, qui ne gardent au cœur que le souvenir de leurs 
souffrances et l'àpre désir de les venger. 

Sous la fuite éperdue des nuages de deuil, TAbîme 
étendait Tamas sombre de ses bâtiments et de ses han- 
gars. C'était le monstre, poussé là, qui avait peu à peu 
élargi les toits de sa petite ville. A la couleur des toitures 
dont les nappes s'étalaient, se prolongeaient dans tous les 
sens, on devinait les âges successifs des constructions. 
Maintenant, il tenait plusieurs hectares, il occupait un mil- 
lier d'ouvriers. Les hautes ardoises bleuâtres des grandes 
halles, aux vitrages accouplés, dominaient les vieilles 
tuiles noircies des installations premières, beaucoup plus 
humbles. Par-dessus, on apercevait de la route, rangées à 
la file, les ruches géantes des fours à cémenter, ainsi que 
la tour à tremper, haute de vingt-quatre mètres, où les 
grands canons, debout et d'un jet, étaient plongés dans 
un bain d'huile de pétrole. Et, plus haut encore, les che* 
minées fumaient, les cheminées de toutes tailles, la forêt 
qui mêlait son souffle de suie à la suie volante des 
nuages, tandis que les minces tuyaux d'échappement 
jetaient, à des intervalles réguliers, les panaches blancs 
de leur haleine stridente. On eût dit la respiration du 
monstre, les poussières, les vapeurs, qui s'exhalaient 
sans cesse de lui, qui lui faisaient une continuelle nuée 
de la sueur de sa besogne. Puis, il y avait le battement 
de ses organes, les chocs et les grondements qui sortaient 
de son effort, la trépidation des machines, la cadence 
claire des marteaux cingleurs, les grands coups rythmés 



4 LtS giîATRE EVÂSGlLf5 

des marlcaux-pilons, riisonnaiil comme des cloclies, et 
dont la IciTC Ireinblail. Et, |>lus près, au liord de la roule, 
au fond d'un petit bùliiTiL'nl, une sorte de cave où le 
premier Qurignoii avait forgé le fer, on entendait la danse 
violante ci acharnée de deux martinets, qui li^iltaicnt là 
coranjo le pouls même du colosse, dont loiis les fours 
flambaient à la fois, dévoraletirs de vies. 

Dans lu brume crépusculaire, rouss3.trectsi désespérée, 
qui noyait peu à peu l'Abîme, pas une lampe électrique 
n'éclairail encore les cours. Aucune lumière ne luisait 
aux fenélres poussiéreuses. Seule, sortant d'une des 
çnindcs halles, par un portail liéanl, une flamme intense 
trouait l'ombre, d'un long jet d'astre en fusion. Ce devait 
être un maître puddieur qui venait d'ouvrir la porte de 
son four. El rien autre, pas même une étincelle perdue, 
ne disait l'empire du feu, le feu grondant dans cette ville 
assombrie du travail, le feu intérieur dont elle était tout 
entière embrasée, lu feu dompté, asservi, pliant et ftçon- 
nant le fer comme unecire molle, donnant à l'homme la 
royauté de la terre, depuis les premiers Vulcains qui 
l'avaient conquis. 

Mais l'horloge du polit beffroi, dont la charpente sur- 
montait le bâtiment do l'administration, sonna six heures. 
Et Luc entendit de nouveau l'enfant pauvre disant de sa 
Toix claire : 

— Ecoule donc, ma grande, les voilà qui vont sor- 
tir. 

— Oui. oui, je sais bien, répondit la jounc femme. 
Tiens-loi tranquille. 

Dans le mouvement qu'elle avait fait pour le retenir, le 
lainage en loques s'était un pou écarté de sa face, et Luc 
rcsia surpris de la délicatesse de ses traits. Elle n'avait 
sûrement pas vingt ans, des cheveux blonds en désordre, 
une pauvre pclite figure mince qui lui parut laide, avec 
des veux bleus meurtris de larmes, une bouche pùle. 



TRAVAIL 5 

aïiière de souffrance. Et quel corps léger de fillette sous 
la vieille robe usée ! et de quel bras tremblant et faible 
elle serrait dans ses jupes Tenfant, le petit frère sans 
doute, blond comme elle, bien mal peigné aussi, mais 
d*air plus fort et plus résolu! Luc avait senti sa pitié 
grandir, tandis que les deux tristes êtres, méfiants, com- 
mençaient à s'inquiéter de ce monsieur, qui s'était arrêté 
là, qui les examinait avec tant d'insistance. Elle, surtout, 
semblait gênée de cette attention d'un garçon de vingt- 
cinq ans, si grand, si beau, avec des épaules carrées et 
des mains larges, avec un visage de santé et de joie, dont 
les traits fermes étaient dominés par un front droit en 
forme de tour, la tour des Froment. Elle avait détourné les 
yeux, devant les yeux bruns du jeune homme, franche- 
ment ouverts, qui la regardaient bien en face. Puis, elle 
s'était risquée encore, d'un coup d'œil furtif ; et, l'ayant 
vu alors qui lui souriait avec bonté, elle avait reculé un 
peu, dans le trouble de sa grande infortune. 

Il V eut une volée de cloche, un mouvement se fit dans 
l'Abîme, et la sortie commença des équipes de jour, que 
les équipes de nuit allaient remplacer; car jamais la vie 
dévorante du monstre ne s'arrête, il flambe et forge jour 
et nuit. Pourtant, les ouvriers lardèrent à paraître, la plu- 
part avaient demandé une avance, bien que le travail 
n'eût repris que depuis le jeudi, tant la faim était grande 
dans les ménages, après les deux mois de terrible grève. 
Et on les vit enfin qui sortaient, qui défilaient, un à un ou 
par petits groupes, la tête basse, sombres et pressés, ser- 
rant au fond de leur poche les quelques pièces blanches, 
si chèrement gagnées, qui allaient donner un peu de pain 
aux petits et à la femme. Et ils disparaissaient, par la 
route noire. 

— Le voilà, ma grande, murmura l'enfant. Tu le vois 
bien, il est avec Bourron. 

— Oui oui, tais-toi. 

1. 



G LES QUATKE ÉVANGILES 

Deux ouvriers venaient de sortir, deux compagnons pud- 
dleurs. Et le premier, celui qui était avec Bourron, avait 
sa veste de drap jetée sur l'épaule, âgé de vingt-six ans à 
peine, roux de cheveux et de barbe, plutôt de petite taille, . 
mais de muscles solides, le nez recourbé, sous un front 
proéminent, les mâchoires dures et 'les pommettes sail- 
lantes, pourtant de rire agréable, ce qui en faisait un 
mâle à conquêtes. Tandis que Bourron, de cinq ans plus 
âgé, serré dans sa vieille veste de velours verdâtre, était 
un grand diable sec et maigre, dont la face chevaline, aux 
joues longues, au menton court, aux yeux de biais, expri- 
mait la tranquille humeur d'un homme facile à vivre, 
toujours plié sous la domination de quelque cama- 
rade. 

D'un coup d'oeil, ce dernier avait aperçu la triste femme 
et l'enfant, de l'autre côté de la route, à l'angle du pont 
de bois; et il donna un coup de coude au compagnon. 

— Vois donc, Ragu.La Josine etNanet sont là... Méfie- 
toi, si tu ne veux pas qu'ils t'embêtent. 

Ragu, rageur, serra les poings. 

— Sacrée fille! J'en ai assez, je l'ai fichue à la porte... 
Qu'elle me cramponne, tu vas voir! 

Il semblait un peu ivre, comme la chose arrivait, les 
jours où il dépassait les trois litres, dont il disait avoir 
besoin pour que le brasier du four ne lui desséchât pas 
la peau. Et, dans cette demi-ivresse, il cédait surtout à la 
vantardise cruelle de montrer à un camarade comment 
il traitait les filles, quand il ne les aimait plus. 

— Tu sais, je vas te la coller au mur. J'en ai assez ! 

Josine, avec Nanet dans ses jupes, s'était avancée dou- 
cement, peureusement. Mais elle s'arrêta, en voyant 
deux autres ouvriers aborder Ragu et Bourron. Ceux-là 
faisaient partie d'une équipe de nuit, ils arrivaient de 
Beauclair. Le plus âgé, Fauchard, un garçon de trente 
ans, qui en paraissait quarante, était un arracheur, ruiné 



TRAVAIL 7 

déjà par le travail vorace, la face bouillie, les yeux brû- 
lés, son grand corps cuit et comme noué par Tardeur 
des fours à creusets, d'où il tirait le métal en fusion. 
L'autre, Fortuné, son beau-frère, un garçon de seize ans, 
à qui l'on en aurait donné à peine douze, tant il était de 
chair pauvre, le visage maigre, les cheveux décolorés, 
semblait n'avoir plus grandi, hébété, mangé par sa be- 
sogne machinale de manœuvre, assis à la manette de mise 
en marche d'un marteau cingleur, dans l'ahurissement 
de la fumée et du vacarme qui l'aveuglait et l'assourdis- 
sait.. 

Fauchard avait au bras un vieux panier d'osier noir, 
et il s'était arrêté, pour demander aux deux autres, de sa 
voix sourde : 

— Est-ce que vous avez passé? 

Il voulait savoir s'ils avaient passé à la caisse, s'ils 
venaient de toucher une avance. Et, lorsque Ragu, sans 
répondre, eut simplement tapé sur sa poche, où des 
pièces de cent sous sonnèrent, il eut un geste d'attente 
désespérée. 

— Tonnerre de bon Dieu! dire qu'il faut que je me 
serre le ventre jusqu'à demain malin, et que, cette nuit, 
je vais encore crever de soif, à moins que ma femme, 
tout à l'heure, ne fasse le miracle de m'apporler ma 
ration ! 

Sa ration, à lui, était de quatre litres par journée ou 
par nuit de travail, et il disait que ça suffisait bien juste à 
lui humecter le corps, tellement les fours lui tiraient l'eau 
et le sang de la chair. Il avait eu un regard désolé sur son 
panier vide, où ne ballottait qu'un morceau de pain. Quand 
il n'avait pas ses quatre litres, c'était la fin de tout, l'ago- 
nie noire dans le travail écrasant, devenu impossible. 

— Bah ! dit complaisamment Bourron, ta femme ne 
va pas te lâcher, il n'y a pas sa pareille pour décrocher le 
crédit. 



8 LES QUATRE EVANGILES 

Mais tous les quatre, arrêtés dans la boue gluante du 
chemin, se lurent et saluèrent. Lue venait de voir s'avan- 
cer sur le trolloir, assis au fond d'une petite voilure 
qu'un domeslique poussait, un vieux monsieur à la face 
large, aux grands traita réguliers, encadrés de longs 
cheveux hiancs. Et il avait reconnu Jérôme Qurignoii, 
monsieur Jérôme comme tout le pays l'appelait, le ftls 
de Biaise Qurignon, l'ouvrier étireur, fondateur de 
l'Âblme. Très âgé. devenu paralytique, il se faisait ainsi 
promener, par tous les temps, sans une parole.' Ce soir-là, 
comme il passai! devant l'usine, pour rentrer chez sa lille, 
k la Guerdache, une propriété du voisinage, il avait d'un 
simple signe donné l'ordre au domestique de ralentir ; et, 
de ses yeux restés clairs, vivants et profonds, il regardait 
longuement le monstre en travail, les ouvriers de jour 
qui sorlaieni et les ouvriers de nuit qui entraient, sous le 
louche crépuscule tombant du ciel livide, sali de la fuite 
éperdue des nuages. Puis, son .regard s'arrêla sur la 
maison du directeur, une bâtisse carrée au milieu d'un 
jardin, qu'il avait lui-même fait construire qu.trante ans 
plus 161, et où il avait régné eu roi conquérant, gagnant 
des millions. 

— Ce n'esl pas monsieur Jérôme qui est embarrassé 
pour son vin de ce soir, avait repris Bourron en ricanant, 
1 voix plus basse. 

Ragu haussa les épaules. 

— Vous savez que mon arrière-grand -père était le 
camarade du père de monsieur Jérôme. Deux ouvriers, 
parfailement! et qui éliraient ici le fer ensemble, et la 
fortune pouvait tout aussi bien venir à un R.igu qu'à un 
Qurignon. C'est la chance, quand ce n'est pas le vol. 

— Tais-loi donc, murmura de nouveau Bourron, tu 
Tas te faire arriver des histoires, 

La crànerie de Ragu tomba, et comme monsieur Jé- 
rôme, en passant devant le groupe, regardait les quatre 



hommes de ses grands yeux fixes et limpides, il salua d% 
nouveau, avec le respect peureux de l'ouvrier qui veut 
hien crier conlro le patron, mais qui a le long esclavage 
dans le sang, et qui tremble devant le dieu souverain, 
dont il attend tonte vie. Lentement, le domestique pous- 
sait toujours la petite voilure, et monsieur Jérôme dispa- 
rut, par la roule noire conduisant à Beauclair. 

— Bah ! conclut philosophiquement Fauchard, il n'est 
pas si heureux, dans sa roulante; et puis, s'il comprend 
encore, ça n'a pas été si drôle pour lui, les affaires qui se 
sont passées. Chacun a ses peines... Ah ! tonnerre de bon 
Dieu! pourvu seulement que Natalie m'apporte mon vin ! 

Et il entra dans l'usine, emmenant le petit Fortuné, 
qui, l'air hél>élé, n'avait rien dit. Leurs épaules déjà 
lasses se perdirent dans l'ombre croissante, dont le flot 
noyait les bî\limenls; tandis que R.igu et Bourron se 
remettaient en marche, l'un débauchant l'autre, l'emme- 
nant vers quelque cabaret de la ville. On pouvait bien 
boire un coup et rire un peu, après tant de misère. 

Alors, Luc, qu'une curiosité apitoyée avait fait rester 
là, adossé au parapet du pont, vit Josine marcher de 
nouveau à petits pas chancelants, pour barrer la route à 
Ragu. Un instant, elle avait dû espérer qu'il prendrait le 
pont et rentrerait chez lui; car c'était la route directe du 
vieux Beauclair, un amas sordide de masures où habi- 
taient la plupart des ouvriers de l'Abîme. Mais, lorsqu'elle 
eut compris qu'il descendait vers le beau quartier, elle • 
fut envahie par la certitude de ce qui allait arriver, le 
cabaret, la paye bue, la soirée passée encore à attendre, 
mourante de faim avec son petit frère, au vent aigre de la 
rue. Et la souffrance, la colère brusque lui donnèrent un 
tel courage, qu'elle vint se planter, elle si chétive et si 
lamentable, devant l'homme. 

— Auguste, dit-elle, sois raisonnable, tu ne peux pas 
nie laisser dehors. 



10 LES QUATRE ÉVAKCILE3 

Il ne rëpd'iKlit pas, voulut passer outre. 

— Si lu ne rentres pas tout de suite, donne-moi an 
moins la cler... Depuis ce malin, nous sommes à la rue, 
nous n'avons pas mangé une bouchée de pain. 

Du coup, il éclata. 

— Fiche-moi la paix, hein ! As-lu fini -de me cram- 
ponner? 

— Pourquoi as-lu emporté la clef, ce malin ?... Je ne 
te demande que de me donner la clef, tu rentreras quand 
tu voudras... Voici la nuit, tu ne veux pas que nous 
couchions sur le trolloir. 

— La clef! la clef ! je ne l'ai pas, et je l'aurais que je 
ne te la donnerais pas... Comprends donc que j'en ai 
assez, que je ne te veux plus, que c'est trop d'avoir crevé 
deux mois la faim ensemble, et que tu peux aller voir 
ailleurs si j'y suis ! 

Il lui criait cela dans la figure, violemment, sauvage- 
ment ; et elle, la pauvre petite, frémissait toute sous 
l'injure, tandis qu'elle s'obstruait avec douceur, avec 
l'acharnement résigné des misérables qui sentent la terre 
s'abîmer sous eux. 

— Oh! tu es méchant, lues méchant... Ce soir, quand tu 
rentreras, nous causerons. Je m'en irai demain, s'il le faut. 
Mais aujonrd'hui, aujourd'hui encore, donne-moi la clef. 

Alors, l'homme fut pris d'une rage, il la bouscula, la 
jeta de côté d'un geste brutal. 

— Sacré bon Dieu ! la route n'est donc plus à tout le 
monde !... Va te faire fiche où tu voudras ! Je te dis 
que c'est fini ! 

El, comme le petit Nanet, en voyant sa grande sœur 
éclater en sanglots, s'avançait de. son air décidé, avec sa 
tête rose, aux blonds cheveux embroussaillés : 

— Ah ! le môme à présent, toute la famille sur mes 
bras ! Attends, vaurien, je vas le mettre mon pied quelque 
part 1 



Vivement, Josine avait ramené Nanct contre elle. 

, Et tous deux restèrent là, plantés dans la boue noire, 
grelottants de leur désastre, tandis que les deux ouvriers 
continuaient leur route, disparaissaient au milieu des 
ténèbres accrues, du côté de Beauclair, dont les lumières 
commençaient à s'allumer une à une. Bourron, brave 
homme au fond, avait eu un mouvement pour intervenir; 

- puis, par forfanterie, sous Tascendant du camarade beau 
mâle et noceur, il avait laissé faire. Et Josine, après 
avoir hésité un instant, s'être demandé à quoi bon les 
suivre, se décida, quand ils eurent disparu, s'entêta en 
désespérée. Lentement, elle descendit derrière eux, 
traînant son petit frère par la main, filant le long des 
murs, prenant toutes sortes de précautions, comme s'ils 
avaient pu la voir et la battre, pour l'empêcher de 
s'attacher à leurs pas. 

Luc, indigné, avait failli se jeter sur Ragu et le 
corriger. Ah ! cette misère du travail, l'homme changé 
en loup par la besogne écrasante, injuste, par le pain si 
dur à gagner et que la faim se dispute ! Pendajit les deux 
rnois de grève, on s'était arraché les miettes, dans 
l'exaspération vorace des querelles quotidiennes ; puis, 
au jour de la première paye, l'homme courait à l'étour- 
dissemenl de l'alcool retrouvé, laissait dehors la com- 
pagne de souffrance, femme légitime ou fille séduite. Et 
Luc revivait les quatre années qu'il venait cfe passer 
déjà dans un faubourg de Paris, dans une de ces grandes 
bâtisses empoisonnées, où la misère ouvrière sanglote 
et se bat à tous les étages. Que de drames il avait vus, 
que de douleurs il avait tenté vainement d"apaiser ! 
L'effrayant problème des hontes et des tortures du salariat 
s'était souvent posé à lui, il avait sondé à fond l'iniquité 
atroce, l'effroyable chancre qui achève de ronger la 
société actuelle, passant des heures de fièvre généreuse 
à rè^er an remède, se brisant toujours contre le mur 



12 LES QUATRE ÉVANGILES 

d'airain des réalités existaïUes. El voilà (jne^ le soir même 
du jour où il revenait à Beauclair, amené par un brusque 
incident, il retombait sur cette scène sauva^^e, cette triste 
et pâle créature jetée à la rue, mourante de faim, par la 
faute du monstre dévorateur, dont il enlend.iit le feu 
intérieur gronder et s'échapper en fumée de deuil, sous 
le ciel tragique ! 

Une rafale passa, quelques gouttes de pluie volèrent, 
dans le vent qui se lamentait. Luc était resté sur le pont, 
la face tournée vers Beauclair, lâchant do reconnaître le 
pays, à la lueur mourante tombée des nuagi^s de suie. A 
sa droite, il avait l'Abùne, dont les hàlimcnls bordaient la 
route de Brias; sous lui, roulait la Mionne, tandis que 
plus haut, sur un remblai, à sa gaucho, passait le chemin 
do fer de Brias à Magnolles. Et tout le fond de la gorge 
était ainsi occupé, entre les dei-niers escarpements des 
Monts Blouses, à Tendroit où ils s'élargissaient, pour 
s'ouvrir sur Timmonso plaine de la Boumagne. C'était 
dans celle sorte d'estuaire, au débouché du ravin sur la 
plaine, que Beauclair étageait ses maisons, une misérable 
bourgade de masures ouvrières, que prolongeait, en 
terrain plat, une petite ville bourgeoise, où étaient la 
sous-préfoclure, la mairie, le tribunal et la prison, tandis 
«jue l'église, ancienne, dont les vieux murs nionacaienl 
de crouler, se trouvait achevai entre la cilé neuve et le 
vieux bourg. Ce chef-lieu d'arrondissement no comptait 
guère que six mille âmes, sur lesquelles près de cinq 
mille étaient de pauvres âmes obscures, dans des corps de 
souffrance, broyés et déjetés par l'inique travail. Et Luc 
acheva de se reconnaître, lorsqu'il aperçut, au delà de 
l'Abîme, le haut fourneau de laCrôchorie, à mi-rampe du 
promontoire des Monts Blouses, et dont il distinguait 
encore le profil sombre. Le travail, le travail! qui donc le 
relèverait, qui donc le réorganiserait, selon la loi naturelle 
de vérité et d'équité, pour lui rendre son rôle de toute- 



« A^^rm V jr&AjM A«/ 



puissance noble et régulatrice en ce monde, et pour 
que les richesses de la terre fussent justement réparties, 
réalisant enfin le bonheur dû à tous les hommes! 

Bien que la pluie eût de nouveau cessé, Luc finit par 
redescendre, lui aussi, vers Beauclair. Des ouvriers sor- 
taient encore de TAbîme, il marcha parmi eux, dans celte 
reprise rageuse du travail, à la suite des désastres de la 
grève. Une telle tristesse de révolte et d'impuissance 
l'avait envahi, qu'il serait reparti le soir, àTinstanl même, 
s'il n'avait craint de fâcher Jordan. Celui-ci, le maître de 
la Crêcherie, était dans un grand embarras, depuis la 
mort subite du vieil ingénieur qui dirigeait son haut four- 
neau ; et il avait écrit à Luc, l'appelant, pqur qu'il 
examinât les choses et qu'il lui donnât un bon conseil. 
Puis, comme le jeune homme accourait, par affection, 
il venait de trouver une autre lettre, où Jordan lui contait 
toute une catastrophe : la brusque fin tragique d'un 
cousin, à Cannes, qui l'obligeait à partir sur-le-champ, à 
s'absenter trois jours, avec sa sœur. Il le suppliait de les 
attendre jusqu'au lundi soir, de s'installer dans un 
pavillon qu'il mettait à sa disposition, où il vivrait 
comme chez lui. Luc avait donc deux jours à perdre 
encore, et désœuvré, jeté ainsi dans cette petite ville 
qu'il connaissait à peine, il était sorti pour flâner ce 
soir-là, il avait même dit au domestique chargé de le 
servir qu'il ne rentrerait pas dîner, se proposant de manger 
n'importe où, dans quelque cabaret, passionné toujours 
des mœurs populaires, aimant à voir, à comprendre et à 
s'instruire. 

Des réflexions nouvelles l'envahirent, pendant que, 
sous la tempête eiïarée du ciel, il marcliait dans la boue 
noire, au milieu du lourd piétinement des ouvriers haras- 
sés et silencieux. Il eut honte de sa faiblesse sentimen- 
tale. Pourquoi donc serait-il parti, lorsqu'il retrouvait là, 
si poignant, si aigu, le problème dont la solution le han- 



U LES QUATRE EVANGILES 

tait? Il ne devait pas fuir le combat, il amasserait de» 
faits, il découvrirait peut-être enfin la voie certaine, dans 
l'obscure confusion où il se cherchait encore. Fils de 
Pierre et de Marie Froment, il avait, comme ses (rois 
frères, Mathieu, Marc et Jean, appris un métier manuel, 
en dehors de ses études spéciales d'ingénieur; il était 
tailleur de pierres, architecte constructeur, bâtisseur de 
maisons; et, s'élant plu h travailler de son état, aimanta 
faire des journées dans les grands chantiers parisiens, il 
n'ignorait rien des drames du travail actuel, Il rêwtit fra- 
ternellement d'aider au triomphe pacificateur du travail 
de demain. Mais que faire, où porter son effort, par quelle 
réforme commencer, comment accoucher de la solution 
imprécise et (loltante dont il se sentait gros? Plus grand, 
plus fort que son frère Mathieu, avec son visage ouvert 
d'homme d'action, avec son front en forme de tour, son 
haut cerveau toujours en gésine, il n'avait jusque-là em- 
' brassé que le vide, de ses deux grands bras, impatients de 
créer, de construire un monde. Un brusque coup de vent 
passa, un vent d'ouragan qui l'empiit d'un frisson sacré. 
Etait-ce donc en Messie qu'une force ignorée le faisait 
tomber dansce coin depays douloureux, pour la mission 
rêvée de délivrance el de bonheur? 

Lorsque, relevant la tête, lue se dégagea de ces ré- 
flexions vagues, il s'aperçut qu'il était rentré dans Beau- 
clair. Quatre grandes voies, aboutissant à une place cen- 
rale, la place de la Mairie, coupent la ville en quatre 
parties à peu près égales; et chacune de ces rues porte le 
nom de la cité voisine, où elle conduit: la rue de Brias 
an nord, la ruedeSainl-Cronàl'ouest, laruedeMagnolles 
& l'est, la rue de Formeries au sud. La plus populaire, 
la plus encombrée, avec ses boutiques débordantes, est la 
rue de Brias, dans laquelle il se trouvait. Car toutes les 
fabriques sont là, voisines, dégorgeant à chaqae sortie le 
flot sombre des travailleurs. Justement, comme il arrivait. 



TRAVAIL 1& 

la grande porte de la cordonnerie Gourîer, appartenant 
au maire de la ville, s'ouvrit, lâcha la bouscnlade de ses 
cinq cents ouvriei*s, parmi lesquels on comptait plus de 
deux cents femmes et enfants. Puis, c'étaient, dans des 
rues à côté, l'usine Chodorge, où l'on ne fabriquait que 
des clous, l'usine Hausser, une forge qui livrait plus de 
cent mille faux et serpes par an, l'usine Mirande, une 
maison qui construisait spécialement des machines agri- 
coles. Toutes avaient souffert de la grève de l'Abîme, où 
elles s'approvisionnaient de fer et d'acier, la matière pre- 
mière. La détresse, la faim avaient passé sur toutes, et la 
population hâve et maigiie dont elles inondaient le pavé 
boueux, gardait des yeux de rancune, des bouches de 
muette révolte, dans l'apparente résignation du troupeau 
qui se pressait et piétinait. La rue en était noire, sous les 
rares becs de gaz, dont les flammes jaunes vacillaient au 
vent. Et ce qui achevait de barrer la circulation, c'étaient 
les ménagères, ayant enfin quelques sous, courant chez 
les fournisseurs, se donnant le régal d'un gros pain et d*un 
peu de viande. 

Luc eut cette sensation qu'il se trouvait dans une ville 
assiégée, au soir de la levée du siège. Des gendarmes- 
allaient etvenaient parmi la foule, toute une force armée, 
qui surveillaient de près les habitants, comme dan? la 
crainte de la reprise des hostilités, d'une brusque fureur,, 
renaissant des souffrances cuisantes encore, achevant de 
saccager la ville, en une crise dernière de destruction. Le 
patronat, l'autorité bourgeoise avait pu avoir raison des 
salariés; mais les esclaves domptés restaient si mena- 
çants,' dans leur silence passif, qu'une affreuse amertume 
empoisonnait l'air et qu'on y sentait souffler tout reffroi 
des vengeances, des grands massacres possibles. Un gron- 
dement indistinct sortait de ce troupeau qui défilait, 
écrasé, impuissant; et l'éiclair d'une arme, les galons- 
d'un uniforme, çà et là, dans les groupes, disaient la peur 



1S LES QOATEtE ËVANGILES 

inavouée des maîtres, suant de leur victoire, derrière les 
épais rideaux des maisons oisives. La loule noire des tra- 
vailleurs, des meurt-de-faim, défilait toujours, se bouscu- 
lait, se taisait, la létc basse. 

Tout en continuant sa flânerie, Luc se mêlait aux 
groupes, s'arrêtait, écoulait,, étudiait. El il (il ainsi une 
halle devant une grande boucherie, largement ouverte 
au plein air de la rue, et dont tes bccS de gaz flambaient, 
parmi les viandes saignantes. Dacbeux, le mailre bou- 
cher, un gros homme apoplectique, aux gros yeux à fleur 
de tète, dans une face courte el rouge, était là, sur le 
seuil, à surveiller la marchandise, empressé avec les 
bonnes des maisons cossues, soupçonneux dès qu'une mé- 
nagère pauvre entrait. Depuis un instant, il guellail, à 
la porte, une grande blonde mince, l'aJr misérable, pâle 
et dolente, d'une jeunesse couperosée, flétrie déjà, qui 
traînait un bel enfant de quatre à cinq ans, et qui avait 
au bras un lourd panier, d'où sortaient les goulots de 
quatre liires. Il avait reconnu la Faucliard, qu'il était las 
de décourager dans ses continuelles demandes de petits 
crédits. El, comme elle se décidait à entrer, il lui barra 
presque le passage. 

— Que voulez-vous encore, vous? 

— Monsieur Dachcux, bégaya Nalalie, si c'était un effet 
de votre bonté... Vous savez que mon mari est renlré à 
l'usine, il touchera demain matin un acompte. Alors, 
monsieur Cafliaux a bien voulu m'avanccr les quatre 
litres que j'ai là; et, si c'était un effet de votre bonté, 
monsieur Dacbeux, de m'avancer un peu de viande, rien 
qu'un peu de viande. 

Le boucher s'emporta, tempêta, dans le flot de sang 
qui lui monta au visage. 

— Non, je vous ai déjà dit que non !... Votre grève, 
elle afailli me ruiner. Comment serais-je assez bgte pour 
être avec vous autres ? Il y en aura toujours de trop des 



TRAVAIL 17 

ouvriers fainéants qui empêchent les honnêtes gens de 
faire leurs affaires... Quand on ne travaille pas assez pour 
manger de la viande, on n'en mange pas. 

Il s'occupait de politique, était avec les riches, les 
forts, très redouté, borné et sanguinaire; et ce mot « la 
viande » prenait dans sa bouche une importance considé- 
rable, aristocratique : la viande sacrée, la nourriture de 
luxe réservée aux heureux, lorsqu'elle devrait être à 
tous. 

— Vous êtes déjà en retard de quatre francs, de Tété 
dernier, reprit-il. Il faut bien que je paye, moi ! 

Natalie s'effondrait, insistait, d'une voix basse, éplorée. 
Mais il se passa un fait qui acheva sa déroute. Madame 
Dacheux, une petite femme laide, noire et insignifiante, 
qui, disait-on, arrivait quand même à faire son mari abo- 
minablement cocu, s'était avancée avec sa fillette Julienne, 
une entant de quatre ans, saine, grasse, d'une gaieté 
blonde épanouie. Et, les deux enfants s'étant aperçus, le 
petit Louis Fauchard avait commencé par rire, dans sa 
misère, tandis que l'opulente Julienne, amusée, n'ayant 
sans doute pas encore conscience des inégalités sociales, 
s'approchait, lui prenait les mains. Si bien qu'il y eut un 
brusque joujou, dans l'enfantine allégresse de la récon- 
ciliation future. 

— Sacrée gamine ! cria Dacheux hors de lui. Elle 
est toujours dans mes jambes... Veux-tu bien aller t'as- 
seoir ! 

Puis, se fâchant contre sa femme, il la renvoya bruta- 
lement à son comptoir, en lui disant qu'elle ferait mieux 
. de veiller sur sa caisse, pour qu'on ne la volât pas, comme 
on l'avait volée l'avant-veille.-Et il continua, s'adressant 
à toutes les personnes qui se trouvaient dans la boutique, 
hanté par ce vol, dont il ne cessait de se plaindre et de 
s'indigner depuis deux jours. 

— Parfaitement! une espèce de pauvresse qui s'était 

2. 



18 LES QUATRE EVANGILES 

introduite et qui a pris cent sous dans la caisse, pendant 
que madame Dacheui regardait rire les mouches... Elle 
n'a pas pu nier, elle avait encore les cent sous dans la 
main. Et ce que Je vous l'ai fait coffrer! elle est à la 
prison... C'est effrayant, effrayant ! on nous volera, 
on nous pillera bientôt, si nous n'y mettons pas bon 
ordre. 

Et ses regards soupçonneux surveillaient la viande, 
s'assuraient que des mains d'affamées, d'ouvrières sans 
travail n'en volaient pas des morceaux à l'étalage, comme 
elles voleraient l'or précieux, l'or divin, dans la sébile 
des changeurs. 

Luc vil alors la Faucbard prendre peur et se retirer, 
avec la vague crainte que le boucher n'appelât un gen- 
darme. Un moment, elle resta immobile, avec son petit 
Louis, au milieu de la rue, dans la bousculade, devant 
une belle boulangerie, ornée de glaces, gaiement éclai- 
rée, qui se trouvait là, en face de la boucherie, et dont 
une des vitrines, ouverte, libre, étalait sous le nez des 
passants des gilleaux et de grands pains dorés. La mère et 
i'enfani, tombés en contemplation, regardaient les pains ~ 
et les gâteaux. El Luc, les oubliant, s'intéressa â ce qui 
se passait dans la boulangerie. 

Une voilure venait de s'arrèlerà la porte, un paysan en 
était descendu, avec un petit garçon de huit ans et une 
lilletle de six. Au comptoir, était la boulangère, ta belle 
madame Mitaine, une forte blonde restée supej'be à trente- 
cinq ans, et dont tout le pays avait élé amoureux, sans 
qu'elle cill cessé d'être fidèle à son mari, un homme 
maigre, silencieux et blême, qu'on voyait rarement, tou- 
jours à son pétrin ou à son four. Près d'elle, sur la ban- 
quette, son fils Evariste se trouvait assis, un garçonnet de 
dix ans, déjà gî'and, blond comme elle et d'un visage ai- 
mable, aux yeux tendres. 
— Tiens! monsieur Lenfant! Comment allez-vous?... 



Et voilà votre Arsène et votre Olympe. On n'a pas besoin 
de vous demander s'ils se portent bien. 

Le paysan, âgé de trente et quelques années, avait une 
face large et calme. Il ne se pressa pas, finit par répondre 
de son ton réfléchi : 

— Oui, oui, la santé est bonne, ça ne va pas trop mal,. 
aux Combettes... C'est la terre qui est la plus malade. Je 
ne pourrai pas vous fournir le son que je vous avais pro- 
mis, madame Mitaine. Tout a coulé. Et, comme je suis 
venu à Beauclair, ce soir, avec la voiture, j'ai voulu vous 
prévenir. 

Il continua, dit toute sa rancœur, la terre ingrate qui 
ne nourrissait plus le travailleur, qui ne payait même 
plus les frais de fumier et de semence. El la belle bou- 
langère, apitoyée, hochait doucement la tête. C'était bien 
vrai, il fallait maintenant beaucoup de travail pour pas 
beaucoup de contentement. Personne ne mangeait plus à 
sa faim. Elle ne s'occupait pas de politique, mais que les 
choses tournaient mal, mon Dieu ! Ainsi, pendant cette 
grève, cela lui crevait le cœur de savoir que de pauvres 
gens se couchaient, sans avoir seulement un& croûte, 
lorsque sa boutique était pleine de pains. Mais le commerce 
était le commerce, n'est-ce pas? On ne pouvait pas donner 
la marchandise, d'autant plus qu'on aurait l'air d'encou- 
rager la révolte. 

Et Lenfant approuvait. 

— Oui, oui, chacun son bien. C'est légitime, qu'on 
gagne sur les choses, quand on a pris de la peine. Mais, 
tout de même, il y en a qui veulent gagner trop. 

Evariste, que la vue d'Arsène et d'Olympe inléressait^ 
s'était décidé à quitter le comptoir, pour leur faire les 
honneurs de la boutique. Et, en grand garçon de dix ans, 
il souriait avec complaisance à la fillette de six, dont la 
grosse tête ronde et gaie devait l'amuser. 

— Donne-leur donc à chacun un gâteau, dit la belle 



W LES QUATRE EVANCILES 

madame Mitaine, qui gàlail beaucoup son fils et qui l'éle- 
vail tendrement. 

El, 4!omme Evarîstc commençait par Arsène, elle se- 
récria, elle plaisanta. 

— Mais on est galant, mon chéri, on donne d'abord aux 
dames! 

Alors, Evarisie et Olympe, confus, s'égayèrent, tout de 
suite camarades. Ab! ces chers petits, c'était ce qu'il y 
avait de meilleur dans l'existence ! S'ils étaient sages, un 
jour, ils ne se dévoreraient plus, comme les gens d'au- 
jourd'hui. Et Leiifant s'en alla, en disant qu'il espérait 
tout de même apporter le son, mais plus tard. Madame 
Mitaine, qui l'avait accompagné Jusqu'à la porte, le 
regarda monter en voiture et redescendre la rue de 
Brias. Ce fut à ce moment que Luc remarqua madame 
Faucliard, tout d'un coup résolue, traînant son petit 
Louis, osant aborder la boulangère. Elle balbutia quelques 
mots qu'il ne put entendre, la demamîe d'un nouveau 
crédit sans doute, car tout de suite la belle madame Mi- 
laine rentra, avec un geste de consentement, et lui remit 
un grand pain, que la malheureuse se hâta d'emporter, 
serré contre sa maigre poitrine. 

Dacheux, dans son exaspération soupçonneuse, venait 
de suivre la scène, de l'autre trottoir. II cria : 

— Vous vous ferez voler. On vient encore de voler des 
boites de sardines, chez Gafflaux. On vole partout. 

— Bah! répondit gaiement madame Mitaine, revenue 
sur le seuil de sa boutique, on ne vole que les riches. 

Lentement, Lue continua de descendre la rue de Brias, 
dans le piétinement de troupeau, sans cesse grossi. II lui 
semblait maintenant qu'une terreur passait, qu'un souffle 
de violence allait emportercette foule assombrie et muette.' 
Puis, comme il arrivait k la place de la Mairie, il retrouva 
la voilure de Lenfant, arrêtée au coin de la rue, devant 
une quincaillerie, une sorte de bazar, que tenaient les 



époux Laboque. Et, les portes s'ouvrant en larges baies, il 
entendit un violent marchandage, entre le paysan et le 
quincaillier. 

— Ah! bon sang! vous les vendez au poids de Tor, 
vos bêches... Voilà encore que vous augmentez celle-ci do 
deux francs ! 

— Dame! monsieur Lenfanl, il y a eu cette maudite 
grève, ce n'est pas notre faute, à nous, si les usines n'ont 
pas travaillé, et si tout a renchéri... Je paye les fers plus 
cher, et il faut bien que je gagne dessus. 

— Que vous gagniez, oui! mais pas que vous doubliez le 
prix des choses... Vous en faites un de commerce ! On ne 

. pourra bientôt plus acheter un outil. 

Ce Laboque était un petit homme maigre et sec, au nez 
et aux yeux de furet, très actif; et il avait une femme de 
sa taille, vive, noire, d'une âpreté au gain prodigieuse. 
Tous deux avaient commencé dans les foires, colportant, 
traînant dans une voiture des pioches, des râteaux, des 
scies. Et, depuis dix ans qu'ils avaient ouvert là une 
étroite boutique, ils étaient parvenus à l'élargir d'année 
en année, ils se trouvaient maintenant à la tête d'un vaste 
commerce, intermédiaires entre les usines du pays et les 
consommateurs, revendant avec de ,gros gains les fers 
marchands de l'Abîme, les clous des Chodorge, les faux 
et les serpes des Hausser, les machines et les outils agri- 
coles des Mirande. Toute une déperdition de force et de 
richesse s'engouffrait chez eux, dans leur lionnêteté rela- 
tive de commerçants, qui volaient selon usage, avec la 
JQie chaude, chaque soir, lorsqu'ils faisaient leur caisse, 
de l'argent ramassé, prélevé sur les besoins des autres. 
Des rouages inutiles, qui mangeaient de l'énergie, et 
dont grinçait la machine, en train de se détraquer. 

Alors, pendant que le paysan et le quincaillier se que- 
rellaient furieusement, à propos d'un rabais de vingt 
sous, Luc remarqua de nouveau les enfants. Il y en avait 



»9 LES QUATRE ÉÏANCILBS 

deux dans la boutique: nn grand garçon de douze ans, 
Auguste, t'air réfléchi, qui était en train d'apprendre une 
leçon; et une fillette de cinq ans k peine, Eulalie, très 
sagement assise sur une petite chaise, l'air grave et doux, 
comme si elle eût Jugé les gens qui passaient. Dés la 
porte, elle s'était intéressée à Arsène LenTant, le trou- 
vant ù son goût sans doute, l'accueillanl de son air de 
petite personne bienveillante. Et la rencontre fut au 
complet, lorsqu'une femme entra, en amenant un cin- 
quième enfant, la femme du puddleur Bourron, Babette, 
toute ronde et toute fraîche, dans sa gaieté que rien n'en- 
tamait, et qui avait à la main sa fillette Marthe, une 
bambine de quatre ans, aussi grasse, aussi réjouie qu'elle. 
Tout de suite, d'ailleurs, celle-ci lui lâcha la main, cou- 
rut à Auguste Laboque, qu'elle devait connaître. 

Babette coupa court au marchandage du paysan et du 
quincaillier, qui tombèrent d'accord, en partageant les 
vingt sous. Elle rapportait une casserole, achetée la veille. 

— Elle fuil, monsieur Laboque. Je m'en suis aperçue 
en la mettant sur le feu. Je oe puis pourtant pas garder 
une casserole qui fuit, 

El, pendant que Laboque l'examinait, maugréant, puis 
se décidait à faire l'échange, madame Lahoque parla de 
ses enfants. De vrais pots, qui ne bougeaient pas de la 
journée, l'une sur sa chaise, l'autre le nez dans ses livres. 
Bien sdr qu'on aurait raison de leur gagner de l'argent, 
car ils ne ressemblaient guère à leurs père el mère, ils 
ne partaient pas pour en gagner beaucoup. Sans entendre, 
Auguste Laboque souriait à Marthe Bourron, Eulalie 
Laboque tendait sa petite main à Arsène Lenfant, tandis . 
que l'autre Lenfant, Olympe, achevait d'un air songeur le 
gâleau que le polit Mitaine lui avait donné. Et cela était 
très gentil, très doux, une bonne et fraîche odeurd'espoir 
en demain, dans le souflle cuisant de haine et de lutte 
qui embrasait la rue. 



ii\AVA.iu za 



— Si vous croyez qu'on gagne, avec des histoires 
pareilles, reprit Laboque, en remettant une autre casse- 
role à Babette. Il n'y a plus de bons ouvriers, tous sabotent 
la besogne... Et ce qu'il y a de coulage, dans une maison 
comme la nôtre ! Entre qui veut, on est comme à la foire 
d'empoigne, avec ces étalages sur la rue... Cet après- 
midi, on nous a encore volés. 

Lenfant, qui payait lentement sa bôche, s'étonna 

— Alors, c'est vrai, ces vols dont on parle? 

— Comment, si c'est vrai! Ce n'est pas nous qui volons, 
ce sont les autres qui nous volent... Ils sont restés deux 
mois en grève, et n'ayant pas de quoi acheter, ils volent 
ce qu'ils peuvent... Là, tenez, dans cette case, il y a deux 
heures, on m'a volé des couteaux et des tranchets. Ce n'est 
guère rassurant. 

Et il eut un geste de soudaine inquiétude, une pâleur, 
un frisson, en montrant la rue menaçante, emplie de la 
sombre foule, comme s'il avait craint une brusque ruée, 
un envahissement qui l'aurait dépossédé, en balayant le 
marchand et le propriétaire. 

— Des couteaux et des tranchets, répéta Babette avec 
son continuel rire, ça ne se mange pas, qu'est-ce que 
vous voulez qu'on en fiche?... C'est comme Caffiaux, 
en face, qui se plaint qu'on lui a volé une boîte de 
sardines. Quelque gamin qui aura voulu y goûter ! 

Elle était toujours contente, toujours certaine que les 
choses finiraient bien. Ce Caffiaux, en voilà un que les 
ménagères auraient dû maudire ! Elle venait d'y voir entrer 
Boùrron, son homme, avec Ragu, et c'était pour sûr une 
pièce de cent sous qu'il allait casser là. Mais, quoi! il 
était naturel qu'un homme s'amusât un peu, après avoir 
tant peiné. Et elle reprit la main de sa fillette Marthe, 
elle s^en alla, heureuse de sa belle casserole neuve. 

— Voyez-vous, continua d'expliquer Lâboque au paysan, 
il faudrait de la troupe. Moi, je suis pour q.u*eH donne 



U LES QUATRE ËVANGILëS 

une bonne leçon à tous ces révolutionnaires. Nous avons 
besoin d'un gouvernemenl solide, qui lape dur, afin de 
faire respecter ce qui est respectable. 

Leufaul hochail la têle. Son bon sens soupçonneux 
hésitait à se -prononcer. Il parlil, emmena Arsène et 
Olympe, en disant: 

— Pourvu que ça ne finisse pas très mal, ces histoires 
entre bourgeois et ouvHers ! 

Depuis un instant, Luc examinai! la mai.so:i Cafliaux, 
qui occupail, en face, l'autre coin de la rue de Crias et de 
la place de la Mairie. Les Carfiaux n'avaient d'ubofd tenu là 
qu'une boutique d'épicerie, très prospère -aujourd'hui, 
avec son étalage de sacs ouverts, de boites de conserves 
empilées, de toutes sortes de comestibles entasses, que 
des filets protégeaient contre les mains agiles des marau- 
deurs. Puis, l'idée leur était venue d'y joindre un com- 
merce de vin, ils avaient loué la boutique d'à càtè pour y 
établir un débit de vin restaurant, où ils l'aisaient des 
affaires d'or. Les usines voisines, i'Abime surtout, con- 
sommaient une quantité d'alcool effroyable. Un défilé 
ininterrompu d'ouvriers ne cessait d'entrer, de sortir, 
surtout les samedis de paye. Beaucoup s'y oubliaient, 
mangeaient là, n'en sortaient qu'ivres morts. C'était le 
poison, l'antre empoisonneur où les plus forts laissaient 
leur tête et leurs bras. Aussi Luc eut-il tout de suite 
l'idée d'entrer, pour savoir ce qui s'y passait; et c'était 
bien simple, il n'avait qu'à y dîner, puisqu'il devait 
dÎLicr dehors. Que de l'ois, à Paris, sa passioLi de con- 
naître le peuple, de descendre au fond de toutes ses 
misères et de toutes ses souffrances, l'avait fait s'attarder 
des heures dans les pires bouges ! 

Tranquillement, Luc s'installa devant une des petites 
tables, près du vaste comptoir d'étain. La salle était 
grande, une douzaine d'ouvriers consommaient debout, 
tandis que d'autres, attablés, buvaient, criaient, jouaient 



TRAVAIL 25 

aux cartes, dans l'épaisse fumée des pipes, où les becs de 
gaz ne faisaient plus que des taches rouges. Et, dès le 
premier rei^ard, il reconnut à une table voisine, Ragu et 
Bourron, face à face, se pariant violemment dans le nez. 
Ils avaient dû commencer par boire un litre ; puis, ils 
s'étaient fait servir une omeleltej des saucisses, du 
fromage; de sorte que, les litres se succédant, ils étaient 
trèfe ivres. Mais ce qui intéressa surtout Luc, ce fut la 
présence de Caffiaux, debout près de leur table, causant. 
Lui, avait commandé une tranche de bœuf rôti, et il 
mangeait, ilécoutait. 

Ce Caffiaux était un gros homme, gras et souriant, à la 
face paterne. 

— Quand je vous dis que, si vous aviez résisté trois 
jours de plus, vous auriez eu les patrons à votre merci, 
pieds et poings liés !... Sacré bon Dieu! vous n'ignorez 
pas que je suis avec vous autres, moi! Ah! oui, ce ne sera 
pas trop tôt, lorsque vous m'aurez fichu par terre tous 
ces bougi*es d'exploiteurs. 

Ragu et Bourron, très excités, lui tapèrent sur les bras. 
Oui, oui! ils le connaissaient, ils savaient bien qu'il était 
un bon, un solide. Mais, tout de même, c'est trop dur à 
supporter, la grève, et il faut toujours que ça finisse par 
Unir. 

— Les patrons seront toujours les patrons, bégaya 
Ragu. Alors, quoi? faut bien les accepter, en leur en 
donnant le moine possible pour leur argent... Encore un 
litre, père Caffiaux, vous allez le boire avec nous. 

Caffiaux ne dit pas non. Il s'installa. 11 était pour les 
idées violentes, parce qu'il avait remarqué que son établis- 
sement, après chaque grève, s'était élargi. Rien n'altérait 
comme les querelles, l'ouvrier exaspéré se jetait dans 
l'alcool, l'oisiveté rageuse habituait les travailleurs au 
cabaret'. Et, d'ailleurs, en temps de crise, il savait être 
aimable, il ouvrait de petits crédits aux ménagères, il ne 

3 



S6 LES QUATRE ÉVANGILES 

refusait pas tm verre de vin aux liommcs, certain qu'il 
serait paye, se créant un réputation de brave cœur, 
poussant à l'exécrable consommation du poison qu'il 
débitait. Certains disaient pourtant que CafQaux, avec ses 
allures cafardes, était un traître, un mouchard des 
patrons de l'Abîme, qui l'auraient commandité pour faire 
causer les hommes, en les empoisonnant. El c'était la 
perdition futaie, le salariat misérable, sans plaisir ni joie, 
qui néci-ssilait le cabaret, et le cabaret qui achevait de 
pourrir le salariat. Un mauvais homme, un mauvais lieu, 
une boutique de misère à raser et à balayer. 

Luc fut un instant distrait de la conversation voisine, en 
voyant la porle intérieure de l'épicerie s'ouvrir et une 
jolie fille d'une quinzaine d'années paraître. C'étaîtHono- 
rine, la fille desCaffiaux, petite, brune, fine, avec de beaux 
yeux noirs. Elle ne restait jamais dans le débit de vin, 
elle servait à l'épicerie. Et elle se contenta d'appeler 
sa mère, qui était au grand comptoir d'étain, une grosse 
femme souriante et paterne, comme son mari. Tous ces 
commerçants si âpres, tous ces fournisseurs égoïstes et 
durs, avaient de bien beaux enfanls. Et ces enfants 
deviendraient-ils donc éternellement aussi âpres, aussi 
durs et égoïstes? 

Soudain, Luc eut comme une vision délicieuse et irisle, 
Au milieu des odcurscmpeslées,dans la fumée épaissiedes 
pipes, dans les éclats d'une rixe qui venait d'éclater d&< 
vant le comptoir, Josinc était là, debout, tellement vague 
et noyée, qu'il ne la reconnut pas d'abord. Elle avait dil 
entrer furtivement, en laissant Nanct à ta porle. Trem- 
blante, hésitante encore, elle se tenait derrière Ragn, 
qui ne la voyait pas, ayant le dos tourné. Et Luc put l'exa- 
mi«er un instant, si frêle dans sa pauvre robe, te visage 
si doux, si perdu d'ombre, sous le fichu en loques. 
Mais un détail qu'il n'avait pas remarqué, lâ-4ias, de- 
vant l'Abîme, le frappa : la main droite s'était dégagée 



TKAVAIL Z/ 

des jupes, et elle apparaissait fortement bandée d'un 
linge, emmaillotée jusqu'au poignet, sans doute un pan- 
sement à quelque blessure. 

Josine, enfin, prit tout son courage. Elle avait dû des- 
cendre jusque chez Caffiaux, regardera travers les vitres, 
-apercevoir Ragu attablé. Et elle s'avança de son petit pas 
défaillant, elle lui posa sa petite main de fillette sur 
l'épaule. ^Mais lui, dans l'ivresse qui le brûlait, ne la 
sentit même pas; et elle finit par le secouer, jusqu'à ce 
qu'il se retournât. 

— Tonnerre de Dieu, c'est encore toi ! Qu'est-ce que 
tu viens fiche ici? 

Il avait donné un tel coup de poing sur la table, que 
les verres et les litres dansèrent. 

— Il faut bien que j'y vienne, puisque tu ne rentres 
pas, répondit-elle, très pâle, fermant à demi ses grands 
yeux épeurés, devant la brutalité qu'elle pressentait. 

Mais Ragu n'écoutait même plus, s'enrageait, gueulait 
pour la galerie de camarades. 

— Je fais ce qu'il me plaît, je ne veux pas qu'une femme 
me moucharde. Tu entends, je suis mon maître, et je 
resterai ici, tant que ça me fera plaisir. 

— Alors, dit-elle éperdue, donne-moi la clef, pour 
que je ne passe pas au moins la nuit sur le trottoir. 

— La clef! laclef! hurla l'homme, tu demandes la clef? 
Et, d'un mouvement de sauvagerie furieuse, il se leva^ 

l'empoigna par sa main blessée, la traîna au travers de 
la salle, pour la jeter dehors. 

— Quand je te dis que c'est fini, que je ne te veux 
plus!... Va donc voir si elle est dans la rue, la clef! 

Josine, égarée, trébuchante, jeta un cri perçant de 
douleur. 
• — Oh! tu m'as fait du mal! 

Dans la violence du geste, le pansement de la main 
droite venait d'être arraché, le linge rougit tout de suite 



K LES QUATRE ËVANGILES 

d'une large tacliu de sang. Ce qui n'empÉcha pas 
i'homroe, aveuglé, fou d'alcool, d'ouvrir toute grande la 
f orie, de pousser la rejume au trottoir. Puis, quand il fut 
revenu s'asseoir lourdement devant son verre, il bégaya 
avec un rire épais: 
■ — Ah bien ! si on les écoulait, on en aurait du plaisir I ■ 
Hors de lui, Luc fermait les poings, pour tomber 
sur Itagti. Mais il vil la rixe, une bataille avec toutes 
■ces brutes. Et, éloulTanl dans cet abominable lieu, il 
se liàla de payer; tandis que Caffiaux, qui avait pris 
la place de sa femme au comptoir, tftchail de raccom- 
moder les choses, en disant de son air paterne qu'il y 
,-ivait tout de même des femmes bien maladroites. 
Qu'est-ce que vous voulez obtenir d'un homme qui a bu 
un coup? Sans répondre, Luc s'élança au deliors, respi- 
rant avec soulagement l'air frais de la rue, regardant 
de tous c6lés, fouillant la foule; car il n'avait eu 
qu'une idée en sortant si vite, celle de retrouver Josine, 
de lui venir en aide, de ne pas la laisser mourante de 
faim, sans pain, sans asile, par celle nuit sombre de 
terapêle. Mais il eut beau remonter la rue de Brias au 
pas de course, revenir sur la place de la Mairie, galoper 
parmi les groupes : Josine et Nanet avaient disparu. 
Sans doute, sous la terreur d'une poursuite, ils s'élaienl 
terrés quelque part, et les ténèbres de pluie el de vent 
les avaient repris. 

Quelleaffreusemisère, quelle souffrance exécrable, dans 
te travail gâché, corrompu, devenu le fermenthonteux de 
toutes les déchéances! Et Luc, le cœur saignant, le cer- 
veau assombri des plus noires prévisions, se remit à 
«rrer au milieu de la cohue louche et menaçante, qui 
augmentait dans la rue de Brias. 11 retrouvait là ce 
souffle de terreur indistinct, qui passait sur les têtes, 
venu de la récente lutte de classes, lutte jamais finie, 
dont on sentait dans l'air le prochain recoram 



TRAVAIL 

La reprise du travail n'était qu'une paix menteuse, la 
résignation des travailleurs avait un grondement sourd, 
un besoin muet de revanche, des yeux de cruauté mal 
éteints, prêts à flamber de nouveau. Aux deux côtés de la 
rue, les cabarets regorgeaient, l'alcool dévorait la paye, 
exhalait son poison jusque sur la chaussée, tandis que 
les boutiques des fournisseura ne désemplissaient pas, 
prélevaient sur le maigre argent des ménagères l'inique 
et monstrueux gain du commerce. Partout, les travail- 
leurs, les meurl-de-faim étaientexploilés, mangés, broyés 
sous les rouages de la machine sociale grinçante, dont les 
dents étaient d'autant plus dures, qu'elle se détraquait. 
Et, dans la boue, sous les becs de gaz effarés, Beauclair 
entier tournoyait là, avec son piétinement de troupeau 
perdu, comme s'il allait aveuglément au gouffre, à la 
veille de quelque grande catastrophe. 

Dans la foule, Luc reconnut plusieurs des personnes 
qu'il avait vues déjà, lors de son premier passage à Beau- 
clair, au dernier printemps. Les autorités étaient là, 
sans doute dans la crainte de quelque aventure. Il vit 
passer ensemble le maire Gourier et le sous -préfet 
Ohâtelard : le premier, gros propriétaire irfquiel, aurait 
voulu de la troupe ; mais l'autre, plus fin, aimable épave 
de Paris, avait eu la sagesse de se contenter des gendarmes. 
Le président du tribunal, Gaume, passa également, ayant 
avec lui le capitaine retraité Jollivet, qui allait épouser 
sa fille. Et, devant chez Laboque, ils s'arrêtèrent, pour 
saluer les Mazelle, d'anciens commerçants que leurs 
rentes, vite gagnées, avaient fini par faire recevoir dans 
la belle société de la ville. Tout ce monde parlait bas, la 
mine peu rassurée, avec des coups d'œil obliques sur le 
lourd défilé des travailleurs, fêtant le samedi. Comme il 
passait près d'eux, Luc entendit les Mazelle, qui, eux 
aussi, parlaient de vol, ayant l'air de questionner le pré- 
sident et le capitaine. Les commérages couraient de 

3, 



30 LES yUATBE BVANGlLEv 

bouche en bouche, la pièce de cent soue prise dans le 
comptoir de Daclieux, la boite de sardines enlevée à 
l'ûtalage de Cafliaux. Mais, surtout, les tranchets, volés à 
Laboque, soulevaient les plus graves coramenlaires. La 
terreur epandue gagnait les gens sages, était-ce donc 
que les révolutronn aires s'armaient, qu'ils avaient projeté 
quehjue massacre pour la nnit, cette nuit d'oiiragan qui 
pesait si noire sur Beauclair? La grève désastreuse avait 
tout désorganisé, la faim faisait se ruer les misérables, 
l'alcool des cabarets leur soufllait la démence dévastatrice 
et meurtrière. Et c'était ainsi, par l'immonde chaussée 
boueuse, le long des trottoirs gluants, tout l'empoisonne- 
ment et toute la dégradation du travail inique du plus 
grand nombre pour la jouissance égo'isle de quelques-uns, 
le travail déshonoré, exécré, maudit, l'effrojable misère 
qui en résulte, le vol et la prostitution qui en sont comme 
les végétations monstrueuses. Des filles blêmes passaient, 
des ouvrières de fabrique séduites pur quelque galant, 
puis glissées au ruisseau, de la basse clL;iir à plaisir, sor- 
dide et douloureuse, que des hommes ivres emmenaient 
dans les flaques enténébrées des chantiers voisins, pour 
quatre sous, ' 

Une pitié croissante, une révolte faîte de colère et de 
douleur, envahissait .Luc. Où donc, élail Josine ? dans 
quel coin d'ombre affreuse était-elle allée tomber, avec le 
petit Nanel? El, tout d'un coup, il y eut des clameurs, 
une rafalcscmblapassersurla cohue, la fit tourbillonner, 
l'emporta. On put croire que c'était l'assaut donné aux 
boutiques, la mise à sac des provisions étalées aux deux 
bords de la rue. Des gendarmes se précipitèrent, il y eut 
des galopades, des bruits de bçtteset de sabres. Qu'était-ce 
donc ? qu'était-ce donc ? Et les questions se pressaient, 
volantes, balbutiantes, dans la terreur accrue, et les ré- 
ponses se croisaient, affolées. 

Puis, Luc entendit les Mazellequi revenaient, en disant : 



TRAVAIL 3» 

— C'est un enfant qui a volé un pain. 

Maintenant, la foule violente et hargneuse remontait la 
rue, au galop. L'événement avait dû se produire plus 
haut, vers la boulangerie Mitaine. Des femmes criaient, 
un vieillard tomba, qu'il fallut ramasser. Un gros gen- 
darme courait si fort, au milieu des groupes, qu'il ren- 
versa deux personnes. 

Luc lui-même s'était mis à courir, emporté dans le 
coup de panique général. Et il passa près du président 
Gaume, qui disait de sa voix lente au capitaine Jollivet : 

— C'est un enfant qui a volé un pain. 

La phrase revenait, comme scandée par le galop de la 
foule. Mais on se bousculait, on ne voyait toujours rien. 
Les marchands, sur le seuil de leurs boutiques, pâlis- 
saient, prêts à fermer les volets. Déjà un bijoutier enlevait 
les montres de sa vitrine. Il y eut un grand remous autour 
du gros gendarme qui jouait des coudes. 

El Luc, près duquel couraient aussi le maire Courier et 
le sous-préfet Châtelard, surprit de nouveau la phrase, 
le murmure dolent et grandissant, avec son petit frisson : 

— C'est un enfant qui a volé un pain. 

Alors, Luc qui arrivait devant la boulangerie Mitaine, 
dans le sillon du gros gendarme, le vit se ruer pour prêter 
main forte à un camarade, un gendarme maigre et long, 
qui tenait fortement par le poignet un enfant de cinq à 
six ans. Et Luc reconnut Nanet, avec sa tête blonde ébou- 
rifTée, qu'il portait quand même très haute, de son air 
résolu de petit homme. Il venait de voler un pain, à 
l'étalage de la belle madame Mitaine : le vol était indé- 
niable, car il tenait encore le grand pain, presque aussi 
haut que lui ; et c'était donc bien ce vol d'un enfant qui 
venait de soulever, de bouleverser ainsi toute la rue de 
Brias. Des passants, l'ayant aperçu, l'avaient dénoncé au 
gendarme, qui s'était mis à courir. Mais l'enfiint filait 
vile, disparaissait au milieu des groupes, et le gendarme 



31 LES QDATHE ËVAKGILES 

acharné, dëchainani un bruit d'orage, aurait fini par 

ameuter Beauclair entier. Mainlenanl, il triomphait, il 
ramenail le coupable sur le lieu de son vol, pour le 
confondre. 

— C'est un enTanl qui a volé un pain, répétaient les 
voix- 
Madame Mitaine, étonnée d'un tel vacarme, était venue, 

elle aussi, sur le seuil de sa boutique. Elle resta toute 
saisie, lorsque le gendarme, s'adressani à elle, dit : 

■ — Tenez, madame, c'est ce vaurien qui vient de vous 
¥oler ce gros pain-tà. 

Et, secouant Nanel, il voulut le lerrifier. 

— Tu sais que lu vas a[4er en prison... Dis, pourquoi 
as-tu volé un pain? 

Mais le pclil ne se troublait guère. Il répondit claire- 
menl, de sa voix de flûte : 

— J'ai pas mangé depuis hier, ma sœur non plus. 

Cependant, madame Mitaine s'était remise. Elle regar- 
dait le gamin de ses beaux yeux, si pleins d'une indul- 
gente bonté. Pauvre petit bougre! et sa sœur, oùl'avait-)! 
donc laissée ? Un instant, la boulangère hésita, tandis 
qu'une rougeur légère montait à ses joues. Puis, avec 
son rire aimable de belle Temme que toute sa clientèle 
courtisait, elle dit d'un air gai et paisible : 

— Vous faites erreur, gendarme, cet enfant ne m'a pas 
volé un pain. C'est moi qui le lui ai donné. 

Béant, le gendarme se tenait devant elle, sans lâcher 
Nanet. Dix personnes avaient vu celui-ci prendre le pain 
à l'élalage et se sauver. El, loul d'un coup, le boucher 
Dacheux, qui avait traversé la rue, intervint, avec une 
passion furieuse. 

— Mais je l'ai vu, moi !... Justement, je regardais. Il 
s'est jeté sur le plus gros, puis il a galopé... Aussi vrai' 
qu'on m'a volé ceni sous avant-hier, et qu'on a volé au- 
jourd'hui encore chez Laboque et chez Cafliaux, celte 



TRAVAIL Z6 

vermine d'enfant vient de vous voler, madame Mitaine... 
Vous n'allez pas dire non. 

Toute rose de son mensonge, la boulangère répéta dou- 
cement : 

- Vous vous trompez, mon voisin, c'est moi qui ai 
donné le pain à cet enfant. Il ne l'a pas volé. 

Et, comme Dacheux s'emportait contre elle, en lui pré 
disant qu'avec cette belle indulgence elle finirait par les 
faire tous piller et égorger, le sous-préfet Châlelard, qui 
avait jugé la scène de son coup d'œil d'homme prudent, 
s'approcha du gendarme, lui fit lâcher Nanet, auquel il 
souffla d'une voix de Croquemitaine : 

— Sauve-toi vite, gamin ! 

Déjà la foule grondait, se fâchait. Puisque la boulan- 
gère affirmait qu'elle l'avait donné, ce pain ! Un pauvre 
petit gars, haut comme une botte, qui jeûnait depuis la 
veille ! Des cris, des huées s'élevèrent, une voix brusque 
et tonnante se dégagea, domina tous les bruits. 

— Ah! tonnerre de Dieu! c'est donc les mômes de six 
ans qui doivent aujourd'hui nous donner l'exemple?... Il 
a eu raison, cet enfant. Quand on a faim, on peut tout 
prendre. Oui, tout ce qui est dans les boutiques est à nous, 
et c'est parce que vous êtes des lâches que vous crevez de 
faim ! 

La cohue s'agita, reflua, comme lorsqu'un pavé est jeté 
dans une mare. Des questions s'élevaient : « Qui est-ce ? qui 
est-ce? » Et des réponses tout de suite coururent: « C'est 
le potier, c'est Lange, c'est Lange ! » Luc, alors, au milieu 
Jes groupes qui s'écartaient, aperçut l'homme, un homme 
petit et trapu, de vingtTcinq ans à peine, à la tête carrée, 
embroussaillée de barbe et de cheveux noirs. D'aspect rus- 
tique, les yeux brûlant d'intelligence, il parlait, les mains 
Jans les poches, avec les rudes envolées d'un poète mal 
dégrossi, criant son rêve. 

— Les provisions, l'argent, les maisons, les vêtements, 



1 



3i LES QUATRE EVANGILES 

c'est à nous qu'on a loul volé, c'est nous qui avons le 
droit de tout reprendre! Et pas demain, mais ce soir, 
nous devrions rentrer en possession du sol, des mines, des 
usines, de Beauclair entier, si nous élîons des hommes! 
Et il n'y a pas deux mojens, il n'y en a qu'un, flanquer 
d'uu coup rédilice par terre, détruire partout l'autorité à 
coupsdo hache, pour que le peuple, à qui tout appartient, 
puisse tout reconstruire enfin ! 

Des femmes prirent peur. Les hommes eux-mêmes, 
devant la véhémence agressive de ces paroles, se tai- 
saient maintenant, recalaient, inquiets des suites. Peu 
comprenaient, le plus grand nombre n'en étaient pas à 
cette révolte exaspérée, sous l'écrasement séculaire du 
salariat. A quoi bon tout ca? on n'en crèverait pas moins 
de faim, et on irait en prison. 

— Je sais, vous n'osez pas, continua Lange, d'un atr de 
goguenardise terrible. Mais il y en a bien qui oseront un 
jour... Votre Beauclair, on le fera sauter, à moins qu'il ne 
tombe lui-même de pourriture. Vous n'avez guère de nez, 
si vous ne sentez pas, ce soir, que tout est gàlé et que ça 
einpoisotinc la charogne! Tout ça. n'est plus que fumier, 
et il n'y a vraiment pas besoin d'être grand prophète pour 
annoncer que le vent qui souille emportera la ville et tous 
les voleurs, tous les assassins, nos maîtres... Que tout 
croule et que tout crève ! à mort, à itiort ! 

Le scandale devenait tel, que le sous-préfet Ch&telard, 
bien qu'il fût pour l'indifférence, se vit forcé de sévir. 
Il fallait arrêter quelqu'un, trois gendarmes se Jetèrent 
sur Lange et l'emmenèrent, par une rue transversale, 
sombre et déserte, où le bruit de leurs bottes se perdit. 
D'ailleurs, il n'y avait eu, dans la foule, que des mouve- 
menls contraires et comme indistincts, vite apaisés. Et 
l'attroupement se trouva dispersé, le piétinement recom- 
mença, lent et silencieux, dans la boue noire, d'un bouta 
l'autre de la rue 



Mais Luc avait frémi. La menace prophétique éclatait 
comme l'effroyable conséquence de ce qu'il voyait, de ce 
qu'il entendait, depuis la tombée du jour. Tant d'iniquité 
et de misère appelait la catastrophe finale, que lui aussi 
avait senli venir du fond de Thorizon, telle qu'une nuée 
vengeresse qui brûlerait, qui raserait Beauclair. Et il 
souffrait, dans son horreur de la violence. Quoi! le potier 
aurait-il raison? faudrait-il la force, faudrait-il le vol et 
le meurtre, pour rentrer dans la justice? Bouleversé, il 
avait cru, au milieu de dures et sombres faces de tra- 
vailleurs, voir passer les faces pâles du maire Gourier, 
du président Gaume et du capitaine Jollivet. Puis, 
c'étaient les deux visages des Mazelle, suant la peur, qui 
repassaient devant lui, dans l'effarement d'un bec de gaz. 
La rue lui fit horreur, il n'eut plus qu'une idée de pitié 
et de consolation, rattraper Nanet, le suivre, savoir dans 
quel coin de ténèbres était tombée Josine. 

Nanet marchait, marchait, de tout le courage de ses 
petites jambes. Et Luc, qui l'avait vu filer par le haut de 
la rue de Brias, du côté de l'Abîme, le rattrapa cependant 
assez vite, tant le cher enfant avait de la peine à traîner 
son grand pain. Il le serrait sur sa poitrine, de ses deux 
bras, dans la crainte de le perdre, et sans doute aussi 
dans celle qu'un méchant homme ou qu'un gros chien ne 
le lui arrachât. Lorsqu'il entendit le pas pressé de Luc 
derrière lui, il dut être pris d'une peur affreuse, il s'efforça 
de courir. Mais, s'étant retourné, ayant reconnu, à la lueur 
d'une des dernières boutiques, le monsieur qui leur avait 
souri, à lui et à sa grande, il se rassura, il se laissa rattraper. 

— Veux-tu que je le porte, ton pain? lui demanda 1« 
jeune homme. 

— Oh! non, je le garde, ça me fait trop plaisir. 

Maintenant, on était sur la route, en dehors de Beau- 
clair, dans l'obscurité du ciel bas et tumultueux. Seules, 
à quelque distance, commençaient à luire les lumières de 



3e LES QUATRE ÉVANGILES 

l'Abîme. Et l'on ciilcndaît le pclJl cliipolis de l'enfanl 
diUis la boue, liindis que, d'une étreiule |ilus courte, iï 
relevait le pain biuii liaul, pour ne pus le Siilir. 

— Tu sais où tu vas? 

— Bien sur. 

— Et c'est loin, où tu vas? 

— Non, c'est quelque part. 

Une crainte v;igue devait reprendre Nanet, il ralentis- 
sait le pas. Pourquoi donc le monsieur clicrdiait-il à 
savoir? Le petit hoinnic, qui se sentait l'unique protec- 
teur de sa graJide sœur, cliercliait à ruser. Mais Luc, 
comprenant, voulant lui montrer qu'il était un ami, joua, 
l'enleva d'une brusque embrassade, au moment où l'en- 
fant, avec ses courtes jambes, manquait de culbuter dans 
une flaquc- 

— Iloup là! mon bonhomme, faut pus mettre de la 
conlilure sur ton pain ! 

Conquis, ayant senti la bonne cluileur de ces grands 
bras fraternels, Sanel éclata de sun rire insoucieu» 
d'onTance, tutoyant du coup son nouvel ami. 

— Dh ! tu es fort et iicnlil, toi I 

Et il continua de trotter, sans s'inquiéter davantage. 
Mais où donc avait pu se terrer Josine? La roule se 
déroutait, Luc croyait la reconnaître, attendant, dans 
l'ombre immobile de chaque tronc d'arbre. On approchait 
(le r.Vbîme, les coups du marteau-pilon ébranlaient déjà 
le sol, tandis qui^ les aLmtours s'étlairaienl de la nuée 
embrasée des vapeurs, que traversaienl de grands rajons 
éleclriques. Et Nanet, sans dépasser l'usine, tourna, prît 
le pont, traversa lu Mionne. Luc se trouvait ainsi ramené 
au point même de sa première rencontre, le soir. Puis, 
soudain, l'enfant galopa, et il le perdit, il l'entendit qui 
disait, repris d'un rire joueur : 

— Tiens, ma grande ! liens, ma grande I vois donc ca t 
e'estfaqui est beau! 



ilULYAlLi ai 



Au bout du pont, la rive s'abaissait, et un banc était là^ 
dans l'ombre d'une palissade, en face de l'Abîme, fumant 
et soufflant à l'autre bord de la rivière. Luc s'était heurté 
à la palissade, lorsqu'il entendit les rires du gamin se . 
changer en cris et en larmes. Et il s'orienta enfin, il 
comprit, en apercevant Josine étendue sur le banc, 
épuisée, évanouie. C'était là qu'elle était venue tomber 
de faim et de soufl'rance, laissant repartir son petit frère, 
n'ayant pas même bien saisi ce qu'il complotait, dans sa 
hardiesse d'enfant du pavé. L'enfant la retrouvait toute 
froide, comme morte, et il se désespérait, avec de gros 
sanglots. 

— Oh ! ma grande, réveille-toi ! Faut manger, mange 
donc, pi^isqu'il y en a maintenant, du pain I 

Des larmes aussi étaient montées aux yeux de Luc. 
Tant de misère, une si affreuse destinée de privations et 
de douleurs, pour des êtres si faibles, si braves et si 
charmants! Il descendit vivement jusqu'à la Mionne^ 
trempa son mouchoir, revint l'appliquer sur les tempes 
de Josine. La nuit, tragique, n'était heureusement pas 
froide. Il prit ensuite les mains de la jeune femme, les 
frotta, les ranima dans les siennes ; et elle soupira enfin, 
elle parut se réveiller d'un rêve noir. Mais, dans l'accable- 
ment de sa longue inanition, rien ne l'élonna, il lui 
sembla tout naturel que son frère fût là, avec ce pain, 
et qu'il fût accompagné de ce grand et beau monsieur, 
qu'elle reconnaissait. Peut-être comprit-elle que c'était 
le monsieur qui avait apporté le pain. Ses pauvres doigts 
xtfîaiblis ne pouvaient en briser la croûte. Il fallut qu'il 
l'aidât, il rompait lui-même le pain en petits morceaux, 
les lui passait un à un, lentement, pour qu'elle ne 
s'étouiïât pas, dans sa hâte à calmer la faim atroce qui 
l'étranglait. Alors, tout son triste corps, si fluet, se mit à 
trembler, et elle pleura, elle pleura sans fin, mangeant 
toujours, trempant chaque bouchée de ses larmes, d'une 

i 



3S LES QUATRE EVAHGILKS 

voracité, d'une maladresse ^relouante d'animal battu, qui 
ne sait même plus avaler, et qui se presse. Doucemenl, 
le cœur meurtri, éperdu, Luc lui arrêtait les mains, 
continuait à lui passer les petits morceaux qu'il rompait, 
un à un. Jamais plus il ne devait oublier cetle communion 
de souHrance et de bonlé, ce pain de vie donné à la pins 
misérable et à la plus délicieuse des créatures. 

Nanel, cependant, se taillait sa part, mangeait en petit 
goulu, fier de son exploit. Les larmes de sa grande l'âton- 
naieiil, pourquoi donc pleursil-clle encore, puisqu'on 
faisait la noce? Puis, quand il eut mangé, étourdi d'un 
tel rep:'s, il se blottit contre elle, il fut comme assommé 
par un brusque sommeil, l'heureux sommeil des tout 
petits riant aux anges. Et Josîne, de son bras droit, le 
serrait contre elle, remise un peu, adossée au banc, 
tandis que Luc restait assis à son côté, ne pouvant se 
résoudre à la laisser seule dans la nuit, avec cet enfant 
ensommeillé. Il avait fini par comprendre que, si elle 
s'était montrée maladroite, cela venait aussi de sa main 
blessée, autour de laquelle elle avait renoué tant biec 
que mal le linge taché de sang. Et 11 causa. 

— Vous vous êtes donc fait du mal ? 

— Oui, monsieur, une machine à piquer les bottines 
qui m'a cassé un doigt. Il a fallu le couper. Mais c'était 
(le ma faute, à ce qu'a dit le contremaître, et mon- 
sieur Gourier m'a fait donner cinquante francs. 

Elle parlait d'une voix un peu basse, très douce, qu'une 
sorte de honte faisait trembler par moments. 

— Alors, vous travailliez à la cordonnerie de monsieur 
Gourier, le maire. 

— Oui, monsieur, j'y suis entrée à quinze ans, et j'en 
ai aujourd'hui dix-huit... Ma mère y a travaillé pendant 
plus de vingt ans, mais elle est morte. Je suis toute seule, 
je n'ai plus que mon petit frère Nanet, qui a six ans. Moi, 
je me nomme Josine. 



TRAVAIL 39 

Et elle continua à dire son histoire, et Luc n*eut plus 
qu'à poser encore quelques questions, pour tout savoir. 
C'était l'histoire banale et poignante de tant de pauvres 
filles : un père qui s'en va, qui disparaît avec une autre 
femme ; une mère qui reste avec quatre enfants sur les 
bras, qui n'arrive pas à les nourrir, bien qu'elle ait la 
chance d'en perdre deux ; et, alors, la mère meurt de la 
besogne trop rude, la fille devient la petite maman de 
son frère, dès l'âgé de seize ans, se tue à son tour de tra- 
vail, sans parvenir à toujours gagner du pain pour elle et 
pour lui. Puis, c'est le drame inévitable de l'ouvrière 
jolie, le séducteur qui passe, ce Ragu beau mâle, bour- 
reau des cœurs, au bras duquel elle a eu le tort de se 
promener chaque dimanche, après la danse. Il faisait de 
si belles promesses, elle se voyait épousée, ayant un joli 
chez-elle, élevant son frère avec les enfants qui lui vien- 
draient. Sa seule faute est de s'être abandonnée, un soir 
de printemps, dans un bois, derrière la Guerdache. Même 
elle ne sait plus bien jusqu'à quel point elle était consen- 
tante. Il y a. six mois de cela, elle a commis la seconde 
faute de vivre chez Ragu, qui ne lui a plus parlé de 
mariage. Puis, son accident lui est arrivé à la cordon- 
nerie, elle n'a pu continuer son travail, juste au moment 
où la grève rendait Ragu si terrible, si méchant, qu'il 
s'est mis à la battre, en l'accusant de sa misère. Et ça 
s'est gâté de plus en plus, et maintenant voilà qu'il la 
jetait au trottoir, qu'il ne voulait même pas lui donner la 
clef, pour qu'elle rentrât se coucher, avec Nanet. 

Une pensée obsédait Luc. 

— Si vous aviez un enfant, cela l'attacherait peut-être, 
il se déciderait à vous épouser. 

Elle se récria, eut un geste de crainte. 

— Un enfant avec lui, ah! grand Dieu, ce serait le 
dernier des malheurs!... Comme il le répète, pas de fil 
à la patte! Il n'en veut pas, il a bien soin de s'arranger 



40 LES QUATRE EVANGILES 

pour ca... Son idée est que, lorsqu'on se met ensemble, 
c'est simplement du plaisir pour les deux, et puis, lors- 
qu'on en a assez, bonjour, bonsoir, on se quitte. 

Et le silence relomba, ils ne parlèrent plus. Celte cer- 
titude qu'elle n'était pas mère, qu'elle ne serait pas mère 
de cet homme, avait apporté à Luc, dans sa pitié doulou- 
reuse, une douceur singulière, une sorte de soulage- 
ment, qu'il ne s'expliquait pas. Des sentiments confus 
montaient en lui, tandis que, les yeux errants au loin, 
parmi les choses obscures, il retrouvait celte gorge de 
Brias, entrevue au crépuscule, noyée de ténèbres à cette 
beure. Aux deux c6tés, les Monts Bleuses dressaient leurs 
rampes de rochers, dans un épaississement d'ombre. Der- 
rière lui, par instants, à mi-côte, il entendait passer le 
grondement d'un train, qui sifilait et se ralentissait, en 
entrant en gare. A ses pieds, il distinguait la Mionne 
glauque, bouillonnant contre l'cslacade de bois, dont les 
madriers portaient le pont. Et c'était ensuite, à sa gauche, 
le brusque élargissement de la gorge, les deux promon- 
toires des Monts Bleuses s'écartant dans l'Immense plaine 
de la Roumagne, où la nuit de tempête roulait en une 
mer noire et sans fin, au delà de l'ilot vague de Beau- 
clair, éclairé, constellé de petites clartés, pareilles à des 
étincelles. Mais ses yeux revenaient toujours, en face de 
lui, à l'AbJme, d'un aspect d'apparition farouche, sous 
les fumées blanches, que les lampes électriques des 
cours incendiaient. Par des baies grandes ouv<r:es, 
on apercevait, à de certains moments, des gueules 
ardentes de four, des jets aveuglants de métal en fusion, 
de vastes embrasements rouges, toutes les flammes de 
l'enfer intérieur qui était l'œuvre dévoralrice et lumul- 
tuctise du monstre. Le sol tremblait aux alentours, la 
danse claire des martinets ne cessait pas, sur le sourd 
rondement des machines et les coups profonds des grands 
marteaux, semblables à une canonnade eutendue au loin. 



TRAVAIL 41 

Et Luc, les yeux emplis de cette vision, le cœur meurtri 
par le destin de cette Jo3ine,si abandonnée, si misérable, 
sur ce banc, à son côté, se disait qu'en cette malheu- 
reuse retentissait toute la débâcle du travail mal orga- 
nisé, déshonoré, maudit. C'était à cette suprême souf- 
france, à ce sacrifice humain de la triste enfant, que 
toute sa soirée aboutissait, les désastres de la grève, 
les cœurs et les cerveaux empoisonnés de haine, les 
duretés égoïstes du négoce, l'alcool devenu l'oubli néces- 
saire, le vol légitimé par la faim, toute la vieille société 
craquant sous l'amas de ses iniquités. Et il entendait 
encore la voix de Lange prophétisant la catastrophe 
finale qui emporterait ce Beauclair pourri et pourris- 
seur. El il revoyait surtout les pâles filles errantes du 
trottoir, cette basse chair à plaisir des villes industrielles, 
ce gouffre dernier de la prostitution où le chancre du 
• salariat jette les jolies ouvrières des fabriques. N'était-ce 
point là que Josine allait? Séduite, puis poussée à la 
rue, puis ramassée par les ivrognes, la pente descendait 
vite à la boue. 11 la sentait une soumise, une amoureuse, 
une de ces tendresses adorables qui sont à la fois le cou- 
rage et la récompense des forts. Et la pensée de l'aban- 
donner sur ce banc, de ne pas la sauver du destin mau- 
vais, le souleva d'une telle révolte, qu'il n'aurait plus 
vécu, s'il ne lui avait pas tendu une main secourable et 
fraternelle. 

— Voyons, vous ne pouvez pourtant pas coucher ici, 
avec cet enfant. Il faut que cet homme vous reprenne. 
Nous verrons après... Où demeurez-vous? 

— Près d'ici, dans le vieux Beauclair, rue des Trois- 
Lunes. 

Elle lui expliqua les choses. Ragu habitait un petit 
logement de trois pièces, dans la môme maison qu'une 
sœur à lui, Adèle, que tout le monde nommait la Toupe, 
sans qu'on sut bien pourquoi. Et elle soupçonnait que, si 

4. 



tt LES QUATRE ËVANGILES 

réellement Ragu n'avail pas sa clef Eur lui, il devait 

l'avoir remise à la Toupe, qui ëtail une terrible femme, 

dure aux pauvres filles. Puis, comme il parlait d'aller 

tranquillement demander la clef à cette mégère, elle 

frissonna. 

— Oh! non, pas i elle. Elle m'eiécre... Si encore on 
était sûr de tomber sur son mari, qui est un brave homme. 
Mais je sais qu'il travaille cette nuit à l'Abtme... C'est un 
maitre puddleur qui s'appelle Bonnaire. 

— Bonnaire, répéta Luc, frappé d'un souvenir, mais 
je l'ai vu, au dernier printemps, lors de ma visite à 
l'Abîme. J'ai même causé longuement avec lui, il m'a 
eipliqué le travail. C'est un garçon intelli},'enl, et qui, en 
effet, m'a paru être tin brave homme... C'est bien simple, 
je vais aller tout de suite arranger votre affaire avec lui, 

JosJne eut un cri d'ardente gratitude. Elle tremblait 
toute, ses pauvres mains se joignirent, dans un élan de 
son cœur. 

— Oh! monsieur, que vous êtes bon, que je vous 
remercie! 

Un rougeoiement sombre venait de l'Abîme, et Luc la 
vit celte fois, la tète nue, le lainage en toques tombé sur 
les épaules. Elle ne pleurait plus, ses yeux bleus lui- 
saient de tendresse, sa bouche petite retrouvait son jeune 
rire. Mais surtout, mince, très souple, très gracieuse, 
elle avait gardé une expression d'enfance, joueuse en- 
core, simple et gaie. Ses longs cheveui blonds, d'un 
blond d'avoine mûre, presque dénoués sur sa nuque, en 
faisaient une lillette, restée candide dans son abandon. Et 
lui, pénétré d'un charme infini, pris peu à peu tout en- 
tier, était dans un étonnement ému devant la délicieuse 
femme qui se dégageait de celle sorte de pauvresse qu'il 
avait rencontrée, mal vêtue, épeurée, en pleurs. Puis, 
elle le regardait avec une telle adoration, elle se donnait 
à lui si ingénument, de toute son âme de pauvre 6tre 



xxi.rk.irk.iu <#u 



enfin secouru, aimé! Si beau, si bon, il lui apparaissait 
comme un dieu, après les brutalités de Ragu. Elle au- 
rait baisé la trace de ses pas, elle restait devant lui les 
mains jointes, sa main gauche serrant la droite, la mutilée, 
au linge taché de sang. Et quelque chose de très doux et 
de très fort se nouait entre eux, un lien d'infmie ten- 
dresse, d'amour infini. 

— Nanet va vous conduire à l'usine, monsieur. Il en 
connaît tous les recoins. 

— Non, non, je sais mon chemin... Ne le réveillez 
pas, il vous tient chaud. Attendez-moi là tranquillement 
tous les deux. 

Il la laissa sur le banc, avec Tenfant endormi, dans la 
nuit noire. Et, comme il la quittait, une grande lueur 
illumina le promontoire des Monts Blouses, à droite, au- 
dessus du parc de la Crécherie, où se trouvait l'habitation 
de Jordan. On aperçut le profil sombre du haut fourneau, 
au flanc de la montagne. C'était une coulée, et toutes 
les roches voisines, toutes les toitures de Beauclair elles- 
mêmes s'en trouvèrent éclairées, comme d'une rouge 
aurore. 



Bonnaire, le maîlre puddieur, un des meilleurs 
ouvriers de l'usine, avait joué un grand rôle dans la der- 
nière grèye. Lisant les journaux de Paris, esprit juste 
que les Iniquités du salariat révoltaient, il y puisait 
toute une instraclion révolutionnaire, dans laquelle il y 
avait bien des lacunes, mais qui avait fait de lui un 
partisan assez net de la doctrine collectiviste. D'ailleurs, 
comme il le disait fort sagement, avec son bel équilibre 
d'homme laborieux etsain, c'était là le rêve qu'on s'effor- 
cerait d'atteindre un jour; et, en attendant, il s'agissait 
d'obtenir le plus de justice tout de suite réalisable, pour 
que les camarades souffrissent le moins possible. 

La grève, depuis quelque temps, était devenue inévi- 
table. Trois ans plus t6l, l'Âbime ayant périclité aux 
mains de Michel Qurignon, le fils de monsieur Jérôme, 
son gendre Doisgelin, un oisif, un beau monsieur de 
Paris, qui avait épousé sa lille Suzanne, s'était avisé de 
racheter l'usine, d'j mettre les débris de sa fortune, fort 
compromise, sur les conseils d'un cousin pauvre à lui, 
Delaveaa, lequel avait pris l'engagement formel de faire 
rendre le trente pour cent au capital engagé. Et, depuis 
trois ans, Delaveau, ingénieur adroit, travailleur adharné, 
tenait sa promesse, par une organisation, par une direc- 
tion énergiques, veillant aux moiiidres détails, exigeant 
de tous une discipline absolue. Une des causes des mau- 



iriAVAlLi 49 

vaises affaires de Michel Qurignon était tout un désastre 
qui s'était produit sur le marché métallurgique de la con- 
trée, depuis que la fabrication des rails et des grandes 
charpentes de fer avait cessé d'y ôlre rémunératrice, à la 
suite de la découverte d'un procédé chimique qui, dans 
le Nord et dans l'Est, permettait d'utiliser à vil prix de 
vastes gisements de minerais, jusque-là trop défectueux. 
Les Aciéries de Beauclair ne pouvaient plus lutter de 
bon marché, c'était la ruine certaine, et le coup de génie 
de Delaveau fut alors de comprendre qu'il devait chan- 
ger la fabrication, abandonner les rails et les charpentes, 
que le Nord et l'Est donnaient à vingt centimes le kilo, 
s'en tenir aux objets fins et soignés, aux obus et 
aux canons, par exemple, qu'on vend de deux à trois 
francs. La prospérité était revenue, l'argent mis par 
Boisgelin dans l'affaire lui rapportait des rentes considé- 
rables. Seulement, il avait fallu un outillage nouveau, 
des ouvriers plus soigneux, plus attentifs à leur besogne, 
et par conséquent mieux payés. 

En principe, la grève n'avait pas eu d'autre cause 
que ce relèvement des salaires. Les ouvriers étaient payés 
aux cent kilogrammes, et Delaveau admettait lui-même la 
nécessité de nouveaux tarifs. Mais il voulait rester le maître 
absolu de la situation, ne pas surtout paraître obéir aux 
ordres de ses ouvriers. Intelligence spécialisée, très 
autoritaire, très entêté sur ses droits, tout en s'efforçant 
d'être loyal et juste, il traitait particulièrement le collec- 
tivisme de rêve destructeur, il déclarait que de telles 
utopies mèneraient droit à d'effroyables catastrophes. El 
la querelle, entre lui et le petit monde de travailleurs sur 
lequel il régnait, s'était aggravée, le jour où Bounaire 
avait réussi à mettre à peu près debout un syndicat de 
défense; car, si Delaveau admettait les caisses de secours 
et de retraites, même les coopérations de consommation, 
en reconnaissant qu'il n'était pas défendu à l'ouvrier d'à- 



le LES QUATRE ËVAKGILES 

. mëliorcr son sori, il se prononçait violemmenl contre les 
syndicats, les groupements d'intérêts, armés pour l'action 
collective. Dès lors, ce fut la lutte, il montra la plus 
mauvaise ^ràceà liirmincr la revision des tarifs, il crut de- 
voir s'armer lui aussi, dËcrétcren quelque sorte à l'Abîme 
l'étal de sièpe. Depuis qu'il sévissait, les ouvriers se 
plaignaient de ne plus avoir de liberté individuelle. On 
tes surveillait étroitement, dans leurs actes, dans leurs 
pensées, en dehors même de l'usine. Ceux d'entre eux 
qui se fuisnicnt humbles et flatteurs, espions peut-être, 
gagnaient les tendresses de l'administration, tandis que 
les fiers, les indépendants, étaient traités en hommes dan- 
gereux, El, comme le cher, conservateur, défenseur in- 
stinctif de ce qui existait, voulait ouvertement ne plus 
avoir que des hommes à lui, tous les sous-ordre, les in- 
génieurs, les contremaîtres, les surveillanls renchéris- 
saient, se montraient d'une sévérité implacable sur l'obéis- 
sance cl sur ce qu'ils appelaient le bon esprit. 

Donnaire, blessé dans son besoin de liberté et de jus- 
tice, se trouva naturellement à la têle des mécontents. 
Ge fut lui qui se rendit chez Delaveau, avec quelques 
camarades, pour lui faire connailre leurs réclamations. 
11 lui parla très nettement, l'exaspéra, sans obtenir l'aug- 
mentation des salaires demandée. Delaveau ne croyait 
pas à la possibilité, chez lui, de la grève générale, car les 
ouvriers métallurgistes sont lents à se fâcher, il n'y avait 
pas eu de grève à l'Abime, depuis des années, tandis qu'il 
en éclatait d'incessantes, parmi les ouvriers mineurs, dans 
les houillères de Brias. Et, lorsque celle grève générale 
se produisit, malgré ses prévisions, lorsqu'un matin deux 
cents hommes à peine sur mille se présentèrent, et qu'il 
dut fermer l'usine, il en conçut une telle colère contenue, 
que dès lors il s'entêta, intraitable.il commença par jeter 
% la porte le syndicat et Donnaire, le jour où desdëlégués 
ib hasardèrent à le venir trouver. Il était le maître chez 



inAVAlli 4/ 



lui, la querelle était entre ses ouvriers et lui, et il enten- 
dait la régler avec ses ouvriers seuls. Bonnaire retourna 
donc le voir, accompagné uniquement de trois camarades. 
Mais ils n*en tirèrent que des raisonnements, des calculs, 
aboutissant à ce fait, qu'il compromettrait la prospérité 
de l'Abîme, s'il augmentait les salaires. On lui avait confié 
des fonds, on lui avait donné une usine à diriger, et son 
strict devoir était que l'usine restât prospère, que les 
fonds rendissent les intérêts promis. Certes, il voulait 
bien être humain, mais il se croyait un parfait honnête 
homme, en tenant ses engagements, en tirant de l'entre- 
prise qu'il dirigeait le plus de richesse possible. Le reste 
n'était que rêve, espoir fou, avenir utopique et dangereux. 
Et c'était ainsi, en s'entêtant de part et d'autre, après 
plusieurs entrevues semblables, que la grève avait duré 
deux mois, désastreuse pour le salariat comme pour 
le capital, aggravant la misère des travailleurs, tandis que 
l'outillage chômait et s'endommageait. Puis, on avait fini 
par se faire quelques concessions mutuelles, on s'était 
entendu sur les nouveaux tarifs. Mais, une semaine encore, 
Delaveau avait refusé de reprendre certains ouvriers, 
ceux qu'il appelait les meneurs, et parmi lesquels se trou- 
vait Bonnaire. Il gardait rancune à ce dernier, bien 
qu'il le reconnût comme un de ses ouvriers les plus 
adroits et les plus sobres. Enfin, quand il céda, quand il 
le reprit avec les autres, il déclara qu'on lui forçait la 
main, qu'on l'obligeait à faire un acte contre son cœur, 
uniquement pour avoir la paix. 

Ce jour-là, Bonnaire se sentit condamné. D'abord, il ne 
voulut pas d'un oubli ainsi offert, il refusa de rentrer 
avec les camarades. Mais ceux-ci, dont il était très aimé, 
ayant déclaré qu'ils ne rentreraient pas non plus, s'il ne 
venait pas reprendre le travail en même temps qu'eux, il 
avait paru se résigner, très noblement, pour ne pas être 
la cause d'une nouvelle rupture. Les camarades avaient 



us LES QUATRE EVANGILES 

assez soulTcrt, sa résolution élatl prise, il entendaitêirele 
seul siicrifié, sans que nul aulre portât la peine de la 
dcmi-ïicloil'e remportée. Et c'ùlaît pourquoi il avait fini 
par rentrer le jeudi, en se promellant de s'en aller le 
'di m lin elle, dans la conviction que sa présence à l'Abîme 
n'était pins possible. Il ne s'était confié à personne, il 
avait tout bonnement prévenu l'adniinistralion, le samedi 
malin, qu'il s'en irait le soir; et, s'il se trouvait encore 
à r.Abinie, ectle nuit-lfi, c'était qu'il y avait un travail 
commencé à terminer, II voulait disparaître diserèle- 
menl, lionnèlcinenl. 

Luc, après s'être nommé au concierge, demanda s'il 
pouvait p;ir!er tout de suite aumailrepuddleur Bonnaire; 
et le concierge se contenta de lui indiquer d'un geste la 
halledes fours à puddler et des laminoii-s, au fond de la 
deuxième cour, â gauche. Ces cours, trempées par les 
dernières pluies, élaienl de véritables cloaques, avec leurs 
pavés défonci-s, leur enchevélrement de rails, parmi les- 
quels passait une voie de raccordement, de l'usine à la sta- 
tion du Beauclair. Sous les clartés lunaires des quelques 
lampes électriques, au travers des ombres que jetaient les 
hangars, la tour à tremper tes canons, les fours à cémen- 
ter, indistincts, pareils aux construelions coniques de 
quelque culte barbare, une petite locomotive évoluait dou- 
cement, laiifail des coups de sifflet aigres, pour n'écraser 
personne. Mais, dès le seuil, c'étaient surtout les marti- 
nets qui assourdissaient les visiteurs, les deux martinets 
installés dans une sorte de cave,donton voyait les grosses 
têtes, des lêtes de bfite vorace, battre le fer d'un rythme 
funeux, le mordre, l'étirer en barre, sous racharnemenl 
de leurs dents de métal. Les ouvriers qui étaient là, les 
étireurs, vivaient calmes, silencieux, ne parlant que par 
restes, dans ce vacarme el dans ee tremblement conti- 
nuels, lit Luc, après avoir longé un bâtiment bas, où 
i'autres martinets faisaient rage, prit à gauche, traversa 



la deuxième cour, dont le sol ravagé était encomoré de 
pièces de rebul, dormant dans la boue, attendant d'être 
remises à la fonte. Des hommes chargeaient sur un 
wagon une grosse pièce de forge, un arbre de torpilleur, 
terminé le jour même, que la petite locomotive allait 
emporter. Et, comme elle arrivait en sifflant, il dutTévi- 
ter, suivit une allée entre des tas symétriques de gueuses 
de fonte, la matière première, et se trouva enfin dans la 
halle des fours à puddler et des laminoirs. 

Cette halle, une des plus vastes, retentissait le jour du 
terrible grondement des laminoirs en marche. Mais, à 
cette heure de nuit, les laminoirs dormaient, plus d'une 
moitié de Timmcnse hangar était plongée dans une obscu- 
rité profonde. Et, sur les dix fours à puddler, quatre 
seulement flambaient, que desservaient deux marteaux 
cingleurs. Çà et là, une maigre flamme de gaz vacillait au 
vent, de grandes ombres noyaient l'espace, on distinguait 
à peine, en haut, les grosses charpentes enfumées qui 
soutenaient la toiture. Des bruits d'eau sortaient des 
ténèbres, la terre battue qui servait dp sol, crevassée, 
bossuée, se détrempait ici en boue fétide, n'était h côté 
qu'une poussière de charbon, un amas de détritus. C'était 
partout la crasse du travail sans soin, sans gaieté, le tra- 
vail exécré et maudit, dans l'antre empesté de fumées, 
souillé de saletés volantes, noir, délabré, immonde. 
Aux clous de sovtes de huttes, en planches grossières, 
étaient pendus les vêtements de ville des ouvriers, mêlés 
à des cottes de toile, à des tabliers de pe.au. Et toute 
cet4e misère sombre ne se dorait d'un flamboiement que 
lorsqu'un maître puddleur ouvrait la porte de son four, 
d'où sortait alors un jet aveuglant qui perçait les ténèbres 
de la halle entière, comme d'un rayon d'astre. 

Quand Luc se présenta, Bonnaire achevait de brasser 
une dernière fois le métal en fusion, les deux cents kilo- 
grammes de fonte, que le four et le travail allaient trans- 

5 



50 LES QtliTKE EVANGILES 

former en acier. L'opûration entière demandait quatre 
heuriis, et la dure besogne était ce brassage, après les 
preiniëiX'S heures d'attente. Tenant des deux mains un 
riiijçaril de cinquante livres, le maître putidieur, dans la 
cuisante réverbération, brassait pendant vingt minutes la 
malière incandescente, sur la sole du four. A l'aide du 
crocbet, il en raclait le fond, pétrissait l'énorme boule 
pareille à un soleil, que lui seul pouvait regarder, avec 
ses yeux durcis à la flamme, sachant où en était le tra- 
vail, selon la couleur. Et, quand il le retirait, le ringard 
était rouge, fleuri d'étincelles. 

D'un geste, Bonnaire donna l'ordre à son cbauffeur 
d'activer le feu, tandis que l'autre ouvrier, le compagnon 
puddleur, prenait un ringard, pour «faire un crocbet > 
à son tour, selon le terme en usage. 

— Vous êtes bien monsieur Bonnaire? demanda Luc, 
qui s'était approché. 

Surpris, l'ouvrier répondit affirmativement, d'un signe 
de léte. Vêtu d'une chemise et d'une simple cotle, il était 
superbe, le cou blanc, la face rose, dans l'effort vainqueur 
et dans l'ensoleillement de la besogne. Agé de trente- 
cinq ans à peine, c'était un colosse blond, aux cheveux 
coupés ras, à la face large, massive et placide. Et, de sa 
grande bouche ferme, de ses gros yeux tranquilles, énia~ 
naienl de la droiture et de la bonté. 

— Je ne sais si vous me reconnaissez, continua Lue. 
Je vous ai vu ici, l'été dernier, j'ai causé avec vous 

— Parfaitement, répondit enfin le maître puddleur. 
Vous êtes un ami de monsieur Jordan. 

Mais, lorsque le jeune Iiomme, un peu gêné, lui eut 
expliqué le motif de sa visite, ses rencontres, ce qu'il 
avait vu, la misérable Josine à la rue, la bonne actionque , 
lui seul pouvait faire sans doute, l'ouvrier retomba dans 
son silence, l'air embarrassé, lui aussi. Tous deux se 
taisaient, il j eut une attente, que prolongea la danM - 



TRAVAIL 51 

«laire du marteau cingleur qui se trouvait là, pour les 
deux fours adossés. Puis, quand il put enfin se faire 
entendre, le maître puddleur dit simplement : 

— C'est bon, je ferai ce que je pourrai... Dès que je 
vais avoir fini, dans trois quarts d'heure, j'irai avec 
vous. 

Luc, bien qu'il fût près de onze heures déjà, résolut 
d'attendre, et il s'intéressa d'abord à une cisaille méca- 
nique, qui, dans un coin d'ombre, coupait l'acier en barre, 
sorti des fours à puddler, avec une tranquille aisance, 
' comme si elle eût coupé du beurre. A chaque^ coup de 
mâchoire, un petit morceau tombait, le tas s'amoncelait 
vite, qu'une brouette emportait aux cases de la chambre 
des charges, où l'on composait chaque charge de trente 
kilogrammes dans une caissette, pour la porter ensuite à 
la halle des fours à creusets. Et, afin d'occuper son 
temps, attiré par la grande lueur rose dont elle était 
éclairée, Luc passa dans cette halle, qui était voisine. 

C'était une vaste et haute salle, aussi mal tenue, 
aussi délabrée et noire, dans laquelle s'ouvraient, au ras 
du sol bossue, encombré de déchets, six batteries de 
fours, divisés en trois compartiments chacun. Ces sortes 
de fosses ardentes, étroites et longues, dont les massifs 
de briques occupaient tout le sous-sol, étaient chauffées 
par un mélange d'air et de gaz enflammé, que le maître 
fondeur réglait lui-même, à l'aide d'une vanne. Et 
c'étaient ainsi, rayant la terre battue de la salle téné- 
breuse, six fentes ouvertes sur l'enfer intérieur, sur le 
volcan en continuelle activité, dont grondait le brasier 
souterrain. Des couvercles en forme de dalles allongées, 
des briques prises dans une armature de fer, étaient 
posés en travers des fours. Mais ces couvercles ne se 
touchaient pas, une intense lumière rose jaillissait de 
chaque intervalle, il y avait là comme autant de levers 
d'astre, de grands rayons naissant du sol, qui partaient 



SS LES QUATRE ËVA«GILES 

en gerbe, jusqu'aux viLres poussiéreuses de la loiture. Et, 
lorsqu'un ouvrier, pour les besoins du Iravaîl, ùlait un 
des couvercles, on eût dit que l'asiru éiuergeait en cntiei 
des oljslacles, toute la salle s'allumait d'une clarté d'au- 
rore. 

Justement, Luc put suivre l'opiiraiion. Des ouvriers 
chargt'aiciil un four, il les vît deseeudre les creusels de 
terre rL'Iractaire, préulablcment rougis, puis y verser, à 
l'aide d'un enluunoir, le niélaugc des caissellcs, une 
caissette de ircute kilogrammes par chaque creuset. 
Pendant trois on quatre lieurcs, la fusion allait se Taire. 
Ensuite, ce suraicjil li's creusels enlevés el vidés, l'an-a- 
cUagû el le coulage, la besogne nieurlriére. El, comme il 
s'approcliail d'un aulre four, où les aides, armés de 
longues liges, veuaicnl de s'assurer que la Tusion était 
complète, il recounut Faucliard dans l'arracheur chargé 
de relirer les creusels. Blême, desséché, la face maigre 
cl cuile, l'auebard avait gardé des jambes cl des hras 
d'iicrcule. Déforiiié physiquement parla terrible besogne, 
toujours pareille, qu'il faisait depuis quatorze ans déjà, 
il avait plus soiifferl encore dans son intelligence de ce 
rôle de macbiue, aux gestes élcniellement semblables, 
sans pensée, sans aciion iiidividuelle, devenu lui-même 
un élément de lulle avec le feu. Ce n'éUiil pas assez 
de ses lares physî()ues, les épaules remontées, les 
membres bypcrlro|diiés, les \c\i^ brûlés, pMls à la 
flatntne, il avait la conscience de sa déchéance intel- 
lectuelle; car, pris à seize ans par le monstre, après 
une inslruetion rudiuientaire, brusquement arrêtée, il se 
souvenait d'avoir été intelligent, d'une intelligence qui 
vacillait el s'éteignait â celle heure, sous la meule impla- 
cable qu'il tournait en bêle aveuglée, sous l'écrasement 
du métier empoisonneur cl destructeur. El il n'avait plus 
qE'uu besoin, qu'une joie : boire, boire ses quatre litres, 
par journée ou par nuit de travail, boire pour que le four 



TRAVAIL 53 

ne brûlât pas comme une vieille écorce sa peau calcinée, 
boire pour ne pas tomber en cendre, et pour avoir une 
félicité dernière, et pour achever sa vie dans Thébéte- 
ment heureux d'une continuelle ivresse. 

Cette nuit-là, Fauchard avait bien craint de laisser le 
feu lui cuire encore un peu de son sang. Mais il avait eu, 
dès huit heures, la surprise heureuse de voir Natalie, sa 
femme, lui apporter ses quatre litres, pris à crédit chez 
Caffiaux, et sur lesquels il ne comptait plus. Elle s'excusa 
de n'avoir pas un bout de viande à lui donner, car Dacheux 
s'était montré impitoyable. Dolente, dans son continuel 
découragement, elle s'inquiétait de savoir comment ils 
mangeraient le lendem>ain. Mais il était trop content 
d'avoir son vin, il la renvoya en lui promettant de deman- 
der, cojnme les camarades, une avance à l'administration. 
Et une croûte de pain lui avait suffi, il buvait, il était 
d'aplomb. Quand le moment de l'arrachage fut venu, il 
vida encore d'un trait un demi-litre, il trempa d'eau, 
dans le bassin commun, le grand tablier de loiie dont 
il était enveloppé. Puis, les pieds chaussés de gros sabots, 
les mains couvertes de gants mouillés, armées de la longue 
pince de fer, il enjamba le four, posa le pied droit sur le 
couvercle qu'on venait d'écarter, le ventre et la poitrine 
dans le coup d'effrayante chaleur qui montait du volcan 
entr'ouvert. Il apparut un moment tout rouge, flambant 
lui-même en plein brasier, ainsi qu'une torche. Ses sa- 
bots fumaient, son tablier et ses gants fumaient, toute sa 
chair semblait fondre. Mais lui, sans hâte, de ses yeux ha- 
bitués à la flamme, cherchait le creuset au fond de la fosse 
embrasée, se penchait un peu pour le saisir avec la 
longue pince; et, d'un brusque redressement des reins, 
en trois mouvements rythmiques et souples, l'une des 
mains s'écartant, glissant le long de la tige, jusqu'à ce 
que l'autre vînt la rejoindre, il arracha le creuset, sortit 
d'un geste aisé, à bout de bras, ce poids de cinquante ki- 



ô; les quatre ëvangiles 

lo^rammcs, pince et creuset compris, le déposa par terre, 
tel qu'un morceau de soleil, d'une blancheur aveuglante, 
qui tout de suite devint rose. El il recommença, et il (ira 
les creusets un à un, duns l'incendie accru de ces masses 
de feu, avec plus d'adresse encore que de force, allant 
et venant parmi ces braises incandescentes sans jamais 
se brûler, sans paraître même en sentir l'intolérable 
rayonnement. 

On allait fondre de petits obus, de soixante kilo- 
grammes. Les lingotiéres, en forme de bouteille, étaient 
rangées sur deux files. Alors, quund les aides eurent 
écrémé les creusets de leurs scories, à l'aide d'une tige 
de fer, qui ressortait fumante, avec des baves pourpres, le 
maître fondeur saisit vivement les creusets, de sa grande 
tenaille aux mâchoires rondes, en vida deux dans chaque 
lingoticre; et le métal coulait d'un jet de lave blanche, à 
peine rosée, dans un pétillement de fines étincelles 
bleues, d'une délicatesse de fleurs. On aurait dit qu'il 
transvasait de. claires liqueurs pailletées d'or, tout cela se 
faisait sans bruit, avec des gestes précis et légers, d'une 
beauté simple, dans l'éclat et la chaleur du feu qui 
changeait la halle entière en un brasier dévorant. 

Luc, qui manquait d'habitude, élouffa, ne put rester U 
davantage. A quatre ou cinq mètres des fours, son visage 
grillait, une sueur brûlante trempait son corps. Les obus 
l'avaient intéressé, il les regardait se refroidir, en sa 
demandant où étaient les hommes qu'ils tueraient peut- 
être un jour. Et, comme il passait dans la halle voisine, U 
se trouva dans hi halle des marteaux-pilons et de la presse 
k forger, endormie à cette heure, avec ses monstrueux 
outils, sa presse d'une force de deux mille tonnes, ses 
marteaux de forces moindres, échelonnées, qui avaient, 
au fond de la demi-obscurité, des profils noirs et trapus 
de dieux barbares. Là, précisément, il retrouva les obus, 
d'autres obus qu'on j avait, le jour même, forgés en ma- 



TRAVAIL 55 

trice, sous le plus petit des marteaux-pilons, au sortir de 
la lingotière, après un recuit. Puis, ce qui l'intéressa, ce 
fut un tube d'un grand canon de marine, d'une longueur 
de six mètres, tiède encore d'avoir passé sous la presse, 
où les lingots d'acier d'un millier de kilogrammes s'al- 
longeaient, se façonnaient, tels que des rouleaux de pâte 
molle; et le tube attendait, enchaîné, prêt à être enlevé 
et chargé par les grues puissantes, pour être porté à 
l'atelier des tours, qui se trouvait plus loin, après la halle 
du four Martin et du moulage d'acier.* 

Alors, Luc alla jusqu'au bout, traversa aussi cette halle, 
la plus vaste de toutes, où les grosses pièces étaient fon- 
dues. Le four Martin permettait déverser l'acier en fusion 
par quantité considérable, dans les formes de fonte; tan- 
dis que deux ponts électriques roulants, à huit mètres de 
hauteur, transportaient avec une sorte de douceur huilée, 
sur tous les points, des pièces géantes, pesant plusieurs 
tonnes. Et Luc entra dans l'atelier des tours, un immense 
hangar fermé, un peu mieux tenu que les autres, déve- 
loppant sur deux lignes d'admirables outils d'une délica- 
tesse et d'une puissance incomparables. Il y avait là des 
raboteuses pour les blindages de navires, qui façonnaient 
le métal comme le rabot d'un menuisier façonne le bois. 
Il y avait surtout des tours, d'un mécanisme compliqué 
et précis, jolis comme des bijoux, amusants comme des 
jouets. La nuit, quelques-uns seulement étaient en 
marche, éclairés chacun par une seule lampe électrique, 
ne faisant qu'un petit bruit, un ronflement doux, dans le 
grand silence. Et il retrouva les obus encore, un obus 
dont on avait coupé la chute de tête et la chute de fond, 
au sortir de la matrice, puis qu'on avait fixé à un tour, 
pour le calibrer extérieurement, d'abord. Il tournait avec 
une vitesse prodigieuse, et des copeaux d'acier volaient 
sous la fine lame immobile, pareils à des frisures d'argent. 
On n'aurait plus qu'à le forer intérieurement, à le trem- 



su LES QUATRE ÉVANGILES 

pcr, il lo finir; et où élaient les liuinines qu'il tuerait, 
quand on l'aurait chargé? Luc, dis tout cet héroïque 
travail liitiiiaiii, du feu dompic, asservi, pour la royauté 
de riionimo, vainqueur des forces [lalurulles. vit se dres- 
ser une vision de massacre, la folie rouge d'un champ de 
bataille. Il s'éloigna, il tomba plus loin sur un grand 
tour, où tournait un canon, pareil à celui dont il venait 
de voir le tube forgé; mais celui-ci était déjà calibré è 
l'extérieur, d'un éclat de monnaie neuve. Sous la conduite 
d'un Jeune hojume, presque un enfant, attentif, penché 
sur le mécanisme, ainsi qu'un horloger sur celui d'une 
montre, il tournait, il tournait sans (iu, avec son ronHe- 
ment doux, t:indis que le couteau, à l'iiilérieur, le forait, 
d'une précision telle, que l'écart n'était pas d'un dixième 
do millimètre. Et, quajid ce canon aus!>i serait trempé, 
jeté dans un bain d'huile de pétrole, du haut de la tour, 
sur quel champ de dé:^astre irait-il tuer des hommes, 
quelle Mioii^soii atroce de vies irait-il faire, lui qui était 
forgé de cet acier dont les hommes fraternels n'auraient 
dû fabriquer que des rails et des charrues? 

Luc poussa une porte, s'échappa un instant au dehors. 
La nuit ét:iil d'une tiédeur humide, il respira largement, '. 
heureux du venl qui soufflait. Il leva les yeux, n'aperçut 
pas une étoile, sous la course effarée des nuages. Mais les 
globes des lampes puissantes, de loin en loin, dans 
les cours, remplaçaient la lune submergée; et il revit les 
cheminées parmi les fumées blêmes, un ciel sali de char- 
bon, que coujiaient de partout, pareilles à une toile 
d'araignée géante, les volées de fils, pour le transport de 
la force électrique. Justement, lus machines qui la pro- 
duisaient, deux machines d'une grande beauté, foiiction'- 
naicnl là, dans une construction neuve. 11 j avait encore 
une briqueterie, pour la fabrication des briques et des 
creusets en terre réfractaire ; une menuiserie, pour les 
modèles et les emballages; des magasins nombreux, poar 



TRAVAIL 57 

les aciers et les fers de commerce. Et Luc, s'étant perdu, 
au travers de cette petite ville, heureux d'y avoir rencon- 
tré des refuges déserts, des coins de cour noirs et pai- 
sibles, où il se sentait revivre, se retrouva tout d'un 
coup, rentra dans Teufer, en s'apercevant qu'il était 
revenu à la halle des fours à creusets. 

On y exécutait une autre manœuvre, soixante-dix creu- 
sets y étaient arrachés à la fois, pour la fonte d'une grosse 
pièce de forge, qui devait peser dix-huit cents kilos. 
Dans la halle voisine, le moule, avec son entonnoir, 
attendait, debout au fond de la fosse. El, vivement, le 
défilé s'organisa, tous les aides des équipes s'y mirent, 
deux hommes pour un creuset, le soulevant à l'aide de la 
double pince, l'emportant d'un pas allongé et souple. Un 
autre, puis un autre, puis un autre, les soixante-dix sui- 
virent, en une procession éclatante. On eût dit un ballet 
de fête, des lanternes vénitiennes, d'un rouge orangé, que 
des danseuses vagues, aux légers pieds d'ombre, prome- 
naient deux à deux; et la merveille était la rapidité ex- 
traordinaire, la sûreté parfaite des mouvements si bien 
réglés, qui les montraient jouant ainsi au milieu du feu, 
accourant, se frôlant, s'en allant, revenant, comme s'ils 
eussent jonglé avec des étoiles en fusion. En moins de 
trois minutes, les soixante-dix creusets furent versés 
dans le moule, d'où montait une gerbe d'or, un bouquet 
grandissant d'étincelles. 

Lorsque Luc revint enfin à la halle des fours à puddler 
et des laminoirs, après sa promenade d'une grande demi- 
heure, il trouva Bonnaire en train d'achever sa besogne. 

— Monsieur, je suis à vous à l'instant. 

Déjà, sur la sole incendiée du four; dont la porte ou- 
verte flamboyait, il avait à trois reprises isolé un quart du 
métal incandescent, cinquante kilos de matière, qu'il 
roulait et façonnait en une sorte de boule, à l'aide du 
ringard; et les trois, l'une après l'autre, s'en étant allées 



58 LF-S QUATRE ÉVANGILES 

SOUS le marleau ciiigkiir, il se mettait à la quatrième et 
dernière. Depuis vingt minutes, il était ainsi devant celte 
gueule Torace, la poitrine craquant dans la fournaise, les 
bras manreuvrant ie lourd crochet, les ycui voyant clair i 
bien mener Je travail, parmi l'èblouissunle flamme. Il 
regardait fixement, au milieu du brasier, la boule d'acier 
en feu qu'il roulait, d'un mouvement continu, il appa- 
raissait grandi, tel qu'un fabricateur d'astres, créant des 
mondes, dans l'ardente révei-bération qui dorait son grand 
corps rose, sur le fond noir des ténèbres. El ce fut fini, 
il retira le ringard enflammé, it livra au compagnon les 
derniers cinquante kilos de la charge. 

Le chauffeur était là, avec le petit chariot de fêr, 
attendant. Armé de la pince, le compagnon saisit la boule, 
l'espèce do grosse éponge embrasée, poussée au flanc de 
quelque caverne volcanique; et il la sortit d'un effort, la 
jeta dans le chariot, que le chaufTt^ur poussa vivement 
jusqu'au marleau cingleur. Déjà, un ouvrier forgeron 
l'avait reprise avec ses lonaiilcs, pour la porler et la re- 
tourner sous le marteau, qui, tout d'un coup, entra 
en danse. Ce fut un éfourdisscment, un éblouissement. 
Le sol trembla, des volées de cloches passèrent, tandis 
que le forgeron, ganté et ceinturé de peau, disparaissait 
dans un ouragan d'étincelles. Par moments, les craches 
étaient si grosses, qu'elles éclataient dans tous les sens 
comme des boîtes à mitraille. Impassible au milieu de cette 
fusillade, il retournait l'éponge, la présentait sur toutes les 
faces, pour en faire le massiau, le pain d'acier, qui sérail 
ensuite livré aux laminoirs. El le marteau lui obéissait, 
tapait ici ou tapait là, ralentissait ou accélérait les coups, 
sans qu'il parlât, sans qu'on put même surprendre les 
ordres qu'il donnait d'un signe au pilonnier, assis en l'air, 
dans sa lof^elte, la main au levier de mise en marche. 

Luc, qui s'était approché, pendant que Bonnaire chan- 
geait de vêtements, reconnut le petit Fortuné, le beau- 



* A ^4% « x&Aa^ 



frère deFauchard, dans le pilonnier, ainsi perché, immo- 
bilisé durant des heures, ne vivant plus que par le petit 
geste machinal de sa main, au milieu de l'assourdissant 
vacarme qu'il déchaînait. Le levier à droite pour que le 
marteau retombât, le levier à gauche pour qu'il se relevât, 
et c'était tout, et la pensée de l'enfant tenait là, dans ce 
court espace. Un instant, à la lueur vive des étincelles, on 
put le voir, si frêle et si mince, avec sa face blême, ses 
cheveux décolorés, ses yeux troubles de pauvre être dont 
le travail de brute, sans attrait, sans libre choix, arrê- 
tait la croissance physique et morale. 

— Si monsieur veut bien que nous partions, je suis 
prêt, dit Bonnaire, comme le marteau cingleur se taisait 
enfin. 

Luc vivement se retourna, et il se trouva en face du 
maître puddleur, vêtu d'une coite et d'une veste de grosse 
laine, tenant sous le bras un petit paquet, ses vêtements 
de travail, de menus objets à lui, tout son déménagement^ 
puisqu'il quittait Tusine pour n'y plus revenir. 

— C'est cela, filons vile. 

Mais Bonnaire s'attarda encore. Comme s'il avait pu ou- 
blier quelque chose, il donna un dernier coup d'oeil dans 
la hutte en planches, qui servait de vestiaire. Puis, il 
regarda son four, le four qu'il avait fait sien depuis plus 
de dix ans, vivant de sa flamme, y conquérant par milliers 
de kilogrammes l'acier qu'il envoyait aux laminoirs. S'il 
partait de sa propre volonté, dans l'idée que tel était son 
devoir, pour les camarades et pour lui, l'arrachement n'en 
était que plus héroïque. Et il refoula l'émotion qui le 
serrait à la gorge, il passa le premier. 

— Prenez garde, monsieur, cette pièce est encore 
chaude, elle mangerait votre soulier. 

Ni l'un ni l'autre ne parlèrent plus. Ils traversèrent les 
deux cours vagues, aux clartés lunaires, ils passèrent de- 
vant les constructions basses où les martinets faisaient 



eO LES OUATRE ÈVANGILKS 

rago. El, dès qu'ils fnrenl sortis de l'AMme, la nuit noire 
les reprit, ils sentirent derrière eux décroître les flammes 
et les grondements du inoti.slre. Le vent soufllatl toujours, 
un vent <]ui emportait nu ciel le vol déciiiré des nuages. 
De l'autre côté du pont, la berge de la Mionne était dé- 
serte, pas une ûme. 

Lorsque Luc eut retrouvé là, sur le banc où il l'avait 
laissée, Josine immobile, les yeux grands ouverts dans 
l'ombre, tenant contre son maigre liane la tète de Nanet 
endormi, il voulut se retirer, car il estimait que sa mission 
était remplie, puisque Lonnaire maintenant se chargeait 
d'assurer un glle à la triste créature. Mais ce dernier lui 
parut brusquement embarrassé, pris d'inquiétude à l'idée 
de la scène affreuse qui l'attendait au logis, quand sa 
femme, la Toiipe terrilile, le verrait rentrer avec c cette 
gueuse ï. D'autant plus qu'il ne lui avait pas encore 
annoncé sa résolution do quitter l'jsine, et qu'il pré- 
voyait une grosse querelle, quand elle le saurait sans 
travail, volontairement sur le pavé, 

— Voulez-vous que je vous accompagne? proposa Luc. 
J'expliquerai les choses. 

— Ma foi, monsieur, répondit-il, soulagé, ce serait 
peut-être une bonne alTaire. 

11 n'y eut pas une parole échangée entre Bonnaire el 
Josine. Celle-ci semblait honteuse devant le maître 
puddieur; et, s'il la prenait en une sorte de pitié pater- 
nelle, dans son indulgence de brave bomme, sachant 
d'ailleurs ce qu'elle soulTrait avec Ragu, il n'était pas 
sans la blâmer d'avoir cédé à ce mauvais garçon. Douce- 
ment, en voyant revenir les deux hommes, elle avait 
réveille Nanel; puis, sur un encouragement de Luc, elle" 
et l'enfant s'étaient mis à les suivre, marchant dans leur 
ombre, en silence. Et tous quatre, filant à droite, le long 
du remblai du chemin de fer, ils étaient entrés dans le 
vieux Beauclair, dont les masures, au sortir de la gorge 



ItlAVAlLi Ol 



des Monts Bleuses, s'étalaient sur les terrains plats, en 
une espèce de mare nauséabonde, jusqu'au quartier neuf 
de la ville. C'était un enchevêtrement tortueux d'étroites 
rues, sans air, sans jour, toutes empuanties par un 
ruisseau central, que seules lavaient les pluies d'orage. 
On ne pouvait comprendre un pareil entassement de 
population misérable, en un espace si resserré, lorsque 
la Roumagne déroulait en face l'immensité de sa plaine, 
où les libres haleines du ciel soufflaient comme sur une 
mer. II fallait l'âpreté des luttes de l'argent et de la pro- 
priété, pour mesurer si chichement à des hommes le 
droit au sol, un peu do la mère commune, les quelques 
mètres nécessaires à la vie de toutes leis heures. Des 
spéculateurs s'en étaient mêlés, un siècle ou deux de 
misère avaient abouti à ce cloaque de logements à bon 
marché, d'où les expulsions étaient quand même fré- 
quentes, si bas que fussent les loyers de certains taudis, 
dans lesquels on n'aurait pas fait coucher des bêtes. Au 
hasard des terrains, les petites maisons borgnes avaient 
ainsi poussé, des plâtras humides, des nids à vermine et 
à épidémies, et quelle tristesse, à cette heure de nuit, 
sous le ciel lugubre, que cette cité maudite du travail, 
obscure, étranglée, immonde, telle qu'une végétation 
affreuse de l'injustice sociale! 

Bonnaire, qui marchait le premier, suivit une ruelle, 
tourna dans une autre, arriva enfin à la rue des Trois- 
Lunes. C'était une des plus étroites, sans trottoirs, pavé,e 
de cailloux pointus, ramassés dans le lit de la Mionne. 
La maison, dont il occupait le premier étage, noire, 
lézardée, s'était un jour tassée si brusquement, qu'il avait 
fallu en étayer la' façade, â l'aide de quatre grosses 
poutres; et Ragu occupait justement avec Josine les trois 
chambres du second, dont le plancher dévalait, soutenu 
par ces poutres. En bas, l'escalier, d'une raideur d*é- 
ehelle, partait du seuil même de la porte, sans vestibule. 



G! LES QUATRE ËVANG1LRS 

— Alors, monsieur, dit enlin Boniiairc à Luc, vous allez 
me Ttirc lu plaisir de inoiilcr avec moi. 

De nouveau, il ËEait emliarrussé. Josiue comprit qu'il 
n'osiit l'introduire cliez lut, dans la craiiile de quelque 
avanie, tout en souffrant de la laisser encore à la rue, 
avec l'enriiul. Et elle arrangea les choses, de son air de 
douceur resijçjiée. 

— Nous n'avons pas besoin d'entrer, nous autres. Nous 
allons attendre dans l'escalier, sur une marche, en haut. 

Tout de suite, Bonnaire accepta. 

— C'est CL'la, patientez un moment, assevez-vous, et si 
j'ai la clef, je vous ta montent!, vous pourrez vous 
couclier. 

Déjà, Josine et Nanet avaient disparu dans les ténèbres 
ëpai>ses de l'escalier. On n'entendit même plus leur 
soufUe, ils étaient terrés quelque part, lù-haut. Et Bon- 
naire passa ensuite, guidant Luc, l'avertissant de la 
liiiuluur des marches, lui recommandant de se bien tenir 
à la corde î;rasso qui servait de rainpc. 

— Là, monsieur, nous y sommes, fte boupez plus. Ah ! 
dame, les paliers ne sont pas larges, et si l'on tombait, on 
ferait une rude cuihute. 

11 ouvrit la porte, il le fit entrer le premier, par poli- 
tesse, dans une pièce assez grande, qu'une petite lampe à 
pétrole éclairait d'une lueur jaune. Malgré l'heure 
avancée, la Toupe travaillait encore prés de cette lampe, 
raccommodant du linge; tandis que son père, le vieux 
Lunol, noyé d'ombre, s'était assoupi, sa pipe éteinte ans 
gencives. Et, dans un lit, qui occupait un des coins, dor- 
maient les deux enfants, Lucien et Antoinette, l'un de 
six ans, l'autre de quatre, très forts, très beaux pour leur 
âge. Le lostemeni, en dehors de cette salle commune, où 
l'on r:iisait la cuisine, où l'on mangeait, ne se composai! 
que du deux autres pièces, la chambre du père Lunot el 
celle du ménage. 



TRAVAIL 63 

Stupéfaite de voir rentrer son mari à cette heure, la 
Toupe, qui n'était pas prévenue, avait levé la léte. 

— Comment, te voilà! 

II ne voulut pas engager la grosse querelle, en lui 
apprenant tout de suite qu'il quittait TAbîme, préférant 
régler d'abord le cas de Josine et de Nanet; et il répondit 
évasivement : 

— Oui, j'ai fini, je rentre. 

Puis, sans lui laisser le temps de poser une autre 
question, il lui présenta Luc. 

— Tiens! voici un monsieur, un ami de monsieur 
Jordan, qui est venu me demander quelque chose et qui 
va l'expliquer ça. 

De plus en plus surprise, défiante, la Toupe s'était 
tournée vers le jeune homme, qui put remarquer alors 
sa grande ressemblance avec son frère Ragu. Petite et 
rageuse, elle avait la face accentuée, avec d'épais cheveux 
roux, le front bas, le nez mince, les mâchoires dures. 
Son teint éclatant de rousse, dont la fraîcheur la rendait 
encore agréable, l'air jeune, à vingt-huit ans, expliquait 
seul le goût très vif qui avait décidé Bonnaire à l'épouser, 
bien qu'il la sût de caractère exécrable. Et l'événement 
s'était accompli, elle désolait le ménage par ses conti- 
nuelles colères, il devait plier devant elle, sur tous les 
petits détails de la vie quotidienne, pour avoir la paix. 
Caquette, dévorée de l'unique ambition d'être bien mise, 
d'avoir des bijoux, elle ne redevenait douce que lorsqu'elle 
étrennait une robe neuve. 

Luc, mis en devoir de parler, sentit le besoin de la 
gagner d'abord par un compliment. Dès son entrée, là 
pièce lui avait paru très propre, grâce aux bons soins de 
la ménagère, dans le dénuement des pauvres meubles 
qui la garnissaient. Et il s'approcha du lit, il se récria. 

— Oh! les beaux enfants, ils dorment comme des 
anges I 




U LES QUATRE ËVAHGILES 

La Toupc avait souri, mais elle te regardait Axement, 
elle attendait, ayant bien conscience que ce monsieur ne 
se serait p:is dérunt'é, s'il n'avait pas eu quelque chose 
de considérable à obtenir d'elle. Lorsqu'il dut en venir 
au fait, lorsqu'il raconta cohiincnl il avait trouvé Josiue 
snr un banc, mourant de Taint, abandonnée dans la nuit, 
elle eut un geste de violence, ses dures mâchoires se ser- 
rèrcnl. Et, sans mi>ine répondre au monsieur, elle se 
retourna vers son mari, ruricusc. 

— Quoi ? qu'csl-ce que c'est encore que cette histoire? 
Est-ce que ça me regarde? 

Itonnaire, forcé d'intervenir, lâcha de l'apaiser, de son 
air de bonté conciliante. 

— Tout de même, si Ragu l'a remis la clef, il faut 
la donner â cette malbciirense, puisqu'il est lit-bas 
cliez Calïiaux, ou il est capable de passer la nuit. On 
ne penl pas laisser une l'emme et un enfant coucher 
dehors. 

Alors, la Toupe éclata. 

— Oui, j'ai ta clef ! oui, Ragu me l'a remise, et jus- 
tement pour que celle gueuse-là ne vienne pas se réin- 
staller cbe:! lui, avec soji vaurien de frère! Mais je n'ai 
rien à savoir de toutes ces saletés, moi ! Je ne sais qu'une 
cbuse, c'est Ilagu qui m'a donné sa clef, et c'est à 
Pagu que je lu rendrai. 

Puis, comme son mari tenlail encore deTapiloycr, elle 
lui imposa viulennnent silence, elle reprît avec un em- 
portement croissant : 
.'-, — A la fin, est-ce que tu v.is m'obliger à faire la cama- 
rade avec les maîtresses do mon frère? En voilà une qui 
peut liien aller crever plus loin, puisqu'elle a été assez 
dévergondée pour se laisser prendre!... C'est propre, 
n'est-ce pas? ce petit frère qu'elle traîne partout, et qui 
coucliait là-hant, dans un cabinet nuir, à edié d'elle et de 
Itagu... Non, non! chacun pour soi, et qu'elle reste au 



U LES QUATRE EVANGILES 

Et il ne put coDtinuer, dire son idée enlière, car 
BouiTon, qui s'ûtiiit ittissé lomber sur une cliuise, riant 
sans cause, maigre et ciicvalin, de sou air d'éternelle 
bulle humeur, disait à Bunnaire : 

— Alors, dis donc, c'est vrai, tu quittes l'usine? 

La loupe se retourna, avec un sursaut, comme si un 
eoupde feu éclatait derrière clic. 

— Comment, il quille l'usine 1 

Il y eut un silence. Puis, Bonnaire, courageusement, 
prit sa décision. 

— Oui, je quille l'usine, je ne peuspas faire autre- .. 
nient. 

— Tu quilles l'usine, tu quittes l'usine! clama-t-elle, 
rageuse, éperdue, en venant se piauler devant lui. Ça ne 
Euflit doue pus que tu te sois mis sur les bras cette sale 
grève, qui, peiulant deux mois, nous a forcés k manger 
toutes nos économies ? Il faut encore, maintenant, que ce 
soit toi qui payes les pots cassés... Alors, nous allons 
mourir de faim, et moi, j'irai toute nue ! 

Sans se fâcher, il rCpoudit doucement : 

— C'est possible, lu n'auras peut-être pas de robe 
neuve au jour de l'an, et peut-être que nous devrons 
nous serrer le ventre..'. Mais je te répète que je fais ce 
que je dois faire. 

Elle ne lùcha pas, elle se rapprocha, lui cria dans 
la face : 

— Âh! ouichel si tu crois qu'on t'en sera reconnais- 
sant I Déjà les camarades ne se génenl pas pour dire que, 
sans la grève, ils n'auraient pas crevé la faim pendant 
deux mois. Et sais-tu ce qu'ils diront, quand ils sauront 
que tu quilles l'usine? ils diront que c'est bien fait, 
et que lu n'es qu'un imbécile... Jamais je ne te laisserai 
faire une pareille bêtise. Entends-tu! tu retourneras au 
travail demain. 

Bonnaire la regardait fixement, de son regard clair et 



A xirm. V x&Amj 



droit. S'il cédait d'habitude sur les points de police do- 
mestique, s'il la laissait régner despotiquement dans le 
ménage, il devenait de fer, quand une question de 
conscience était en jeu. Aussi, sans élever le ton, d'une 
voix de maître qu'elle connaissait bien, se conlénta-t-il 
de lui dire : 

— Tu vas me faire le plaisir de te taire... C'est des 
histoires à nous, les hommes, auxquelles les femmes 
comme toi ne comprennent rien, et dont il vaut mieux 
qu'elles ne s'occupent pas... Tu es très gentille, mais 
tu feras bien de te remettre à raccommoder ton linge, 
si tu ne veux pas que nous nous fâchions. 

Et il la poussa vers la chaise, près de la lampe, la 
força à s'y rasseoir. Domptée, tremblante d'une colère 
qu'elle savait désormais impuissante, elle reprit l'aiguille, 
elle affecta de se désintéresser des questions dont on 
l'écartait si nettement. Réveillé par le bruit des voix, le 
père Lunot, sans s'étonner de voir tout ce monde, rallu- 
mait sa pipe, écoutait d'un air de vieux philosophe désa- 
busé. Et, dans leur petit lit, les enfants eux-mêmes, Lu- 
cien et Antoinette, tirés de leur sommeil, ouvraient de 
grands yeux, semblaient tâcher de comprendre les choses 
graves que disaient les grandes personnes. 

Bonnaire, maintenant, s'adressait à Luc, toujours de- 
bout, comme pour le prendre à témoin. 

— Voyons, monsieur, chacun a son honneur, n'est-ce 
pas?... La grève était inévitable, et si elle était à refaire, 
je la referais; je veux dire que, de tout mon pouvoir, je 
pousserais les camarades à obtenir justice. On ne peut 
pourtant pas se laisser manger, le travail doit être payé 
son prix, à moins qu'on ne se résigne à être de simples 
esclaves. Nous avions si bien raison, que monsieur 
Delaveau a dû céder sur tous les points, en acceptant 
notre nouveau tarif... Maintenant, je m'aperçois que 
cet homme est furieux, et qu'il faut, comme dit ma 



68 LES QtlATfti: ËVANGILl!:S 

feninie, que quelqu'un paye les pots cassés. Si je ne m'en 
ailuis pas de bon gré aujourd'hui, il trouverait un prék-xle 
pour me Jctor dehors demain. Alors, quoi? vais-je 
m'culOler à rester, pour èlre un couUuuel sujet de 
qucruUe?Non, non! ca retomberait sur les camarades en 
ennuis de toutes sortes, ce serait très mal de ma part... 
J'ai fait semblant de rentrer, parce que les camarades 
parlaient de continuer la grève, si je ne rentrais pas. 
Mais, à présent que les revoilà au travail, bien tranquilles, 
j'aime mieux disparaître, puisqu'il tu faut. Ça arrange 
tout, pas un ne bouî;era, et moi j'aurai fait ce que je dois 
faire... C'est mon honneur, monsieur, chacun a le sien. 

Il disait ces choses avec une grandeur simple, d'un air 
si aisé et si brave, que Luc fut profondément ému. i)e 
cet ouvrier qu'il avait vu noir et muet, œuvrant si dure- 
ment devant son four, de cet homme qu'il venait de voir 
doux et bon, d'une totérajice conciliante dans son mé- 
nage, se levait un héros du travail, un de ces lutteurs 
obscurs qui ont donné tout leur être à la justice, et qui 
sont fraternels, jusqu'à s'immoler en silence pour les 
autres. 

Violemment, sans cesser de tirer l'aiguille, la Toupe 
répéta : 

— Et nous crèverons de faim! 

— Et nous crèverons de faim, c'est Lien possible, dit 
Bonnaire. ïlais je dormirai tranquille. 

Ragu se mil à ricaner. 

— Oh! crever de faim, c'est inutile, ça n'a jamais 
servi à rien. Ce n'est pas que je défende les patrons, une 
fameuse clique! Seulement, puisiju'oii a besoin d'eux, 
faut toujours finir par s'entendre et faire il peu près ce 
qu'ils veulent. 

Il continua, plaisanta, sortit toute son âme. C'était 
l'ouvrier moyen, ni bon ni mauvais, le produit gâté du 
salariat, tel que le faisait l'actuelle organisation du tra- 



lUAVAlL 01> 



vail. U criait bien contre le régime capitaliste, il se 
fâchait contre récrascment du travail imposé, il était 
même capable d'une courte révolte. Mais le long atavisme 
Tavait courbé, il avait au fond une âme d'esclave, en 
respect devant la tradition établie, en envie devant le 
patron, maître souverain, possesseur et jouisseur de 
toutes choses, ne nourrissant que la sourde ambition de 
le remplacer un beau matin, pour posséder et jouir à son 
tour. L'idéal, en somme, était de ne rien faire, d'être le 
patron pour ne rien faire. 

— Ah ! ce cochon de Delaveau, je voudrais bien être 
huit jours à sa place, tandis qu'il serait à la mienne. Ça 
m'amuserait d'aller le regarder faire la boule, l'après- 
midi, en fumant de gros cigares. Et vous savez, tout 
arrive, nous pouvons devenir tous des patrons, dans le 
prochain chambardement. 

Cette idée amusa prodigieusement Bourron, qui 
bâillait d'admiration devant Ragu, quand ils avaient bu 
ensemble. 

— C'est bien vrai, ah ! bon sang! quelle noce, lorsque 
nous serons les maîtres ! 

Mais Bonnaire haussait les épaules, plein de mépris 
pour celte basse conception de la victoire future des tra- 
vailleurs sur les exploiteurs. Lui, avait lu, avait rélléchi, 
croyait savoir. Et il parla de nouveau, excité par tout ce 
qu'on venait de dire, voulant avoir raison. Luc reconnut 
l'idée colleclivisle, telle qu'elle était formulée par les 
intransigeants du parti. D'abord, il fallait que la nation 
reprit possession du sol et des instruments du travail, 
pour les socialiser, les rendre à tous. Ensuite, le travail 
serait réorganisé, rendu général et obligatoire, de façon à 
ce que la rémunération fût proportionnelle aux heures 
de besogne fournies par chacun. Où il s'embrouillait, 
c'était sur la façon pratique d'arriver, par des lois, à cette 
socialisation, c'était surtout sur le libre fonctionnement 



3 



n LES QUiTRE ÉVANGILES 

du système, lorsqu'il serait mis en pratique, toule nne 
macliitic coinpIiqiiéftilcUireclionet de contrôle, qui Qéccs- 
siterait uni' police dEl^il vexatoire et dure. Et Luc, qui 
n'allait point encore Jusque-là, dans son besoin linmani- 
laire, lui ityant fait des olijiïClions, Itonjialrc lui répondit, 
aïcc la trauquilh' foi du croyanl : 

— Tout nous appartient, nous reprendrons tout, pour 
que chacun ait sa jui^le part de travail et de repos, de 
peine et de Joie. 11 n'y a pas d'autre solution raisonnable, 
l'injustici; et lu souffrance sont devenues trop grandes. 

Ragu et Bourron eux-mêmes en tombèrent d'accord. 
Est-ce que te salariat n'avait pas tout corrompu, tout 
empoi)>ouué?C'était lui qui soufflait la colère et la haine, 
en décljatuanl la lutle des classes, la longue guerre 
d'extermination que se livraient- le capital et le travail. 
C'était par lui que l'homme était devenu un loup ponr 
l'homme, dans ce conflit des égoïsmes, dans cette mons* 
Irueuse tyrannie d'un état social basé sur l'iniquité. La 
misère n'avait piLs d'autre cause, le salariat était le fer- 
ment mauvais qui engendrait la faim, avec toutes ses 
conséquences desasIreusL'S, le vol, le meurtre, la prosti- 
tution, l'homme cl la femme déchus, rebelles, jetés hors 
de l'amour, lanci^s comme des forcus perverties et 
dcstruclives, au travors de la société marâtre. Et il n'y 
avait qu'une guérisou possible, l'abolition du salariat, 
qu'on rr:inplaccr,ii[ par l'élat nouveau, l'autre chose, la 
chose rêvée, dont demain gardait encore le secret. Là, 
commenipait la dispute des systèmes, chacun croyait 
détenir le bonheur du siècle futur, l'àpre mêlée politique 
n'était faite que du choc dus partis socialistes, qui s'efTor- 
çaienl d'imposer chacun sa réorganisation du travail, sa 
répartition équitable de la richesse. Uais le salariat, dans 
sa forme actuelle, n'en était pas moins condamné partons; 
et rien ne le sauverait, il avait fait son temps, ildisparai- 
Irait, coin jue avait disparu autrefois l'esclavage, lorsqu'une 



TRAVAIL 71 

des périodes humaines s'était accomplie, par suite de la 
continuelle marche en avant. 11 n'était plus qu'un 
organisme mort, qui menaçait d'empoisonner le corps 
tout entier, et que la vie des peuples allait éliminer, sous 
peine d'une fin tragique. 

— Ainsi, continua Bonnaire, ces Qurignon qui ont 
fondé l'Abîme, n'étaient point de méchantes gens. Le 
dernier, Michel, dont la fin a été si triste, s'était efforcé 
d'améliorer le sort de l'ouvrier. C'est à lui qu'on doit la 
création d'une caisse de retraites, dont il a donné les cent 
premiers mille francs, en s'engageant à doubler ensuite 
chaque année les sommes que les participants verseraient. 
Il a fondé également une bibliothèque, une salle de 
lecture, une infirmerie où il y a des consultations gra- 
tuites deux fois par semaine, uji ouvroir et une école pour 
les enfants. Et monsieur Delaveau, bien qu'il soit 
moins tendre, a du naturellement respecter tout ça. 
Voilà donc des années que cela fonctionne, mais que 
voulez-vous? c'est en fin de compte, comme on dit, un 
vrai cautère sur une jambe de bois. C'est de la charité, 
ce n'est pas de la justice. Ça peut fonctionner des années 
et des années encore, sans que la faim cesse, sans que la 
misère finisse jamais. Non, non ! il n'y a pas de soulage- 
ment possible, il faut définitivement couper le mal dans 
sa racine. 

A ce moment, le père Lunot, qu'on croyait rendormi, 
dit, du fond de l'ombre : 

— Les Qurignon, je les ai connus. 

Luc se retourna, l'aperçut sur sa chaise, tirant à vide 
des bouffées de sa pipe éteinte. Il avait cinquante ans, il 
était resté près de trente ans à l'Abîme, arracheur- Petit, 
gros, la face bouffie et blafarde, on aurait dit que le feu 
l'avait enflé, au lieu de le dessécher. Peut-être était-ce 
l'eau dont il s'inondait, fumant en vapeur, qui lui avait 
donné des rhumatismes. Pris de bonne heure par les 



7f LES QCATHE ÉVASCll.ES 

jambes, il ne marchait plus qu'avec peine. El, n'étant 
même \y,is dans les conditions voulues pour obtenir la 
pension di^risoîre de trois cenls fiancs par an que les 
nouveaux ouvriers loucheraient plus lard, il serait mort 
de f;tim sur le pavé, comme une vieille b^le de somme 
abattue, si la Toupc, sa lîlle, n'avait bien voulu le re- 
cueillir, sur le conseil de Bonnaire, ce qu'elle lui faisait 
payer d'ailleurs en reproches continuels et en privations 
de toutes sortes. 

— Ah! oui, r(ip6ta-I-il lentement, je les ai connus, les 
Qnrignon !... Il y a eu monsieur Michel, mort aujourd'hui, 
qui avait cinq ans de plus que moi. EDt il y a encore mon- 
sieur Jérôme, sons lo([uci je suis entré à l'usine, à dix- 
huit ans, lorsqu'il en avait déjii quarante-cinq, ce qui ne 
l'empêche pas de vivre toujours... Mais, avant monsieur 
Jérûme, il y a en monsieur iiiaise, le fondateur, celui qui 
est venu s'installer h l'Abîme, avec ses deux martinets, 
voilà près de quatre-vingts ans. Celui-là, je ne l'ai pas 
connu, moi. C'est mou père, Jean Ragu, et c'est mon 
jrrand-pôre, Pierre Ragu, qui ont travaillé avec lui ; et on 
peut même dire que l'ierrc Ragu était son camarade, 
puisqu'ils étaient ouvriers élirenrs tous les deux, sans un 
sou en poche, lorsqu'ilsse sont misa la besogne ensemble, 
dans la gorge des Monts Rieuses, alors déserte, sur ce bord 
de la Mioune, ou se trouvait une chute d'eau... Les 
Qurignon ont fait une grosse Torlune, et me voici, moi, 
Jacques Ragu, toujours sans un sou, avec mes mauvaises 
jambes, et voilà mon fils, Auguste Ragu, qui ne sera pas 
plus riche que moi, après trente années de travail, sans 
parler de ma fille ni de ses enfanli-., tous menacés de 
crever de faim comme les Ragu en crèvent depuis cenl 
ans bientûll 

Il disait ces choses sans colère, de son air résigné 
de vieille bête fourbue. Un instant, il regarda sa pipe, 
surpris de n'en plus tirer de fumée. Puis, voyanIqucLae 



TRAVAIL 71 

récontait avec un intérêt pitoyable, il conclut en haussant 
les épaules : 

— Bah ! monsieur, c'est notre sort à nous autres, 
pauvres bougres. 11 y aura toujours des patrons et 
des ouvriers... Mon grand-père et mon père ont été 
comme mç voilà, et mon fils sera comme je suis. A quoi 
bon se révolter?chacun tire son lot en naissant... Tout de 
même, ce qu'on pourrait désirer, ce serait, quand on est 
vieux, d'avoir de quoi s'acheter du tabac à sa suffi- 
sance. 

— Du tabac ! cria la Toupe, tu en as encore fumé pour 
deux sous aujourd'hui. Est-ce que tu crois que je vais 
t'entretenir de tabac, maintenant que nous n'allons même 
plus pouvoir manger de pain? 

Elle le rationnait, c'était le seul désespoir du père 
Lunol, qui essaya en vain de rallumer sa pipe, où il ne 
restait décidément que de la cendre. Et Luc, le cœur 
envahi d'une pitié croissante, continuait à le regarder, 
tassé sur sa chaise. Le salariat aboutissait à cette lamen- 
table épave, l'ouvrier fini, mangé à cinquante ans, Tar- 
racheur, toute sa vie arracheur, que sa fonction, devenue 
machinale, avait déjeté, hébété, réduit à l'imbécillilé et à 
la paralysie. Rien ne survivait dans ce pauvre être, que 
le sentiment fataliste de son esclavage. 

Mais Boiinuire protesta superbement. 

— Non, non! cela ne sera pas toujours ainsi, il n'y 
aura pas toujours des patrons et des ouvriers, un jour 
viendra où il n'y aura plus que des hommes libres et 
joyeux... Nos (ils peut-être verront ce jour-là, et ça vaut 
vraiment la peine que, nous, les pères, nous ayons encore 
de la souffrance, si nous devons leur gagner le bonheur 
de demain. 

— Fichtre! s'écria Ragu en rigolant, dépêchez-vous, 

je voudrais bien en être. C'est ça qui m'irait, de ne plus 

rien foutre, et d'avoir du poulet à tous mes repas ! 

7 




71 LES QUATRE ËVANGILES ' 

— Et moi aussi ! el moi aussi ! appuya Bourroo, extasié. 
Je retiens ma place. 

D'un geste désabusé, le père Lunol les fit taire, pour 
dire encore : 

— Laissez doue, c'est quand on est jeune qu'on espère 
(a. Onalatële pleine de Tolics, on s'imagine qu'on va 
changer le monde. El puis, le monde continue, on est 
balayé avec tes autres... Moi, je n'en veux à personne. Des 
fois, lorsque je peux me traîner dehors, il m'arrive de 
rencontrer monsieur Jérôme, dans sa petite voiture^ que 
pousse un domestique. Je le salae, parce que ça se doit, 
à un homme qui vous a fait travailler et qui est si riche. 
Je crois qu'il ne me reconnaît pas, car il se contente de 
me regarder, de ses yeux qu'on dirait pleins d'eaa 
claire... Les Qurignon ont gagné le gros lot, ça-vaut bien 
qu'on les respecte, il n'y a plus de bon Dieu possible, si 
l'on tape sur ceux qui ont l'argent. 

Alors, Bagu raconta que, le soir même, à la sortie de 
l'usine, Bourron el lui avaient vu passer monsieur 
Jérôme, dans sa petite voilure. On le saluait, c'était en 
eCfet naturel. Comment agir autrement, sans être im- 
poli? Mais, tout de même, un Ragu à pied, dans la 
boue, le ventre vide, saluant un Qurignon, cossa, le 
ventre enveloppé d'une couverture, qu'un domestique 
promenait comme un bébé trop gras, c'était enrageacl, 
ça donnait des idées de flanquer ses outils à l'eau et de 
forcer les riches à partager, pour ne plus rien faire i 
son tour. 

— Ne plus rien faire, non, non! ce serait la mort, 
reprit Bonnaire. Tout le monde doit travailler, et ce 
sera le bonheur conquis, l'injuste misère vaincue enfin... 
Ces Qurignon, il ne faut pas tes envier. Quand on nous 
les donne en exemple, en nous disant : t Vous voyez bien 
qu'un ouvrier peut arriver à une grosse fortune, avec de 
l'intelligence, du travail et de l'économie ï, (a m'irrite un 



TRAVAIL 75 

pfeii, parce que je sens que tout cet argent n'a pu être 
gagné qu'en exploitant les camarades, en rognant sur 
leur pain et sur leur liberté ; et ça se paye un jour, cette 
vilaine chose-là. Jamais le bonheur de tous ne s'accom- 
modera avec la prospérité exagérée d'un seuL.l Alors, il 
faut donc attendre, si Ton veut voir ce que l'avenir 
nous réserve à chacun. Mais mon idée, à moi, je vous 
l'ai dite : c'est que ces deux gamins, qui sont couchés 
et qui nous écoutent, soient un jour plus heureux que je 
ne l'aurai été ; et c'est encore que leurs enfants soient 
à leur tour plus heureux qu'ils n'auront pu l'être eux- 
mêmes... Pour ça, il n'y a qu'à vouloir la justice, à nous 
entendre comme des frères et à la conquérir, même au 
prix de beaucoup de misère encore. 

En effet, Lucien et Antoinette ne s'étaient pas rendor- 
mis, l'air intéressé par tout ce monde qui causait si tard, 
leurs têtes roses de beaux enfants immobiles sur le tra- 
versin, ouvrant de grands yeux songeurs, comme s'ils 
avaient compris. 

— Plus heureux que nous un jour, dit sèchement la 
Toupe, oui ! si demain ils ne crèvent pas de faim, puisque 
tu n'auras plus de pain à leur donner. 

Le mot tomba ainsi qu'un coup de hache. Bonnaire 
chancela, frappé dans son rêve par le froid brusque de la 
misère qu'il avait voulue, en quittant l'usine. Et Luc 
sentit alors passer le frisson de cette misère dans la vaste 
pièce nue, où fumait tristement la petite lampe à pétrole. 
N'était-ce pas la lutte impossible, le grand-père, le père 
et la mère, ainsi que les deux enfants, condamnés à une 
mort prochaine, si le salarié s'entêtait à sa protestation 
impuissante contre le capital? Un lourd silence régna, 
une grande ombre noire glaça la pièce, assombrit un 
instant les visages. 

Mais on frappa, il y eut des rires, e\ ce fut Babette qui 
entra, la femme à Bourron, avec sa figure poupine qui 



TS LES QBATRE EVANGILES 

s'égayait toujours. Ronde et fraîche, blanche de peaa, 
coiiïée de lourds cheveux, couleur de blé, elle était 
un élerucl printemps. Et, ne l'ayant pas trouvé chez 
Carflaux, elle venait chercher son mari, sachant qu'il 
avait de la peine à rentrer, quand elle ne le ramenait pas 
elle-même. D'ailleurs, elle était sans gronderie, l'air . 
amusé au contraire, comme si elle eût trouvé très bien 
que son homme, eût pris un peu de plaisir. 

— Ah! le voilà, père la Joie! s'écria -t-el le gaiement, 
en l'apercevant. Je me doutais bien que lu o'avais pas 
quitté Ragii et que je le trouverais ici... Tu sais, mon 
gros, il est tard. J'ai couché Marthe et Sébastien, et c'est 
toi maintenant qu'il faut que je couche. 

Jamais non plus Bourron ne se fâchait, tant elle mettait 
de bonne grâce à l'enlever aux camarades. 

— Ah! elle est forte, celle-là! Vous entendez, c'est 
ma femme qui me couche... Allons, Je veux bien, puisque 
ça doit toujours finir comme ça. 

Il s'était levé, et Babette, voyant alors, à la figure as- 
sombrie de tout le monde, qu'elle tombait dans uae 
grosse tristesse, dans une querelle peut-être, tâcha d'ar- 
ranger les choses. Elle, dans son ménage, chantait du 
matin au soir, aimant son homme, le consolant, lui con- 
tant de triomphantes histoires d'avenir, lorsqu'il était 
découragé. La miscrc, la souffrance exécrable o& elle 
vivait depuis l'enfance, n'avait pas même pu entamer sa 
continuelle belle humeur. Elle était parfaitement con- 
vaincue que les choses s'arrangeraient très bien, elle 
partait sans cesse pour le paradis. 

— Qu'esl-ce que vous avez donc tous? Est-ce que les 
enfants sont malades? 

Puis, comme la Toupe éclatait de nouveau, lui contait 
que Bonnaire quittait l'usine, qu'ils seraient tous morts 
de faim avant une semaine, que du reste Beauclair entier 
allait y passer, car on était trop malheureux, on ne poa- 



TRAVAIL 77 

▼ait plus vivre, Babette protesta, annonça des jours pro- 
spères, ensoleillés, de son air de confiante allégresse. 

— Mais non, mais non! ne vous faites donc pas de 
mauvais sang, ma chère î Vous verrez que tout s'organi- 
sera. On travaillera, on sera très heureux. 

El elle emmena son mari, en le divertissant, en lui 
disant des choses si drôles et si tendres, qu'il la suivait 
docilement, plaisantant lui aussi, dans son ivresse 
domptée, devenue inoffensive. 

Luc se décidait à partir, lorsque la Toupe, en train 
de ranger son ouvrage sur la table, y trouva la clef qu'elle 
avait jetée à son frère, et que celui-ci n'avait pas encore 
prise. 

— Eh bien! la prends-.tu à la fin? Montes-tu te cou- 
cher?... On t'a dit que ta vaurienne t'attendait quelque 
part. Tu peux bien la ramasser encore, si ça t'amuse. 

Ragu, ricanant, balança un instant la clef, au bout 
de son pouce. Toute la soirée, il avait crié dans la 
face de Bourron qu'il n'entendait pas nourrir une fai- 
néante, qui avait eu la bêtise de se laisser manger un 
doigt par une machine, sans se le faire payer ce qu'il 
valait. 11 l'avait eue, cette fille, comme il en avait eu 
tant d'autres, toutes celles qui veulent bien qu'on les 
ait. C'était simplement du plaisir pour les deux, et 
quand on en avait assez, bonjour, bonsoir, chacun s'en 
retournait tranquillement chez soi. Mais, depuis qu'il 
était là, il se dégrisait, il ne retrouvait pas son obsti- 
nation méchante. Puis, sa sœur l'exaspérait, à toujours 
lui dicter sa conduite. 

— Bien sûr que je la reprendrai, si ça me plaît de la 
reprendre... Après tout, elle en vaut d'autres. On la tue- 
rait, qu'elle ne vous dirait pas une mauvaise parole. 

Et, se tournant vers Bonnaire silencieux : 

— Elle est bête, Josine, d'avoir toujours peur... Où 

donc s'est-elle fourrée ? 

7. 



TS LES QUATRE EVANGILES 

— Elle attend dans l'escalier, avec Nanet, dit le 
maître puddieur. 

Alors, Ragu ouvrit la porte toute grande, pour appeler 
violemment : 

— Josinel Josinel 

Personne ne riipondît, aucun soufQe ne vint des. 
ténèbres épaisses de l'escalier. Et, dans la faible lueur 
que la lampe à pétrole projetait sur le palier, on ne vil 
que Nanet, debout, qui semblait guetter et attendre. 

— Âh I te voilà, toi, bougre de mioche ! cria Ragu. 
Qu'est-ce que tu (iclies là? 

L'enfunt ne se déconcerta pas, n'eut pas même an 
mouvement de recul. Se redressant dans sa petite 
taille, haut comme une botte, .il répondit bravement : 

-— Moi, j'écoutais, pour savoir. * 

— El ta sœur, où est-elle? pourquoi ne répond-elle pas, 
quand on l'appelle? 

— Ma grande, elle était en haut avec moi, assise sur 
une marche. Mais, lorsqu'elle t'a entendu entrer ici, 
elle a eu peur que tu ne montes la battre, et elle a 
préféré redescendre, pour filer à l'aise, si tu étais 
méchant. 

Cela fil rire Ragu. La crànerie de l'enfant l'amusait. 

— Toi, tu n'as donc pas peur ? 

— Moi, si tu me touches, je vas crier si fort, que ma 
grande sera avertie et qu'elle filera. 

Complètement radouci, l'homme alla se pencher, poar 
appelcrdc nouveau. 

— Josine ! Josine I... Voyons, monte, ne fais pas la 
béte. Tu sais bien que je ne vais pas te tuer. 

Le même silence de mort régna, rien ne bougea, rien 
ne monta des ténèbres. El Luc, dont la présence, n'était 
plus nécessaire, put congé, en saluanl la Toupe, qni, les 
lèvres pincées, inclina sèchement la tète. Les enfants 
avaient fini par se rendormir. Le père Lunot, sa pipe 



travail; 79 

éteinte à la bouche, venait, en s'appuyant aux murs, de 
gagner Tétroite chambre où il couchait. Et Bonnaire, 
tombé à son tour sur une chaise, muet au milieu de 
la pièce désolée, les yeux perdus au loin, dans Tavenir 
menaçant, attendait d'aller se mettre au fit, à côté de sa 
terrible femme. 

— Bon courage, dit Luc en lui serrant vigoureusement 
la main. 

Sur le palier, Ragu continuait d'appeler, d'une voix 
qui se faisait suppliante. 

— Josine ! allons, Josine !... Quand je te dis que je ne 
suis plus fâché ! 

El, comme les ténèbres restaient mortes, il se tourna 
versNanet, qui ne s'en mêlait pas, laissant sa grande 
libre d'agir à sa guise. 

— Elle s'est peut-être sauvée. 

— Oh ! non, où veux-tu qu'elle aille?... Elle a dû se 
rasseoir sur une marche. 

Luc descendait, s'aidant de la corde grasse, tâtant du 
pied les marches raides et hautes, avec la crainte de 
culbuter, tellement l'obscurité était profonde. Il lui 
semblait s'enfoncer dans le noir d'un gouffre, par une 
mince échelle, entre deux murs humides. El, à mesure 
qu'il descendait, il croyait entendre de gros sanglots 
étouffés, venant d'en bas, du fond douloureux de 
l'ombre. 

En haut, la voix de Ragu reprit, résolue : 

— Josine ! Josine !... Si lu ne montes pas, c'est donc 
que tu veux que j'aille te chercher ! 

Alors, Luc s'arrêta, sentant la venue d'un petit souffle. 
C'était comme une douceur tiède qui s'avançait, un léger 
frisson vivant, à peine deviné, d'une tremblante approche. 
Et il s'effaça contre le mur, car il comprenait bien qu'une 
créature allait passer, invisible, reconnaissable seulement 
au discret frôlement de son corps. 




80 LES QDATRË ÉVANGILES 

' — C'est mot, Josine, dit-il très bas, pour qu'elle De 
s'effrayât point. 

Lo petit soufdc montait toujours, et il n'y eut pas de 
réponse. Mais, en un effleurement à peine sensible, la 
créature de détresse et de mystère passa. Et une petite 
main fiévreuse saisit la sienne, uoe bouche brûlanle se 
colla sur sa main, la baisa ardemment, en un élan de gra- 
titude infinie, en un don de tout l'être. Elle le remerciait, 
elle se donnait, ignorée, voilée, d'une enfance déli- 
cieuse. Pas une parole ne fut échangée, il n'y eut que ce 
baiser muet dans l'ombre, trempé de larmes chaudes. 

Déjà, le petit souffle était passé, l'àme légère montait 
toujours. Et Luc resta bouleversé, possédé jusqu'au fond 
de sa chair, par cet effleurement de songe ; car le 
baiser de cette bouche qu'il n'avait pas vue, lui était allé 
au cœur. Un charme doux et fort lui avait coulé dans les 
Tcines, il voulut se croire simplement heureux d'avoir 
enfm réussi à ce que Josine eût retrouvé un toit, pour 
dormir cette nuit-là. Mais pourquoi pleurait-elle, assise 
sur ta dernière marche, au seuil de la rue ? pourquoi 
avait-elle tant tardé à répondre aux appels de l'honame, 
en haut, qui lui rendait un gîte ? Etail-ce donc qu'elle 
avait de mortels regrets, qu'elle sanglotait de quelque 
rêve impossible, et qu'elle cédait, en finissant par monter, 
à la nécessité de reprendre la vie qu'elle était condamnée 
h vivre? 

En haut, la voix de Aagu se fit une dernière fois 
entendre. 

— Ah! te voilà, ce n'est pas malheureux... Allons, 
grosse bêle, viens te coucher. On ne se mangera pas 

Et Luc s'enfuit, si désespéré, qu'il clierclia les raisons 
de l'amertume affreuse où il tombait, fendant qu'il 
retrouvait avec peine son chemin, dans le dédiile obscur 
des immondes ruelles du vieux Beauclair, il discutait. 



TRAVAIL 81 

s'attendrissait. Pauvre fille ! elle était la victime du 
milieu, elle n'aurait jamais cédé à ce Ragu, sans Técrase- 
ment, sans la perversion de la misère ; et de quel labour 
profond il faudrait retourner Thumanité, pour que le 
travail redevînt un honneur et une joie, pour que 
l'amour sain et fort pût refleurir, dans la grande moisson 
de vérité et de justice ! En attendant, le mieux était 
évidemment que la triste fille restât avec ce Kagu, s'il 
voulait bien ne pas trop la maltraiter. Au ciel, le vent 
de tempête avait cessé, des étoiles apparaissaient, entre 
les lourds nuages immobiles. Mais quelle nuit noire, 
et dans quelle mélancolie immense les ténèbres noyaient 
le cœur ! 

Puis, tout d'un coup, Luc déboucha sur la berge de la 
Mionne, près du pont de bois. En face de lui, l'Abîme, 
toujours en travail, grondait sourdement, avec la danse 
claire des martinets, que coupaient les coups plus pro- 
fonds des marteaux cingleurs. Des feux par moments 
trouaient l'ombre, de grandes fumées livides faisaient à 
l'usine un horizon d'orage, en passant au travers des 
rayons électriques. Et celte vie nocturne du monstre, où 
les fours ne s'éteignaient jamais, lui fil revoir le travail 
meurtrier, imposé ainsi qu'en un bagne, payé surtout 
de défiance et de mépris. La belle figure de Bonnaire 
passa, il l'aperçut tel qu'il l'avait laissé, dans la pièce 
assombrie, terrassé comme un vaincu devant l'avenir 
incertain. Ensuite, sans transition, ce fut un autre 
souvenir de la soirée, le profil perdu de Lange, le potier, 
jetant sa malédiction avec la véhémence d'un prophète, 
annonçant la destruction de Beauclair, sous l'amas de ses 
crimes. Mais, à cette heure, Beauclair, terrorisé, s'était 
endormi, n'était plus, à l'entrée de la plaine, qu'une 
masse confuse, ténébreuse, où ne luisait pas une lumière. 
Et il n'y avait toujours que l'Abîme, avec sa vied*enfer 
sans répit, où roulaient de continuels bruits de foudre , 




S! LES (iClTRE ÉVITSGILES 

OÙ les ilammes iacesiaules dévoraient des vies 

d'hommes, 

Mi.iuil sonna dans l'ombre, à une horloge loînIainD. El 
Luc alors reprit le ponl, redescendit la roule de Brias, 
pour rentrer à la Crêcheric, où son lit l'attendail. Comme 
il allait y arriver, une grande lueur éclaira brosquement 
le pays entier, les deux promontoires des Monts Bleuses, 
les toits ensommeillés de la tille, jusqu'aux champs perdus 
de la Roumagne. C'était encore, à mi-cMe, une coulée 
du haut Tourneau, dont le profil noir apparut, ainsi que 
dans un incendie. Et Lue, levant les yeux, eut de nonveaa 
la .«cnsalion d'une rouge aurore, le lever d'astre promis à 
son rêve d'une bumanité nouvelle. 



III 



Le lendemain, dimanche, Luc venait de se lever, lors- 
qu'il reçut une lettre amicale de madame Boisgelin, qui | 
rinvitait à déjeuner, à la Guerdache. L'ayant su à Beau- 
clair, et n'ignorant pas que les Jordan ne devaient rentrer 
que le lundi, elle lui disait combien elle serait heureuse 
de le voir, de causer un peu de leur bonne intimité de 
Paris, quand ils menaient ensemble, dans le quartier 
pauvre du faubourg Saint-Antoine, de grosses affaires de 
charité, dont ils ne parlaient à personne. Et Luc, qui 
avait pour elle une sorte de vénération affectueuse, ac- 
cepta tout de suite, en répondant que, dès onze heures, 
il serait à la Guerdache. 

Un temps superbe avait succédé à la semaine de fortes 
pluies qui venaient de noyer Beauclair. Un soleil radieux 
s'était levé dans un ciel d'un bleu pur, comme lavé par 
les averses, un de ces clairs soleils de septembre, si 
chaud encore, que les routes étaient déjà sèches. Aussi 
Luc fut-il heureux de faire à pied les deux kilomètres 
qui séparaient la Guerdache de la ville. Lorsque, vers 
dix heures un quart, il traversa celle-ci, la ville neuve 
qui s'étendait de la place de la Mairie aux premiers 
champs de la Roumagne, il fut surpris de la gaieté blonde 
de ce quartier pimpant, il évoqua l'affreux deuil du quar- 
tier pauvre qu'il avait vu la veille. C'était dans la ville 
neuve que se trouvaient la Sous-Préfecture, le Tribunal, 
une belle Prison, dont les plâtres étaient frais encore. 



SI LES QUATRE ËVANCILES - 

Quant à l'église Saint-Viacent, à cheval entre la vieille 
cité et la cité nouvelle, une église élégante du seizième 
siècle, elle venait d'être réparée, en partie, le clocher 
ayant menacé de s'effondrer sur les fidèles. Et le soleil 
doi'.nit les maisons cossues des bourgeois, la place de la 
Mairie elle-même, au bas de la populeuse riie de Brias, 
en était égayée, avec son vieui et vaste bâtiment qui 
servait à la Tois d'ildtei de Ville et d'Ecole. 

Mais Lur gagna bientôt les champs, par la rue de For- 
mcrii'S. dont la chaussée toute droite, au delà de la place, 
fuisait suite à ta rue de Brias. C'était sur la route de 
Formerius, presque aax portes de Beauclair, que se trou- 
vait la (iueniachc. 11 n'avait pas à se presser, il llànait en 
homme envahi de songeries; et, comme il se retournait, 
il aperçut au nord, de l'autre c6lé de la ville, dont les 
m;iisoiis descendaient en pente légère, l'immense rampe 
des Monts Bleuses, que trouait la gorge escarpée, d'où 
coulait le torrent de la Mionne. Là, dans cette sorte 
d'estuaire, ouvert sur la plaine, on apercevait très nette- 
ment les bâtiments entassés et les cheminées hautes de 
l'Abîme, ainsi que le haut fourneau de la Crécherie, toute, 
une cité industrielle, qu'on voyait d'ailleurs de l'horizon 
entier de la Itonmagne, à des lieues. Longuement, Luc 
regarda. Puis, lorsqu'il reprit sa marche à pas lents, vers 
la (iuerdarhe, ilocit il distinguait déjà au loin les arbres 
ma^'niliqiics, il se souvint, il déroula cette histoire si 
typique des Qurignon, que Jordan lui avait contée. 

Le fotiilaleiir de l'Abîme, Itlaise Qurignon, l'ouvrier 
étirenr, vint s'insl.iiler là, au bord du torrent, avec ses 
doux martinets, en 18^3. 11 n'eut jamais qu'une vingtaine 
d'ouvriers, n'amassa qu'une fortune modeste, se contenta 
de se faire bàlir, près de l'usine, l'étroite maison, le 
pavillon de briques, où habitait encore Delaveau, le dî- 
reoleur actuel. El ce fui Jérôme Qurignon, deuxième du 
nom, né l'année même ot^ son père fondait leur empire. 



qui, lui, devint un roi de Tindustrie. En lui s'étaient 
amassées les forces créatrices, par la longue ascendance 
ouvrière, tous les efforts en germe, toute la poussée sécu- 
laire du peuple. Des centaines et des centaines d'années 
d'énergie latente, toute une longue suite d'aïeux têtus et 
tendant au bonheur, luttant rageusement dans l'ombre, 
mourant à la peine, agissaient enfin, aboutissaient à ce 
triomphateur, capable de dix-huit heures de travail par 
jour, d'une intelligence, d'une raison, d'une volonté qui 
emportaient les obstacles. En moins de vingt ans, il fît 
sortir de terre une ville, il occupa jusqu'à douze cents ou- 
vriers, il gagna des millions; puis, étouffant dans l'humble 
maison bâtie par son père, il acheta la Guerdache huit 
cent mille francs, une grande habitation somptueuse, où 
il y avait de quoi loger dix ménages, avec un beau parc, 
des terres, une ferme. Dans sa certitude, la Guerdache 
allait être la maison patriarcale où régnerait luxueuse- 
ment sa descendance, les nombreux couples d'amour et 
de joie qui devaient naître de sa richesse, comme d'une 
terre bénie. Il leur préparait l'avenir de domination qu'il 
rêvait par le travail dompté, utilisé pour la jouissance 
d'une élite, car cette force amassée, aujourd'hui débor- 
dante, qu'il sentait en lui, n'était-elle pas définitive, 
infinie, n'allait-elle pas se retrouver, même accrue, chez 
ses enfants, sans de longtemps diminuer et se tarir? Mais, 
dans sa solidité de chêne, un premier malheur le frappa 
jeune encore, en plein pouvoir, à cinquante-deux ans. 
Une paralysie brusque lui enleva l'usage des deux jambes, 
et il dut céder la direction.de l'Âbime à Michel, son fils 
aîné. 

Michel Qurignon, le troisième du nom, venait d'avoir 
trente ans. Il avait un frère cadet, Philippe, qui s'était 
marié à Paris, contre la volonté de son père, épousant 
une femme d'une extraordinaire beauté, mais d'inquié- 
tantes allures ; et, entre les deux garçons, il y avait une 

8 



86 LES QUATRE EVANGILES 

fille, Laure, àgëc de viiigl-cinq ans déjà, qui désolait ses 
parcnlspar l'exlrèine dévotion où elle était tombée. Lui, 
Michel, avait épousé très jeune une femme d'une douceur 
tendre, un peu maladive, dont il avait deux enTants, Gus- 
tave et Suzanne, l'un de cinq ans et l'autre de trois, lors- 
qu'il dut prendre brusquement la direction de rÂMme. 
Il fut entendu qu'il gérerait l'usine au nom et au profil 
de la famille entière, chaque membre devant loucher sa 
part des bénéfices, d'après le partage arrêté d'un commun 
accord. Bien qu'il n'eût plus, à l'état héroïque, les admi- 
rables qualités de son {lère, ni la résistance au travail, ni 
la vive intelligence, ni la méthode, il fut d'abord on 
excellent chef, il réussit pendant dis années à ne pas 
laisser déchoir la maison, il en élargit même un instant 
les affaires, en renouvelant l'ancien outillage. Mais des 
chagrins, des deuils l'atteignirent, qui semblaient annon- 
cer les prochains désastres. Sa mère était morte, son père 
paralysé, ne sortant plus que dans une petite voiture, s'é- 
tait comme enfermé en un mutisme absolu, depuis qu'il 
éprouvait de la peine à prononcer certains mots. Ensuite, 
il dut laisser sa sœur Laure entrer au couvent, la tète 
perdue d'exallation mystique, sans que rien pût la retenir 
à la Guerdache, parmi les joies du monde; tandis que, 
de Paris, lui arrivaient des nouvelles lamentables du 
ménage de son frère Philippe, dont la femme glissait aux 
aventures scandaleuses, l'entraînant lui-même à' une 
existence effrénée de jeu, de sottises cl de folies. Enfin, 
il perdit sa femme, si frêle, si doucu, et ce fut pour lui 
la grande perte, la cause d'une sorte de déséquilibre, qni 
le jela au désordre. 11 avait déjà cédé à son goût des jolies 
filles, mais discrètement, tant il avait craint d'attrister la 
chère créature, toujours souffrante. Quand elle fut partie, 
rien ne le gêna plus, il prit librement son plaisir où il le 
trouvait, dans des amours de hasard, où il gâchait le 
meilleur de son temps et de sa force. Alors, s'écoula une 



TRAVAIL 87 

nouvelle période de dix ans, pendant laquelle TAbime 
déclina, n'ayant pi us à sa tête le chef vainqueur des époques 
de conquête, dirigé maintenant par un maître déjà 
las et repu, qui mangeait tout le butin. Une fièvre de 
luxe l'avait pris, ce n'étaient que fêtes, que plaisirs, qu'ar- 
gent dépensé pour la joie de vivre. Et le pis fut qu'à ces 
causes de ruine, une gestion mauvaise, des efforts qui se 
relâchaient chaque jour davantage, se joignit une cata- 
strophe industrielle, dont toute l'industrie métallurgique 
de la contrée manqua périr. Il devint impossible de 
continuer à y fabriquer les aciers à bon marché, les rails, 
les grosses charpentes, devant la concurrence victorieuse 
des aciéries du Nord et de l'Est, qui désormais, grâce à 
la découverte d'un procédé chimique, pouvaient employer 
très économiquement des minerais défectueux, jusque-là 
inutilisés. Et, en deux ans, Michel sentit l'Abîme crouler 
sous lui ; et, le jour où, pour des échéances accumulées, 
il lui fallut cent mille francs qu'il devait emprunter, 
un drame intime, abominable, acheva de le rendre fou. 
11 était alors, à près de cinquante-quatre ans, le cœur 
envahi, la chair prise par une jolie fille, amenée de Paris, 
cachée à Beauclair, avec laquelle il faisait par instants le 
rêve éperdu de fuir, d'aller au pays du soleil vivre 
d'amour, loin de tous les tracas. Son fils Gustave, dont 
les vingt-sept ans se traînaient oisifs, après d'exécrables 
éludes, le plaisantait, au courant de ses. amours, vivant 
avec lui sur un pied de libre camaraderie. D'ailleurs, il 
plaisantait aussi l'Abîme, refusait de mettre les pieds dans 
toute cette ferraille, salissante et puante, montait à 
cheval, chassait, menait l'existence vide d'un aimable 
garçon fin de race, comme s'il avait compté déjà des 
siècles d'ancêtres illustres. Si bien qu'un beau soir, après 
avoir pris, dans un secrétaire, les cent mille francs 
que son père était parvenu à réunir pour ses échéances 
du lendemain, il disparut avec la « maîtresse à papa », 



88 LES QUATRE EVANGILES 

il enleva la jolie fille, qui s'était jetée à soa cou. El, le 
lendemain, Michel, frappé au coeur el à la télé, dans 
cet effondrement de sa passion et de sa fortune, cédant 
à un vertige de monstrueuse horreur, se tua net, d'un 
coup de revolver. 

11 y avait déjjl trois ans de cela. Et les ruines hâtives 
des Qurignon s'étaient encore accumulées, comme pour 
un exemple du plus sévère des destins. Peu après le départ 
de Gustave, on avait appris qu'il était mort, à Nice, dans 
un accident de voiture, des chevaux emportés qui l'avaient 
jeté à un précipice. A Paris, le ft-ëre cadet de Michel, 
Philippe, venait aussi de disparaître, tué en duel, après 
toute une histoire malpropre, où l'avait entraîné sa 
terrible femme, qu'on disait maintenant en Russie, avec 
un chanteur ; et le seul enfant qu'ils avaient eu, André 
Qiirignon, le dernier du nom, avait dû élre enfermé dans 
une maison de santé, atteint d'une affection rachitique, 
. que compliquaier.t des idées délirantes. En dehors de ce 
malade et de la tante Laure, qui était toujours au couvent, 
comme morte elle aussi, il ne restait donc plus que Suzanne, 
la fille de Michel. Suzanne, à vingt ans, cinq ans avant la 
mort de son père, avait épousé Boisgelin, qui s'était épris 
d'elle, à la suite d'une rencontre chez un voisin de cam- 
pagne. D'ailleurs, bien que l'Abime périclitât déjà, 
Michel, fastueux, avait pris des arrangements de façon à 
donner à sa Glle tin million de dot. De son côté, Boisgelin, 
très riche, tenait de son grand-père el de son père une 
fortune de plus de six millions, gagnée dans des affaires 
louches, tout un mauvais renom d'usure el de vol, dont, 
personnellement,^ le lavait son oisiveté absolue, depuis 
qu'il était au monde. Il était fort honoré, envié et salué, 
ayant il Paris, au parc Monceau, un hôlcl superbe, me- 
nant une vie de dépenses folles. Apres avoir mis sa dis- 
tinction à élre toujours le dernier de sa classe, au lycée 
Condorcet, qu'il étonnait par son élégance, il n'avait 



inA.VillLi 09 



jamais fait œuvre de ses dix doigts, il croyait être Taris- 
tocrate nouveau, qui fondait sa noblesse en mangeant avec 
magnificence la fortune que ses ancêtres avaient acquise, 
sans s'abaisser lui-même à gagner un sou. Le malheur fut 
que les six millions finirent par ne plus suffire au grand 
train de sa maison, et qu'il se laissa entraîner dans des 
spéculations financières, auxquelles, d'ailleurs, il ne com- 
prenait rien. De nouvelles mines d'or affolaient alors 
la Bourse, on lui avait promis que, s'il y risquait sa for- 
tune, il la triplerait en deux ans. Et, tout d'un coup, ce 
fut la débâcle, le désastre, il put croire un instant qu'il 
était absolument ruiné, au point dé ne pas sauver des 
décombres un morceau de pain pour le lendemain. Il 
pleurait comme un enfant, il regardait ses mains d'oisif, 
en se demandant ce qu'il en ferait maintenant, puis- 
qu'elles ne savaient nî ne pouvaient travailler. Alors, 
Suzanne, sa femme, se montra vraiment admirable, d'une 
tendresse, d'une raison, d'un courage, qui le remirent 
debout. Le million de sa dot se trouvait d'ailleurs intact. 
Elle voulut qu'il liquidât la situation, qu'il vendit l'hôtel 
du parc Monceau, où la vie devenait trop chère; et un 
autre million fut ainsi retrouvé. Mais comment vivre, à 
Paris surtout, avec deux millions, lorsque six n'avaient 
pas suffi, et que toutes les tentations allaient renaître, du 
luxe étalé dont la grande ville bmlait? Et le hasard d'une 
rencontre décida de l'avenir. 

Boisgelin avait un cousin pauvre, Delaveau, le fils 
d'une sœur de son père, que son mari, inventeur mal- 
chanceux, avait mise sur la paille. Delaveau, petit ingé- 
nieur, sorti d'une Ecole d'Arts et Métiers, occupait une 
modeste situation dans une houillère de Brias, au mo- 
ment du suicide de Michel Qurignon. Dévoré du besoin de 
réussir, poussé par sa femme, et très au courant de la 
situation de l'Abîme, qu'il se disait certain de relever, 

grâce à une organisation toute nouvelle, il était venu à 

8 



00 LES QUATRIi: ËVANCILES 

Paris, eu quôle de commanditaires, lorsqu'un soir, daos 
une rue, il se trouva Tuceiï face avec son cousin Boisgelin. 
Ce fut le coup de foudre, comment n'avait-il pas songé 
à lui, à ce capitaliste qui, justement, élail le mari d'une 
Qurignon? Puis, lorsqu'il connut la situation du ménage, 
ces deux seuls millions qui leur restaient, dont ils cher- 
chaient le placement avantageux, il élargit encore son 
plan, il eut avec son cousin plusieurs entrevues, pendant 
lesquelles il se montra si convaincu, si plein d'intelligence 
et de force, qu'il (init par le convaincre. C'était tout un 
plan de génie : profiter de la catastrophe, acheter l'Abîme 
un million, lorsqu'il en valait deux, y organiser la fabri- 
cation des aciers lins, ce qui donnerait rapidement des 
bénéfices considérables. Ensuite, pourquoi les Boîsgelin 
n'achetaîenl-tls pas la Guerdacbe? Dans la liquidation 
forcée qui allait être fuite de ta fortune des Qurignon, ils 
l'auraient aisément à cinq cent mille francs, alors qa'eile 
en avait coûté huit cent mille. Sur ses deux millions, 
Boisgelin aurait encore cinq cent mille francs, qu'il met- 
trait dans l'exploitation de l'usine ; et lui, Detaveaa, 
s'engageait formellement à décupler le capital, à lui ser- 
vir des rentes do prince. Le ménage quitterait Paris, 
vivrait largement à la Guerdacbe, d'une vie heureuse, en 
attendant que la fortune colossale qu'ils referaient sûre- 
ment un jour, leur permit de venir reprendre leur 
existence parisienne, dans tout le faste qu'ils avaient pa 
rêver. 

Ce fut Suzanne qui acheva de décider son mari, 1res 
inquiet à l'idée de cette vie provinciale, redoutant d'y 
périr d'ennui. Elle, au contraire, élait enchantée de 
retourner à la Guerdacbe, où elle avait vécu toute sa jeu- 
nesse. Et les choses se passèrent comme Delaveau .l'avait 
prévu, la liquidation eut lieu, les quinze cent mille fraacs 
que les Boisgelin versèrent pour l'achat de l'Abîme et de 
la Guerdacbe liquidèrent à peine la situation embarrassas 



des Qurignon, de sorte qu'ils devinrent les maîtres ab- 
solus, sans avoir désormais de comptes à rendre aux deux 
seuls héritiers survivants, la tante Laure, la religieuse, 
et André, le pauvre être rachitique, à demi fou, enfermé 
dans une maison de santé. Delaveau, du reste, remplit 
ses engagements, réorganisa Tusine, renouvela l'outillage, 
obtint un tel succès dans la fabrication des aciers fins, 
qu'au bout de la première année les gains s'annon- 
cèrent déjà superbes. En trois ans, l'Abîme avait repris 
sa place parmi les aciéries les plus prospères de la contrée, 
et les renies que les douze cents ouvriers gagnaient à 
Boisgelin, lui permirent de s'installer à la Guerdache 
dans un grand luxe, six chevaux à l'écurie, cinq voitures 
sous la remise, des chasses, des fêtes, des dîners, 
auxquels les autorités de la ville se disputaient les invita- 
tions. Aussi, Boisgelin, qui avait traîné lourdement son 
oisiveté, en mal de Paris, pendant les premiers mois, 
semblait maintenant s'être acclimaté à la province, ayant 
retrouvé un petit coin d'empire où sa vanité triomphait, 
étant de nouveau parvenu à remplir de vide sa vie bour- 
donnante d'insecte inutile. Et il y avait surtout une cause 
secrète, toute une fatuité victorieuse, dans la tranquille 
condescendance qu'il mettait à régner sur Beauclair. 

Delaveau s'était installé à l'Abîme, où il occupait l'an- 
cien logis de Biaise Qurignon, avec sa femme Fernande, 
et leur fîUette Nise, à peine âgée de quelques mois. Lui 
avait alors trente-sept ans, et sa femme vingt-sept. Il 
l'avait connue chez sa mère, une maîtresse de piano, qui 
habitait le même palier que lui, au fond d'une maison 
noire de la rue Saint-Jacques. Elle était d'une beauté 
éclatante, si belle et si souveraine, que, pendant plus 
d'une année, lorsqu'il la rencontrait le long des marches, 
il se serrait contre le mur, tremblant, en garçon honteux 
de sa laideur et de sa pauvreté. Puis, des saluts s'échan- 
gèrent, une intimité commença, la mère lui confia qu'elle 



n LES QUATRE £v&HGILES 

avait habité douze ans la Russie et que cette fille, d'aoe 
magniHcence de reine, était le seul cadeau qu'elle en 
avait rapporté, après avoir été séduite par un prince, dans 
le château où elle était institutrice. Certes, le prince, qui 
l'adorait, l'aurait comblée d'une royale fortune; mais il 
était mort, tué par accident d'un coup de feu, au soir 
d'une chasse ; et la triste femme, revenue sans un sou à 
Paris, avec sa petite Fernande, n'avait pu qu'y reprendre 
ses Iec»)n5, l'élevant grâce à un travail acharné, révani 
quand même pour elle quelque prodigieux destin. Fer^ 
nande, bercée d'adulations, convaincue qi;e sa beauté la 
destinait à un trfine, s'était lieurlée à la misère noire, 
aux bottines qu'on ne savait comment remplacer, aux 
robes et aux chapeaux qu'il fallait sans cesse refaire Boi- 
mëme. Une colère de chaque heure l'avait envahie, un 
tel besoin de victoire, que, depuis l'âge de dix ans, elle 
n'avait pas vécu un seul jour sans apprendre la haine, 
l'envie, la cruauté, amassant en elle d'extraordinaires 
forces de perversion et de destruction. Ce qui l'acheva, ce 
fut d'avoir cru que sa beauté vaincrait quand même, par 
sa propre toute-puissance, au point qu'elle eut la sottise 
de se donner à un homme, ù un maître de la fortune et 
du pouvoir, qui, le lendemain, la lâcha. Cette aven- 
ture, ensevelie au fond le plus amer de son être, devait 
lui enseigner le mensonge, l'hypocrisie et la ruse, 
qu'elle n'avait point encore. Elle se Jura bien de ne pas 
recommencer, elle gardait trop d'ambition pour tomber 
à la galanterie. C'était la faillite de la beauté, il ne 
sulfisail pas d'être belle, Il fallait trouver l'occasion de 
l'être, rencontrer l'homme qu'on ensorcelait, dont on 
fiijsait sa cliosc obéissante. Et, sa mère étant morte, 
d'avoir couru le cachet un quart de siècle, dans la boue 
de Paris, pour lui gagner à peine du pain, elle sentit 
naUre l'occasion, elle se trouva en présence de Delaveau, 
pas beau, pas riche, qui offrait de l'épouser. Elle ne l'ai- 



TRAVAIL 9? 

maît pas, mais elle le sentait très amoureux d'elle, sa 
décision fut prise d'entrer à son bras dans le monde 
classé des honnêtes femmes, où il serait pour elle le 
soutien, le moyen. Il dut lui acheter un trousseau, il 
l'accepta nue, avec la foi exaltée d'un dévot qui ne dési- 
rait d'elle que la déesse. Et, dès ce moment, la destinée 
s'accomplit, telle que Fernande l'avait voulue. Deux 
mois ne s'étaient pas écoulés, depuis le jour où son mari 
l'avait introduite à la Guerdaehe, qu'elle y séduisit Bois- 
gelin, auquel elle céda brusquement, un soir, après avoir 
étudié avec soin le cas. Il s'était passionné pour elle, il 
l'aurait payée de sa fortune, au risque de rompre tous 
les liens. Elle, enfin, dans ce bel homme de cercle et de 
cheval, trouvait l'idéal cherché, l'amant de vanité, de folie 
et de largesse, capable des pires abandons pour se gar- 
der une maîtresse si belle, devenue indispensable à son 
luxe. Puis, elle contentait là toutes sortes de rancunes 
amassées, sa haine sourde de son mari, dont la vie de 
travail et le tranquille aveuglement l'humiliaient, sa ja- 
lousie grandissante contre- la paisible Suzanne, qu'elle 
s'était mise à exécrer dès le premier jour, d'une exé- 
cration qui avait achevé de la décider à lui prendre Bois- 
gelin, avec l'espoir de la faire souffrir. Et, maintenant, la 
Glierdache était en continuelle fête, Fernande y régnait 
en belle invitée, ayant réalisé son rêve de vie fastueuse, 
aidant Boisgelin à manger l'argent que Delaveau faisait 
suer aux douze cents ouvriers de l'Abime, espérant pou- 
voir même retourner à Paris, un beau matin, pour y 
triompher avec les millions promis. 

C'étaient toutes ces histoires que Luc roulait dans sa 
songerie, tandis que, d'un pas ralenti de promenade, il 
ie rendait à l'invitation de Suzanne, S'il ne les connais- 
sait pas toutes, il soupçonnait celles dont un avenir 
prochain allait lui permettre de pénétrer les moindres 
détails. Et, comme il levait la tête, il vit qu'il n'était plus 



M LES QUATHE ËVANGILES 

qu'à une centaine de mètres du parc admirable, dont les 
grands arbres verdoyaienl à l'infini. Il s'arrêta, nae 
figure se dressait, dominait toutes les autres, celle de 
monsieur Jérôme, du deuxième Qurignon, fondateur de 
ta fortune, qu'il avait rencontré la veille dans sa petite 
voiture, poussé par un domestique, à la porte même de 
l'Abime. Il le revoyait, les jambes mortes, foudroyé, 
muet, avec ses yeux clairs, qui regardaient depuis'vingt- 
cinqans les dâsastres dont sa race était accablée. C'était 
son nis Michel alTamé de joie et de luxe, laissant péri- 
cliter l'usine, se tuant dans un efTroyable drame intime. 
C'était son petit-fils Gustave, volant une maltresse à son 
pÈie, allant se rompre le crâne au fond d'un gouffre, 
comme sous la poursuite vengeresse des Furies. C'était 
sa fille Laure au couvent, retranchée du monde; c'était 
son autre fils Philippe épousant unecatin, glissant avec 
elle dans la boue, tué en duel, à la suite d'affreuses his- 
toires ; c'était son autre petit-fils André, le dernier du 
nom, infirme, enfermé avec des fous. Et c'était à présent 
le désastre qui continuait, un ferment pourrisseur qai 
achevait d'anéantir la famille, cette Fernande tombée là 
comme pour consommer la ruine, avec ses petites dents 
blanches de terrible rongeuse. Dans son silence, il avait 
assisté, il assistait à ces choses; et les remarquait-il, ils 
jugeait-il? On le disait d'intelligence aiïaiblie, mais 
pourtant de quels yeux il regardait, limpides, sans fondi 
Et, s'il pensait, quelle pensée devait emplir ses longues 
heures immobiles! Tous ses espoirs avaient croulé, cette 
force victorieuse amassée dans sa longue ascendance ou- 
vrière, cette énergie qu'il croyait devoir léguer à une 
longue descendance, pour une fortune sans cesse accrae, 
elle ilambail comme un tas de paille, au feu de la jouis- 
sance. En trois générations, la réserve de puissance créa- 
Irice qui avait demandé tant de siècles de misère et d'ef- 
forts, venait d'être dévorée goulûment, 'fout de suite, 



AXXAfAlU ifU 



Texaspération nerveuse, raffinemenl destructeur s'étaient 
produits, dans la curée chaude de la sensation. La race, 
gorgée trop vile, éperdue de possession, culbutait en 
pleine folie de la richesse. Et ce domaine royal, cette 
Guerdache qu'il avait achetée, avec le rêve de la peupler 
un jour de ses nombreux descendants, de couples heureux 
élargissant la gloire bénie de son nom, quelle tristesse il 
devait ressentir à en voir vides la moitié des appartements, 
quelle colère il éprouvait sans doute à la voir aujourd'hui 
livrée à cette étrangère, qui apportait le dernier poison, 
dans les plis de sa robe! Il n'y vivait plus que solitaire, 
il n'y gardait des rapports tendres qu'avec sa petite-fille 
Suzanne, la seule à laquelle il consentît encore à ouvrir 
la vaste chambre qu'il occupait au rez-de-chaussée. Jadis, 
dès l'âge de dix ans, Suzanne l'avait soigné là, en fillette 
aimante, que touchait l'infortune du triste grand-père. 
Puis, lorsqu'elle était revenue, mariée, après l'achat de 
l'Abîme et de la Guerdache, elle avait exigé que le grand- 
père restât, bien que plus rien de la fortune ne lui 
appartint, à la suite du partage qu'il avait fait de tous 
ses biens, sous le coup de foudre de la paralysie. Elle 
n'était point sans scrupule, il lui semblait qu'en suivant 
les conseils de Delaveau, elle et son mari avaient spolié 
les deux membres restants de la famille, la tante Laure 
et André, l'infirme. A la vérité, leur existence était as- 
surée, et c'était au grand-père Jérôme qu'elle rendait 
tout en affection, veillant sur lui comme un bon ange. 
Hais lui, s'il laissait naître un sourire au fond de ses 
yeux clairs, lorsqu'il les fixait sur elle, n'avait plus dans 
sa face froide, aux grands traits creusés, que deux trous 
d'eau de source, insondables, dès qu'il regardait passer 
au galop devant lui la vie effrénée de la Guerdache. Et 
voyait-il, et pensait-il, et de quelle désespérance alors 
était faite sa pensée ? 
Luc se trouva devant la grille monumentale qui s'ou- 



96 LES QUATRE EVANGILES 

Trait sur la roule de Formeries, à l'endroit où s'en détfr- 
chail te chemin du village voisia des Combetles; et il 
n't'ul qu'à pousser la petite porte, pour suivre la royale 
allée d'ormes. Au fond, on apercevait le château, une 
vaste liabilalion du dix-septième siècle, d'un grand air 
dans sa simplicité, avec ses douze fenêtres de îa-çaàe, ses 
deux étages, son rez-de-chaussée surélevé, auquel on 
acoédail par un double perron, orné de beaux vases. Le 
pniv, très vaste, tout en pelouses et en bois de haute fn- 
t<(ie, était traversé par la Mionne, qui alimentait nae 
grande pii'ce d'eau, où nageaient des cygnes. 

IK'jà, Lne se dirigeait vers le perron, lorsqu'un léger 
rirr di- bon accueil lui fil tourner la tête. Et, sous un 
chêne, prés d'une table de pierre que des sièges rus- 
titpirs rnlouraient, il aperçut Suzanne, qui s'était assise 
là, tandis que son (ils Paul jouait à ses pieds. 

— Mais oui, mon bon ami, je suis descendue attendre 
ici mes iiivilûs, en campagnarde qui ne craint pas le 
grand air. Comme vous êtes gentil d'avoir accepté mon 
iiivilalion, si brusque! 

Et elle lui souriait, la main tendue. Elle n'était point 
jolie, ello était charmante, très blonde, petite, avec une 
firif tûle ronde, les cheveux frisés, les yeux d'un bleii 
doux. Son mari l'avait toujours trouvée d'une insigni- 
liance lamentable, sans paraître s'être jamais douté de la 
bcinlé dL'Iicifuse et de la solide raison qui se cachaient 
sous sini air de grande simplicité. 

Luc avait pris sa main, qu'il garda un instant entre les 
dt'ux sii'utiiis. 

— C'est vous qui êtes adorable, d'avoir songé à moi. 
Je suis si heureux, si heureux de vous revoir I 

Ello Était son aillée de trois ans, elle l'avait connu 
dans la misérable maison qu'il habitait, rue de Bercy, 
pi'cs d(.- l'usine où il avait débute, h titre de petit ingé- 
nieur. Très discrète, faisant elle-même ses aumOnes, elle 



TRAVAIL »7 

venait là chez un maçon, resté veuf, avec six enfants, dont 
deux fillettes en bas âge ; et, le jeune homme s'étant 
trouvé dans le taudis, les deux filletles sur ses genoux, 
un soir qu'elle y avait apporté du linge et du pain, la 
connaissance s'était faite, il avait eu l'occasion d'aller lui 
rendre visite, à l'hôtel du parc Monceau, pour leurs 
charités communes. Une grande sympathie les avait peu 
à peu rapprochés, il était devenu son aide, son messager 
ignoré de tous, dans des affaires qu'eux seuls connais- 
saient. El c'était ainsi qu'il avait fini par fréquenter' l'hô- 
tel, invité aux soirées pendant deux hivers, et qu'il y 
avait même connu les Jordan. 

— Si vous saviez comme on vous regrette, comme on 
vous a pleurée! se contenta-t-il d'ajouter, pour toute al- 
lusion à leur complicité ancienne de braves cœurs. 

Elle eut un geste ému, elle murmura : 

— Quand je songe à vous, je suis navrée que vous ne 
soyez pas ici, où il y aurait tant à faire ! 

Mais il venait d'apercevoir Paul, qui accourait, des 
fleurettes à la main, et il se récria, en le trouvant si 
grandi. Très blond, mince et souriant, l'air doux, l'enfant 
ressemblait beaucoup à sa mère. 

— Eh ! dit celle-ci avec gaieté, il va avoir sept ans 
bientôt, c'est un petit homme. 

Tous deux s'étaient assis, causant fraternellement, dans 
la tiédeur de la radieuse journée de septembre, si per- 
dus au fond de leurs bons souvenirs, qu'ils ne virent 
même pas Boisgelin descendre le perron et s'avancer vers 
eux. Portant beau, très correct dans son veston de cam- 
pagne, et le monocle à l'œil, Boisgelin était un grand 
bellâtre, aux yeux gris, au nez fort, les rtioustaohes 
cirées, ramenant en boucles ses cheveux bruns sur son 
front étroit, que découvrait déjà un commencement de 
calvitie. 

— Bonjour, mon cher Froment, cria-t-il de sa voix 

9 



) 



98 LES QDATftE ËVANGILES 

dont il exagérait le grasseyement, par bon (OD. Mille 

mercis d'avoir bien voulu être des nôtres. 

Et, sans s'arrêter davantage, après une forle poignée 
de main à l'anglaise, il se lournavers safemme. 

— Ma chère, l'ordre a bien élé donné d'envoyer la 
Victoria aux Delavcau? 

Suzanne n'eut pas à répondre, la Victoria débouchait 
de l'allée des grands ormes, ramenant le ménage, qui 
descendit devant la table de pierre. Delaveau, petit et 
râblé, avait la tête d'un bouledogue, massive, courte, les 
mâchoires en avant; et, le nez camus, les jeux gros, à 
fleur de lële, les joues colorées, cachées à demi par un 
épais collier de barbe noire, il gardai! dans l'allure 
quelque chose de militaire, d'autoritaire et de rigide. 
Prés de lui, en délicleun contraste, Fernande était une 
brune aux yeux bleus, grande, de taille souple, de gorge 
et d'épaules admirables. Jamais cheveux plus somptueux 
ni plus noirs n'avaient encadré un visage plus pur ni plus 
blanc, aux grands yeux d'azur, d'une brûlante tendresse, 
à la bouche étroite el fraîche, garnie de dents petites, 
qu'on sentait d'un éclat inaltérable et d'une force à casser 
des cailloux. Elle était surtout fière de la finesse de ses 
pieds, car elle y trouvait la preuve incontestable de sa 
princière origine. 

Tout de suite, elle s'excusa auprès de Suzanne, eu fai- 
sant descendre de la Victoria une femme de chambre qui 
avait, sur les genoux, sa fillette Nise, une enfant de trois 
ans, aussi blonde qu'elle était brune, frisée, ébouriffée, 
avec des yeux couleur du ciel, une bouche rose qui riait 
toujours, creuaantdes fossettes aux deux joues et au men- 
ton. 

— Vous m'excuserez, ma chère, j'ai profité de votre au- 
torisation, en amenant Nise. 

— Mais vous avez très bien fait, répondît Suzanae. Ja 
vous ai dit qu'il y aurait une petite table. 



TRAVAIL 99 

Les deux femmes paraissaient amies. A peine s il y eut, 
chez Suzanne, un léger battement de paupières, lors- 
qu'elle vit Boisgelin s'empresser autour de Fernande, 
qui, d'ailleurs, devait le bouder, car elle Taccueillit de 
l'air glacial qu'elle prenait, lorsqu'il tentait d'échapper à 
un de ses caprices. L'air inquiet, il revint près de Luc et 
deDelaveau,"qui se connaissaient, du printemps dernier, 
et qui se serraient la main. Mais la présence inattendue 
du jeune homme à Beauclair semblait jeter le directeur 
de l'Abîme dans une sorte d'émoi, 

— Comment! vous êtes ici depuis hier? et, naturelle- 
ment, vous n'avez pas trouvé Jordan, puisqu'une brusque 
dépêche l'a forcé à partir pour Cannes... Oui, oui, je 
sais cela, mais je ne savais pas qu'il vous eût appelé... 
Le voilà avec des ennuis, à cause de son haut fourneau. 

Luc fut surpris de le voir si ému, au point qu'il le sen- 
tait près de lui demander pourquoi Jordan l'avait fait 
venir à la Crécherie, Il ne comprit pas la cause de cette 
soudaine inquiétude, il répondit au hasard : 

- Oh ! des ennuis, croyez-vous? Tout marche très 
bien. 

Alors, Delaveau, prudemment, pour parler d'autre 
chose, apprit à Boisgelin, qu'il tutoyait, une bonne nou- 
velle, l'achat par la Chine d'un stock d'obus défectueux, 
qu'on allait remettre à la fonte. Et il y eut une diversion, 
lorsque Luc, qui adorait les enfants, s'égaya, en voyant 
Paul donner ses fleurettes à Nise, sa grande amie. 
Quelle jolie fillette, pareille à un petit soleil, tant elle 
était blonde! Et comment avait-elle pu naître ainsi, d'un 
papa et d'une maman si bruns? Fernande, qui avait 
salué Luc, en le fouillant de son regard aigu, pour savoir 
s'il serait un ami ou un ennemi, aimait qu'on lui posât 
cette question, à laquelle, d'un air glorieux, elle répon- 
dait par une allusion très claire au grand-père de l'enfant, 
le fameux prince russe. 




100 LES QUATRE EVANGILES 

— Oh! un homme superbe, blond et rose. Je suis £Are 
que Nise sera toul son porlrail. 

Mais Boisj^elln dut trouver qu'il n'était pas correct 
d'altendre ainsi ses invités sous un chêne, ce que pou- 
vaient seuls se permettre de bons bourgeois, rclinïs à la 
campagne. Cl, comme il les faisait tons rentrer, les emme- 
nant au salon, une reneoulre se produisit, monsieur Jê- 
r6me parut dans sa putile voiture, que poussait un domes- 
tique. Le vieillarduvait exigé de garder sa vie complètement 
tk part, SCS heures de repas, de promenade, de teverelde 
coucher; et il mangeait seul, il ne voulait pas qu'on s'oc- 
cupât de lui, la rèjjie s'était mCme établie, dans la mai- 
son, de ne jamais lui adresser la parole. Tous se conten- 
tèrent donc de le saluer en silence, tandis que Suzanne 
fut la seule à le suivre tendrement des yeux, avec un 
sourire. Monsieur Jér&mc, qui partait pour une de ses 
longues promenades, passant piirTois dehors l'aprës-midi 
entier, les avait tous regardés iixemenl, en témoin ou- 
blié, hors du monde, qui ne rendait plus les saluts. Et 
Luc fut TL'pris de son malaise, de son doute angoissant, 
sous la clarté froide de ce regard. 

Le salon était une vaste pièce, fort ricbe, tendue de 
brocatelle rouge, garnie d'un meuble Louis XIV, somp- 
tueux. El l'on j entrait à peine, que des invités arrivèrent, 
le sous-préfel Châlclard, suivi du maire Courier, de sa 
femme Lëonore et de leur fils Achille. A quarante ans, 
bel homme encore, chauve, le nez busqué, la bouche 
discrète, les yeux larges et vifs derrière le binocle, Cfaà- 
telard était une épave de Paris, qui, après y avoir laissa 
ses cheveux et son estomac, s'était fait donner ses Inva- 
lides à la sous-préfecture de Deauclair, par un ami intime, 
bombarde minisire. Sans ambition, le foie atteint et sen- 
tant la nécessité du repos, il avait eu l'heureux deslia 
d'y rencontrer la belle madame Courier, qui semblait l'y 
avcir fixé pour toujours, dans une liaison sans miage, me 



j 



M Ab£& I <iaJLJ 



d'un bon œil par ses administrés, acceptée même par le 
mari, disait-on, qui avait d'autres goûts. Léonore, belle 
encore à trente-huit ans, blonde, avec de grands traits 
réguliers, était d'une profonde dévotion, l'air froid et 
prude, sous lequel, à ce que murmuraient certains ini- 
tiés, flambait un continuel brasier de désirs profanes. Et 
Gourier lui-même, un gros homme commun, rougeaud, à 
la nuque renflée, au visage en lune, ne semblait jamais 
s'en être douté, car il parlait de sa femme avec un sou- 
rire d'indulgence, il lui préférait les petites ouvrières de 
sa cordonnerie, une fabrique considérable de chaussures, 
qu'il tenait de son père, et où il avait en personne gagné 
une fortune. Le ménage faisait chambre à part depuis 
quinze ans, le seul lien qu'ils eussent gardé était leur 
fils Achille, un garçon de dix-huit ans déjà, qui avati les 
traits réguliers, les beaux yeux de sa mère, mais très 
brun, et qui montrait toute une intelligence, toute une 
indépendance, dont ses parents restaient confondus et fâ- 
chés. Si la belle Léonore n'avait jamais mis les pieds 
dans la cordonnerie de son mari, leur entente n'en était 
pas moins parfaite devant le monde ; et, surtout, depuis 
qtie Chiitelard était entré dans la maison^ il y régnait 
un bonheur constant, qu'on citait en exemple. Le sous- 
préfet et le maire étant ainsi devenus inséparables, l'ad- 
ministration s'en trouvait facilitée, toute la ville bénéfi- 
ciait de l'heureuse liaison. 

Puis, ce furent d'autres invités, le président du tribunal 
Graume, accompagné de sa fille Lucile, et que suivait le 
fiancé de celle-ci, le capitaine en retraite Jollivet. 
Gaume, à la tête longue, au front haut, au menton charnu, 
âgé de quarante-cinq ans à peine, semblait vouloir se 
faire oublier dans ce trou perdu de Beauclair, sous l'écra- 
sement d'un alTreux drame intime qui avait bouleversé sa 
vie. Un soir, sa femme, abandonnée par un amant, s'était 

luée devant lui, en confessant sa faute. L'air froid et 

9. 



lOi LES QUATRIJ ËVANCILtS 

sévère, il en était resté secrèlemcnl inconsolable, ravagé, 
souiïranl maintenant pur sa tille, qu'il adorait, et qai, en 
grandissant, prenait de plus en plus la ressemblance de 
sa mère. Petite, mignonne, amoureuse et fine, avec ses 
yeux de perdition dans sa face cl^iire de châtaine dorée, 
Lucile lui rappelait la faute, l'emplissait d'une telle crainte 
de voir la faute recommencer, qu'il l'avait, dès vingt &ns, 
fiancée au capitaine Jollivet, malgré la solitude amëre 
où il tomberait, après l'arrachement de la séparation. Ce 
capitaine Jollivet, fatigué pour ses trenle-cinq ans, était 
quand même un bel homme, le front têtu, les moustaches 
victorieuses, que des fièvres, rapportées de Madagascar, 
avaient forcé à donner sa démission. Justement, il venait 
d'héritcrd'une renie de douze mille francs, il avait décidé 
de se lixer à Beauclair, son pays, en j épousant Lucile, 
dont les airs de tourterelle pâmée l'avaient rendu fou. 
Gaume, sans fortune, qui vivait chichement de son siège 
au tribunal, ne pouvait refuser un tel parti. Son déses- 
poir caché semblait en grandir, jamais il n'avait affecté un 
souci plus sévère de la lot, motivant avec force ses juge- 
ments, appuyant surle Gode la dureté de la répression. 
Certains disaient que, derrière cette attitude déjuge im- 
placable, il y avait un vaincu, un pessimiste désolé, qai 
doutait de tout, surtout de la justice sociale. Et quelle 
souffrance, celle du juge qui condamne, en se demandant 
s'il en a le droit, les tristes misérables, victimes du crime 
de tousl 

Ensuite, arrivèrent les Mazelle, avec leur fillette 
Louise, âgée de trois ans, une convive encore de la petite 
table. C'était un ménage parfaitement heureux, deux 
grosses gens de même âge, qui venaient à peine de dépas- 
ser la quarantaine, d'une ressemblance peu à peu fondue 
l'une dans l'autre, avec la même face rose et souriante, 
le même air paterne et doux. Ils avaient dépensé cent 
mille francs pour s'installer bourgeoisement, près de la 



TK/kVAlL lUd 



Sous-Préfeclure, dans une belle maison cossue, entourée 
d'un assez vaste j^ardin; et ils vivaient d'une quinzaine de 
mille francs de renies, de bonnes rentes sur l'Etat, dont 
la solidité avait seule pu les rassurer. Leur bonheur, la 
joie béate de leur vie vécue désormais à ne rien faire, 
était passée en proverbe. « Ah ! être comme monsieur Ma- 
zelle, qui ne fait rien! En voilà un veinard ! » Mais il 
répondait qu'il avait trimé dix ans, que sa fortune était 
bien à lui. La vérité était que, petit courtier en char- 
bons, ayant épousé une femme qui lui apportait cin- 
quante mille francs de dot, il avait eu le flair, ou peut- 
être simplement la chance, de prévoir les grèves dont la 
fréquence, depuis dix années bientôt, déterminait des 
hausses considérables sur les houilles françaises. Son 
coup de génie avait donc été de s'assurer, à l'étranger, 
d'énormes réserves de charbons, au plus bas prix possible, 
puis de les revendre, avec de gros bénéfices, aux indus- 
triels de France que le manque brusque de combustible 
forçait à fermer leurs usines. Seulement, il s'était montré 
un véritable sage, en se retirant des affaires, vers la 
quarantaine, lorsqu'il avait eu les six cent mille francs, 
qui, selon ses calculs, devaient faire de sa femme et de 
lui un couple d'absolue félicité. Il n'avait même pas cédé 
à la tentation d'aller jusqu'au million, il craignait trop 
quelque mauvaise humeur de la fortune. Et jamais 
égoïsme heureux n'avait triomphé ainsi, jamais optimisme 
n'avait eu plus raison de dire que tout marchait pour le 
mieux en ce monde, de très braves gens, certes, qui s'ado- 
raient, qui adoraient leur fillette, venue sur le tard, qui 
offraient à eux deux, dans la pleine satisfaction de leurs 
appétits, loin de toute ambition et de toute fièvre, l'image 
parfaite du bonheur, du bonheur fermé, sans fenêtre sur 
le malheur des autres. Le seul aiguillon de ce bonheur 
était que madame Mazelle, très grasse, très fleurie, se 
croyait atteinte d'une maladie grave, innomée, indéfinis- 



loi LES QUATRE EVANGILES 

sable, ce qui la Taisait plaiadre çt dorloter davantage par 
son mari, souriant toujours, disant avec une sorte de 
vanité attendrie a la maladie de ma femme >, comme il 
aurait dit s les cheveux, l'or unique des cheveux de ma 
femme t. Il n'en résultait ni crainte ni tristesse, et il en 
était de même de leur étonnement devant leur fillette 
Louise, qui poussait si difTérenle d'eux, brune, maigre et 
vive, avec une amusante petite tête de chèvre, aux yeux 
obliques, au nez mince. C'était un étonnement ravi, 
comme si l'enfant fût tombée du ciel en cadeau, ponr 
mettre un peu de pétulance dans leur maison ensoleillée, 
que les digestions trop calmes endormaient. La belle 
société do Beauclair se moquait volontiers des Mazelle, 
des pots, des poules à l'engrais, mais elle ne les en res- 
pectait pas moins, les saluait, les invitait, en rentiers que 
leur solide fortune faisalL régner sur les travailleurs, sur 
les maigres fonctionnaires, sur les capitalistes million- 
naires eux-mêmes, toujours en proie aux catastrophes. 
Et l'on n'attendait plus que l'abbé Marie, le curé de 
Saint- Vin cent, la paroisse riche de Beauclair, lorsqu'il 
arriva enfin, au moment où l'on se décidait à passer dans 
ia salle à manger. Il s'excusa, ses devoirs l'avaient retenu. 
Il était grand, fort, la face carrée, avec un nez en bec 
d'aigle, une bouche large et d'un ferme dessin. Jeune 
encore, Sué de trente-six ans, il aurait volontiers bataillé 
pour la fui. sans uD léger défaut de langue, qui lui ren- 
dai la prédication difficile. Et cela expliquait qu'il .-se 
résignât à s'enterrer il Beauclair, tandis que ses cheveux . 
bruns coupés ras, ses yeux noirs et tétas disaient seuls le 
militant qu'il avait rêvé d'être. Mais il n'était point sans 
inlclligi'nee, il se rendait parfaitement compte de la crise 
que le callioHcisrne traversait, n'avouant pas ses craintes 
parfois, lorsqu'il voyait son église désertée par le peuple, 
s'atLtcliiint à la lettre étroite des dogmes, dans la certitude 
que tout le vieil édifice serait emporté, le jour où la 



science et le libre examen feraient brèche. Il acceptait 
d'ailleurs les invitations à la Guerdache sans illusions 
sur les vertus de la bourgeoisie, et il y déjeunait ou y 
dînait en quelque sorte par devoir, afin de cacher sous le 
manteau de la religion les plaies qu'il savait là. 

Luc fut ravi de la gaieté claire, du grand luxe aimable 
de la salle à manger, une vaste pièce occupant tout un 
angle du rez-de-chaussée, et dont les hautes fenêtres 
donnaient sur les pelouses et sur les arbres du parc. On 
aurait dit que ces verdures entraient, que la pièce, de 
style Louis XVI, avec ses boiseries gris perle, ses tentures 
d'un vert d'eau très doux, devenait la salle des festins 
rêvée, dans une idéale féerie champêtre. Et la richesse 
de la table, la blancheur des linges, l'éclat de l'argenterie 
et des cristaux, les fleurs dont le couvert était jonché, 
achevaient la fête des yeux, dans ce merveilleux cadre 
de lumière et de parfum, La sensation fut si vive, que, 
brusquement, toute sa soirée de la veille s'évoqua en lui, 
le peuple affamé et noir dont le troupeau piétinait dans la 
boue de la rue de Brias, les puddleurs et les arracheurs 
qui se cuisaient la chair aux flammes infernales des fours, 
le pauvre logis des Bonnaire surtout, avec la triste Josine 
assise sur une marche de l'escalier, sauvée de la faim 
pour un soir, grâce au pain volé par son petit frère. Que 
de misère injuste, et de quel travail maudit, de quelle 
exécrable souffrance était fait le luxe des oisifs et des 
heureux ! 

A la table, de quinze couverts, Luc se trouva placé 
entre Fernande et Delaveau. Contre l'usage, Boisgelin, 
qui avait madame Mazelle à sa droite, venait de prendre 
Fernande à sa gauche. 11 aurait dû donner celte place à 
madame Courier ; mais, dans les maisons amies, il était 
entendu qu'on plaçait toujours Léonore près de son ami, 
\e sou*-préfet Châtelard. Celui-ci occupait naturellement la 
ijuce d'honneur, à la droite de Suzanne, qui avait à sa 



106 LES QUATRE ÉVANGILES 

gauche le président Gaume. On avail mis l'abbé Harla 
prés de Léonore, sa ptiiiilcnle la plus assidue, la plag 
aimée. Gourier Était près do madame Mazelle, et Mazelle 
prés du président. Enfin, le capitaine Jolliret et Lucile, 
les fiancés, étaient à l'un des bouts, en face du jenne 
Achille Gourier, silencieux à t'aulre bout, entre Delaveau 
et l'abbé. Et Suzanne, prévoyante, pour la mieux surreil- 
1er, avait voulu qu'on dressât derrière elle la petite table, 
que les sept ans de Paul présidaient, entre les trois ans 
de Nise et les trois ans de Louise, inquiétantes tontes les 
deux avec leurs menoUes qu'elles promenaient dans les 
assiellcs et dans les verres. Une femme de chambre, 
d'ailleurs, ne les quittait pas, et le service de la grande 
table était fait par les deux valets de chambre, aidés du 
cocher. 

Dès les œufs farcis, que le sauterne accompagnait, nne 
conversation générale s'engagea, on. parla du pain qn'on 
fabriquait k Beauclair. 

— Je n'ai pu m'y habituer, dit Boisgelin. Leur pain 
de luxe est immangeable, je fais venir le mien de 
Paris, 

U avait dit cela simplement, et tous regardèrent avec 
un vague respect les petits pains qu'ils mangeaient. Hais 
les événements fâcheux de la veille hantaient surtout les 
esprits, Fernande s'écria : 

— A propos, vous savez qu'hier soir on a mis au 
pillage une boulangerie de la rue de Brias. 

Luc ne put s'empêcher de rire. 

— Oh! madame, au pillage!... J'y étais. Un malheu- 
reux enfant qui a volé un pain ! 

— Nous y étions aussi, déclara le capitaine Jollivet, 
froissé de la pitié, pleine d'excuse, qu'il y avait dans le 
(on du jeune homme. Il est 1res regrettable qu'on n'ait pas 
arrêté cet enfant, au moins pour l'exemple. 

— Sans doute, sans doute, ropril Boisgelin. Il parait 



^ 



TRAVAIL 107 

qu'on vole. beaucoup, depuis cette maudite grève... On 
m'a parlé d'une femme qui avait forcé le comptoir d'un 
boucher. Tous les fournisseurs se plaignent que des 
rôdeurs s'emplissent les poches à leurs étalages... Et 
voilà donc notre belle prison neuve qui reçoit des loca- 
taires, n'est-ce pas, monsieur le président ? 

Gaume allait répondre, lorsque le capitaine repartit 
avec violence. 

— Oui, le vol impuni engendre le pillage, l'assassinat. 
L'esprit de la population ouvrière devient épouvantable. 
Hier soir, vous tous qui étiez là comme moi, n'avcz-vous 
pas senti cet esprit de révolte, une menace qui passait, 
une terreur dont tremblait la ville?... Du reste, ce Lange, 
cet anarchiste, ne vous a pas mâché ce qu'il comptait 
faire. Il vous a crié qu'il ferait sauter Beauclair et qu'il 
en raserait les décombres... Puisqu'on le tient, celui-là, 
j'espère qu'on va le saler proprement. 

La verdeur de Jollivet gêna tout le monde. Ce souffle 
de terreur dont il parlait, que les autres avaient senti 
passer comme lui, la veille au soir, à quoi bon le rappeler, 
le réveiller au travers de cette tabfe si aimable, chargée 
de si belles et de si bonnes choses? Un froid circula, la 
menace du lendemain gronda dans le grand silence, aux 
oreilles de ces bourgeois inquiets, tandis que les valets, 
maintenant, offraient des truites de rivière. 

Delaveau, qui sentait le silence devenir gênant, finit 
par dire : 

— Lange, un esprit détestable... Le capitaine a raison, 
gardez-le, puisque vous le tenez. 

Hais le président Gaume hochait la tête ; et, de son air 
sévère, la face froide, sans qu'on sût ce qu'il y avait 
derrière cette rigidité professionnelle : 

— Je dois vous apprendre que, ce matin, suivant mon 
conseil, après un simple interrogatoire, le juge d'instruc- 
tion s'est décidé à relâcher cet homme. 



fOB LES tUATRE fiYAHClLES 

Des voix se récrièrent, cachant une pear réelle, sons 
une exagéralion plaisante. 

— Oh ! monsieur le président, tous Toulet donc nous 
faire égorger ? 

Gaume ne r<!pondit que par un geste lent de la main^ 
qui pouvait signifier beaucoup de choses. La sagesse 
était certainemcnl de ne pas donner, par un procès 
tumultueux, une importance considérable à des paroles 
jetées au vent, qui germeraient d'antant plas qu'elles 
seraient répandues davantage. 

Jollivet s'était calmé, mordillant ses moustaches, ne 
voulant pas contrecarrer ouvertement son futur beau- 
père. Mais le sous-préfet Ch&telard, qui jusque-là s'était 
contenté do sourire, de son air affable d'homme reveaa 
de tout, s'écria : 

— Ah Icommeje vous comprends, monsieur le prési- 
dent ! Vous avez fait là ce que j'appelle de l'excellente 
politique... Eli! non, l'esprit des masses n'est pas & 
Beauclair plus mauvais qu'ailleurs. C'est partont le 
mémo esprit, il faut tâcher de s'y accommoder, et le mieux 
est encore de prolonger l'état de choses actuel aussi long- 
temps qu'on pourra, car il paraît certain que, le jour où 
il changera, il sera pire. 

Luc crut sentir une pointe blagueuse d'ironie, chez cet 
ancien noceur du pavé parisien, que la sourde épouvante 
de ces bourgeois de province devait amuser. Toute la 
politique pratique de Cliâluturd était d'ailleurs là, dans 
la plus belle indifférence, quel que Tûl le ministre qui se 
trouvât au pouvoir. C'était la vieille machine gouver- 
nementale qui continuait à marcher d'elle-même, par la 
force acquise, avec des grincements et des heurts, et qui 
se dcirLiquerait.qui tomberait en poudre, dés que naîtrait 
la société nouvelle. Au bout du fossé, la culbute, comme 
il le disait en riant dans l'intimité. Ça marchait, parce 
que c'était monté ; mais, au premier cahot sérieux, ioul 



TRAVAIL 109 

ficherait le camp. Même les vains efforts tentés pour con- 
solider la vieille patraque, les réforn^es timides qu'on 
tentait, les lois inutiles qu'on voUil Siuis oser seulement 
appliquer les anciennes, les crises lurieuses d'ambitions 
et de personnes, les rages et les affolements des partis, 
ne faisaient qu'aggraver, que hâter l'agonie suprême. 
Tous les matins, un tel régime s*élonnail de n'être pas 
par terre, en se disant que ce serait sûrement pour le 
lendemain. Et lui, qui n'était point un imbécile, s'arran- 
geait de fîiçcn à durer autant que durerait le régime. 
Républicain sage, comme il fallait l'être, il représen- 
tait le gouvernement tout juste assez pour garder sa 
place, ne faisant que le nécessaire, voulant surtout vivre 
en paix avec ses administrés. Et que tout croulât, il 
tâcherait de ne pas être sous les décombres ! 

— Vous voyez bien, conclut-il, que cette malheureuse 
grève, dont nous étions si inquiets, s'est terminée le 
mieux du monde. 

Gourier, le maire, n'avait pas la philosophie ironique 
du sous-préfet, et, bien qu'ils fussent toujours d'accord, 
ce qui leur facilitait la bonne administration de la ville, 
il protesta. 

— Permettez, permettez, mon cher ami, trop de con- 
cessions nous mènerait loin... Je connais les ouvriers, je 
les aime, je suis un vieux républicain, un vieux démo- 
crate de l'avant-veille. Mais, si j'accorde aux travailleurs 
le droit d'améliorer leur sort, j;imais je n'accepterai les 
théories subversives, ces idées des collectivistes qui se- 
Taient la fin de toute société civilisée. 

Et, dans sa grosse voix tremblante, sonnait la peur 

qu'il avait eue, la férocité du bourg(M)is menacé, ce 

besoin de répression inné, qui s'était traduit un moment 

par son désir de faire marcher la troupe, pour que les 

grévistes fussent forcés de reprendre le travail, à coups 

de fusil. 

10 



liO LES QUATRK EVASCILES 

— Enfin, moi, j'ai tout fait pour les travailleurs, dans 
ma fabrique : caisse de secours, caisse de retraites, habi- 
tations à bon marciié, toutes les douceurs imaginables. 
Alors, quoi? que veulent-ils de plus?... C'est la fin du 
monde, n'est-ce pas, monsieur Delaveau ? 

Le directeur de l'Abtme, jusque-là, avait man^ d'nn 
bel appélil, écoutant, ne se mêlant pas h la conversation. 

— Oh ! la lin du monde, dit-il avec sa carrure tran- 
quille, j'espôre bien que nous ne laisserons pas le monde 
finir, sans lulter un peu pour qu'il continue... Je suis de 
l'avis de monsieur le sous-préfel, la grève s'est très heo- 
reusemenl terminée. El j'ai même une bonne nouTelle: 
Bonnaire le collectiviste, vous savez, le meneur qae 
j'avais été obligé de reprendre? eh bient il s'est fait 
justice lui-même, il a quittti l'usine liier soir. Un ouvrier 
excellent, mais que voulez-vous? une tête brûlée, on 
rêveur dangereux... Ab ! le rêve, c'est lui qni nous mène - 
auxabtmes! 

Il continua, tftcha de se montrer très loyal, très juste. 
Chacun avait te droit de défendre ses intérêts. Les 
ouvriers, en se mettant en grève, croyaient défendre les 
leurs. Lui, directeur de l'usine, défendait le capital, le 
matériel, la propriété, qu'on lui avait confiés. Et il con- 
sentait même à y mettre quelque indulg;ence, car il se 
sentait le plus fort. Son devoir unique était de conserver 
ce qui existait, le fonctionnement du salariat, tel que la 
sagesse de l'expérience l'avait peu b. peu organisé. Toute 
la vérité pratique était là, il n'existait en dehors que des 
rêveries coupables, ce collectivisme par exemple, dont 
l'application aurait déterminé la plus effroyable des cata- 
strophes. Il parla aussi des syndicats, qu'il combattait avec 
acharnement, ayant deviné en eux une machine de guerre 
puissante. Mais tout de même il triomphait, simplement 
en travailleur actif, en bon administrateur, heureux que 
la grève n'eût pas fait plus de ravages et qu'elle ne fût pas 



TRAVAIL 111 

devenue un désastre, en l'empêchant, cette année-là, de 
tenir les engagements qu'il avait pris vis-à-vis de son 
cousin. 

Justement, les deux valets passaient des perdreaux 
rôtis, tandis que le cocher, chargé des vins, offrait du 
saint-émilion. 

— Alors, dit Boisgelin plaisamment, tu me jures bien 
que nous n'allons pas en être réduits au régime des 
pommes de terre, et que nous pouvons manger sans re- 
mords une aile de ces perdreaux? 

Un grand éclat de rire accueillit cette boutade, qu'on 
trouva des plus spirituelles. 

— Je te le jure, dit gaiement Delaveau, en riant avec 
les autres. Dors et mange tranquille, la révolution qui 
emportera tes renies n'est pas encore pour demain. 

Silencieux, Luc sentit son cœur battre. C'était bien 
cela, le salariat, le capital qui exploitait le travail des 
autres. Il avançait cinq francs, en faisait produire sept 
par l'ouvrier, et mangeait les deux francs. Encore ce De- 
laveau travaillait-il, risquait-il son cerveau et ses muscles ; 
mais ce Boisgelin, qui n'avait jamais œuvré, de quel droit 
vivait-il , mangeait-il , dans un tel luxe ? Et Luc était 
frappé aussi de l'attitude de Fernande, sa voisine, très 
intéressée par celte conversation peu faite pour une 
femme, l'air excité et ravi de la déroute des ouvriers, de 
la victoire de cet argent que ses dents de jeune louve 
croquaient à bouche pleine. Ses lèvres rouges se retrous- 
saient un peu, découvraient les dents aiguës, dans un rire 
de fine cruauté, comme si elle eût enfin satisfait ses ran- 
cunes et ses appétits, en face de la douce femme qu'elle 
trompait, entre son amant bellâtre qu'elle dominait et 
son mari aveuglé qui lui gagnait les millions futurs. Elle 
semblait grise déjà, des fleurs, des vins, des viandes, et 
grise surtout de la joie perverse d'utiliser sa radieuse 
beauté, en apportant là le désordre et la destruction. 




Itl LES QniTHE fiVANGlLES 

— Est-CG qu'il n'est pas question d'une Tête de chanta 
à la Sous-1'réfi.'cluru? demanda doucement Suzanne i 
Cliàtelard. Si nous causions d'autre chose que do poti- 
tique, voulez-vous? 

Tout de suite, le sous-préfet, galant, fut de son avis. 

— Muis certainement, nous sommes impardonnables... 
Je donnerai toutes les fêtes que vous voudrez, chère ma- 
dame. 

Dès lors, la conversation se fragmenta, chacun revint 
à sa passion. L'abbé Marie s'était contenté d'approuver 
de légers signes de télu certaines déclarations de Dela- 
veuu, très prudent dans ce milieu, où le désolaient l'in- 
conduite du maître du la malsim, le scepticisme du sous- 
préfet et la formelle hostilité du maire, qui afGchait des 
idées anticléricales. Âbl quelle rancœur, cette sociétâ 
qu'il deviiil soutenir et qui finissait dans une telle dé- 
bâcle! Sa seule consolation était la dévote sympathie de 
la belle Léonore, sa voisine, occupée de lui seul, lui 
disiint à demi-voix des mots gentils, tandis que les antres 
discutaient. Sans doute celle-là aussi vivait dans la fantei 
mais elle s'en confessait; et, déjà, il l'entendait, au tri- 
bun;!l de la pénitence, s'accuser d'avoir pris trop de 
pluisir, à déjeuner, assise à cMé de son ami Chfttelard, 
dont le genou, sous la table, était amoureusement serrti 
contre le sien. De môme, le bon Mazelle, oublié entre le 
président (îaumc et le capitaine Jollivet, n'avait encore 
ouvert la bouclie que pour avaler de fortes bouchées, qu'il 
mâchait lenlemcnl, dans la crainte des maui d'estonoae. 
Les cbosi's de la politique ne l'intéressaient plus, depuis 
que, grùcc à. ses renies, il était à l'abri des orages. Mais 
il devait prêter l'oreille aux théories du copituine, heu- 
reux do se soulagirr avec cet auditeur bénévole. L'armée 
était l'école de la nation, la France ne pouvait être, 
d'après sa tradition immuable, qu'une nation guerrière, 
qui retrouverait seulement son équilibre, le jour oà 



TRAVAIL 113 

elle aurait reconquis l'Europe et. où elle régnerait par 
le sabre. C'était slupide d'accuser le service militaire de 
désorganiser le travail. D'ailleurs, le travail de qui, le 
travail de quoi? est-ce que ça existait? Leur socialisme, 
une immense blague! Il y aurait toujours des soldats, 
puis, par-dessous, des gens pour faire la corvée. Le 
sabre, au moins ça se voyait, mais qui est-ce qui avait 
jamais vu l'idée, la fameuse idée, la prétendue reine du 
monde? Et il riait de son propre esprit, et le bon Mazelle, 
qui avait le respect profond de l'armée, riait avec lui, 
par complaisance ; tandis que Lucile, sa fiancée, coulait 
ses fins regards d'amoureuse énigmati<)ue, l'examinant en 
dessous, avec un petit sourire singulier, comme amusée à 
ridée du mari qu'il ferait. A l'autre bout de la table, le 
jeune Achille Gourier se renfermait dans le même silence 
de témoin et de juge, les yeux luisants de tout le mépris 
que lui causaient sa famille et les amis avec qui elle le 
forçait à déjeuner. 

Mais, de nouveau, une voix s'éleva, fut entendue de 
toute la table, au moment où l'on servait un pâté de foies 
de canard, une véritable merveille. C'était la voix de 
madame Mazelle, muette jusque-là, enfoncée dans son as- 
siette, soignant sa maladie, qui réclamait une forte nour- 
riture. Et, comme Boisgelin, tout à Fernande, la négli- 
geait, elle s'était rabattue sur Gourier, elle lui expliquait 
son ménage, son entente si parfaite avec son mari, ses 
idées sur l'instruction qu'elle ferait donner à sa fille Louise. 

— Je ne veux pas qu'on lui casse la tête, ah! non! 
Pourquoi donc se ferait-elle du mauvais sang? Elle est 
fille unique, elle héritera de toutes nos rentes. 

Brusquement, Luc céda au besoin de protester, sans 
réfléchir, par simple malice. 

— Vous ne savez donc pas, madame, qu'on va suppri- 
mer l'héritage? Oh! très prochainement, lorsqu'on orga- 
nisera la société nouvelle. 

10. 



( 



lit LES QUATHE ÉVANGILES 

Autour de la table, on cnit qu'il plaisnntail, et la 
slupcurdc inudanii^ Mazcllu éluil si comicjuc i voir, que 
tous l'aîdcrcnt. L'ininliige suppriine, une pareille in- 
famie! L'argont gagné par le pcrc, on l'arracherait aux 
enfants, on lus condamnerait à gagner leur pain à leur 
tour! Mais certainement, c'était la conséquence logique 
du collectivisme. Et, comme Mazelle effaré venait au 
secours de sa femme, en disant qu'il n'élail pas inquiet, 
que loulc sa fortune était en rentes sur l'Etat, que jamais 
on n'oserait toucher au grand-livre : 

— C'est ce qui vous trompe, monsieur, reprit tranquil- 
lement Luc, on brûlera le grand-livre, on abolira la 
rente. La mesure est déjà résolue. 

Les Mazeile faillirent étoufTer. La rente abolie! cela 
leur paraissait aussi impossible que l'elToniirement du 
ciel sur leur tête. Et ils étaient si éperdus, si terrifiés par 
cette menace du renversement des lois naturelles, que 
Cliâlelard eut la Ijonhomie moqueuse de les rassurer, en 
se tournant à demi vers la petite table, où, malgré lesage 
exemple de Paul, les deux fillettes, Nise et Louise, ne 
s'étaient pas trop bien conduites. 

— Mais non, mais non, ce n'est pas encore pour 
demain, votre lilletic a le temps de grandir et d'avoir des 
enfants à son tour... Ah! seulement, on fera bien de la 
débarbouiller, car je crois qu'elle a mis sa ligure dansia 
crème. 

Un continuait à rire et à plaisanter. Tous, pourtant, 
avaient senti passer le grand souTfle de demain, le vent 
de l'avenir, qui de nouveau soufflait au travers de la 
table, dont il balayait le luxe inique et les jouissances 
empoisonneuses. Et tous venaient au secours de la rente, 
du capital, de la société bourgeoise et capitaliste, basée 
sur le salariat. 

— La République sesuicidera.lejour où elle touchera 
à la propriété, dit Courier, le maire. 



M. M.Kt%. I tXAMJ k XV 



— Il y a des lois, et tout croulerait, le jour où elles 
ne seraient plus appliquées, dit le président Gaume. 

— En tout cas, fichtre! Târmée est là qui veille et qui 
ne permettra pas le triomphe des coquins, dit le capitaine 
Jollivet. 

— Laissez faire Dieu, il n'est que bonté et que justice, 
dit Tabbé Marie. 

Boisgelin et Delaveau se contentèrent d'approuver, 
car c'était à leur secours que venaient toutes les forces 
sociales. Et Luc le comprit, c'était le gouvernement, 
l'administration, la magistrature, l'armée, le clergé, qui 
soutenaient encore la société agonisante, le monstrueux 
échafaudage d'iniquité, le travail meurtrier du plus grand 
nombre nourrissant la fainéantise corruptrice de quel- 
ques-uns. Sa terrible vision de la veille continuait. Après 
avoir vu l'envers, il voyait la face de cette société en 
décomposition, dont Tédifice s'effondrait de toutes parts. 
El même là, dans ce luxe, dans ce décor triomphant, il 
l'entendait craquer, il les sentait tous inquiets, s'élour- 
dissant, courant à l'abîme, comme tous les affolés que les 
révolutions emportent. On servait le dessert, la table était 
couverte de crèmes, de pâtisseries, de fruits magnifiques. 
Pour achever de ragaillîirdir les Mazelle, lorsqu'on versa 
le Champagne, on fil l'éloge de la paresse, de la divine 
paresse qui n'est point de cette terre. La vaste salle à 
manger, si gaie, était toute pleine de la douceur des 
gi'ands arbres, et Luc réfléchissait, car il venait brusque- 
ment de comprendre la pensée dont il se sentait gros, 
Taffranchissement de l'avenir, en face de ces gens qui 
étaient l'autorité injuste et tyrannique du passé. 

Après le café, qui fut servi dans le salon, Boisgelin 
proposa une promenade dans le parc, jusqu'à la Ferme. 
Pendant tout le déjeuner, il s'était prodigué auprès de 
Fernande, qui continuait à lui tenir rigueur ; car elle lui 
avait refusé son pied sous la table, elle ne lui répondait 




116 LES QUATRE ÉVANGILES 

même pas, gardanl ses clairs sourires pour le soes-préfel, 
enfuced'i'lle. Et, depuis huit jours, c'éUit ainsi. Elle le se 
vruittle toute douceur, quand il se permeltail de ne par 
obéir immédiatement à un de ses caprices. Or, le Tond de 
leur présente querelle Claîl qu'elle avait exigé qu'il donn&i 
une chasse ik courre, pour la seule Joie du costuma nou- 
veau qu'elle y porterait. Il s'était permis de ne pas von 
loir, tant la dépense devait être grosse; d'autant plui' 
que Suzanne, avertie, l'avait supplié d'être un peu rai< 
sonuable; et la lutte avait titiî par s'établir ainsi entre 
les deux femmes, il s'agissait de savoir qui l'emporterait, 
de la maîtresse ou de l'épouse. Durant le déjeuner, 
Suzanne, de son doux et triste regard, n'avait rien perdu 
de la fi-oideur jouée de Fernande, ni des empressements 
inquiets de son mari. Aussi, lorsque ce dernier proposa 
une promenade, comprit-elle qu'il cherchait unique- 
ment une occasion de s'isoler avec la boudeuse, pour se 
défendre et la reconquérir. Blessée, incapable de com- 
ballre, elle se retira dans sa dignité soulTrante, en disant 
qu'elle resterait, afin de tenir compagnie aux Mazelle, qui, 
par hygiène, ne se remuaient jamais au sortir de table. 
Le président Gaume, sa Hlle Lucile et le capitaine 
Jollivel déclarèrent également qu'ils ne bougeraient pas ; 
ce qui fit que l'ubbé Jlarle proposa une partie d'échecs 
au président. Le jeune Achille Gourier avait déjà pris 
congé, heureux de retrouver sa libre rêverie par la cam- 
pat;ne vaste, sous le prétexte d'un examen qu'il prépa- 
rait. Et il n'y eut donc que Doisgclin, le sous-préfet, le 
ménage Dclaveau, le ménage Gourier et Luc, qui sa 
rendirent à la Ferme, d'un pas ralenti, au travers des 
hautes futaies du parc. 

En allant, ce fut très correct, les cinq hommes mar- 
chèrent en un groupe, pendant que Fernande et Léonnre 
venaient derrière, l'air enfoncé dans une conversation 
intime. Boisgclin se répandit en doléances sur les mal- 



1 ivn. 1 iXku 



heurs de l'agriculture : la terre faisait banqueroute, tous 
les cultivateurs couraient à une ruine prochaine. Châte- 
lard et Courier tombèrent d'accord que le problème ter- 
rible, sans solution jusqu'ici, se posait là; car. pour que 
l'ouvrier industriel pût produire, il fallait que le pain 
fût à bas prix, et si le blé était à bas prix, le paysan ruiné 
n'achetait plus les produits de l'industrie. Delaveau 
croyait qu'on trouverait la solution dans un protection- 
nisme intelligent. Et Luc, que la question passion nait, 
les poussa, obtint surtout des renseignements de Bois- 
gelin, qui finit par confesser que sa desespérance venait 
de ses difficultés continuelles avec son fermier, Fouillât, 
dont les exigences croissaient d'anné * en année. Il allait 
sans doute être forcé de se séparer de lui, à l'occasion 
du renouvellement de leur bail, le fermier ayant demandé 
une diminution de dix pour cent dans le prix de fermage; 
et le pis était que, pris de la crainte que son bail ne 
fut pas renouvelé, il avait cessé de soigner les terres, ne 
les fumant plus, disant qu'il n'avait pas besoin de tra- 
vailler à la fortune de son successeur. C'était la pro- 
priété stérilisée, peu à peu frappée de mort. 

— Et il en est ainsi partout, continua Boisgelin. On ne 
s'entend pas, les travailleurs veulent prendre la place des 
propriétaires, et c'est la culture qui souffre de la que- 
relle... Tenez! aux Combetles, dans ce village dont ïes 
terres ne sont séparées des miennes que parla route de 
Formeries, vous ne vous imaginez pas le peu d'entente, 
les efforts que chaque paysan fait pour nuire à son voisin, 
en se paralysant lui-même... Ah! la féodalité avait du 
bon, tous ces gaillards marcheraient, obéiraient, s'ils 
n'avaient rien à eux et s'ils étaient convaincus de n'avoir 
jamais rien ! 

Cette conclusion imprévue fit sourire Luc. Mais il 
restait frappé de l'aveu inconscient que du manque d'en- 
tente venait seule la prétendue faillite delà terre. Et, 



118 LES (lUATRB ÉVANGILES 

mainlenant, au sortir du parc, son regard s'étendait sur 
la plaine immense, cette Roumaicne si célèbre autrefois 
par sa fÉcondilé, qu'on accusait aujourd'hui de se refroi- 
dir et de ne plus nourrir son peuple. A gauche, it voyait 
se dérouler le vaste domaine de la Ferme, tandis qu'il 
apercevait, k droite, les pauvres toits des Combettes, 
autour desquels se groupaient des cbamps extrêmement 
divisés, des lopins émiellés encore par les héritages, 
pareils à une étolTe faite de pièces et de morceaux. E( 
que décider pour que la bonne entente revint, pour que, 
de ces elTorts contradictoires et douloureux, naquit 
le grand élan de solidarité, au nom du bonheur da 
tous! 

Justement, comme on approchait de la Ferme, une 
habitation large et assez bien tenue, on ; entendit des 
jurons, des coups de poing sur les tables, tout le bruit vio- 
lent d'une querelle. Puis, on vit en sortir deux pajsans, 
l'un gros et lourd, l'autre maigre et rageur, qui, après 
s'être menacés une derniore fois, s'Éloignèrent, se diri- 
gèrent à travers champs vei's les Combettes, chacun par 
un chemin différent. 

— Qu'y a-t-il donc, Feuillat? demanda Boisgelin au 
fermier, debout sur le seuil. 

— Oh! ce n'est rien, monsieur... C'en est encore deux 
des Combettes, qui ont une discussion à propos d'une 
borne et qui m'avaient prié de leur servir d'arbitre. Voilà 
des ans el des ans que, de père en fils, les Lcufanl et les 
Yvonnot sont toujours à se chamailler, si bien que ca les 
rend fous, rien que de se voir... J'ai eu beau leur parler 
raison, vous les avez entendus, ils se mangent. £t sont- 
ils bëtcs, mon Dieu! eux qui seraient si forts, s'ils 
voulaient seulement réfléchir et s'entendre un tout petit 
peu ! 

Puis, fàcbé sans doute d'avoir laissé échapper cette 
réflexion, qui n'était jias bonne à dire devant le maître, il 



TRAVAIL 119 

voila son regard, il reprit d'une voix sourde, la face close, 
sans pensée : 

— Si ces dames et ces messieurs veulent bien entrer 
se reposer un moment. 

Mais Luc avait vu ses yeux luire, il fut surpris de le 
retrouver si terreux, si sec, dans sa haute taille maigre, 
comme déjà brûlé par les grands soleils, à quarante ans 
à peine. Pourtant, il était d'une intelligence fort vive, 
ainsi qu'il s'en aperçut ensuite, en l'écoutant causer avec 
Boisgelin. Ce dernier lui ayant demandé, d'un air riant, 
s'il avait réîléchi au sujet du bail, le fermier hocha la 
tête, répondit des paroles brèves, en diplomate désireux 
de vaincre. Evidemment, il réservait ce qu'il pensait : la 
terre à ceux qui la cultivaient, la terre à tous, pour qu'on 
se remit à l'aimer et à la féconder. Aimer la terre! et il 
haussait les épaules. Son père, son grand-père l'avaient 
aimée furieusement. A quoi cela leur avait-il servi? Lui, 
attendait de pouvoir l'aimer de nouveau, quand il la fécon- 
derait pour lui, pour les siens, et non pour un proprié- 
taire, dont l'unique pensée serait d'augmenter le fermage, 
le jour où la récolte doublerait. Et il y avait autre chose 
encore au fond de ses demi-paroles, dans son regard clair 
sur l'avenir : l'entente sage entre les paysans, les champs 
si divisés mis en commun, la grande culture intensive, 
par les machines. C'étaient des idées rares qu'il s'était 
faites peu à peu, que les bourgeois n'avaient pas besoin de 
savoir, mais qui parfois sortaient quand même de lui. 

On avait fini par entrer s'asseoir un instant dans la 
ferme, et Luc retrouvait les murs froids et nus, l'odeur 
de travail et de pauvreté, qui, la veille, l'avaient tant 
frappé chez les Bonnaire, rue des Trois-Lunes. Sèche et 
terreuse, pareille à son homme, la Feuillat était là, 
muette, résignée, avec le seul enfant qu'elle avait eu, un 
grand garçon de douze ans, Léon, qui aidait déjà son père. 
C'était partout, chez le paysan ainsi que chez l'ouvrier, le 



110 LES QUiTRE CTIKCILES 

travail mandil, frappé de déshonneur, devenu une tare, 
ne nourrissant même pas l'esclave qu'on rivait à son 
métier manuel co(nrae h une chaîne. Dans le village 
voisin, aux Combctles, la souiïrance était certainement 
plus grande encore, des maisons sordides, une existence 
de bêles domestiques nourries de soupe, les Lenfant avec 
leur fils Arsène et leur (ille Olympe, les Yvonnot qui en 
avaient deux parcillemeiil, Eugénie et Nicolas, tous an 
baquet immonde de la misère, aggravant leni-s maux 
par leur rage à s'cnire-dévorer. El Luc écoutait, regardait, 
évoquait cet enfer social, en se disant que la solution du 
problème était pourlanl là, car le jour où toute une société 
nouvelle serait reconslruile, il faudrait bien en revenir 
à la terre, rëternelle nourrice, la mère commune, 
qui, seule, pouvait assurer aux boraraes le pain quoti- 
dien. 
En quittant la Ferme, Boisgelin dit à Peuillal : 

— Enfin, vous réHêchiruz, mon brave. La terre a gagné, 
il est juste que j'en prodle. 

— Ohl c'est tout réfléchi, monsieur, répondit le 
fermier. J'aime autant crevur de faim sur la route que 
chez vous. 

Au retour, lorsque ces dames et ces messieurs ren- 
Irèrenl à la Guerdache, par un nuire chemin du parc, plus 
solitaire et plus omlirem, (le iiouvciiux groupes se for- 
mèrent. Le sous-préfel cl Léonore s'allanlèrenl, se trou- 
vèrent bicnlôlù la queue, très lui n, se contentant d'ailleurs 
de causer placidemeiii, en vji'ux mi^nai;e; tuniiis que Oois- 
gclin et Pernamle, qui s'él;iii-nt écartés peu à peu, dispa- 
rurent, comme s'ils s'élaieiit Icoiiipils de roule, égarés par 
des sentiers pi'rdiis, t.uii leur conversation était vive. Ou 
mêtne pas tranquille, li-s deux maris, Courier et Delà- 
veau, avaient cojiliiiui^ de suivre l'allûe, eu s'enirelenant 
d'un article sur la fin lU- hi grève, dajis € leJournal de 
Beauclair u, une feuillu qui tirait à cinq cents exemplaires 



TRAVAIL 121 

et que publiait un nommé Lebleu^ petit libraire clérical, 
auquel Tabbé Marie et le capitaine Jollivet donnaient des 
articles. Le maire déplorait qu'on eût mis le- bon Dieu 
dans l'affaire, bien qu'il approuvât, avec le directeur de 
l'Abîme, ce chant de triomphe, où était célébrée, en style 
lyrique, la victoire du capital sur le salariat. Et Luc, 
qui marchait près d'eux, ennuyé, las de les entendre, 
manœuvra de façon à se laisser dislancer, puis se 
jeta sous bois, certain de toujours retrouver la Guer- 
dache. 

Quelle adorable solitude, dans ces taillis épais, où le 
tiède soleil de septembre pleuvait en une poussière d'or! 
Quelque temps, il marcha au hasard, heureux d'être enfin 
seul, de respirer largement, en pleine nature, comme 
soulagé du poids qui l'écrasait, depuis que tous ces 
gens pesaient sur son cerveau et sur son cœur. Il songeait 
pourtant à les rejoindre, lorsqu'il déboucha brusquement, 
près de' la route de Formerios, dans de vastes prés, au 
milieu desquels un petit bras de la Mionne alimentait 
une grande mare. El la scène sur laquelle il tomba, 
l'amusa beaucoup, lui fut à la fois un charme et un 
espoir. 

C'était Paul Boisgelin, qui venait d'obtenir la permission 
d'amener jusque-là ses deux invitées, Nise Delaveau et 
Louise Mazelle, dont les trois ans avaient de trop petits 
pieds pour aller bien loin. Les bonnes, allongées sous un 
saule, bavardaient, ne s'occupaient même plus des enfants. 
Mais la grosse aventure élail que le futur hérilitu* de la 
Guerdache et les deux bourgeoises encore en bavette 
avaient trouvé la mare occupée par une invasion popu- 
laire, trois galopins conquôranls qui devaient avoir esca- 
ladé un mur ou s'être glissés sous une haie. Luc, très 
surpris, reconnut Nanet, le chef, l'âme de l'expéclilion, 
suivi de Lucien et d'Antoinette Bonnaire, qu*il avait sûre- 
ment débauchés, entraînés si loin de la rue des Trois- 

11 



122 LES QUATRE ÉVANGILES 

Lunes, profitant du libre dimanche. Et tout s'expliquait, 
Lucien ayant inventé un petit bateau qui marchait seul, 
et Nanct s'étant offert, en se faisant fort de le mener à 
une mare, qu'il connaissait, une belle mare où l'on ne 
rencontrait jamais personne. Le petit bateau, maintenant, 
marchait seul sur Teau claire, sans une ride. C'était un 
prodige. 

Simplement, Lucien avait eu le coup de génie d'utiliser 
le mécanisme enfantin d'une petite voiture roulante, un 
jouet de dix-neuf sous, en adaptant les roues, garnies de 
palettes, h un bateau creusé dans un bout de sapin. Et ça 
faisait bien dix mètres, sans être remonté. Le pis était 
qu'il fallait alors rattraper le bateau avec une perche, ce 
qui, chaque fois, manquait de le submerger. 

Mais, pétrifiés d'admiration, Paul et ses deux invitées 
restaient debout au bord de la mare. Louise surtout, les 
yeux luisants dans son mince visage de chèvre capricieuse, 
fut bientôt emportée par un désir sans bornes. Elle tendit 
ses menottes, elle cria : 

— Je veux, je veux... 

Puis, elle courut à Lucien, qui, d'un coup de perche, 
venait de ramener le bateau, pour le remonter. La bonne 
nature, dans le plaisir du jeu, les rapprocha. Ils se tu- 
toyèrent. 

— C'est moi qui l'ai fait, tu sais. 

— Oh ! fais voir, donne ! 

Il ne voulut pas, il défendit son bien contre les me- 
nolles spoliatrices. 

— Ah! non, pas celui-là, j'ai eu trop de peine... Ta 
vas le cnsscr, làche-lc. 

Pourtant, il finit par faiblir, la trouvant très gentille, 
l'air si gai et sentant bon. 

— Je t'en ferai un autre, si tu veux. 

Et, comme il avait remis le bateau sur l'eau, et que les 
roues de nouveau marchaient, elle accepta, elle battit 



illAVAlJj IZd 

des mains, en s'asseyant près de lui, sur l'herbe, conquise 
à son tour, très camarade, ne le quittant plus. 

Paul, Taîné de tous, dont les sept ans faisaient déjà un 
petit homme, eut cependant Tidée confuse quUl devait 
chercher à savoir. Il avait avisé Antoinette, dont Tair 
aimable, la saine et jolie figure l'enhardissaient, 

— Quel âge as-tu, toi? 

— Moi, j'ai quatre ans, mais papa dit que j'ai l'air 
d'en avoir six. 

— Qui est donc ton papa? 

— Papa, c'est papa, tiens ! Es-tu bête de demander 
ça ! 

Elle riait si joliment, qu'il trouva la réponse décisive 
et ne l'interrogea pas davantage. Lui aussi s'était assis près 
d'elle, et ils furent tout de suite les meilleurs amis du 
monde. Sans doute ne s'apercevait-il pas qu'elle avait 
une simple petite robe de laine, pas belle, tellement elle 
était plaisante, avec sa bonne santé et son air de ne 
douter de rien. 

— Et toi, ton papa? c'est à lui, tous ces arbres? Ah 
bien ! ce que tu as de la place, pour jouer !... Nous autres, 
nous avons passé par le trou de la haie, là-bas. 

— . C'est défendu... On me défend aussi de venir ici, 
parce qu'on a peur que je ne tombe dans l'eau. Et c'est 
.si amusant!... Il ne faudra rien dire, on nous punirait 
tous. 

Mais, brusquement, il y eut un drame. Nanet, si blond 
et si ébouriffé, s'était émerveillé devant Nise, qui était 
encore plus ébouriffée et plus blonde que lui. Ils ressem- 
blaient à deux joujoux, ils allèrent tout de suite l'un à 
l'autre, comme si leur rencontre était une chose néces- 
saire, et qu'ils se fussent attendus. Déjà, ils se tenaient 
par les mains, ils se riaient dans la figure, jouant 
à se pousser. Et Nanet, qui faisait l'homme brave, 
cria: 



1S4 LES QUATRE ÉVANGILES 

— Son bateau, il n'y a pas besoin de bâton pour 
ravoir... Moi, j'irai bien le chercher dans l'eau. 

Enthousiasmée, Nise, qui était, elle aussi, pour les 
jeux extraordinaires, appuya sa proposition. 

— C'est ça, faut nous mettre dans l'eau, faut tous re- 
tirer nos souliers. 

Et voilà qu'en se penchant elle faillit glisser dans la 
mare. Toute sa vantardise de fillette l'abandonna, elle 
poussa un cri terrible, lorsqu'elle sentit l'eau mouiller 
ses bollincs. Lui, bravemciit, s'était précipité, l'avait 
saisie de ses petits bras déjà forts; et il la portait comme 
une conquête et un trophée, il la déposa sur l'herbe, où 
elle se remit à rire, jouant avec lui, tous denxs'empoi- 
gnant, se roulant, ainsi que deux chevreaux en gaieté. 
Mais le cri aigu que lui avait arraché la peur, venait de 
tirer les bonnes de leur oubli bavard, sous le saule. Elles 
s'étaient levées, elles avaient aperçu avec stupeur la 
bande envahissante, ces galopins tombés elles ne savaient 
d'où, qui se permettaient de débaucher les enfants de 
bourgeois confiés à leur garde. Et elles accoururent d'un 
air courroucé, si terrible, que Lucien se hâta de re- 
prendre son bateau, détalant à toutes jambes, dans la 
crainte qu'on ne le lui confisquât, suivi d'Antoinette et de 
Nanet lui-môme, que la panique emportait. Ils galopèrent 
jusqu'à la haie, se jetèrent à plat ventre, se coulèrent, 
disp.iruront, pendant que les deux bonnes remmenaient 
à la GnorJache les trois enfants, en convenant avec eux 
de ne rien dire, pour que personne ne fut grondé. » 

JjUC riait tout seul, dans l'amusement que lui avait causé 
celle scène, surprise ainsi sous le paternel soleil, au mi- 
lieu de la bonne nature amie. Ah! les braves petits êtres, 
comme ils étaient vite d'accord, comme ils résolvaient 
aisément toutes les difficultés, ignorants encore des luttes 
fratricides, et quel rêve de triomphal avenir ils appor- 
taient! En cinq minutes, il fut de retour à la Giierdache, 



TRAVAIL 125 

OÙ il retomba dans Texécrable présent, empoisonné 
d'égoïsme, devenu le champ de bataille exaspéré de 
toutes les passions mauvaises. 11 était quatre heures, et 
les convives prenaient congé. 

Mais ce qui le frappa, ce fut d'apercevoir, un peu à 
gauche du perron, monsieur Jérôme dans sa petite voilure. 
Il venait de rentrer de sa longue promenade, il avait fait 
un signe au domestique, pour qu'on le laissât un instant 
à cette place, comme s'il avait voulu assister au départ 
des invités, dans le tiède soleil, aux rayons déjà obliques. 
Sur le perron, Suzanne, parmi ces messieurs et ces dames, 
prêts à partir, attendait son mari qui s'était attardé en 
compagnie de Fernande. Depuis plusieurs minutes, tous 
les autres promeneurs étaient là, lorsqu'elle les vit enfin 
revenir d'un pas tranquille, causant, avec l'air de penser 
que cette longue solitude à deux était la plus naturelle 
du monde. Elle ne provoqua d'ailleurs aucune explica- 
tion, mais Luc s'aperçut bien que ses mains tremblaient 
légèrement, tandis qu'une amertume douloureuse passait 
dans ses sourires de bonne hôtesse, forcée d'être aimable. 
Et ce fut, chez elle, une blessure vive, dont elle ne put 
s'empêcher de tressaillir, lorsque Boisgelin, s'adressant 
au capitaine Jollivet, lui dit qu'il irait le voir, pour le 
consulter et organiser avec lui la chasse à courre, dont il 
n'avait eu jusque-là que le vague projet. Ainsi, c'était 
chose faite, l'épouse était battue, la maîtresse l'empor- 
tait, en imposant son caprice de dépense et de folie, pen- 
dant cette promenade, impudente comme un rendez-vous 
donné publiquement. Une révolte intérieure souleva 
Suzanne, pourquoi ne prenait-elle pas son enfant et ne 
s'en allait-elle pas? Puis, d'un effort visible, elle se 
calma, très digne, très grande, gardant l'honneur de son 
nom et de sa maison, dans son abnégation d'honnête 
femme, dans ce silence de tendresse héroïque où elle 
avait résolu de vivre, protégée contre la boue '^nviron- 

11. 



126 LES QUATRE ÉVANGILES 

nante. Et Luc, qui devinait tout, ne sentit plus sa torture 
que dans le frémissement de sa pauvre main fiévreuse, 
lorsqu'il la lui serra, pour prendre congé. 

Monsieur Jérôme avait suivi la scène, de ce regard d'eau 
de source, où Ton se demandait avec angoisse s'il ; avait 
encore une pensée, une intelligence qui comprenait el 
qui jugeait. Puis, il assista au départ de tous les convives, 
comme à un défilé de toutes les puissances humaines, de 
toutes les autorités sociales, les maîtres que le peuple 
avait en exemple. Châtclard, en calèche, partit avec 
Courier et Léonore, laquelle offrit une place à Tabbé 
Marie, de sorte qu'elle et Tabbé s'assirent côte à côte sur 
la banquette de devant, tandis que le sous-préfet et le 
maire, amicalement, leur firent face. Le capitaine Jollivet, 
qui conduisait lui-même un tilbury de louage, emmena 
le président Gaume et Lucile, sa fiancée, dont le père, 
inquiet, surveillait les grâces de tourterelle pâmée. Enfin, 
les Mazclle, qu'un immense landau avait amenés, y re- 
montèrent, ainsi que dans un lit moelleux, où, couchés à 
demi, ils achèveraient de bercer leur digestion. Et mon- 
sieur Jérôme, que tous se contentèrent de saluer, selon 
la règle de la maison, les suivit de ses regards, comme 
un enfant suit les ombres qui passent, sans qu'un senti- 
ment quelconque parût sur son froid visage. 

Il ne restait que les Delaveau, et le directeur de rAbime 
voulut absolument prendre Luc avec lui, dans la Victoria 
de Boisgelin, pour lui éviter le retour à pied. Rien ne 
serait plus simple que de le laisser à sa porte, puisqu'on 
passerait devant la Crccherie. Comme il n'y avait qu'un 
strapontin, Fernande mettrait Nise sur ses genoux, et la 
bonne monterait à côté du cocher. Et Delaveau insistait 
avec beaucoup d'obligeance. 

— Voyons, monsieur Froment, ce sera un véritable 
plaisir pour moi. 

Luc dut finir par accepter. Boisgelin, maladroit, reparla 



TRAVAIL 127 

de la chasse à courre, s*inquiéta de savoir si le jeune 
homme serait encore à Beauclair, pour y assister. Il 
répondit qu'il n'en savait rien, mais q^i'il ne fallait point 
compter sur lui. Souriante, Suzanne l'écoutait. Puis, les 
yeux humides de leur fraternelle sympathie, elle lui 
serra la main de nouveau. 

— Au revoir, mon ami. 

Et, lorsque la Victoria partit enfin, Luc rencontra une 
dernière fois les yeux de monsieur Jérôme, qui lui sem- 
blaient aller de Fernande à Suzanne, dans une lente 
observation de la destruction suprême dont sa race était 
menacée. N'était-ce pas une illusion d'ailleurs, n'y avait- 
il pas eu simplement, au fond de ses yeux, l'unique émo- 
tion qui parfois y luisait en un vague sourire, quand il 
regardait sa chère petite-fille, la seule qu'il aimât et qu'il 
voulût bien reconnaître encore? 

Dans la Victoria, pendant qu'elle roulait vers Beauclair, 
Luc ne tarda pas à comprendre pourquoi Delaveau avait 
tant désiré le ramener avec lui. Ce dernier se remit à le 
questionner sur son brusque voyage, sur ce qu'il était 
venu faire, sur la direction nouvelle que Jordan allait 
donner à son haut fourneau, maintenant que Laroche, 
l'ancien ingénieur, était mort. Un des projets secrets de 
Delaveau avait toujours été d'acheter le haut fourneau, 
ainsi que le vaste terrain qui le séparait de son usine, de 
façon à doubler la valeur de l'Abîme, en y englobant la 
Crêcherie. Mais c'était là un bien gros morceau, il n'avait 
espéré d'abord qu'une extension lente et progressive, ne 
comptant pas de longtemps avoir l'argent nécessaire. 
Pourtant, la mort subite de Laroche venait d'enfiévrer 
son désir, il s'était dit qu'il pourrait peut-être s'arranger 
avec Jordan, qu'il savait enfoncé dans ses études et dési- 
reux de se débarrasser d'une gestion qui le tracassait. Et 
voilà pourquoi la venue soudaine de Luc, appelé par 
Jordan, l'avait si vivement ému, dans la crainte que le 




lis LES QUATRE EVANGILES 

jeune liomme ne contrecarrât son projet, dont il ae s'était 
d'iiilleurs ouvert eucore qu'avec prudunce. Dès les pre- 
mières questions, Tailes d'un air de bonhomie, Lnc se 
méfia, siuis tout comprendre; et il répondit d'une façon 
évasive : 

— Je ne sais rien, voici plus de six mois que je n'ai 
vu Jordan... Son haut Tourneau, mais il va simplement, 
je pense, en confier la direction à quelque jeune ingé- 
nieur (le mérite. 

Pendant qu'il parlait, il s'aperçut que Fernande ne le 
quittait pas des yeux. Nise s'éluit endormie sur ses ge- 
nonx, cl elle se taisait, liv.s iiiléresséc, comme si elle eàt 
duviné que sa Torlune se dâcidail là, les regards fixés sur 
ce jeune homme, dans lequel elle avait déjà flairé on 
ennemi. N'iivail-il pas pris parti pour Suzanne, ne les 
avait-ctle p:is vus d'accord, les mains unies rratcrnelle- 
menl? Et, maintenant, elle sentait la guerre déclarée, 
toute sa beauté s'aiguisait en un mince et cruel sourire, 
dans la volonté Je la victoire. 

— Oh! ce que j'en dis, reprit Delaveau, hattanl en 
retraite, c'est parce qu'on m'avait conté que Jordan son- 
geait à se renfermer dans ses découvertes... Il en a fait 
qui sont admirables. 

— Admirables! répéta Luc, avec une conviction en- 
thousiasle. 

La voiture s'arrêta devant la Crècherie, et il en descen- 
dit, remercia, se trouva seul. Il était frémissant, comme 
soulevé p;ir un grand frisson qui venait des deux jonr- 
néos que le bienfaisant destin lui avait fait vivre, depuis 
son nrrivée à C'^auclair. 11 avait vu les deux faces de cel 
exécrable monde, dont la charpente craquait de pourri- 
ture : la misère inique des uns, la richesse empoison- 
neuse lies autres. Le travail, mal payé, méprisé, distribué 
injustement, n'était plus qu'une torture et une honle, 
lorsqu'il aurait dû être la noblesse, la santé, le bonheur 



même de l'homme. Son cœur éclatait, son cerveau s'ou- 
vrait, sous ridée à naître, dont il se sentait gros depuis 
des mois. Et c'était un cri de justice qui jaillissait de son 
être entier, et il n'y avait d'autre mission, aujourd'hui, 
que d'aller au secours des misérables et de refaire un 
peu de justice sur la terre. 



Le lendemain, le lundi, les Jordan devaient revenir à 
Beauclair, par un Iraîn du soir. El Luc passa la matinée 
i se promener dans le parc de laCrêcherie.unparc d'une 
quaranlainc d'iicctarcs au plus, mais dont la situation 
cxceplionnelle, les sources ruisselantes, les verdures 
admirables, faisaient un coin de paradis, célèbre dans 
toute la contrée. 

La maison d'habitation, un bâtiment de briques asseï 
étroit, sans style, que le grand-père de Jordan avait con- 
struit du temps de Louis XVIII, sur l'emplacement de 
l'ancien chùteau, brûlé pendant la Révolution, se trouvait 
adossée contre la rampe des Monts Blouses, une muraille 
escarpée et géante, qui faisait promontoire, au débouché 
de la gorge de Brias sur l'immense plaine de la Roumagne. 
Et le parc, abrité ainsi des vents du nord, exposé au 
plein midi, semblait èlre une serre naturelle, où régnait 
un éternel printemps. Toute une végétation vigoureuse 
couvrait cette muraille de rochers, grâce aux ruisseaux 
qui en tombaient de partout, en cascades cristallines; tan- 
dis que des sentiers de chèvre montaient, des escaliers 
taillés dans te roc, parmi des plantes grimpantes et des 
arbuslestoujoursverls. Puis, les ruisseaux se réunissaient, 
arrosaient d'une rivière lente le parc entier, de vastes pe- 
louses, des bouquets de grands arbres, les plus beaux et 
les plus forts. D'ailleurs, Jordan, qui voulait laisser cette 



TKVVAIL 131 

féconde nature à elle-môine, n'avait qu'un jardinier et 
deux aides, uniquement chargés des nettoyages, en dehors 
du potager et des quelques corbeilles de fleurs cultivées, 
devant la terrasse de la maison. 

Le grand-père, Aurclien Jordan de Deauvisage, était né 
en 1790, à la veille de la Terreur. Les Bcauvisage, une des 
plus antiques et des plus illustres familles du pays, dé- 
chus déjà, ne possédaient plus, de leurs immenses terres 
d'autrefois, que deux fermes, jointes aujourd'hui au ter- 
ritoire des Combettes, sans compter près de mille hec- 
tares de roches nues, de landes stériles, toute une large 
bande du haut plateau des Monts Bleuses. Aurélien n'avait 
pas trois ans que ses parents durent émigrer, abandon- 
nant, par une terrible nuit d'hiver, leur château en 
flammes. Et, jusqu'en 1816, il habita rAutriche, où, coup 
sur coup, sa mère, puis son père étaient morts, le laissant 
dans une détresse affreuse, élevé rudement à l'école du 
travail manuel, ne mangeant son pain que lorsqu'il l'avait 
gagné, cornme ouvrier mécanicien, attaché à une mine de 
fer. Il venait donc d'avoir vingt-six ans, lorsque, 
sous Louis XVIII, rentrant à Beauclair, il trouva le do- 
maine ancestral bien diminué de nouveau, ayant perdu les 
deux fermes, réduit simplement au petit parc actuel, en 
dehors des mille hectares de cailloux dont personne ne 
voulait. Le malheur l'avait singulièrement démocratisé, 
il sentit qu'il ne pouvait plus être un Beauvisage, signa 
désormais Jordan tout court, épousa la fille d'un très 
riche fermier de Saint-Cron, dont la dot lui permit de 
faire construire, sur les cendres du château, la bourgeoise 
maison de briques que son petit-fils habitait encore. Mais, 
surtout, devenu un travailleur, les mains restées noires, 
il se souvint de la mine de fer d'Autriche, du haut four- 
neau qu'il y avait desservi; et, dès 1818, il chercha, il 
découvrit une mine semblable parmi les roches désolées 
de son domaine, dont il soupçonnait l'existence, grâce à 



133 LES QUiTRE EVANGILES 

certains récits légendaires de ses parents; puis, ao-dUBni 
de la Crêchcrie, à mi-c<Me, il installa le haut fourneau, 
le premier qu'on eût biili dans la contrée. Dès lors, il ne 
fut plus qu'un industriel, sans jamais réaliser de très bril- 
lantes afraires, toujours en lullc, manquant de l'argent 
indispensable, et n'aj;inl à la reconnaissance du pays que 
le titre d'y avoir amené, par la présence de son haut four- 
neau, les ouvriers du Ter fondateurs des riches usines ac- 
tuelles, entre autres Biaise Qurigaou, l'étireurqui avait 
fondé l'Abîme, en 1823. 

Aurélicn Jordan n'eut un fils, Séverin, qu'à l'&ge de 
trente-cinq ans passés, et ce fui seulement à sa mort, en 
185^, lorsque ce fils le rempiaga, que le haut fourneau de 
la Grêcherie prit une importance considérable. Séverin 
avait épousé une demoiselle Françoise Michon, la fille 
d'un médecin de Magnolles, chez laquelle se révéla nae 
femme d'une honte exquise, d'une inleiligence supérieure. 
Elle devint l'activité, la sagesse, la richesse de la maison. 
Son mari, guidé par elle, ûmé, soutenu, per^a de nou- 
velles galeries de mine, décupla l'ciLtraction du minerai, 
reconstruisit presque le haut fourneau, pour le doter de 
tous les perfectionnements connus. Aussi, dans la grosse 
fortune qu'ils gagnèrent, n'uurcnt-ils bienlAt plus que la 
tristesse d'être sans enfants. Ils étaient mariés depuis dix 
années, et Séverin avait quariuilc ans déjà, lorsqu'un fils, 
Martial, leur naquit enTin; et, dix années plus tard, ils 
eurent encore une fille, Sœui-clle. Cette fécondité tardive 
combla leur honlieur, la mère surtout fut une mère adnû' 
rable, qui enfanta une seconde fois son fils, en te dispu- 
tant viclorieusemcut à la mort, en le faisant l'intelligence 
de son intelligence et la bonté de sa bonté. Le docteur 
Michon, le grand-père, un rêveur humanitaire d'une cha- 
rité divine, un fuuriériste et un saint-simonien de la 
première heure, s'était retiré à la Crècherie, où sa fille 
lui avait fait bâtir un pavillon, celui que Luc justement 



TKAVAIt. 133 

occupait. Il y était mort, parmi ses livres, dans la gaieté 
du soleil et des fleurs. Et, jusqu'à la mort de la mère ado- 
i^able, survenue six ans après celles du grand-père et du 
père, la Crêcherie vécut dans l'allégresse d'une prospé- 
rité et d'une félicité constantes. , 

Martial Jordan avait trente ans, et Sœurette vingt, lors- 
qu'ils restèrent seuls; et il y avait cinq années de cela. ' 
Lui, malgré sa petite santé, les continuelles maladies dont 
sa mère l'avait guéri à force d'amour, était passé par 
l'Ecole polytechnique. Mais, dès sa rentrée à la Crêcherie, 
abandonnant toutes les situations officielles, maître de sa 
destinée grâce à sa fortune considérable, il s'était pris de 
passion pour les recherches que les applications de l'élec- 
tricité ouvraient à l'étude des savants. Il fit construire, au 
flanc même de la maison de briques, un très vaste labora- 
toire, installa sous un hangar voisin une puissante force 
motri.ce, puis se spécialisa peu à peu, finit par se donner 
presque entièrement au rêve de réaliser la fonte des mé- 
taux dans des fours électriques, non plus théoriquement, 
mais pratiquement, pour l'exploitation industrielle. A 
partir de ce moment, il s'enferma, vécut en moine, tout à 
ses expériences, à sa grande œuvre, qui devint son exis- 
tence même, sa raison d'être et d'agir. La petite sœur 
avait remplacé près de lui la mère disparue. Sœurette fut 
bientôt la gardienne fidèle, le bon ange sans cesse en éveil, 
le soignant, l'entourant de la tiède affection dont il avait 
besoin, comme de l'air même qu'il respirait. Elle prit en 
outre la direction de leur ménage à deux de bons cama- 
rades, lui évita les soucis matériels, lui servit même de 
secrétaire, d'aide préparateur, sans bruit, toute de paix et 
de douceur, avec un tranquille sourire. Heureusement, le 
baut fourneau continuait à marcher seul, le vieil ingé- 
nieur Laroche était là depuis plus de trente ans, légué par 
le fondateur, Aurélien Jordan, de sorte que le Jordan 

actuel,: enfoncé dans ses expériences de laboratoire, pou- 

12 



]3i LES QUATRE EVANGILES 

vail se désintéresser complètemcnl des réalités présentes. 
Il laissait le brave homme mener le haut fourneau selon 
la routine acquise, ayant cessé lui-même de sa préoccuper 
des améliorations, des perfectionnements possibles, con- 
sidérant ces choses comme des progrès relatifs et transi- 
toires, sans importance, depuis qu'il cherchait la trans- 
formation radicale, cette fonte du fer par l'électricité, 
qui révolutionnerait l'industrie métallurgique. C'était 
même Sœurette qui devait intervenir parfois, preni^ 
certaines décisions avec Laroche, Ii^squ'elle savait son 
frère le cerveau hanlé d'une recherche et qu'elle no vou- 
lait pas le troubler d'une préoccupation étrangère. Et, 
tout d'un coup, la mort de Laroche venait de Jeter dans 
ce train des choses, si bien réglé, un tel désarroi, que 
Jordan, s'estimani assez riche et sans ambition aucune, 
se serait débarrassé volontiers du haut fourneau, en enta- 
mant tout de suite des négocialions avec Delavean, dont 
il connaissait le désir, si Sœurette, plus sage, n'arait 
obtenudcluiqu'il consulterait d'abord Luc, en qui elle 
avuit une grande confiance. De là, l'appel pressant re^u 
par le jeune homme, et qui l'avait fait tomber si brusque- 
ment à Beauclair. 

Luc connaissait les Jordan, le frère et la sœur, depuis 
qu'il les avait rencontrés chez les Boisgelin, à Paris, où 
ils s'étaient fixés tout un hiver, afin de mener à bien cet- 
taint'S éludes. Rapidement, une grande sympathie s'était 
nouée, faite chez lui d'une admiration vive pour le frère, 
dont le génie scienlifique le passionnait, et d'une pro- 
fonde affection, mêlée de respect, pour la sceur, qui M 
apparaissait comme une divine figure de la bonté. 11 tra- 
vaillait alors Iui-m6me avec le célèbre chimiste Bourdin, 
chargé d'étudier des minerais de fer trop sulfurés et trop 
phosphatés, qu'il s'agissait de rendru utilisables; et Sœu-' 
rettc se souvenait des détails qu'il avait donnés à son 
frère, la coaversatton d'un soir qui était restée vivante 



1\KAVA1L IdO 



en elle, dans le souci de bonne ménagère qu'elle appor- 
tait à la conduite de leurs affaires. Il y avait plus de dix 
ans que la mine, découverte sur le plateau des Monts 
Bleuses par Aurélien Jordan, le grand-père, était aban- 
donnée, car on avait fini par tomber sur des filons exé- 
crables, où le soufre et le phosphore dominaient à un tel 
point, que le minerai ne rendait plus à la fonte de quoi 
payer les frais d'extraction. L'exploitation des galeries 
avait donc cessé, le haut fourneau de la Crêcherie élail 
maintenant alimenté par les mines de Granval, près de 
Brias, dont un petit chemin de fer amenait le minerai, 
assez bon, jusqu'à la plate-forme de chargement, ainsi 
d'ailleurs que le charbon des houillères voisines. Mais 
c'étaient là de gros frais. Sœurette songeait souvent à 
ces méthodes chimiques qui permettraient peut-être de 
reprendre Texploitation de la mine, d'après ce que Luc 
avait dit ; et, dans son désir de le consulter, avant que 
son frère prît une décision, entrait le besoin de savoir au 
moins ce qu'on céderait à Delaveau, si un acte de vente 
intervenait entre la Crêcherie et l'Abîme. 

Les Jordan devaient arriver par le train de six heures, 
après douze grandes heures de voyage, et Luc se rendit à 
la gare pour les y attendre, en profitant de la voilure qui 
allait les y cl^ercher. Jordan, petit, chélif, avec sa face 
longue et douce, un peu vague, que des cheveux et une 
barbe d'un brun décoloré encadraient, descendit de wagon, 
enveloppé dans une grande fourrure, bien que la belle 
journée de septembre fût chaude. De ses yeux noirs, très 
vifs, très pénétrants, où toute la vie de son être semblait 
s'être réfugiée, il aperçut le premier le jeune homme. 

— Ah! mon bon ami, que vous êtes gentil de nous 
avoir attendus!... On n'a pas idée d'une pareille cata- 
strophe, ce pauvre cousin, tout seul là-bas, qu'il nous a 
fallu aller enterrer, et moi qui ai l'exécration des 
voyages!... Enfin, c'est fini, nous voilà. 



136 LES QUATRE ÉVANGILES 

— En bonne santé tout de même et sans trop de 
fatigue? demanda Luc. 

— Non, pas trop. J'ai pu dormir, heureusement. 

Mais Sœurette, après s'être assurée qu'on n'oubliait 
aucune des couvertures, emportées par précaution, arri- 
vait à son tour. Elle n'était point jolie, petite elle aussi, 
pâle et sans teint, d'une insignifiance de femme qui se 
résignait à son rôle de bonne ménagère et de garde- 
malade. Pourtant, ses sourires tendres éclairaient d'un 
charme inûni son visage effacé, où elle n'avait également 
de beaux que des yeux de passion, au fond desquels brû- 
lait tout le besoin d'amour refoulé en elle, et qu'elle- 
même ignorait. Elle n'avait encore aimé que son frère, 
elle l'aimait en fille cloîtrée qui faisait à son dieu le sacri- 
fice du monde. Et, tout de suite, avant de s'adresser à 
Luc, elle lui cria : 

— Martial, fais attention, tu devrais mettre ton fou- 
lard. 

Puis, se tournant vers le jeune homme, elle se montra 
charmante, elle lui témoigna toute sa vive sympathie. 

— Que d'excuses nous avons à vous faire, monsieur 
Froment, et qu'avez-vous pensé de nous, en ne nous 
trouvant pas, à votre arrivée !... Au moins, vous êtes-vous 
bien installé chez nous, vous a-t-on bien soigné? 

— Admirablement, j'ai vécu en prince. 

— Oh! vous plaisantez!... En partant, j'avais eu grand 
soin de donner tous les ordres nécessaires, pour que rien 
ne vous manquât. N'importe, je n'y étais point, je ne 
pouvais surveiller, et vous ne sauriez croire le mauvais 
sang que je me suis fait, à l'idée de vous avoir abandonné 
ainsi, dans notre pauvre maison vide. 

On était monté en voiture, et la conversation continua. 
Luc acheva de les rassurer, en leur jurant qu'il avait 
passé deux jours des plus intéressants, qu'il leur conte- 
rait. Quand ils arrivèrent à la Crêcherie, bien que la nuit 



TRAVAIL 137 

fût tombée, Jordan regarda autour de lui, si heureux de 
rentrer dans son existence accoutumée, qu'il en poussait 
des cris de joie. Il lui semblait qu'il revenait là, après 
une absence de plusieurs semaines. Comment pouvait-on 
trouver du plaisir à courir les routes, lorsque tout le bon- 
heur humain tenait dans le coin étroit où Ton pensait, 
où Ton travaillait, débarrassé du souci de vivre par le pli 
de rhabitude? Et, en attendant que Sœurette fît servir 
le dîner, il se hâta de se laver à Teau tiède, il voulut 
absolument emmener Luc dans son laboratoire, brûlant 
lui-même de s'y retrouver, disant avec son léger rire 
qu'il ne dînerait pas de bon cœur, s'il ne respirait pas 
un peu d'abord l'air de la pièce où il passait son exis- 
tence. 

— Mon bon ami, c'est encore mon odeur préférée... 
Ma foi, oui ! détentes les odeurs, celle que j'aime encore le 
mieux est l'odeur de la pièce où je travaille... Elle 
m'enchante et me féconde. 

Le laboratoire était une vaste salle, très haute, con- 
struite en fer et en briques, et dont les larges baies 
donnaient sur lés verdures du parc. Une immense table 
tenait le milieu, chargée d'appareils, tandis que tout un 
outillage compliqué garnissait les murs, avec des modèles, 
des ébauches de projets, des réductions de fours élec- 
triques, dans les coins. Volant d'un bout à l'autre de la 
salle, un réseau de câbles et de fils apportait la force du 
hangar voisin où se trouvait la machine, la distribuait aux 
appareils, aux outils, aux fours, pour les expériences. Et, 
au milieu de cette sévérité scientifique un peu rude, 
devint une des baies, une sorte de retraite moelleuse et 
ticdo était aménagée; un coin de tendre intimité, des 
bibliothèques basses, des fauteuils profonds, le divan où 
le frère sommeillait à des heures réglées, la petite table 
où s'asseyait la sœur, veillant sur lui, collaborant en 

secrétaire fidèle. 

12. 



^ 



ISS LES QGATRE EVANGILES 

JordaD avait tourné un boulon, et la salle entière 
s'égayail d'un flot de lumière i}lcclri(jue. 

— M'y voici donc, je ne suis décidément i l'aise qae 
chez moi... Et, vous savez, l'accident qui m'a fore* de 
partir pour trois jours, s'est justement produit aa mo- 
ment où une expérience me passionnait. Je vais reprendre 
ca... Mon Dieu! que je me sens bien! 

Il continuait de rire, plus rose, plus animé que 
d'habitude. Et, s'alloni:eanl a demi sur le divan, dans une 
pose de songerie qui lui était familière, il forfa Lac à s'y 
asseoir également. 

— Dites donc, mon bon ami, nous avons, n'est-ce pas f 
le temps de causer des choses qui m'ont donné un tel 
désir de vous voir, que je me suis permis de vous faire 
venir. Il est nécessaire, d'ailleurs, que Sœurette soit là, 
car elle est d'excellent conseil ; et, si vous le voulez bien, 
nous altendrons d'avoir diné, ce sera pour !e dessert... 
Ah ! que je suis heureus de vous tenir là, en face de moi, 
pour vous dire en allcndaiit où en sont mes recherches. 
Ça ne va guère vile, mais je travaille, et vous le savez, 
c'est la grande affaire, il suffit qu'on travaille deux heures 
par jour, pour que le monde soit conquis. 

El le silencieux parla, raconta ses travaux, qu'il ne 
confiait à personne, excepté aux arbres de son parc, ainsi 
qu'il le disait plaisamment. Le four élecirique pour la 
fonte des métaux étant déjà trouvé, il n'en avait d'abord 
cherché que l'application pratique à la fonte du minerjù 
de fer. En Suisse, ou la force motrice des torrents 
permet des installations peu coûteuses, il avait visité des 
fours qui fondaient de l'aluminium dans d'excellentes 
conditions. Pourquoi ne fondrait-on pas ainsi le fert 
il ne s'agissait, si l'on voulait résoudre le problème, que 
d'appliquer les mêmes principes à un cas déterminé. Les 
hauts fourneaux actuels ne produisent guère que seize 
cents degrés de chaleur, tandis qu'on en obtenait deux mills 



TRAVAIL 139 

avec les fours électriques, ce qui donnerait une fonte 
immédiate et complète, d'une parfaite régularité. El il avait 
sans peine imaginé le four tel qu'il le concevait, un simple 
cube de briques, de deux mètres sur toutes ses faces, 
dont, à l'intérieur, le foyer et le creuset étaient en 
magnésie, la plus réfractaire des matières connues. Il 
avait également calculé et déterminé- le volume des 
électrodes, deux gros cylindres de charbon, et sa première 
trouvaille réelle était d'avoir compris qu'il pourrait leur 
emprunter directement le carbone nécessaire pour 
désoxygéner le minerai, de sorte que l'opération de la 
fonte serait singulièrement simplifiée, presque sans 
scories encombrantes. Mais, si le four était construit, du 
moins à l'état d'ébauche, comment le mettre en marche, 
le faire fonctionner d'une façon pratique et constante, au 
gré des besoins industriels? 

— Tenez! dit-il en montrant du geste un modèle, dans 
un coin du laboratoire, le voilà, mon four électrique. 
Sans doute, il faudrait le perfectionner, il est défectueux 
sur plusieurs points, des difficultés que je n'ai pu encore 
résoudre. Pourtant, tel qu'il est là, il m'a donné des 
gueuses d'excellente fonte, et j'estime qu'une batterie de 
dix fours pareils, travaillant pendant dix heures, feraient 
la besogne de trois hauts fourneaux pareils au mien, qui 
ne s'éteindraient ni jour ni nuit. Et quelle besogne aisée, 
sans inquiétude d'aucune sorte, que des enfants dirige- 
raient en tournant de simples boutons!... Mais je dois 
confesser que mes gueuses de fonte m'ont coûté aussi 
cher que si elles étaient des lingots d'argent. Aussi le 
problème se pose-t-il d'une façon bien nette, mon four 
n'est encore qu'un joujou de laboratoire, il n'existera 
pour l'industrie que le jour où je pourrai l'alimenter 
d'électricité abondamment, à des prix de revient assez 
bas, qui rendent rémunératrice la fonte du minerai de 
fer. 




IW LES QUATRE ËVINCILES 

El il expliqua donc que, depuis sîi mois, il laissait 
dormir soa Tour, tout entier li l'élude du transport de la 

foicc ëleclrique. Ne serait-ce pas déjà ane économie 
que de brûler le charbon à la sortie même de la mine, 
puis d'encoyer la force électrique par des cibles aux 
usines éloignées qui en auraient besoin ? C'était encore 
là un problème dont beaucoup de savants cherchaient la 
solution depuis plusieurs années, et le malheur était 
qu'ils se heurtaient tous à une déperdition de force 
considérable. 

— Des expériences viennent encore d'être faites, dit 
Luc d'un air incrédule. Je crois bien qu'il n'y a pas 
d'économie possible. 

Jordan sourit avec son doux entêtement, la foi invin- 
cible qu'il apportait dans ses recherches, pendant les 
mois et les mois que lui coûtait parfois la moindre 
vérité ^ établir. 

— Il ne faut jamais croire, avant d'avoir fait la certi- 
tude... J'ai déjà de bons résultais, on emmagasinera un 
jour la force électrique, on la canalisera, on ta dirigera 
sans perte aucune. El s'il me faut vingt ans, eh bien 1 j'y 
mettrai vingt ans. C'est très simple, on se remet à la 
besogne chaque malin, on recommence, tant qu'on n'a 
pas trouvé... Qu'est-ce que je ferais donc, si je ne recom- 
mençais pas? 

Il avait dit cela, d'un air de si naïve grandeur, que Lnc 
fui saisi d'émotion, comme devant l'acte d'un héros. Et il 
le regardait si mince, si chélif, avec sa pauvre santé 
toujours compromise, loussanf, agonisant sous ses foulards 
cl ses châles, au milieu de celle immense salla que des 
appareils géants encombraient, traversée de fils qui por- 
taient la foudre, emplie chaque jour davantage du labeur 
colossal de ce pelil élre qui s'y promenait, s'y efforçait, 
s'y acharnait, tel qu'un insecte perdu dans la poussière 
du sol. Où trouvait-il donc, non seulement l'éncr^îe iafel- 



inAVAiJj 14p1 



lectuelle, mais encore la vigueur physique d'entreprendre 
ei de mener ainsi à bien des travaux considérables, qui 
semblaient demander plusieurs existences d'hommes 
forts et bien portants ? Et il trottait menu, et il respirait à 
peine, et il soulevait un monde de ses petites mains 
frêles d'enfant malade. 

Cependant, Sœurette parut, et gaiement : 
— Quoi donc? vous ne venez pas dîner... Mon bon 
Martial, je fermerai le laboratoire à clef, si tu n'es pas 
raisonnable. 

La salle à manger, ainsi que le salon, deux pièces assez 
étroites, tièdes et douces comme des nids, sur lesquels 
veillait un cœur de femme, ouvraient en pleine verdure, 
déroulant un horizon de prairies et de terres labourées, 
jusqu'aux lointains perdus de la Roumagne. Mais, à cette 
heure de nuit, les rideaux étaient tirés, bien que la soirée 
fût douce ; et, tout de suite, Luc remarqua de nouveau 
les soins minutieux que la sœur prodiguait au frère. Il 
suivait un régime compliqué, avait ses plats, son pain, 
même son eau, qu'on lui faisait tiédir légèrement. Il man- 
geait comme un oiseau, se levait et se couchait de bonne 
heure comme les poules, qui sont de sages personnes. 
Puis, dans la journée, c'étaient de courtes promenades, 
des repos, des siestes, entre les séances de travail. A 
ceux qui s'étonnaient du prodigieux labeur qu'il fournis- 
sait et qui le croyaient un abatteur terrible de besogne, un 
bourreau de lui-même, œuvrant du matin au soir, il ré- 
pondait qu'il travaillait à peine trois heures par jour, 
deux heures le matin, une heure l'après-midi ; et encore, 
le matin, divisait-il sa séance en deux par une petite 
récréation, incapable de fixer son attention sur un sujet 
pendant plus d'une heure, sans des vertiges, comme si sa 
tète se vidait. Il n'avait jamais pu donner davantage, il ne 
valait que par sa volonté, sa ténacité, sa passion de l'œuvre 
qu'il portail, qu'il engendrait de toute sa bravoure intel- 



ut LES QUATRE ÉVANGILES 

ligente, dussent les couches durer des années, {f"*"^ 

il l'avait conçue. 

Alors, Luc trouva la réponse à cette question qn'il 
s'était posée souvent, de savoir où Jordan, si chélif, trou- 
vait la force de travaux énormes. Il ne la trouvait que 
dans la méthode, par l'emploi sage et raisonné de ses 
moyens, si petits qu'ils fussent. 31éme il utilisait ses fai- 
blesses, s'en faisait une arme contre les dérangements 
du dehors. Mais surtout il voulait toujours la mftme chose, 
donnait à l'œuvre chacune des minutes dont il disposait, 
et cela sans découragement possible, sans lassilode, avec 
tafoilcntc,conlinue, acharnée, qui sonlève les montagnes. 
Sait-on l'amas de besogne qu'on entasse, lorsqu'on tra- 
vaille deux heures seulement par jour, d'un travail utile, 
décisif, que jamais une paresse ni une fantaisie n'inter- 
rompt? C'est le grain de blé qui emplit le sac, c'est la 
goutte d'eau qui fait déborder le fleuve. Pierre i pierre, 
l'édifice monte, le monument grandit par-dessus les mon- 
tagnes. Et c'était ainsi que ce petit homme malingre, 
enveloppé de couvertures et qui buvait tiède, sous peine 
de s'enrhumer, construisait la plus vaste des œuvres, 
par un prodige de méthode et d'adaptation personnelle, 
en ne lui consacrant que les rares heures de sanlA 
intellectuelle, conquises par lui sur sa défaillance phy- 
sique. 

' Le dîner fut très amical, très souriant. Dans toute la 
maison, le service était fait par des femmes. Sœurette 
trouvant le service des hommes trop tumniEueui, trop 
brutal pour son frère. Le cocher et le palefrenier prenaient 
simplement des aides, à certains jours fixes de gros tra- 
vaux. Et les servantes, choisies avec soin, d'air agréable, 
aux mains douces et adroites, ajoutaient à la paii heu- 
reuse do la tiède demeure, très fermée, où n'étaient refus 
que quelques intimes. Il y avait, ce soir-là, pour le 
retour des maîtres, un potage gras, un barbillon de la 



TRAVAIL 143 

Mionne au beurre, un poulet rôti, une salade de légumes, 
des mets très simples. 

— Vraiment, vous ne vous êtes pas trop ennuyé, depuis 
samedi ? demanda Sœurette à Luc, lorsqu'ils furent tous 
les trois à table, dans la petite salle à manger discrète. 

— Mais non, je vous assure, répondit le jeune homme. 
D'ailleurs, vous ne sauriez croire combienj'ai été occupé. 

Et il leur conta d'abord sa soirée du samedi, la sourde 
révolte où il avait trouvé Beauclair, le pain volé par 
Nanet, Tarrestalion de Lange, sa visite chez Bonnaire, 
victime de la grève. Mais, par un singulier scrupule, 
dont il s'étonna plus tard, il glissa sur sa rencontre avec 
Josine, il ne la nomma même pas. 

— Les pauvres gens ! dit la jeune fille apitoyée. Cette 
affreuse grève les a réduits au pain et à l'eau ; et bien- 
heureux encore ceux qui avaient du pain... Que faire ? 
comment aller à leur secours ? L'aumône n'est qu'un 
infime soulagement, et vous ne sauriez croire combien je 
me suis désolée, pendant ces deux mois, de nous sentir 
d'une impuissance si radicale, nous les riches et les 
heureux. 

Elle était une humanitaire, une élève du grand-père 
Michon, le vieux docteur fouriériste et saint-simonien, 
qui, toute petite, la prenait sur ses genoux, pour lui 
conter de belles histoires qu'il inventait, des phalanstères 
fondés dans des îles heureuses, des villes où les hommes 
réalisaient tous leurs rêves de bonheur, sous un éternel 
printemps. 

— Que faire ? que faire ? répéta-t-elle douloureusement, 
avec ses beaux yeux de tendresse et de pitié fixés sur 
Luc. Il faut pourtant faire quelque chose. 

Alors, Luc, gagné par son émotion, laissa échapper ce 
cri du cœur : 

— Ah ! oui, il est temps, il faut agir. 

Mais Jordan hochait la tête. Lui, dans son existence 



iU LES QUATRE ËVANGICëS 

cloîtrée de savant, ne s'occupait jamais de politique. Il la 
méprisait fort, d'une façon injuste d'ailleurs, car il est 
pourtant nécessaire que les hommes veillent à la façon 
dont ils sont gouvernés. Seulement, du haut de l'absola 
où il vivait, il considérait comme négligeables les 
événements, les accidents d'un jour, simples cahots du 
chemin. Selon lui, c'était uniquement la science qui 
menait l'humanité à la vérité, à la justice, au bonheur 
final, à cette cité parfaite de l'avenir, vers laquelle les 
peuples se dirigent d'un train si lent et si plein d'an- 
goisse. A quoi bon, dès lors, s'embarrasser du reste? ne 
suffisait-il pas que la science marchât? et elle marchait 
quand même, chacune de ses conquêtes était définitive. 
Au bout, quelles que fussent les catastrophes de la route, 
il y avait la victoire de la vie, l'humanité ayant enfin 
rempli sa destinée. Et, très doux, très pitoyable comme sa 
sœur, il se bouchait les oreilles à la bataille contempo- 
raine, il s'enfermait dans son laboratoire, où il fabri- 
quait, disait-il, du bonheur pour demain. 

— Agir, déclara-t-ii à son tour, la pensée est un acte, 
et le plus fécond qui puisse influer sur le monde. Savons- 
nous les semences qui sont en train de germer?... Si 
tous ces misérables me déchirent Târae, je ne m'in- 
quiète pas, car la moisson doit forcément pousser à son 
heure. 

Luc, ne voulant point insister, dans Tétat d'esprit fié- 
vreux et trouble où il se trouvait lui-même, conta ensuite 
sa journée du dimanche, son invitation à la Guerdache, 
le déjeuner auquel il y avait assisté, les personnes qu'il y 
avait rencontrées, et ce qui s'y était fait, et ce qui s'y 
était dit. Il sentit parfaitement que le frère et la sœur 
devenaient froids, se désintéressaient de tout ce monde. 

— Depuis qu'ils sont à Beauclair, nous ne voyons que 
rarement les Boisgelin, expliqua Jordan avec sa tran- 
quille franchise, lis s'étaient montrés fort aimables à 



TRAVAIL 145 

Paris; mais nous vivons ici dans une telle retraite, que 
les relations, peu à peu, ont presque cessé. Puis, il faut 
bien le dire, nos idées et nos habitudes sont trop diffé- 
rentes. Quant à Delaveau, c'est un garçon intelligent et 
actif, qui est tout à son affaire, comme je suis à la mienne. 
El j'ajoute que j'ai la terreur de la belle société de Beau- 
clair, à ce point que je lui ferme étroitement ma porte, 
ravi de l'indigner et de rester à l'écart, en fou dange- 
reux. 

Sœurette se mit à rire. 

— Martial exagère. Je reçois l'abbé Marie qui est un 
brave homme, ainsi que le docteur Novarre et l'insti- 
tuteur Hermeline, dont la conversation m'intéresse. Et, 
s'il est vrai que nous en sommes à des rapports de simple 
couVtoisie avec les hôtes de la Guerdache, je n'en garde 
pas moins une sincère amitié à madame Boisgelin, si 
bonne, si charmante. 

Jordan se plaisait à la taquiner parfois. 

— Dis alors que c'est moi qui fais fuir le monde, et 
que, si je n'étais pas là, tu ouvrirais la porte à deux bat- 
tants. 

— Mais sans doute ! cria-t-elle avec gaieté. La maison 
est ce que tu la désires. Yeux-tu que je donne un grand 
bal, où j'inviterai le sous-préfet Chàtelard, le maire Cou- 
rier, le président Gaume, le capitaine Jollivel, et les 
Mazcllc, et les Boisgelin, et les Delaveau?... Tu ouvriras 
le bal avec madame Mazelle. 

Ils plaisantèrent encore, très heureux, ce soir-là, de 
leur retour au nid fraternel et de la présence de Luc. 
Puis, au dessert, la grosse question sérieuse fut enfin 
abordée. Les deux servantes, si muettes, si légères, s'en 
étaient allées, avec leurs souliers feutrés qui ne faisaient 
aucun bruit. El la paisible salle à manger avait l'infinie 
douceur des intimités tendres, où les cœurs et les cer- 
veaux s'ouvrent librement. 

13 



lU LES QUATRE EVANGILES 

— Voici donc, mon ami, dit Jordan, ce que je Aiàn 
de voire bonne amilië... Vous étudiert^i la queslion, tooi 
me direz simplcmeiit ce que tous feriez à ma place. 

Il repril toute l'affaire, il expliqua dans quelles dispo- 
sitions d'esprit il se trouvait. Depuis longtemps, il se 
serait débarrassé du haut fourneau, si l'exploitation n'en 
avait pas, pour ainsi dire, marché d'elle seule, d'un train 
immuable que la routine réglait. Les gains restaient snf- 
IisanlSj mais ils n'entraient pas en compte à ses yeux, car 
il s'estimait assez riche ; et, d'autre part, pour les doubler 
el les tripler, il aurait fallu renouveler une partîedn ma- 
tériel, améliorer le rendement, se donner tout entier en 
un mol. C'était ce qu'il ne pouvait ni ne voulait faire, 
d'autant plus que ces hauts fourneaux antiques, d'une 
méthode selon lui enfantine et barbare, ne l'intéressaient 
pas, ne pouvaient lui être d'aucune utilité pour les expé- 
riences des fontes électriques qui le passionnaient. Et U 
avait laissé aller le sien, s'en occupant le moins possible, 
attendant l'occasion de ne plus s'en occuper du tout. 

— Vous comprenez, n'est-ce pas? mon ami... Alors, 
brusquement, voilà mon vieux Laroche qui meurt, et tonte 
l'exploitation, tous les soucis me retombent sur les 
épaules. Vous ne vous imaginez pas ce qu'il j aurait 1 
faire, une vie d'homme y suffirait à peine, sî l'on voulait 
s'; mettre sârieusemenl. Or, pour rien au monde, je ' 
n'n ban donnerais mes études, mes recherches. El le mieux 
est donc que je vende, j'y suis à peu près résolu, mais je 
liens à connaître d'abord votre opinion. 

Luc comprenait, trouvait ces choses raisonnables. 

— Sans doule, répondit-il, vous ne pouvei changer toi 
travaux, votre existence entière. Vous et le monde j per- 
driez trop. Pourtant, réfléchissez encore, il est peDt-étre 
d'autres solutions... Et puis, pour vendre, il toiu fut 
m acheteur. 

— Oh! reprit Jordan, j'ai l'achetev... GkB*«fc fÊÊ 



AAC/&VJKAJ4 M.'mt 



d'hier que Delaveau rêve de joindre le haut fourneau de 
la Crêcherieà ses aciéries de TÂbîme. Il m'a tâté déjà, je 
n'aurais qu'un signe à faire. 

Au nom de Delaveau, Luc eut un brusque mouvement, 
car il .s'expliquait enfin pourquoi celui-ci s'était montré 
si inquiet, si pressant dans ses questions. Et, comme 
son hôte, ayant surpris son geste, lui demandait 
s'il avait quelque chose à dire contre le directeur de 
l'Abîme : 

— Non, non, je le crois, ainsi que vous, un homme in- 
telligent et actif. 

— C'est cela même, continua Jordan, l'affaire serait 
entre des mains expertes... Il faudrait, je le crains, 
prendre des arrangements, accepter des payements à de 
très longues échéances, car l'argent lui manque, Bois- 
gelin n'a plus de capitaux disponibles. Mais peu m'im-^ 
porte, je puis attendre, des garanties sur l'Abîme me 
suffiraient. 

Et, s'arrêtant, regardant Luc bien en face, il con- 
clut : 

— Voyons, me conseillez-vous d'en finir, de traiter 
avec Delaveau ? 

Le jeune homme ne répondit pas tout de suite. Un 
malaise, une invincible répugnance montaient de tout son 
être. Qu'était-ce donc? pourquoi s'indignait-il, se révol- 
tait-il, comme si, en conseillant de livrer le haut four- 
neau à cet homme, il eût commis une action mauvaise, 
dont il garderait le remords? Cependant, il ne trouvait 
aucune bonne raison qui l'autorisât à conseiller le con- 
traire. Et il finit par répéter : 

— Certainement, tout ce que vous me dite? est fort 
sage, je ne puis que vous approuver... Seulement, réflé- 
chissez, réfléchissez encore. 

Jusque-là, Sœurette avait écouté très attentivement, 
sans intervenir. Elle semblait partager le sourd malaise 




m LES UUA'IRE £VA.NfiILES 

de Luc, elle jelail par inslanis un regard sur loi, da» 
railciite inquiète de ce qu'il allait répondre. 

— Il n'y a pas que le haut fourneau, dit-elle enfin, il f 
a aussi la mine, tous ces immenses teiraloi rocailleux, 
qui t'accompagnent el ne peuvent, il me semble, s'en 
détacher. 

Son frère eut un geste d'impatience, dans le désir oA 
il était de se débarrasser vite et d'un seul coup. 

— Delaveau prendra les terrains aussi, s'il les désire. 
Que Tcux-tu que nous en fassions? Des roches pelées, 
calcinées, où les ronces elles-mêmes refusent de pousser. 
Cela Ciit sans valeur, puisque, maintenant, la miae o'esl 
plus exploitable. 

— Est-ce bien sûr, qu'elle n'est plus exploitable f 
insista-1-ollc. Je me souviens, monsieur Froment, que 
vous nous avez conté, un soir, comment on était arriré 1 
exploite!', dans l'Est, des minerais tout à fait défectueux, 
grâce à un procédé chimique... Pourquoi o'a-t-oa pas 
encore essayé do ce procédé, là-haut, chez nous? 

De nouveau, Jordan leva désespérément ses deux bru 
au ciel. 

— Pourquoi? pourquoi? ma chérie... Parce que La- 
roche clatt incapable d'avoir une înilialive; parée* que 
moi-même, je n'ai pas eu le temps de m'en occuper ; 
parce que les choses marchaient d'une certaine façon et. 
ue pouvaient pas marcher d'une autre... Vois-lu, si je 
vends, c'est juslemeni pour ne plus en entendre parler, 
puisqu'il est radicalement impossible que je dirige 
l'affaire, et que cela me rend malade. 

Il s'était mis debout, et elle se tut, en le voyant s'agiter, 
dans la crainte de lui donner la ûévrc. 

— A certaines heures, continua-t-il, j'ai envie d'appeler 
Delaveau, pour qu'il prenne tout, même s'il ne me paye 
rien... Et c'est comme ces fours électriques dont je 
cherche la solution si pn.ssionnémeni. Je n'ai jamais 



TRAVAIL U9 

voulu les mettre moi-même en œuvre, battre monnaie 
avec, car le jour où je les aurai trouvés, je les donnerai 
à tous, pour la fortune et le bonheur de tous... Allons, 
c'est chose entendue, du moment que notre ami estime 
mon projet raisonnable, nous étudierons demain la ces- 
sion ensemble, et j'en finirai. 

Puis, commeLucne répondait plus, dans sa répugnance, 
désireux de ne pas s'engager davantage, il s'excita encore, 
il lui proposa de monter un instant, voulant savoir par 
lui-même comment le haut fourneau s'était comporté, 
pendant ses trois jours d'absence. 

— Je ne suis pas sans inquiétude. Depuis une semaine 
que Laroche est mort, je ne l'ai pas remplacé, j'ai laissé 
mon maître fondeur, Morfain, diriger le travail. C'est un 
homme admirable, il est né là-haut, il a grandi dans le 
feu. Mais, tout de même, la responsabilité est lourde, 
pour un simple ouvrier comme lui. 

Saisie de crainte. Sœurette voulut intervenir, sup- 
pliante. 

— Oh ! Martial, toi qui rentres de voyage, qui es fati- 
gué, tu ne vas pas sortir ainsi, à dix heures du soir? 

Alors, il redevint très doux, il l'embrassa. 

— Laisse donc, petite sœur, ne te tourmente pas. Tu 
sais bien que je n'en fais jamais plus que je ne peux. Je 
t'assure que 'je dormirai mieux, quand je me serai 
contenté... La nuit n'est pas froide, et je vais prendre 
ma fourrure. 

Elle-même lui noua un gros foulard autour du cou, et 
elle l'accompagna jusqu'au bas du perron, pour s'assurer 
que la soirée était en effet délicieuse, un bon sommeil 
des arbres, des eaux et des champs, sous un ciel de 
velours sombre, criblé d'étoiles. 

— Monsieur Froment, vous savez que je vous le confie. 
Ne le laissez pas trop s'attarder. 

Les deux hommes prirent tout de suite, derrière la 

t3. 




150 , LES UUITRE eVANGlLU 

niuison, l'élroil escalier, taillé daos la pierre, qui mon- 
mit au palier rocheux, sur lequel le haut fourneaa étail 
n.onslruil, à mi-nûte de la rampe f;éante des Monts 
Bleuses. C'éLait, parmi des pintieldcf planlep grimpantes, 
un véritable labyrinlhe, d'un charme inTini. ëd levant la 
lête, à chaque coude du sentier, on apercevait I9 maSM 
noire du liaut fourneau, se détachant de plus en plu 
nette dans la nuit bleue, avec le:: étranjces profils des 
or(;ancs mécaniques, groupés autour du foyer central. 

Jordan montait le premier, à légers pas menus; et, 
comme il débouchait enfin sur le palier, il s'arrêta devant 
un amas de roches, où luisait l'étoile d'une petite 
lumière. 

— Attendez, dit-il, je vais m'assurer que Morfain n'est 
pas chez lui. 

— Où donc, chez lui ? demanda Luc, étonné. 

— Mais là, dans ces anciennes grollcs, qu'il a trans- 
formées en une sorte de logement, et où il s'entête avec 
son gardon et sa fille, malgré les oITrcs que je loi ai 
faites d'une petite maison plus habitable. 

Dans la gorge de Brias, toute une population pauvre 
occupait des trous pareils. Morfain, lui, restait là par 
goût, y étnnl né quarante années auparavant, se trouvant 
t c6té de son travail, presque au Hanc de ce haut fourneau 
qui étiiil sa vie, sa geible et son empire. D'ailleurs, dans 
son insl^illalioii préhisturi'iuc, en homme des cavemei 
civilisé, il avait fini par inlruduire quelque confort, une 
muraille solide qui bouchait les deu.v grottes, une porte 
pleine el des fenêtres à petites vitres qui fermaient les 
ouvertures. Et, à l'inlcrieur, il y avait trois pièces, la 
clianilire du père et du gai^on, la chambre de la ËUé, la 
salle commune, Ji la fois salle à miinger, cuisine, atelier, 
toutes les trois très propres avec leurs murs et leur voûte 
de pierre, garnies de meubles solides, taillés à coups de. 
hache. 



TliAYAUi Idl 



Comme Jordan Tavait dit, les Horfain étaient de père 
en fils maîtres fondeurs à la Grêcherie. Le grand-père 
avait aidé à la fondation, le petit-fils surveillait encore les 
coulées, après plus de quatre-vingts ans de règne ininter- 
rompu ; et cela lui donnait une fierté, ainsi qu'un titre 
irrécusable de noblesse. Il y avait quatre ans déjà que sa 
femme était morte, laissant un garçon de seize ans e» 
une fille de quatorze. Le garçon s'était mis tout de suite 
au travail du haut fourneau, la fille avait pris soin des 
deux hommes, faisant la soupe, balayant, en bonne ména- 
gère. Et cela durait, elle avait dix-huit ans, son frère en 
avait vingt, le père regardait tranquillement sa race con- 
tinuer, attendant de transmettre le haut fourneau à son 
fils, comme son père le lui avait transmis. 

— Ah! vous êtes là, Morfain, dit Jordan, lorsqu'il eut 
poussé la porte, que fermait un simple loquet. Je rentre, 
j'ai voulu avoir des nouvelles. 

Dans ce creux de roche, éclairé d'une petite lampe fu- 
meuse, le père et le fils, attablés, mangeaient une soupe, 
avant la veillée ; tandis que la fille les servait, debout 
derrière eux. Et leurs grandes ombres semblaient emplir 
la pièce, toute grave des longs silences qu'ils gardaient 
d'habitude. 

D'une voix grosse et lente, Morfain répondit: 

— Nous avons eu une vilaine histoire, monsieur Jordan. 
Mais j'espère bien qu'on va être tranquille. 

Il s'était mis debout, ainsi que son fils ; et il se tenait 
entre le garçon et la fille, tous les trois géants, si forts, si 
hauts détaille, que leursfronts touchaient presque la voûte 
basse, la pierre brute et enfumée qui servait de plafond. 
On aurait dit trois revenants des époques disparues, toute 
une famille des rudes ouvriers dont TelTort séculaire avait, 
lu travers des âges, dompté la nature. 

Luc, surpris, regardait Morfain, ce colosse, un des 
Vulcains d'autrefois, vainqueurs du feu. La tête énorme, 



151 LES QUATRE ÉVANGILES 

la face large, ravinée et roussie par la flamme. Ud front 
bossue, un nez en bec. d'aigle et des yeux de braise, entre 
des Joues que des laves semblaient avoir dévastées. Une 
bouche enflée, tordue, d'un rouge fauve de brdlure. Et 
des mains qui avaient la couleur et la force de deax pinces 
de vieil acier. Puis, Lucregnrdait le fils, Pelit-Da, comme 
on le nommait d'un surnom qui lui était resté, parce que, 
tout enfant, il prononçait mal certains mots, et qu'il 
avEHt failli, un jour, laisser ses petits doigts dans uae 
gueuse de fonte à peine refroidie. Du autre colosse, 
presque aussi gigantesque que son' père, dont il avait la 
face carrée, le noz souverain, entre des jeux flamboyants, 
mais moins durci, moins touché par le feu, sachant lire, 
ce qui adoucissait et éclairait ses traits d'une pensée nou- 
velle. Puis, Luc regardait la fille, Ïla-Bleue, que le père, 
avec tendresse, avait toujours nommée ainsi, tellemem 
ses grands yeux bleus de déesse blonde étaient bleus, 
d'un bleu clair, infini, si vaste, qu'on ne voyait plus, 
dans son visage, que ce bleu de ciel sans bornes. Due 
déesse de haute taille, d'une beauté magnifique et simple, 
la plus belle, la plus muette, la plus sauvage dii pays, 
dont la sauvagerie pourtant rêvait, lisant des livres, 
voyant venir au loin des choses que son père n'avait 
point vues, et dont l'attente inavouée la rendait Cris- 
sonnante. C'était pour Luc un émerveillement qae ces 
trois héros, ci'tte famille où il sentait le long labeur 
écrasant de l'humanité en marche, l'orgueil de l'elTorl 
douloureux et sans cesse repris, l'antique noblesse do 
travail meurtrier. 
Mais Jordan était repris d'inquiétude. 

— Une vilaine histoire, Morfain, comment cela? 

— Oui, monsieur Jordan, une des tuyères s'était en- 
gorgée. Pendant deux Jours, J'ai bien cru que nons allions 
avoir un muthcur, et je n'en ai pas dormi, tant j'avais dn 
chagrin qu'une telle chose put m'arriver, à moi, pendant 



TRAVAIL 153 

votre absence... Ça vaudra mieux d'aller voir, si vous 
avez le ^emps. On va justement couler tout à l'heure. 

Les deux hommes, debout, finirent leur soupe, à 
grandes cuillerées, pendant que la fille essuyait déjà la 
table. Ils parlaient rarement entre eux, ils se com- 
prenaient d'un geste, d'un regard. Pourtant, le père dit à 
Ma-Bleue,. de sa voix rude, amollie d'affection : 
^ — 'Tu peux éteindre et ne pas nous attendre, nous 
coucherons encore là-bas. 

Et Luc, qui se retourna, tandis que Morfain et Petit-Da 
accompagnaient Jordan, aperçut Mar-Bleue debout au 
seuil du barbare logis, grande et superbe, telle qu'une 
amoureuse des temps anciens, avec ses larges yeux d'azur, 
noyés de rêve, au loin, dans la nuit claire. 

Bientôt, la masse noire du haut fourneau se dressa. Il 
était de très antique modèle, il n'avait guère que quinze 
mètres de hauteur, lourd et trapu. Mais, peu à peu, on 
l'avait entouré de perfectionnements successifs, d'organes 
nouveaux qui finissaient par faire, autour de lui, comme 
un petit village. Récemment reconstruite, la halle de 
coulée, au sol de sable fin, était d'une légèreté élégante, 
avec ses fermes de fer, recouvertes de tuiles. Puis, c'était, 
à gauche, sous un hangar vitré, la soufflerie, la machine 
à vapeur qui soufflait l'air; tandis que se trouvaicnl, à 
droite, les deux groupes de hauts cylindres, ceux où les 
gaz de la combustion venaient s'épurer des poussières, et 
ceux où ils servaient à chaufl'er l'air froid soufflé par la 
machine, afin qu'il arrivât brûlant dans le haut fourneau, 
pour activer la fonte. Il y avait encore des récipients 
d'eau, tout un tuyautage qui entretenait un courant conti- 
nuel autour des flancs de briques, qui les rafraîchissait 
et diminuait l'usure de l'efl'royable incendie intérieur. Et 
le monstre disparaissait ainsi sous la complication des 
aides qu'on lui donnait, un entassement de bâtisses, un 
hérissement de réservoirs de tôle, un enchevêtrement de 



154 LES QUATRE ÉVANGILES 

gros boyaux métalliques, dont Textraordinaire ensemble^ 
la nuit surtout, prenait des silhouettes monstraeuses, 
d'une fantaisie barbare. En haut, on distinguait, dans le 
flanc même du roc, la passerelle qui amenait les wagons 
de minerais et de combustibles, au niveau du gaenlard. 
La cuve, en dessous, dressait son cône noir, et c'était 
ensuite, dès le venti*e jusqu'au bas des étalages, une 
puissante armature de métal soutenant le corps de 
briques, servant de support aux conduites d'eau et aux 
quatre tuyères. Puis, tout en bas, il n'y avait plus que le 
creuset, où le trou de coulée était bouché d'un tampon 
de terre réfractaire. Mais quel animal géant, à la forme 
inquiétante, eiïarante, et dont la digestion déforait des 
cailloux et rendait du métal en fusion ! 

Pas un bruit, d'ailleurs, pas une clarté. Cette digestion 
formidable était muette et noire. On n'entendait qu'un 
petit ruissellement, les continuelles gouttes d'eau tom- 
bant des flancs de briques. Seule, à quelque distance, la 
machine soufflante ronflait sans arrêt. Et, pour tout éclai- 
rage, trois ou quatre fanaux brûlaient, dans la nuit 
épaissie par les ombres des constructions énormes. Aussi 
ne distinguait-on que de pâles formes, les quatre ouYrieis 
fondeurs de Téquipe nocturne, errant dans l'attente de la 
coulée. En haut, sur la plate-forme du gueulard, on 
n'apercevait même pas les chargeurs, qui, silencieuse- 
ment, obéissaient aux signaux venus d'en bas, en versant 
d.-uis le four les quantités voulues de minerai et de char- 
bon. Et pas un cri, pas un flamboiement, une obscure et 
calme besogne, quelque chose de démesuré et de sau- 
vage, qui s accomplissait secrètement, les séculaires et 
laborieuses couches de l'humanité en mal de l'avenir. 

Cependant, ému des mauvaises nouvelles, Jordan, que 
Luc avait rejoint, reprenait son rêve, en lui montrant 
d'un geste l'amas des constructions. 

— Regardez, mon ami, n'ai-je pas raison de vouloir 



; 



TRAVAIL 15S 

raser tout ça et de remplacer un tel monstre, encombrant 
et douloureux, par ma batterie de fours électriques, si 
propres, si simples, si doux à conduire?... Depuis le jour 
où les premiers hommes creusèrent un trou dans la terre, 
pour y fondre le minerai en le mêlant à des branches ^ 
d'arbre qu'ils allumaient, la fonte des métaux n'a guère 
changé. C'est toujours la même méthode enfantine et pri- 
mitive, nos hauts fourneaux ne sont que les trous pré- 
historiques, dressés en des colonnes creuses, agrandis 
selon les besoins, dans lesquels on continue de jeter pêle- 
mêle le métal à fondre et le combustible, qu'on brûle 
ensemble. On dirait le grand corps de quelque animal 
infernal, à qui sans cesse on verse cette nourriture de 
houille et d'oxyde de fer, qui la digère dans un ouragan 
de feu, puis qui rend par le bas le métal en fusion, tandis 
que les gaz, les poussières, les scories de toutes sortes 
s'en vont d'auti:e part... Et remarquez que l'opération 
entière est là, dans cette descente lente des matières di- 
gérées, dans cette digestion totale, car toutes les amélio- 
rations réalisées n'ont eu pour dessein jusqu'ici que de 
la faciliter. Ainsi, autrefois, on ne soufflait pas d'air, la 
fusion était plus lente et plus défectueuse. Ensuite, on a 
soufQé de l'air froid ; ensuite, on s'est aperçu que les ré- 
sultats étaient meilleurs, lorsque l'air était chaud. L'idée 
est venue enfin d'emprunter au haut fourneau lui-même, 
pour chauffer l'air qu'on lui insufflait, les gaz qui jus- 
qu'alors avaient brûlé au gueulard, en un panache de 
flammes. Et c'est de la sorte que le haut fourneau pri- 
mitif s'est compliqué de tant d'organes extérieurs, la 
machine soufflante, les' réservoirs où les gaz s'épurent, 
les cylindres où ils viennent chauiïer l'air au passage, 
sans parler de toutes ces canalisations aériennes qui 
rentonrent comme dans les mailles d'un filet... Hais on 
a ea beau le perfectionner, il est resté enfantin malgré 
tes dimeosionsi féantea, o» s'a fait que te rendre dfu»- 



156 LES QUATRE ÉVANGILKS • 

fonctionnement plus délicat, soumis à de continuelles 
crises. Ah! les maladies du monstre, vous ne Yons les 
imaginez pas ! Il n'y a pas de petit enfant malingre qui 
donne à sa famille, autant que ce colosse, de mortelles 
inquiétudes sur ses digestions de chaque jour. Six char- 
geurs en haut, huit fondeurs en bas, et des chefs, et an 
ingénieur, sont sans cesse là, jour et nuit, en denz 
équipes, à s'occuper des aliments qu'on lui fournit^ des 
matières qu'il rend, pris de crainte à ses moindres 
dérangements de corps, quand la coulée n'est pas satis- 
faisante. Yoici bientôt cinq ans que celui-ci est -allumé, 
sans que le fou intérieur ait, une seule minute, arrêté 
son œuvre; et il peut brûler cinq années encore, avant 
qu'on i'éteigne, pour des réparations. Si Ton tremble, si 
Ton veille sur son bon fonctionnement avec tant de 
soins, c'est que Téternelle menace est qu'il s'éteigne de 
lui-même, dans quelque catastrophe d'entrailles, dont on 
n'aurait pas prévu la gravité. Et s'éteindre, pour lui, c'est 
la mort... Ah! mes petits fours électriques, que des 
gamins pourront conduire, ils ne troubleront plus les 
nuits de personne, et ils seront si bien portants, si actifs, 
si dociles! 

Luc ne put s'empêcher de rire, égayé par la passion 
tendre que Jordan mettait dans ses recherches desavant. 
Mais Morlain, suivi de Petil-Da, les avait rejoints, et il 
indiquait, sous la pâle lueur d'un fanal, un des quatre 
conduits de fonte qui, à trois mètres de hauteur, se cou- 
daient et pénétraient dans les flancs du colosse. 

— Tenez, monsieur Jordan, c'est cette tuyère-là qui 
s'était engorgée, et le malheur a voulu que je fusse ren- 
tré me coueher, de sorte que je me suis aperçu de la 
chose le lendemain seulement... Comme l'air cessait d|ar- 
river, un refroidissement s'est produit, tout un bloc a dû 
se prendre, et il y a eu un accrochage de matières, qui a 
fait une voûte. Rien ne descendait plus, je n'ai été averti 



1IVA,VAAU IQi 



qu'au moment de la coulée, en voyant les laitiers sortir 
en une bouillie épaisse, déjà noire... Et vous comprenez 
ma peur, car je me souvenais de notre malheur d'il y a 
dix ans, lorsqu'il a fallu démolir tout un cpin du four- 
neau, après une histoire pareille. 

Jamais il n'avait tant parlé. Sa voix tremblait, au sou- 
venir de l'accident ancien, car il n'est point de plus ter- 
rible maladie que ces coups de froid, qui laissent le 
charbon s'éteindre, qui solidifient le minerai en une roche 
compacte. Le cas est mortel, lorsqu'on ne parvient pas à 
rallumer le brasier. De proche en proche, toute la masse 
se refroidit, finit par faire corps avec le fourneau lui- 
même; et il n'y a plus qu'à démolir celui-ci, à l'abattre 
comme un vieux donjon comblé de pierres, désormais 
inutile. 

— Et qu'avez-vous fait? demanda Jordan 

Mais Morfain ne répondit pas tout de suite. Il avait fini 
par aimer le monstre, dont les coulées de lave ardente 
lui avaient brûlé la face, depuis plus de trente années. 
C'était un. géant, un maître, le dieu du feu qu'il adorait, 
courbé sous la rude tyrannie du culte qu'il avait dû lui 
rendre dès son âge d'homme, pour manger son pain de 
chaque jour. Et, sachant à peine lire, n'ayant pas même 
été touché par l'esprit nouveau qui soufflait, il était sans 
révolte, il acceptait le dur servage, il tirait une vanité de 
ses bras robustes, de son combat de chaque heure avec 
la flamme, de sa fidélité à ce colosse accroupi, dont il 
soignait les digestions, sans jamais s'être mis en grève. 
Et il avait fait ainsi sa passion de son dieu barbare et 
terrible, sa foi en lui s'était trempée d'une sourde ten- 
dresse, il restait tout frémissant du mal dangereux d'où 
il venait de le tirer, dans un effort d'extraordinaire 
dévouement. 

— Ce que j'ai fait? dit-il enfin. J'ai commencé par 

tripier les charges de charbon ; puis, j'ai tâché de déga- 

14 



158 LES QUATRE ÉVANGILES 

ger la tuyère, à l'aide de toute une manœaTre jle It 
soufflerie, que monsieur Laroche employait paurfoif. 
Mais le cas était déjà trop grave, il m'a fallu démonter 
la tuyère et attaquer Tengorgement à coups de ringard. 
Âh! ça n'a pas été commode, nous y avons laissé an pen 
de nos bras. Tout de même, l'air a fmi par passer, et j'ai 
été plus content, lorsque, dans les laitiers de ce matin, 
j'ai trouvé des débris de minerai, car j'ai compris qae 
l'accrochage avait dû se défaire, entraînant la étante de 
la voûte. Maintenant, tout s'est rallumé, le bon traTail va 
reprendre son cours. D'ailleurs, nous allons savoir, la 
coulée nous dira où nous en sommes. 

Et, bien qu'épuisé par un si long discours, il ajonta, 
d'un ton plus bas : 

— Je crois, monsieur Jordan, que je serais monté là- 
haut, pour me jeter dans le gueulard, si je n'avais pas en 
ce soir de meilleures nouvelles à vous donner... Je ne 
suis qu'un ouvrier, un maître fondeur, en qui vous aves 
eu confiance, jusqu'à lui confier le poste d'un moniienr, 
d'un ingénieur; et me voyez-vous laisser éteindre le 
fourneau et vous dire qu'il est mort, à votre retour !... . 
Non, je serais mort avec lui! Les deux nuits dernières, 
je ne me suis pas couché, j'ai veillé là comme je me sou- 
viens de l'avoir f;iit auprès de ma pauvre femme, lorsque 
je l'ai perdue. Et, je puis bien le dire maintenant, la 
soupe que vous m'avez trouvé en train de manger est la 
première que j'avale depuis quarante-huit heures, parce 
que j'avais l'estomac bouché, comme le fourneau... Ce ne 
sont pas des excuses, je désire simplement que vont 
sachiez à quel point je suis heureux de n'avoir pas trahi 
votre confiance. 

Il pleurait presque, ce grand gaillard durci par le fem, 
aux membres de vieil acier; et Jordan lui serra les dem 
mains, affectueusement. 

— Mon brave Horfain, je sais que vous ét(Baiui vmOIaaf, 



) 



TRAVAIL 15^ 

et que, si un désastre était arrivé, tous auriez lutté 
jusqu'au bout. 

Petit-Da, debout dans l'ombre, avait écouté, sans inter- 
venir d'un mot ni d'un geste. Et il ne remua que lorsque 
son père lui eut donné un ordre, pour la coulée. Dans 
les vin^-qualre heures^ il y avait cinq coulées, distantes 
les unes des autres de cinq heures environ. Le train, qui 
pouvait être de quatre-vingts tonnes par jour, se trouvait 
à ce moment-là réduit et n'était que de cinquante tonnes, 
ce qui donnait encore des coulées de dix tonnes. Silen- 
cieusement, à la faible clarté des fanaux, les préparatifs 
venaient d'être faits, des rigoles et des panneaux de 
moules étaient creusés dans le sable fin, sous la grande 
halle. Il n'y avait plus qu'à faire évacuer les laitiers, et 
Ton voyait seulement les ombres lentes des ouvriers 
fondeurs passer parfois, s'activer sans hâte à des besognes 
obscures, indistinctes et vagues, tandis que, dans le silence 
lourd du dieu accroupi, dont le ventre incendié n'avait pas 
même un murmure, on n'entendait toujours que le petit 
ruissellement des gouttes d'eau qui lui tombaient des^ 
flancs. 

— Monsieur Jordan, demanda Morfain, désirez-vous 
voir couler les laitiers? 

Jordan et Luc le suivirent à quelques pas, sur un mon- 
ticule, fait de débris amassés. Le trou de coulée se 
trouvait dans le flanc droit du haut fourneau; et, débou- 
ché déjà, il laissait échapper les laitiers en un flot de 
scories élincelant, comme si l'on eût écume là la pleine 
chaudière du métal en fusion. C'était une bouillie 
épaisse, qui roulait lentement, qui allait tomber dans 
des wagonnets de tôle, pareille à une lave couleur de 
soleil, et tout de suite obscurcie. 

-^ La couleur est bonne, n'est-ce pas? monsieur Jor- 
dan , reprit Morfain, réjoui. Oh! nous sommes hors 
d'affaire, c'est certain... Vous allez voir, vous allez voir! 




ISO LES gUATRE EVANGILES 

Et il les ramena devant le haut fourneau, sons Iitullt 
de coulée, parmi les ténèbres vagues, que les fiuiiiu 
éclairaient si peu. Pelîl-Da venait d'eoruncer na ringard, 
d'un seul coup de ses bras de Jeune colosie, dana le 
tampon de terre réfractaire qui bouchait le tron de 
coulée ; Gt, maintenant, les quatre hommes de l'éqnipede 
nuit, à l'aided'un mouton, tapaient en cadence sor le rin- 
gard pour l'cnroncer. On distinguait h peine leurs profil! 
noirs, on entend:itl les cliocs sourds du mouton. Puis, 
brusquement, ce fut l'apparition d'une étoile areDglante, 
comme une percée étroite sur l'incendie inlérienr. Hftia 
rien ne venait encore, qu'un mince ûlet d'astre liquide. 
Il fallut que Pclil-Da prit un autre ringard, le pIongeM, le 
retournât d'un eiïorl herculéen, pour agrandir le trou. 
Alors, ce fut la débâcle, le Qot sortit d'un jet tnmultaeux, 
roula dans la rigole de sable fin sou ruisseau de métal en 
fusion, alla s'étaler cl remplir les n'.aulcB, élar{,'issant des 
marcs embrasées, dont l'éclat et la chaleur brûlaient 1« 
yeux. El de ce sillon, de ces champs de feu, se le?ait une 
moisson incessante d'étincelles, des étincelles bleues 
d'une légèreté délicate, des fusées d'or d'une délicieuse 
finesse, toute une floraison de bluets parmi des épi» 
d'or. Lorsqu'un obstacle de sable humide se rencontrait, 
il y avait un Ici redoublement de fusées et d'étincelles, 
qu'elles montaient très hautes, en un bopquet de 
splendeur. Suudniticment, comme au lever d'un soleil 
miraculeux, une atirore inleuse avait grandi, éclairant le 
haut fourneau d'un coup de lumière crue, ensoleillant 
les dessous de la halle, les fermes de fer cl les solives, 
dont les moindres arêtes apparurent. Tout jaillit de 
l'ombre avec une extraordinaire puissance évocatrîce, les 
eonïlruclioiis voisines, les divers organes du monstre, lés 
ouvriers de l'équipe de nuit, si fanlomatiqueE jnsque-IA, 
brusquement réels, dessinés d'un trait énergique, inou- 
bliable, Xch lue d'obscurs héros du travail entrés d'an 



TRAVAIL 161 

coup dans une gloire. Et le flamboiement ne s'arrêtail 
pas \ky la grande lueur d'aurore gagnait les environs, 
tirait des ténèbres la rampe des Monts Bleuses, allait 
se refléter jusque sur les toits endormis de Beauclair, 
et se perdre.au loin, dans l'immense plaine de la Rou- 
magne. 

— Elle est superbe, cette coulée, dit Jordan, qui 
étudiait la qualité de la fonte, à la couleur et à la limpi- 
dité du jet. 

Morfain triomphait modestement. 

— Oui, oui, monsieur Jordan, c'est du bon travail, 
comme on pouvait l'espérer. Je suis content tout de 
même que vous soyez venu voir ça. Vous n'aurez plus 
d'inquiétude. 

Cependant, Luc s'intéressait aussi à l'opération. La . 
chaleur était si forte, qu'il en sentait la cuisson à travers 
ses vêtements. Peu à peu, tous les moules s'étaient rem- 
plis, le sable fin de la halle se trouvait changé en une 
mer incandescente. Et, quand les dix tonnes de métal 
curent coulé, il y eut encore, sortant du trou, une 
tempête dernière, une énorme poussée de flammes et 
d'étincelles : c'étaiUa machine soufflante qui achevait d,e 
vider le creuset et dont le vent passait librement, en une 
rafale d'enfer. Mais, déjà, les gueuses se refroidissaient, 
l'aveuglante lumière blanche passait au rose, au rouge, 
puis au brun. Les étincelles avaient cessé, le champ des 
bluets d'azur et des épis d'or était moissonne. Et, rapi- 
dement, l'ombre retomba, les ténèbres noyèrent la halle, 
le haut fourneau, les constructions voisines, tandis que les 
fanaux semblaient rallumer leurs étoiles pâles. Et Ton ne 
distingua plus qu'un groupe d'ouvriers vagues s'agitant, 
Petit-Da aidé de deux camarades rebouchant le trou de 
coulée avec un nouveau tampon de terre réfractaire, dans 
le grand silence de la machine soufflante, qu'on venait 
d'arrêter, pour permettre ce travail. 

U. 



162 LES QUATRE ÉVANGILES 

— Dites donc, mon brave Morfain, reprit Jordan, 

rentrez vous coucher, n'est-ce pas? 

— Oh ! non, je reste ici, celte nuit encore. 

— Comment! vous allez veiller, et ce sera TOtre 
troisième nuit blanche ? 

— Non, il Y a là, au poste de veillée, un lit de camp 
où Ton dort très bien. Mon fils et moi, nous nous relayerons, 
nous ferons à tour de rôle des factions de deux heures. 

— Mais c'est inutile, puisque nous voilà rassurés... 
Voyons, Morfain, soyez raisonnable, rentrez vous cou- 
cher dans votre lit. 

— Non, non, monsieur Jordan, laissez-moi faire à ma 
tète... 11 n'y a plus de danger, mais j'aime mieux me 
rendre compte par moi-même, jusqu'à demain. C'est 
mon plaisir. 

Et Jordan et Luc durent le laisser là, après lui avoir 
serré la main. Et Luc restait ému, emportait Timpression 
d'une haute figure, tout le passé du travail douloureux et 
docile, toute la noblesse du long travail écrasant de l'ho- 
manité, pour arriver au repos, au bonheur. Cela partait 
des antiques Yulcains qui avaient, dompté le feu, aux 
temps héroïques que Jordan rappelait, lorsque les pre- 
miers fondeurs réduisaient le minerai dans un trou creusé 
en terre, où ils brûlaient du bois. Ce jour-là, le jour où 
riiomme conquit le fer et le façonna, il devint le maître 
du monde, l'ère civilisée s'ouvriL Et Morfain, vivantdans 
son creux de roches, tout à la peine et à l'orgueil de son 
ell'ort, apparaissait à Luc comme le descendant immédiat 
de ces ouvriers primitifs, dont le lointain atavisme sa 
retrouvait en lui, silencieux, résigné, donnant ses muscles 
sans une plainte, ainsi qu'à l'aube des sociétés humaines. 
Que de sueur répandue, que de bras lassés et brisés, 
depuis des mille ans ! et rien ne changeait, le féîi conquis 
avait encore ses victimes, ses esclaves qui Tentretenaient, 
qui se brûlaient le sang à le dompter toujours, pendant 



que lés privilégiés de ee monde vivaient de paresse, en de 
fraîches demeures. Morfain, tel qu'un héros légendaire, 
n'avait pas même Tair de se douter de l'iniquité mons- 
trueuse, ignorant les révoltes, Torage qui grondait, im- 
passible à son poste meurtrier, où ses pères étaient morts, 
où il mourrait lui-même, consumé, holocauste social 
d'une obscure grandeur. Et Luc, ensuite, évoquait une 
autre figure, celle de Bonnaire, l'autre héros du travail, 
en lutte avec les oppresseurs, les exploiteurs, pour que la 
justice régnât, se dévouant à la cause des camarades, 
jusqu'au sacrifice de son pain. Toute cette chair souffrante 
n'avait-elle pas assez gémi sous les fardeaux, et l'heure 
n'était-elle pas venue de la délivrance de l'esclave, même 
admirable dans son effort, enfin libre citoyen d'une société 
fraternelle, où la paix naîtrait de la juste répartition 
du travail et de la richesse ? 

Mais, comme Jordan, en redescendant Tescalier taillé 
dans le roc, s'était arrêté à la hutte d'un gardien de nuit, 
pour donner un ordre, Luc eut une singulière vision, qui 
acheva de l'émouvoir. Derrière des buissons, parmi des 
roches écroulées, il aperçut distinctement un couple, deux 
ombres qui passèrent, les bras à la taille, les bouches 
fondues en un baiser. Et il reconnut la fille, grande, 
blonde, superbe, Ma-Bleue avec ses yeux bleus qui lui 
tenaient tout le visage. Et le garçon était sûrement 
Achille Courier, le fils du maire, ce beau et fier garçon, 
dont il avait remarqué l'attitude à la GuerJache, si mé- 
prisante pour celte bourgeoisie en décomposition dont il 
était un des fils révoltés. Toujours en chusse, toujours en 
pêche, il vivait ses vacances par les sentiers escarpés des 
Monts Bleuses, le long des torrents, au fond des sapi- 
nières. Sans doute, il s'était pris de passion pour cette fille 
sauvage, si belle, autour de laquelle tant d'amoureux 
rôdaient en vain ; et elle-même devait s'être laissé 
vaincre 4)ar la venue de ce Prince Charmant, qui lui 



I&i LES QUATRE ÉVANGILES 

apportait l'au-delà, le rêve délicieux de demain, dans la 
rudesse de son désert. Demain, demain ! n'était-ce pas 
demain qui se levait dans les grands yeux bleus de Ma- 
Bleue, lorsqu'elle songeait sur. le seuil de son trou de 
rochers, les regards perdus au loin ? Le père et le frère 
veillaient là-haut, et elle s'échappait parmi les pentes 
escarpées, et demain était pour elle ce grand garçon 
tendre, ce fils de bourgeois qui lui parlait gentiment, 
comme à une dame, en lui jurant de l'aimer toujours. 
Luc, saisi, eut d'abord un serrement de cœur^ à l'idée de 
la douleur du père, s'il apprenait l'aventure. Puis, son 
cœur se noya de tendresse, un souffle caressant d'espoir 
lui vint de ce libre amour si doux : n'était-ce pas le 
demain plus heureux que préparaient ces enfants sortis 
de toutes les classes, et jouant entre eux, et se baisant, 
et enfantant la juste Cité future? 

En bas, dans le parc, lorsque Luc prit congé de Jordan, 
ils causèrent encore. 

— Vous n'avez pas eu froid, au moins? Votre sœur ne 
me pardonnerait jamais. 

— Non, non, je me sens très bien... Et je rentre me 
coucher content, car ma résolution est formelle, je vais 
me débarrasser d'une exploitation qui ne m'intéresse cas 
et qui est pour moi une telle source d'ennuis. 

Un instant, Luc garda le silence, brusquement repris 
de malaise, comme si une telle décision l'eût consterné. 
Et, en quittant son ami, dans une dernière poignée de 
main : 

— Attendez donc, laissez-moi la journée pour réflé- 
chir, et demain soir nous recauserons, vous vous déci- 
derez. 

Luc ne se coucha pas tout de suite. Il occupait, dans le 
pavillon autrefois bâti pour le grand-père maternel de 
Jordan, le docteur jMiohon, Ja vaste chambre où celui-ci 
avait vécu les dernières années de sa vie, au milieu de ses 



livres; et, depuis trois jours, il en aimait l'odeur de tra- 
vaily la bonhomie et la paix profonde. Mais, ce soir-là, 
dans la fièvre de doute où il se trouvait, il étouffa, en y 
rentrant, il ouvrit toute grande une des fenêtres, s'y 
accouda, pour se calmer un peu, avant de se mettre au 
lit. Cette fenêtre donnait sur la route qui menait de la 
Grêcherie à Beauclair ; en face, des champs incultes, 
semés de roches, s'étendaient ; et, au delà, on distinguait 
l'amas confus des toits de la ville endormie. 

Pendant quelques minutes,* Luc respira largement les 
souffles d'air qui montaient des champs sans bornes de 
laRoumagne. La nuit restait humide et tiède, une clarté 
bleue tombait du ciel étoile, légèrement voilé de brume. 
Et il écouta d'une oreille distraite d'abord les bruits loin- 
tains, dont frissonnaient les ténèbres ; puis, il reconnut 
les coups sourds et rythmés des marteaux de l'Abime, la 
forge du Cyclope où, nuit et jour, retentissait l'acier. Il 
leva les yeux, chercha le haut fourneau de la Grêcherie, 
muet et noir, noyé dans la barre d'encre que le promon- 
toire des Monts Bleuses faisait sur le ciel. Ses regards 
s'abaissèrent, se reportèrent sur les toitures entassées de 
la ville, dont le lourd sommeil semblait comme bercé 
par l'ébranlement cadencé des marteaux, pareil au loin 
à la respiration oppressée et courte d'un travailleur géant, 
quelque Prométhée douloureux, enchaîné à l'éternel 
travail. Et son malaise en fut accru, sa fièvre ne se cal- 
mait pas, les gens et les choses de ces trois derniers jours 
se levaient en foule dans sa mémoire, défilaient en une 
bousculade tragique dont il aurait voulu fixer le sens, le 
tourmentaient du problème peu à peu aggravé en lui, et 
qui, maintenant, le laisserait sans sommeil, tant qu'il n'en 
aurait pas trouvé la solution. 

Mais il crut entendre, en dessous de la fenêtre, de 
l'autre côté de la route, parmi les broussailles et les 
roches, un autre bruit, si léger, si doux, qu'il ne put le 



/ 



ISS LES QDITRE ËVANGILU 

définir. Etait-ce donc le ballemenl d'ûle d'an oisun, le 
fr&lement d'un insecte duns les feuilles? 11 regarda, îl ne 
fit rien que la houle de l'ombre, à rinfini. Sans doute il 
s'éluit trompé. Puis, le bruit recommença, plus Toislu. 
Intéressé, saisi d'une émotion dont il s'étonnait lui- 
même, il s'efforça de percer les ténèbres, il finit par aper- 
cevoir une forme vague, délicate et fine, qui semblait 
flotter h la pointe des herbes. Et il ne s'en expliquait pas 
la nature, il croyait à une illusion, lorsque, d'un léger 
saut de chèvre sauvage, une Femme traversa la route et 
lui laufa un petit bouquet, si adroitement, qu'il le reçut 
au visage, ainsi qu'une caresse. C'était un petit bouquet 
d'oeillets de montagne, cueillis parmi les roches, et 
d'une odeur si puissante, qu'il en fut tout parfumé, 

Josine! il devina Josine, il la reconnut, i ce noarean 
remerciement de son cœur, à ce geste adorable d'infinie 
gratitude! Et cela était exquis, dans cette obscurité, à 
celte heure tardive, sans qu'il s'expliquât comment elle 
était là, si elle avait guetté sa rentrée, de quelle ûfon 
elle avait pu s'échapper et venir, Uagu peut-âtre étaol 
d'une équipe de nuit. Déjà, sans une parole, n'ayant vonla 
que se donner avec ces fleurs un peu &pres, si geatimenl 
lancées, elle fuyait, elle se perdait dans les ténèbres 
de la lande inculte ; et il remarqua seulement alors aae 
autre ombre, toute petite, Nanel sûrement, qui galopait 
près d'elle. Hs disparurent, il n'entendit plus de nouTeau 
que les marteaux de l'Abime, au loin, tapant en cadenoe. 
Son tourment n'était point fini, mais tout son eœur 
venait d'èlre réchauffé d'une force invincible. 11 reqpin 
délicieusement le petit bouquet. Âh! bonté qui est le 
tien fraternel, tendresse qui seule fait du bonheur, amour 
qui sauvera et qui refera !e monde! 



Luc se coucha, éteignit la lumière, espérant que la 
fatigue de corps et d'esprit qui le brisait, allait l'endormir 
d'un bon sommeil, où sa fièvre se calmerait enfin. Mais, 
dans le grand silence, dans l'obscurilé de la vaste chambre, 
il ne put fermer les paupières, ses yeux s'élargirent sur 
les ténèbres, une terrible insomnie le tint brûlant, en 
proie à l'idée obstinée, dévoratrice. 

Et ce fut Josine qui s'évoqua, toujours renaissante, 
revenant dans l'air léger, avec son visage d'enfance, d'un 
charme si douloureux. Il la revit en larmes, affamée, 
terrorisée, attendant à la porte de l'Abîme ; il la revit dans 
le cabaret, jetée à la porte par Ragu, d'un tel geste de 
violence, que le sang coulait de sa main mutilée ; il la 
revit sur le banc, près de la Mionne, abandonnée sous la 
nuit tragique, n'ayant plus que la chute définitive au 
ruisseau, satisfaisant sa faim en pauvre bète errante. Et, 
k cette heure, après ses trois jours d'enquête inattendue, 
presque inconsciente, que le destin venait de l'amener à 
faire, tout ce qu'il avait vu du travail injustement dis- 
tribué, méprisé comme une honte sociale, aboutissant à 
l'atroce misère du plus grand nombre, se résumait pour 
lai dans le cas affreux de cette triste fille, dont son cœur 
était bouleversé. 

Alors, les visions se levèrent en foule, se pressèrent, le 
lertarèreiUpar leur hantise. (Tétait la terreur soaffiaal 



168 LES QGATHE ËVAKGILES 

g.u travers des rues no.res de Beauclair, où piétinait le 
flot des misérables déshérités, rëvani sourdement de ren- 
geanee. C'élail, chez les Bonnaire, la révolution raisoDOés, 
org;inisée, falale, tandis que ii; chômage serrait les ventres, 
alTamail la fnmitle, dans le pauvre logement froid et na, 
où manquail le nécessaire. C'était, à la Guerdacbe, l'in- 
solence du luxepourrisseur, la jouissance empoisoDoense 
qui achevai! de détruire la classe des privilégiés, cette 
poignée de bourgeois repus de paresse, goi^és jugqu'k 
l'étoulTcnient des richesses iniques qu'ils volaient ao 
hbeur et aux larmes de l'immense majorité des travail- 
leurs. C'était môme, à la Crècherie, à ce haut fournean 
d'une noblesse sauvage, où pas un ouvrier ne se plaignait, 
le long ciîort humain comme frappé d'anathème, immo- 
bilisé en son éternelle douleur, sans l'espoir de l'alban- 
chissemcnt total de la race, délivrée enfin de l'esetavace, 
entrée toute dans la Cité de justice et de paix. El il aTiil 
vu, il avait entendu Beauclair craquant de partoat, car 
la lulte fratricide n'était pas qu'entre les classes, le fer^ 
ment destructeur avait gagné les familles, un vent de folie 
et de haine passait, enrageait les cœurs. De monstmeux 
drames salissaient les foyers, culbutaient à l'égout les 
pères, les mères et les enfants. On mentait, on volait, on 
tuait. Au bout de la misère et de la faim, il j avait for- 
cément le crime, la femme qui se vendait, l'homme qaî 
tombait à l'alcool, la béte exaspérée qui se ruait pour 
satisfaire son vice. El trop de signes effroyables annon- 
çaient l'inévitable catastrophe prochaine, la vieille chai^ 
pente allait s'écraser dans la bouc et dans le sang. 

Alors, épouvanté de ces visions de bonlc et de châ- 
liment, pleurant de toute la tendresse humaine qui se 
lamentait en lui, Luc vit revenir, du fond des épaisses 
ténèbres, le pâle fantôme de Josine, avec son rire si doux, 
qui lui tendait les bras, en un touchant appel. [1 n'y eat 
dès lors plus qu'elle, c'était sur elle que l'édifice ver^ 



TRAVAIL Id» 

moula, mangé d'une lèpre, allait crouler. Elle devenait 
comme la victime unique, la petite ouvrière chétive, à 
la main blessée, qui mourrait de faim, que la prostitu- 
tion roulerait au cloaque, incarnant la misère du sala- 
riat en une pitoyable figure, dont le charmé le possédait. 
Maintenant, il souffrait de ce qu'elle devait souffrir, et 
son besoin était de la sauver, dans son rêve fou de sauver 
Beauclair. Si quelque puissance surhumaine lui avait 
donné tout pouvoir, il aurait changé la ville pourrie 
d'égolsme en une heureuse Cité de solidarité, pour qu'elle 
y fût heureuse. Et il sentit bien alors que ce rêve, en lui, 
vejiait de loin, qu'il l'avait toujours fait, depuis qu'il vi- 
vait, à Paris, dans un quartier pauvre, parmi les héros 
obscurs et les dolentes victimes du travail. C'était comme 
l'inquiétude intérieure d'un avenir qu'il n'osait préciser, 
d'une mission dont il se sentait gros. Puis, brusquement, 
dans la confusion où il se débattait encore, l'heure son- 
nait, grave et décisive. Josine mourait de faim, Josine 
sanglotait, et cela ne pouvait se tolérer davantage. Il fal- 
lait agir enfm, aller tout de suite au secours de tant de 
misère et de tant de souffrance, pour que l'iniquité 
cessât. 

Cependant, Luc, brisé de fatigue, finit par s'assoupir. 
Hais, tout d'un coup, il crut que des voix rappelaient, il 
se réveilla en sursaut. N'étaient-ce pas des plaintes 
lointaines? n'avait-il pas entendu des misérables en dan- 
ger de mort crier à l'aide? Dressé sur son séant, il prê- 
tait l'oreille, n'entendait plus que le frisson de l'ombre. 
Tout son cœur en restait meurtri, serré d'une angoisse 
affreuse par la certitude qu'à cette minute même des mil- 
lions de pauvres êtres agonisaient sous l'écrasement de 
l'iniquité sociale. Puis, lorsque, frémissant, il fut retombé 
sur l'oreiller, repris de somnolence, les appels reten- 
tirent de nouveau, le forcèrent à relever la tête, à 

écouter encore. Dans le demi-sommeil, les sensations 

15 



y 



170 LES QUATRE ÉVANGILES * 

s'aggravaient, devenaient d'une acuité extraordinaire. Et, 
dès lors, il ne put glisser au sommeil, sans entendra 
les appels grandir, le solliciter éperdument pour qnelqae 
besogne pressante, dont il sentait bien rimpérieax 
besoin, mais dont il n'aurait su dire la nature. Où eourir, 
pour être au plus t6t sur le terrain de la lutte? Que faire, 
pour agir et préparer la victoire? Il ne savait pas, il 
souffrait cruellement du vague cauchemar oà il se débat* 
tait. C'était, dans la pleine obscurité, comme une aurore 
trop lente, comme des sollicitations incessantes à une 
besogne qui s'obscurcissait, chaque fois qu'il était snr le 
point de la définir. Et voilà que, dominant les appels, 
il n'y eut plus que l'appel d'une voix très douce, 
la voix de Josine, qui se lamentait et le suppliait. 
Elle seule était là, il sentit la tiède caresse du baiser 
qu'elle lui avait mis sur la main, il respira le petit 
bouquet d'œillets qu'elle lui avait jeté, et dont le parfum 
sauvage lui semblait emplir toute la chambre. 

Dès ce moment, Luc ne lutta plus, secoua l'insomnie 
fiévreuse, pour retrouver quelque paix. Il ralluiba sa 
bougie, se leva, se promena un instant par la chambre. Il 
ne voulait penser à rien, espérant dégager son cerveau 
de l'idée fixe. El il tâcha de s'intéresser aux choses, re- 
garda les quelques gravures anciennes pendues aux murs, 
les vieux meubles qui disaient les habitudes d'étude et 
de bonhomie du docteur Michon, toute cette chambre 
vénérable où Ton sentait beaucoup de bonté, beaucoup 
de raison et de sagesse. Puis, la bibliothèque finit par 
l'intéresser uniquement. C'était une armoire vitrée asseï 
grande, où l'ancien fouriériste, l'ancien saint-simonien. 
avait réuni une collection très complète de tous les 
ouvrages humanitaires qui avaient passionné sa jeunesse* 
Tous les philosophes sociaux, tous les précurseurs, tous 
les apôtres du nouvel Evangile, se trouvaient là: Fouper, 
Saint-Simon, Auguste Comte, Proudhon, Cabst, Pierre 



1IU1.TA1LI If y 



Leronx, d'autres encore, la collection complète, jusqu'aux 
plus obscurs disciples. Et Luc, la bougie à main, s'inté- 
ressait, lisait les noms et les titres au dos des volumes, 
les comptait, s'étonnait de leur nombre, de tant de bonnes 
semences jetées au yent, de tant de bonnes paroles qui 
dormaient là, en attendant la moisson. 

11 avait beaucoup lu déjà, il connaissait les pages, 
maîtresses de la plupart de ces ouvrages. Le système 
philosophique, économique, social, de chacun de ces 
auteurs lui était familier. Mais il se sentait envahi d'un 
vent nouveau, à les trouver tous réunis là, en un groupe 
compact. Jamais il n^avait eu une idée si nette de leur 
force, de leur valeur, de l'évolution humaine consi- 
dérable qu'ils apportaient. Ils étaient toute une phalange, 
toute une avant-garde du siècle futur, qui peu à peu 
serait suivie par l'immense armée des peuples. Surtout, 
ce qui le frappait, en les voyant ainsi côte à côte, paisi- 
blement mêlés, d'une force souveraine en leur union, 
c'était leur fraternité profonde. S'il n'ignorait pas les 
idées contradictoires qui les avaient séparés autrefois, 
les combats acharnés qu'ils s'étaient même livrés les uns 
aux autres, ils lui semblaient tous frères aujourd'hui, 
réconciliés dans le commun Evangile, dans les vérités 
uniques et définitives qu'ils avaient tous apportées. Et la 
grande aurore qui se levait de leurs œuvres était la 
religion de l'humanité dont ils avaient tous eu la foi, 
leur tendresse pour les déshérités de ce monde, leur 
haine de l'injustice sociale, leur croyance au travail 
sauveur. 

Luc, qui avait ouvert la bibliothèque, voulut choisir 
un de ces livres. Puisqu'il ne pouvait dormir, il lirait 
quelques pages, il attendrait le sommeil. Un instant, il 
hésita, puis se décida pour un tout petit volume, dans 
lequel un disciple de Fourier avait résumé la doctrine 
entière du maître. Le titre : Solidarité, venait de 



172 LES QUATRE ÉVANGILES 

Témouvoir ; et n'était-ce pas ce qu'il lui fallait, les 
quelques pages de force et d'espoir dont il ayait le 
besoin ? Il se recoucha, se mit à lire, passionné bientôt 
comme par un drame poignant, où le sort de la race se 
débattait. La doctrine, ainsi ramassée sur elle-même, 
ainsi réduite au suc des vérités qu'elle formulait, prenait 
une force extraordinaire. Il savait déjà toutes ces choses, 
il les avait lues dans les œuvres mêmes du maître, mais 
jamais elles ne l'avaient remué à ce point, conquis si 
profondément. Dans quelles dispositions d'esprit était-il 
donc, à quelle heure décisive de sa destinée se trouvait-il, 
pour que son cœur et son cerveau fussent possédés, 
acquis d'un coup à la certitude ? Le petit livre s'animait, 
tout prenait un sens nouveau et immédiat, comme 
si des faits vivants surgissaient, se réalisaient devant 
lui. 

Et toute la doctrine deFourierse déroulait. Le coup de 
génie était d'utiliser les passions de l'homme comme les 
forces mêmes de la vie. La longue et désastreuse erreur 
du catholicisme venait d'avoir voulu les mater, de s'être 
efforcé de détruire l'homme dans l'homme, pour le jeter 
en esclave à son Dieu de tyrannie et de néant. Les 
passions, dans la libre société future, devaient produire 
autant de bien, qu'elles avaient produit de mal, dans la 
société enchaînée, terrorisée, des siècles morts. Elles 
étaient l'immortel désir, l'énergie unique qui soulève les 
mondes, le foyer intérieur de volonté et de puissance qui 
donne à chaque être le pouvoir d'agir. Privé d'une passion, 
l'homme serait mutilé, comme s'il était privé d'un sens. 
Les instincts, refoulés, écrasés jusqu'ici, ainsi que des 
bêtes mauvaises, ne seraient plus, libérés enfin, que les 
besoins de l'universelle attraction tendant à l'unité, 
travaillant parmi les obstacles à se fondre dans l'harmo- 
nie finale, expression définitive de l'universel bonheur. 
Et il n'y avait pas d'égoïstes, il n'y avait pas de paresseux^ 



ItlAVAlli 



il y avait seulement des affamés d'unité et d'harmonie qui 
marcheraient en frères, le jour où ils verraient la route 
assez large pour qu'on y passât tous à l'aise et heureux, il 
y avait seulement des victimes du lourd servage pesant sur 
les ouvriers manuels, que rebutaient des besognes in- 
justes, démesurées, mal appropriées, tout prêts à œuvrer 
dans la joie, lorsqu'ils n'auraient plus que leur part 
logique et choisie du grand labeur commun. 

Puis, c'était l'autre coup de génie, le travail remis en 
honneur, devenu la fonction publique, l'orgueil, la santé, 
la gaieté, la loi même de la vie. Il sufiSrait de réorga- 
niser le travail, pour réorganiser la société tout entière, 
dont il devait être l'obligation civique, la règle vitale. 
Hais il ne s'agissait plus d'un travail brutalement imposé 
à des vaincus, à des mercenaires avilis, qu'on écrase 
et qu'on traite en bêtes de somme affamées, il s'agis- 
sait d'un travail librement accepté par tous, réparti selon 
les goûts et les natures, exercé pendant le très petit 
nombre d'heures indispensable, sans cesse varié au choix 
des ouvriers volontaires. Une ville, une commune, n'était 
plus qu'une immense riiche, dans laquelle il n'y avait 
pas un oisif, où chaque citoyen donnait sa part d'effort 
à l'œuvre d'ensemble, dont la cité avait besoin pour 
vivre. La tendance à l'unité, à l'harmonie finale, rap- 
prochait les habitants, les faisait se grouper, se classer 
d'eux-mêmes dans des séries. Et tout le mécanisme était 
là, le travail divisé à l'infini, l'ouvrier choisissant la tâche 
qu'il ferait le plus gaiement, cessant d'ailleurs d'être 
cloué au même métier, passant à son gré d'un groupe, 
d'un labeur à un autre. On ne révolutionnerait pas le 
inonde d'un coup, on commencerait petitement, en expé- 
rimentant le système sur une commune de quelques 
milliers d'âmes, pour en faire un vivant exemple; et le 
rêve prenait corps, on créait la phalange, base unitaire 

la grande armée humaine, on bâtissait le phalanstère, 

15. 



174 LES QUATRE ÉVANGILES 

la maison commune. Au début, pour sortir de Tétat de 
lutte actuel, rien n'était plus simple, on se contentait de 
faire appel à toutes les bonnes volontés, à tous ceux qui 
souiïraient de tant de douloureuse injustice. On les 
associait, on créait une vaste association du capital, du 
travail et du talent. On disait à ceux qui avaient aujourd'hui 
l'argent, à ceux qui avaient les bras, à ceux qui avaient 
le cerveau, de s'entendre, de s'unir pour mettre leur 
fortune en commun. Ils produiraient avec une énergie, 
avec une abondance centuplées, ils s'enrichiraient des 
bénéfices qu'ils se partageraient le plus équitablemeni 
possible, jusqu'au jour où le capital, le travail, le talent 
ne feraient plus qu'un, seraient le palrûnoine commun 
d'une libre société de frères, où tout serait enfin à tous, 
dans l'harmonie réalisée. 

Et, à chaque page du petit livre, éclatait la splendeur 
tendre de ce mot de Solidarité, qui en était le titre. Des 
phrases luisaient comme des phares. La raison de 
rbomme était infaillible, la vérité était absolue, une 
vérité que la science a démontrée devenait irrévocable, 
éternelle. Le travail devait être une fête. Le bonheur de 
chacun ne serait un jour que par le bonheur des autres, 
il n'y aurait plus ni envie, ni haine, lorsqu'il y aurait 
place sur cette terre pour le bonheur de tous. Dans la 
macliii)e sociale, les rouages inlerinédiairos étaient à 
détruire, comme inutiles, mangeant de la force; et le 
comnuM'ec se trouvait ainsi condamné, le consommateur 
n'avait affaire qu'au producteur. D'un coup de faux, tous 
les parasistes seraient rasés, les innoinhrables végéta- 
tions qui vivent de la corruption sociale, de Tétat de 
guerre pennanent où agonisent les hommes. Plus d'ar- 
mée, plus de tribunaux, plus de prisons. Et, par-dessus 
tout, dans celte grande aurore enfin levée, la justice 
llaiiibait comme un soleil, chass.int la misère, donnant à 
chaque être qui nait le droit à la vie, au pain de chaque 



jour, réalisant pour chacun la somme de bonheur réel 
qui lui est dû. 

Luc ne lisait plus, il réfléchissait. Tout le grand et 
héroïque dix-neuvième siècle se déroulait, dans sa conti- 
nuelle bataille, dans son effort si douloureux et si brave 
vers la vérité et vers la justice. D'un bout à Tautre, Tirré- 
sistible mouvement démocratique, la montée du peuple 
l'emplissait. La Révolution n'avait amené que la bour- 
geoisie au pouvoir, il fallait un siècle encore pour que 
révolution s'achevât, pour que tout le peuple eût sa part. 
Les semences germaient dans le vieux sol monarchique, 
sans cesse éventré; et, dès les journées de 48, la ques- 
tion du salariat se posait nettement, les revendications 
des travailleurs se précisaient de plus en plus, ébran- 
laient le nouveau régime bourgeois, qui possédait, et que 
la possession égoïste, tyrannique, pourrissait à son tour. 
Et, maintenant, au seuil du siècle prochain, dès que la 
poussée croissante du peuple aurait emporté la vieille 
charpente sociale, la réorganisation du travail serait le 
fondement même de la société future, qui ne pourrait 
être que par une juste distribution de la richesse. Toute 
la nouvelle étape, nécessaire et prochaine, était là. 
Lorsque l'ancien monde était passé de l'esclavage au sala- 
riat, la violente crise qui avait fait crouler les empires, 
n'était rien à côté de la terrible crise acluelle, qui depuis 
cent ans secouait et ravageait les peuples, cette crise du 
salariat évoluant, se transformant, devenant autre chose. 
Et c'était de celte autre chose que devait naître la Cité 
heureuse et fraternelle de demain. 

Doucement, Luc posa le petit livre, souffla la lumière. 
Il avait lu, il était calmé, il sentait renaître le sommeil 
paisible et réparateur. Ce n'était pas que des réponses 
nettes se fussent formulées aux quL^slions pressantes, 
aux appels d'angoisse, venus des ténèbres, qui l'avaient 
bouleversé. Mais ces cris d'appel ne retentissaient plus. 



176 LES QUATRE EVANGILES 

comme si les déshérités qui les poussaient, certains 
d'avoir été entendus désormais, eussent pris patience. 
La semence était jetée, la moisson lèverait. Le petit livre 
avait vécu, aux mains d'un apôtre et d'un héros, la 
mission serait maintenant remplie, à l'heure marquée 
par l'évolution. Et Luc lui-même n'avait plus de fièvre, 
ne s'interrogeait plus anxieusement, bien que la solution 
au problème qui le passionnait restât comme suspendue. 
Il se sentait fécondé par l'idée, avec l'absolue conviction 
qu'il enfanterait. Le lendemain peut-être, si le sommeil 
de la nuit était bon. Et il finit par céder à son grand 
besoin de repos, il s'endormit délicieusement d'un 
sommeil profond, visité par le génie, par la foi et par 
la volonté. 

Le lendemain, dès sept heures, lorsque Luc se réveilla^ 
sa première pensée, en voyant le soleil se lever dans un 
grand ciel clair, fut de s'échapper, sans prévenir les 
Jordan, et de gravir l'escalier rocheux du haut fourneau. 
Il voulait revoir Morfain, causer avec lui, se faire donner ' 
certains renseignements. Il obéissait à une sorte d'in- 
spiration soudaine, désireux surtout de se faire une 
opinion précise, au sujet de l'ancienne mine abandonnée, 
et se disant que le maître fondeur, un enfant de la mon- 
tagne, devait en connaître chaque pierre. En effet, 
Horfain, qu'il trouva debout, après la nuit passée au 
flanc du haut fourneau, décidément rétabli, se passionna, 
dès qu'il lui eut parlé de la mine. Il avait toujours eu 
son idée, que personne n'écoutait, bien qu'il la répétât 
souvent. Pour lui, le vieux Laroche, l'ingénieur, avait eu 
le tort de désespérer trop tôt et de lâcher la mine, dès 
que l'exploitation avait cessé d'en être rémunératrice. 
Sans doute, le filon était devenu exécrable, sulfuré et 
phosphaté à un tel point, qu'on n'en tirait plus rien de 
bon à la fonte. Mais Morfain restait convaincu qu'on tra- 
versait simplement là une veine mauvaise, de sorte qu'il 



suffirait de pousser plus avant les galeries, ou mieux d'er 
ouvrir de nouvelles à un flanc de la gorge qu'il indiquait, 
si Ton voulait retrouver Texcellent minerai d^autrefois. 
Et il appuyait sa certitude sur des faits d'observation, sui 
sa connaissance de toutes les roches du voisinage, dont 
il gravissait, fouillait les pentes, depuis quarante ans. 
Evidemment, il n'avait pas la science, il n'était qu'un 
pauvre ouvrier, n'osant se permettre d'entrer en lutte 
avec messieurs les ingénieurs. Tout de même, il s'éton- 
nait qu'on n'eût pas confiance en son flair et qu'on eût 
haussé les épaules, sans consentir seulement à s'assurer 
de la nature des terrains par quelques sondages. 

La tranquille conviction où était cet homme, frappa 
Luc vivement, d'autant plus qu'il jugeait avec sévérité 
l'inertie du vieux Laroche, l'abandon où il avait laissé la 
mine, depuis la découverte du procédé chimique qui aurait 
permis d'en utiliser avec profit le minerai défectueux. 
Cela disait dans quel ensommeillement de routine était 
tombée l'exploitation du haut fourneau. Dès aujourd'hui, 
la mine était à reprendre, même s'il fallait se contenter 
d'en traiter le minerai chimiquement. Et que serait-ce, 
si la certitude de Morfain se réalisait, si l'on retombait 
sur de nouveaux filons riches et purs! Aussi accepta-t-il 
la proposition du maître fondeur, d'aller tout de suite 
faire une promenade du côté des galeries abandonnées, 
pour qu'il pût lui expliquer son idée sur les terrains 
mêmes. Par cette claire et fraîche matinée de septembre, 
ce fut une course délicieuse, au travers des rochers, dans 
de sauvages solitudes, qui embaumaient la lavande. Pen- 
dant trois heures, aux flancs des gorges, les deux hommes 
grimpèrent, visitèrent des grottes, suivirent des rampes 
couvertes de pins, où la pierre perçait, telle que le 
squelette de quelque grand corps enfoui. Et, peu à peu, 
la conviction de Morfain passait dans l'esprit de Luc, lui 
apportait du moins une espérance, tout un trésor que la 



178 LES QUATRE ËVÂNGILES 

paresse des hommes avait délaissé là, et que la terre, la 
mère inépuisable, était prête à donner encore. 

II était plus de midi, Luc accepta de déjeuner d'œufs 
et de laitage, là-haut, dans les Monts Blouses. Et, quand 
il redescendit, à près de deux heures, enchanté, la poi- 
trine pleine des grands souffles libres de la montagne, il 
fut accueilli par les exclamations des Jordan, qui com- 
mençaient à s'inquiéter, ignorant ce qu'il avait pu deTenir. 
Il s'excusa de ne les avoir pas prévenus, il conta qu*U 
s'était é^aré sur les plateaux et qu'il avait déjeuné chex 
des paysans. S'il se permettait ce petit mensonge, c'était 
que les Jordan, encore à table, n'étaient pas seuls. Comme 
tous les deuxièmes mardis du mois, ils avaient trois con- 
vives, l'abbé Marie, le docteur Novarre et l'instituteur 
Hermeline. Sœurette aimait à les réunir, et elle les appe- 
lait en riant son grand Conseil, parce que les trois l'ai- 
daient dans ses œuvres de charité. La Crêcherie, si fermée, 
où Jordan vivait en savant solitaire, ainsi que dans un 
cloître, s'ouvrait cependant pour ces trois-là, traités en 
intimes ; et Ton n'aurait pu dire qu'ils devaient cette fa- 
veur à leur bonne entente, car ils se disputaient toiyours; 
mais leurs continuelles discussions amusaient Sœurette, 
les lui rendaient plus chers, dans l'idée qu'ils étaient une 
distraction pour Jordan, qui les écoutait en souriant 

— Alors, vous avez déjeuné ? dit-elle à Luc, ça ne va 
pas vous empêcher de prendre une tasse de café avec 
nous, n'est-ce pas ? 

— Va pour la tasse de café, répondit-il gaiement. Vous 
ites trop aimable, je ne mérite que les plus sanglants 
reproches. 

Et l'on passa au salon. Les fenêtres en étaient ouvertes, 
le parc déroulait ses pelouses, tout le charme des grands 
arbres entrait en une odeur exquise. Sur un guéridon, 
dans un cornet de porcelaine, s'épanouissait un admirable 
bouquet de roses, des roses que le docteur Novarre calti- 



inATAlli liV 



▼ait arec amour, et dont il apportait ainsi nne gerbe l 
Sœurette, chaque fois qu'il déjeunait à la Crêcherie. 

Pendant qu'on servait le café, la discussion reprit entre 
le prêtre et Tinsliluteur, qui n'avaient cessé, depuis les 
hors-d'œuvre, de batailler sur les questions d'instruction 
et d'éducation. 

— Si vous n'oblenei rien de vos élèves, déclara Tabbé 
Marie, c'est que vous avez chassé Dieu de votre école. 
Dieu est le maître des intelligences, on ne sait rien qua 
par lui. 

Très grand, très robuste, le nez fort, dans sa larga 
face pleine, aux traits réguliers, il parlait avec l'obsti- 
nation autoritaire de son étroite doctrine, mettant 
le salut du monde dans le catholicisme, pratiqué selon la 
lettre, en la stricte observance des dogmes. Et, devant lui, 
Hermeline, Tinstituleur, mince, de figure anguleuse, au 
front osseux, au menton aigu, s'entêtait de môme, avec 
des rages froides, tout aussi formaliste et autoritaire, 
dans sa religion mécanique du progrès, réalisé à coups de 
lois, et militairement. 

— Laissez-moi donc tranquille avec votre Dieu qui n'a 
jamais conduit les hommes qu'à Terreur et à la ruine !... 
Si je n'obtiens rien de mes élèves, c'est d'abord qu'on me 
les enlève trop tôt pour les mettre à l'usine. Et c'est en- 
suite, c'est surtout que la discipline se relâche de plus en 
plus, que le maitre est désormais sans autorité aucune. 
Ma parole ! s'il m'était permis de leur allonger quelques 
bons coups de trique> je crois que ça leur ouvrirait uo 
peu le crâne. 

Et, comme Sœurette, émue, se récriait, il s'expliqua. 
Pour lui, il n'y avait qu'un sauvetage possible, dans la 
corruption générale : plier les enfants à la discipline de 
la liberté, entrer en eux le régime républicain, par la 
force s'il le fallait, pour qu'il n'en sortit plus. Son rêve 
étail do faire de chaque élève un serviteur da l'Etat, 



180 LES QUATRE ËYANGILES 

esclave de TEtat, sacrifiant à TEtat sa personnalité totale. 
II ne voyait rien au delà de la même leçon, apprise par 
tous .de la même manière, dans le même but de servir la 
communauté. Et telle était sa dure et triste religion d'uûe 
démocratie libérée du passé à coups de punitions, de 
nouveau condamnée au travail forcée décrétant le bonheur 
sous la férule obéie des maîtres. 

— ^ En dehors du catholicisme, il n'y a que ténèbres, 
répéta obstinément Tabbé Marie. 

— Mais il s'effondre ! cria Hermeline. C'est bien pour 
cela qu'il nous faut refaire une autre charpente sociale. 

Sans doute, le prêtre avait conscience de la suprême 
bataille livrée par le catholicisme à l'esprit de la science, 
dont la victoire s'élargissait chaque jour. Mais il ne voulait 
pas le reconnaître, il n'avouait même pas que, peu à peu, 
son église se vidait. 

— Le catholicisme I reprit-il, la charpente en est 
encore si solide, si éternelle, si divine, que c'est elle 
que vous copiez, quand vous parlez de reconstruire je ne 
sais quel Etat athée, où vous remplaceriez Dieu par une 
mécanique qui instruirait et qui gouvernerait les hommes! 

— Une mécanique, pourquoi pas ? cria Hermeline, 
exaspéré de la part de vérité qu'il y avait dans l'attaque 
du prôlre. Rome n'a jamais élé qu'un pressoir, qui a bu 
le sang du monde. 

Quand la discussion, entre eux, en arrivait à ces vio- 
lences, le docteur Novarre intervenait, de son air souriant 
et conciliateur. 

— Voyons, voyons, ne vous échauffez pas. Vous voilà 
sur le point de vous entendre, puisque vous en êtes à vous 
accuser de copier vos religions Tune sur l'autre. 

Lui, petit, fluet, avec un nez fin et des yeux vifs, était 
un esprit tolérant, très doux, un peu ironique, qui, s'étant 
donné à la science, refusait de se passionner pour les 
questions politiques et sociales. Il disait, comme Jordan, 



* 



M mur» I jctkMMM 



dont il était le grand ami, qu'il épousait les vérités, le 
jour seulement où elles étaient scientifiquement démon- 
trées. D'ailleurs, très modeste, timide même, sans ambition 
aucune, il se contentait de soigner ses malades le mieux 
possible, il n'avait d'autre passion que la culture de ses 
rosiers, entre les quatre murs du petit jardin, où il vivait 
à l'écart, dans une paix heureuse. 

Jusque-là, Luc s'était contenté d'écouter. Puis, sa lec- 
ture de la nuit lui revint, il parla. 

— La faute, dans nos écoles, est de partir de cette 
idée que l'homme est mauvais, qu'il apporte en naissant 
la révolte et la paresse, et qu'il faut tout un système de 
châtiments et de récompenses, si l'on veut tirer quelque 
chose de lui. Aussi a-t-on fait de l'instruction une tor- 
ture, l'étude est devenue aussi rude à nos cerveaux que 
les travaux manuels à nos membres. Nos professeurs ont 
été changés en gardes-chiourme du bagne universitaire, 
dont la mission est de pétrir les intelligences des enfants 
selon les programmes, en les coulant toutes dans le même 
moule, sans tenir aucun compte, des individualités di- 
verses. Ils ne sont plus que des tueurs d'initiatives, ils 
écrasent l'esprit critique, le libre examen, l'éveil person- 
nel des talents, sous l'amas des idées toutes faites, des 
vérités officielles. Et le pis est que le caractère se trouve 
atteint aussi profondément que l'intelligence, et qu'un tel 
enseignement n'arrive guère à produire que des impuis- 
sants et des hypocrites. 

Hermeline dut se croire personnellement visé. Il in- 
terrompit d'un ton aigre. 

— Mais comment voulez-vous donc qu'on procède, 
monsieur? Venez me remplacer dans ma chaire, et vous 
verrez bien co que vous obtiendrez des élèves, si vous ne 
les pliez pas sous une même discipline, en maître qui 
incarne pour eux l'autorité. 

— Le maître, continua Luc de son air de rêve, n'a 



leî LES QUATRE ËYANGILES 

pas d'autre tâche que d'éveiller les énergies. C'est un 
profcssour d'énergie individuelle, simplement chargé de 
dép:M<,'or les aptitudes de l'enfant, en provoquant ses 
questions, en développant sa personnalité. Il y a chez 
Thomme un immense, un insatiable besoin d'apprendre, 
de savoir, qui devrait être le seul aiguillon de l'étude, 
sans qu'on eût besoin de punir et de récompenser. Et il 
suffirait évidemment qu'on se contentât de faciliter à cha- 
cun Téludequi lui plaît et qu'on la lui rendit attrayante, 
en le laissant s'y engager de lui-même, puis y progresser 
par ia force de sa propre compréhension, avec la joie des 
conliiiueiles découvertes. Que des hommes fassent des 
honniios en les traitant en hommes, n'est-ce pas là toat 
le pi'olilcme de l'instruction et de l'éducation à ré- 
sou drtî? 

L'iil)l)é ^larlc, qui achevait sa tasse de café, haussa ses 
fortes épaules; et, en prêtre que le dogme rend infail- 
lible : 

— Le péché est dans l'homme, et l'homme ne peut être 
sauvé que par la pénitence. La paresse, un des péchés 
capitaux, ne s'expie que par le travail, châtiment que 
Dieu imposa au premier homme, après la faute. 

— Mais c'est une erreur, l'abbé, dit tranquillement le 
doctcMir Novarre, la paresse est une maladie, quand 
elle existe réellement, je veux dire quand le corps refuse 
tout travail, répui;ne à la moindre fatigue. Soyez certain, 
alors, que celte mollesse invincible annonce de graves 
désordres intérieurs. Autrement, où ave^-vous vu qu'il 
exislàl des paresseux? Prenons les oisifs de race, d'ha- 
bitude et de goût. Est-ce qu'une femme mondaine qui 
danse toute la nuit, ne se brûle pas les yeux davantage, 
ne fait pas une dépense de force musculaire bien plus 
grande, qu'une ouvrière clouée devant sa petite table, 
brodant jusqu'au jour? Est-ce que ces hommes de plaisir 
sans cesse en représentation, en fêtes épuisantes, n'ac- 



A Ji«^& T A&aj 



ceptent pas des corvées aussi dures que les besognes des 
ouvriers travaillant à Tétabli ou à Tétau? Et souvenez- 
vous avec quelle joie légère, au sortir d'une lâche qui 
nous rebute, nous nous lançons dans une récréation vio- 
lente, où nos membres se brisent. C'est dire que le Iravail, 
la fatigue physique nous est seulement à charge, lorsque 
le travail ne nous plaît pas. Et, si Ton arrivait à n'imposer 
aux gens que le travail agréable, librement choisi, il n'y 
aurait certainement plus de paresseux. 
A son tour, Hormeline haussa les épaules. 

— Demandez à un enfant ce qu'il préfère, de sa gram- 
maire ou de son arithmétique. Il vous répondra qu'il 
aime mieux ni Tune ni l'autre. L'expérience est faite, 
l'enfant est un jeune arbre qu'il faut redresser et cor- 
riger. 

— Et on no corrige, conclut le prêtre, d'accord cette 
fois avec l'instituteur, qu'en écrasant chez l'homme tout 
ce que le péché originel y a laissé de honteux et de dia- 
bolique. 

Un silence se fit. Sœurette écoulait d'une oreille atten- 
tive, tandis que Jordan, les yeux au loin, par une des 
fenêtres, laissait sa songerie errer sous les grands arbres. 
Et Luc retrouvait là celte conception pessimiste du c.ilho- 
lîcisme, épousée par les sectaires du progrès, que décré- 
tait l'Etat, à coups d'autorité. L'homme était dnmnable, 
perdu une première fois, puis racheté et prêt à se perdre 
encore. Un Dieu de jalousie et de colère le traitait en 
enfant toujours fautif. On traquait ses passions, on luttait 
depuis des siècles pour les anéantir, on s'efforçait de tuer 
rhomme dans l'homme. Et c'était de nouveau Fourier qui 
s'évoquait, avec les passions utilisées, ennoblies, redeve- 
nues des énergies nécessaires et créatrices, avec Tbomme 
enfin délivré de l'écrasement mortel des reli.uions de 
néant, qui ne sont que d'atroces polices sociales, pour 
maintenir l'usurpation des puissants et des riches. 



ISi LES QUATRE EVANGILES 

Alors, dHHS sa rêverie, Luc reprit lenlement, comme 
s'il pcnsail tout haut : 

— Il sulïirait de conyaincre l'homme de cette vérité, 
que le plus de bonheur possible de chacun est dans le 
plus de booheur réalisé de tous. 

Hais Ilermeline et l'abbé Marie se mirent i rire. 

— Bonne besogne! dit ironiquemept l'instituteur, 
vous commencez, pour réveiller les éuergies, par détruire 
l'intérêt personnel. Expliquez-moi donc, lorsqu'il ne tra- 
vaillera plus pour lai, quel levier déterminera l'homme 
àruclion? L'inlérËt personnel est le feu sous la chau- 
dière, 01) le trouve à la naissance de chaque œuvre. Et 
vous l'an éan lissez, vous coramencei par châtrer l'homme 
de son âgolsme, vous quile voulez avec tous sesinstincts... 
Sans doute, comptez-vous sur la conscience, sur l'idée de 
l'honneur et du devoir? 

— Je n'ai pas besoin d'y compter, répondit Loe de son 
même air tranquille. D'ailleurs, l'égoïsme, tel que nous 
l'avons entendu jusqu'ici, nous a donné une société si 
elTroyable, ravagée de tant de haines et de souffrances, 
qu'il serait vraiment permis d'essayer d'un autre factear. 
Mais je vous répète que j'accepte l'égoîsme, si vous en- 
tendez par \^ le très légitime désir, le besoin invincible qae 
nous avons tons du bonheur. Loin de détruire l'intérêt 
personnel, je le renforce en le précisant, en en faisant ce 
qu'il doit ùlrc, pour créer la Cité heureuse, o* le bon- 
heur de tous réalisera le bonheur de chacun ; et il noos 
suffira d'être convaincus que c'est travailler pour nous 
que de travailler pour les autres. L'injustice sociale 
sème la haine éternelle, récolte l'universelle souffrance. 
Et voilà pourquoi une entente est nécessaire, une réor- 
ganisation du travail basée sur celle vérité certaine que 
la somme la plus haute de nos félicités sera faite un jour 
de toutes les rélicilés, à tous les foyers de nos voisins. 

Ucrmclinc ricanait, et l'abbé Marie intervint encore. 



AAU&TX&tJJ «OV 



— Aimez-vous les uns les autres, c'est la morale de 
notre divin maître Jésus. Seulement, il a dit aussi 
que le bonheur n'était pas de ce monde, et c'est une folie 
coupable que de vouloir réaliser sur cette terre le 
royaume de Dieu, qui est au ciel. 

— On Ty réalisera pourtant un jour, dit Luc. Tout 
Teffort de l'humanité en marche, tout le progrès, toute 
la science, vont à cette Cité future. 

Hais l'instituteur, qui ne l'écoutait plus, se rua de nou- 
neau sur le prêtre. 

— Ah! non, l'abbé, ne recommencez pas, avec votre 
promesse d'un paradis, qui dupe les pauvres diables ! 
D'ailleurs, votre Jésus est à nous, vous nous l'avez pris, 
vous l'avez accommodé pour les besoins de votre domi- 
nation. Au fond, il n'était qu'un révolutionnaire et qu'un 
libre penseur. 

La bataille recommença, il fallut que le docteur No- 
Tarre les départageât une fois de plus, en donnant raison 
tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Comme toujours, d'ail- 
leurs, les questions restèrent pendantes, car jamais une 
solution décisive n'intervenait. Le café était pris depuis 
longtemps, ce fut Jordan, songeur, qui dit le dernier 
mot. 

— L'unique vérité est dans le travail, le monde sera 
un jour ce que le travail l'aura fait. 

Et Sœurette, qui avait passionnément écouté Luc, sans 
intervenir, parla d'un asile dont elle avait l'idée, pour y 
garder les enfants en bas âge des ouvrières employées dans 
les usines. Il n'y eut plus, dès lors, entre le médecin, 
rinstituteur et le prêtre, qu'une conversation très douce, 
très amicale, sur les moyens pratiques de réaliser cet 
asile, de façon à y éviter les abus des établissements simi- 
laires. Dans le parc, l'ombre des grands arbres s'allongeait 
sur les pelouses, tandis que des ramiers s'abattaient 

parmi les herbes, au blond soleil de septembre. 

16. 



ISS LES QUATRE ÏTASGtLES 

Il était Ffiiatre heures déjà, lorsque les troia conïïves 
ijuitlërenl lu Crécherie. Jordan el Lac les aecompa- 
i;piârent jusqu'aux premières maisons de la ville, pour 
marcher un peu. Puis, comme tous deux revenaient, au 
travers des lerniiiis pierreux que Jordan laissait tmpro- 
diiclirs, celui-ci voulut faire un détour, dans le désir 
d'allonger la promenade et de passer chez Lange, le 
potier. 11 l'avilit laissé s'installer en un coin sauvage et 
perdu de son domaine, au-dessous même du haut four- 
neau, sans lui râclarncr ni loyer ni redevance d'aucune 
sorte. Laii^'e, ;iinsi que Morfain, s'était fait une demeure 
d'un trou roelieux, creusé par d'anciens torrents & la base 
des Morils BIimisgs, au flanc de la muraille géante que 
dressait le promontoire. Kt il avait fini par constrnire 
trois fours, prés du coloau où il prenait son argiU; et il 
vivait là sans Dieu ni maître, dans la libre indépendance 
de son travail. 

— Sans dnule, c'est un cerveau extrême, ajouta 
Jordan, que Luc inlcn'Oi;e;iit. Ce que vous m'avei dit, 
son ér.lril violeiil do la rue de Drias, l'autre soir, ne 
m'élonnt! pus di> sa part ; et il a eu de la chance d'être 
relâché, c;tr son afl'.iire pouvait tourner fort mal, 
tant il se coin|iriitin't. Mais vous ne vous im:iginez pas 
comhi'ju il est iiitolligenl et quel art il met dans ses 
simples pois de tt^rre, bien qu'il soit sans instruction 
aucune. Il esl né ici, d'ouvriers pauvres, orphelin à dix 
ans, forcé de 9i;rvir les maçons, enfin apprenti potier, 
devenu sou ]);ilrnn il lui-même, comme il le dit en rient, 
depuis qucje lui ai permis de s'inslalkT ehC7 moi... Je 
m'inlôri'sse surloiLt à ses essais sur les terres réfractaires, 
car vous suivez qui' je cherche la terre qui r 6;^!. ■itérait le 
m!(>ux ;hix lerriiili'S IcrnpiSraluros des fours éli;ctriques. 

I.ur,.iy;(nt L^voIi'sviîilx, aperçu t, p:irmi les hruussaiUes, 
l'insîallnlidu de l.angc, tout un campement de barbare, 
entouré d'un petit mur en pierres sèches. Et, comme, sur 



litAVAIli 19/ 



le seaîl, nne grande belle fille brune se tenait debout, il 
demanda : 

— Il est donc marié? 

— Non, mais il vit avec cette fille, qui est à la fois son 
esclave et sa femme... C'est une histoire. Il y a cinq ans, 
elle avait quinze ans à peine, lorsqu'il la trouva malade, 
mourante dans un fossé, abandonnée là sans doute par 
quelque bande de bohémiens. On n'a jamais su nettement 
d'où elle venait, elle-même se tait, dès qu'on l'interroge. 
Lange l'amena chez lui sur ses épaules, la soii;;na, la 
guérit, et vous ne sauriez croire quelle ardente gratitude 
elle lui en a gardée, jusqu'à être son chien, sa chose... 
Elle n'avait pas de souliers aux pieds, lorsqu'il la ramassa. 
Aujourd'hui encore, elle n'en met que les jours où elle 
descend à la ville. De sorte que tout le pays, et Lange lui- 
môme, la nomme la Nu-Pieds.,. Il n'emploie pas d'autre 
ouvrier, la Nu-Pieds est son manœuvre, elle Taide aussi 
à tirer la petite voiture, quand il va promener sa poterie de 
foire en foire. C'est sa façon d'écouler ses produits, et tous 
deux sont bien connus de la région entière. 

Debout au seuil du petit clos, que fermait une simple 
porte à claire-voie, la Nu-Pieds regardait venir ces mes- 
sieurs, et Luc put la voir, avec sa face brune aux l'rands 
traits réguliers et basanés, ses cheveux d'un noir d'encre, 
ses larges yeux de sauvagesse qui s'emplissaient d'une 
douceur ineflable, lorsqu'ils se fixaient sur Lange. Il re- 
marqua ses pieds nus, des pieds enfantins de bronze clair, 
dans le sol argileux, toujours détrempé; et elle était là 
en tenue de travail, à peine vêtue de toile grise, montrant 
ses fines jambes de lutteuse, ses bras nerveux, sa petite 
gorge dure. Puis, quand elle se fut assurée que le mon- 
sieur qui accompagnait le propriétaire du doin.iiiK», devait 
être un ami, elle quitta son poste d'observation, elle re- 
tourna près du four qu'elle surveillait, après avoir averti 
le maître. 



m LES QUATRE ÉVANGILES 

— Ahl c'esl VOUS, monsieur Jordan, s'écria Lange, «n 
se priisenlant à son leur. Fignrez-Tous, depuis l'aveo- 
ture de l'autre soir, la Nu-Pieds s'imagine sans cesse 
qu'on vient m'arrëter. El je crois bien que, si quelque 
argousin se présentait, il ne sortirait pas entier de ses 
griffes... Vous venez voir mes nouvelles briqnes réfrac- 
taires. Tenez! les voici, je vous en dirai la composition. 

Luc reconnaissait parfaitement le petit homme, fmsle 
et noueux, qu'il avnit entrevu dans les ténèbres de la me 
de Brins, annonçant l'inévitable catastrophe finale, jetant 
l'anathomc à lavitlede Beaufilair, corrompue, condamnée 
pour ^l's crimes. Seulement, il s'étonnait, à le détailler, 
do son front haut, noyé sous la broussaille noire des che- 
veux, de ses yeux vifs, luisant d'une inlelligiince que des 
flummes bi-u^qucs cncolémienl. Et, surtout, sous l'enve- 
loppe mal dégrossie, sous la violence apparente, il était 
surpris de sentir un contemplatif, un rËveur tr^s doux, 
un simple poète rustique, qui, dans l'absolu de son idée 
de justice, en venait à vouloir faire sauter le vieux 
inonde coupable. ' 

Jordan, après avoir présenté Luc comme un ingéDÏear 
de ses amis, pria Linge de lui montrer ce qu'il appe- 
lait sou musée, en riant. 

— Si ca pi'iil intéresser monsieur... Ce ne sont que des 
aniiiscmonls, Ues macliînes que jecui.<i pour me distraire, 
len-'z! tonie celle terraille, sous ce hangar... Vojei ça, 
pendant que je vais expljijuer mes briques à monsieur 
Jordan. 

L'élonnemenl de Luc augmenta. Il j avait, sous le han- 
ijar, des bonshommes de faïence, des vases, des potg, des 
pi ats, de formes et de colorations singulières, qui, tout en 
dénotant une grande ignorance. Étaient délicieux d'origi- 
nale naïveté. Les hasards du feu s'y montraient superbes, 
di's éiïiaux éclataient avec une richesse inouïe de tons. 
M.'iis. surtout, ce qui le frappait, dans la poterie eonrante 



1IVA.TA1JU «UV 



que Lange fabriquait pour sa clientèle ordinaire des mar- 
chés et des foires, la vaisselle, les marmites, les cruches, 
les terrines, c'était l'élégance des formes, le charme pur 
des colorations, toute une floraison heureuse du génie 
populaire. Il semblait que le potier eût tiré ce génie de * 
sa race, que ces œuvres, où passait Tâme du peuple, nais- 
saient naturellement de ses gros doigts, comme s'il eût 
retrouvé d'instinct les moules primitifs, d'une beauté pra- 
tique admirable. Et le chef-d'œuvre était chaque fois réa- 
lisé, l'objet fait pour son usage, et dès lors d'une vérité 
simple, d'une grâce vivante. 

Lorsque Lange revint, avec Jordan, qui lui avait com- 
mandé quelques centaines de briques, pour expérimenter 
un nouveau four électrique,*il reçut d'un air souriant les 
félicitations de Luc, qui s'émerveillait de la gaieté de ces 
faïences, si légères, si fleuries de pourpre et d'azur, au 
grand soleil. 

— Oui, oui, ça met des coquelicots et nies bluets dans 
les maisons... J'ai toujours pensé qu'on devrait en décorer 
les toits et les façades. Ça ne coûterait pas bien cher, si 
les marchands ne volaient plus, et vous verriez comme 
une ville serait aimable aux yeux, un vrai bouquet dans 
de la verdure... Mais il n'y a rien à faire avec les sales 
bourgeois d'aujourd'hui. 

Et il retomba tout de suite à sa passion sectaire, il se 
lança dans les idées d'anarchie extrême, qu'il tenait de 
quelques brochures, venues et restées en ses mains, par 
il ne savait lui-même quel hasard. Il fallait d'abord tout 
détruire, s'emparer révolutionnairement de tout. Le salut 
ne serait que dans la destruction totale de l'autorité, car 
s'il restait un seul pouvoir debout, le plus infime, il suf- 
firait à la reconstruction de l'édifice entier d'iniquité et 
de tyrannie. Ensuite, la commune libre pourrait s'éta- 
blir, en dehors de tout gouvernement, grâce à l'entente 
des groupes sans cesse variés, continuellement modifiés, 



190 LES QUATRE ÉVANGILES 

selon les besoins et les désirs de chacun. Et Lac fut frappé 
de retrouver là les séries de Fourîer; car le rêve final 
était le même, cet appel aux passions créatrices, cette 
expansion de Tindividu libéré dans une société har- 
monique, où le bien de chaque citoyen nécessitait le bien 
de tous; seulement, les routes étaient différentes, Tanar- 
chiste n'était qu'un fouriériste, qu'un collectiviste désa- 
busé, exaspéré, ne croyant plus aux moyens politiques, 
résolu à conquérir par la force, par l'extermiiiation, la 
bonheur social, puisque des siècles de lente évoluiîon ne 
semblaient pas devoir le donner. La catastrophe, le volcan 
était dans la gature. Aussi, comme Luc nommait Bon- 
nairo, Lange devint-il féroce d'ironie, traitant le maître 
fondeur avec plus d'amer dédain qu'un bourgeois. Ahl 
oui, la caserne à Bonnaire, ce collectivisme où l'on serait 
numéroté, discipliné, emprisonné, ainsi que dans nn 
bagne. Et, le poing tendu vers Beauclair, dont il dominait 
les toitures voisines, il recommença sa lamentation, sa 
malédiction de prophète, jetée à la ville corrompue que 
le feu allait détruire, et qui serait rasée, pour que, de 
ses cendres, naquit enfm la Cité de vérité et de jus- 
tice. 

Etonné de cette violence, Jordan le regardait curieuse- 
ment. 

— Dites donc, Lange, mon brave, vous n'êtes pourtant 
pas malheureux? 

— Moi, monsieur Jordan, je suis très heureux, anssi 
hiMireux qu'on peut rètre... Je vis libre ici, c'est presque 
l'anarchie réalisée. Vous m'avez laissé prendre ce petit 
coin de terre, de la terre qui est à nous tous; et je suis 
mon maîlro, je ne paye donc de loyer à personne. En- 
suite, je travaille à ma guise, je n'ai ni patron qui m'é- 
crase, ni ouvrier que j'écrase, je vends moi-même mes 
marmites et mes cruches aux braves gens qui en ont be- 
soin, sans être volé par les commerçants, ni leur pcr- 



TRAVAIL Vn 

mettre de voler les acheteurs. Et j'ai encore le temps de 
m'amuser, quand ça me plaît, à cuire ces bonshommes 
de faïence, ces pots, ces plaques décorées, dont les 
couleurs vives m'égayenl les yeux... Ah! non, nous ne 
nous plaignons pas, nous sommes heureux de vivre, 
quand le soleil nous met en fête, n'est-ce pas, la Nu- 
Pieds ? 

Elle s'était approchée, dans la demi-nudité du travail, 
les mains toutes roses d'un pot qu'elle venait d'cnleverdu 
four. £t elle souriait divinement en regardant Thomme, 
le dieu dont elle s'était faite la servante, à qui elle se 
donnait corps et âme, en un continuel cadeau. 

— Ça n'empôche, reprit Lange, qu'il y a trop de 
pauvres bougres qui souffrent, et qu'il faudra faire sauter 
Beauclair, un de ces quatre malins, pour qu'on se décide 
à le rebâtir proprement. Seule, la propagande' par le fait, 
la bombe peut réveiller le peuple... Et que di riez-vous de 
cela? J'ai ici tout ce qu'il faut pour prépanir deux ou 
trois douzaines de bombes, d'une extraordinaire puissance. 
Alors, un beau jour, je pars avec ma voilure, que je tire, 
et que pousse la Nu-Pieds. Elle est lourde encore, lors- 
qu'elle est chargée de poterie, et qu'il faut la traîner par 
les mauvais chemins des villages, de marché en marché. 
Ça va bien qu'on se repose sous les arbres, aux endroits 
où il y a des sources... Seulement, ce jour-là, nous ne 
quittons pas Beauclair, nous nous promenons jiar toutes 
les rues; et il y a une bombe cachée dans ch.Kjue mar- 
mite, nous en déposons une à la Sous-l'ri r.c.lnre, une 
autre à la Mairie, une autre au Tribunal, ur)L* autre à la 
Prison, une autre à l'Eglise, enfin partout où se trouve 
une autorité à détruire. Les mèches brûlent, tout ça 
couve le temps nécessaire. Puis, tout d'un coup, Beau- 
clair saute, une effroyable éruption de volcan le brûle 
et l'emporte... Hein? qu'en pensez-vous, de ma petite 
promenade, avec ma voiture, de ma petite distribution 



191 LES QUATRE EVANGILES 

des marmites que je fabrique pour le bonheur dn genre 

humain? 

Il riait d'un rire d'extase, la face exaltée; e(, comme la 
belle fltle brune riait avec lui : 

— N'esl-ce pas? la Nu-Pieds, je tirerai et tu pous- 
seras, ce sera une plus jolie promenade encore qne le 
long de la Mionne, sous les saules, lorsque nous allons à 
la foire de Magnolles ! 

Jordan ne discuta pas, eut un simple geste, pour dire 
combien le savant qui 6lail en lui trouvait celte concep- 
tion imbécile. Mais, lorsqu'ils eurent pria congé, et 
qu'ils se re(roiivèrt.'nt sur le chemin de la Crêcherie, Luc 
emporta le frisson de ccl accès degrande poésie noire, de 
ce rêve du bonheur par la destruction, qui hantait ainsi 
quelques cerveaux de poètes simplistes, parmi la foule 
des déshérités. Et les deux hommes rentrèrent en 
silence, perdus chacun en sa songerie. 

Dans le laboratoire où ils se rendirent directement, ils 
trouvèrent Sœurette, qui, paisiblement assise à une pe- 
tite table, copiait un manuscrit de son frère. Souvent elle 
passait un long tablier bleu, elle l'aidait même comme 
préparateur, dans certaines de ses expériences déli- 
cates. Elle se conicnla de lever la léle, de lui sou- 
rire, ainsi qu'à son compagnon ; puis, elle se remit i sa 
tâche. 

^— Ah! dit Jordan, en s'allongeant au fond d'un fau- 
teuil, je n'ai décidément de bonnes heures qu'ici, an 
milieu de mes appareils cl de mes paperasses... Dès que 
j'y reviens, c'est l'espoir, e'esl la paix qui me remontent 
au cœur. 

D'un regard afTccfueux, il avait fait le tour de la vaste 
pièce, comme pour en reprendre possession, s'y retrou- 
ver, s'y baigner, dans la bonne odeur calmante et récon- 
fortante du travail. Les vitres de la large baie étaient ou- 
vertes, le soleil couchant entrait en une caresse tiède, 



inA.VAlJLi l^ô 



tandis qu'on voyait au loin, entre les arbres, briller les 
Voitures et les fenêtres de Beauclair. 

— Quelle misère inutile que toutes ces disputes! re- 
prit Jordan, pendant que Luc, demeuré debout, allait et 
venait doucement par la pièce. Après le déjeuner, j'écou- 
tais Tabbé et l'instituteur, étonné qu'on pût perdre son 
temps à vouloir se convaincre, lorsqu'on est ainsi placé 
aux deux bouts des questions, et qu'on ne parle pas la 
même langue. Et remarquez qu'ils ne viennent pas une 
seule fois ici, sans recommencer identiquement les 
mêmes discussions, pour en rester toujours au même 
point... Puis, quelle mauvaise besogne, de s'enfermer de 
la sorte dans l'absolu, en dehors de l'expérience, et de se 
combattre à coups d'arguments contradictoires ! et com- 
bien je suis avec le docteur qui s'amuse à les réduire à 
néant tous les deux, rien qu'en les opposant l'un à l'autre! 
C'est comme ce Lange, peut-on voir un brave garçon rêver 
de plus grosses bêtises, se perdre dans une erreur plus 
manifeste et plus dangereuse, parce qu'il s'agite au hasard, 
avec le mépris de la certitude!... Non, décidément, la 
passion politique n'est point mon affaire, les choses que 
disent ces gens me paraissent vides de sens raisonnable, 
les plus grosses questions, auxquelles ils s'allardeat, ne 
sont à mes yeux que des devinettes pour amuser la route, 
et je n'arrive pas à comprendre qu'on livre de telles 
batailles vaines autour de ces menus incidents, lorsque 
la découverte de la moindre des vérités scientifiques fait 
plus pour le progrès que cinquante années de luttes 
sociales. 

Luc se mit à rire. 

— Voilà que vous tombez vous-même dans l'absolu... 
L'homme doit lutter, la politique estsimplemcntla néces- 
sité où il est de défendre ses besoins, d'assurer son plus 
de bonheur possible. 

— Vous avez raison, confessa Jordan, avec sa bonne 

17 



104 LES QUATRE ÉVANGILES 

toi naïve. Hit, peut-être, mon dédain de la politique vienl- 
il de fiiu'li|iie sourd remords, l'ignorance où je veux vivre 
des alTaiies publiques de mon pays... Mais, très sincère- 
mont, je crois que je suis un bon citoyen tout de mémCy 
en m'en formant dans mon laboratoire, car chacun sert 
la nation avec la faculté qu'il apporte. Et les vrais révo- 
lutionnaires, voyez-vous, les vrais hommes d'action, ceux 
qui font pour demain le plus de vérité, le plus de justice, 
ce sont à coup sûr les savants. Un gouvernement passe et 
tombe, un peuple grandit, resplendit, puis décroît, qu'im- 
porte! les vérités de la science se transmettent, s'ac- 
croissoiii toujours, font toujours plus de lumière et plus 
de cortiliule. Le recul d'un siècle ne compte pas, la 
marche on .ivant reprend quand même, l'humanité va au 
savoir, malgré les obstacles. Objecter qu'on ne saura 
jamais tout ost une sollise,il s'agit de savoir le plus pos- 
sible, pour ariiver au plus de bonheur possible. Et, dès 
lors, je le répôte, combien sont négligeables les cahots 
politiques qui passionnent les nations! Tandis qu'on met 
le salut du progrès dans le maintien ou la chute d'un mi- 
nistère, c'est le savant qui est le véritable maître de demain, 
le jour où il éclaire la foule d'une étincelle nouvelle de 
vérité. Toute l'injustice cessera lorsque toute la vérité sera. 

11 y cul un silence. Sœurette avait posé la plume, et 
elle oroniait maintenant. Après avoir rêvé quelques se- 
condes, Jordan reprit, sans transition apparente: 

— Le travail, ali ! le travail, je lui dois d'avoir vécu. 
Vous voyez (juel pauvre petit être chétif jesuis, je me sou- 
viens que ma more devait m'envelopper dans des couver- 
tures, les jours de grana vent ; et c'est pourtant elle qu 
m'a mis au travail, comme à un régime certain de bonni 
santé. Elle ne me condamnait pas à des études écrasantes 
vrais bagnes où l'on torture les intelligences en formation 
Elle me donnait l'habitude d'un labeur régulier, vari 
sans cesse, attrayant. Et c'est ainsi que j'ai appris & tra- 



TRAVAIL 195 

vailler, comme on apprend à respirer, à marcher. Le tra- 
vail est devenu la fonclion de mon être, le jeu naturel et 
nécessaire de mes membres et de mes organes, le but et 
le moyen de nia vie. J'ai vécu parce que j'ai travaillé, u-" ', 
équilibre s'est fait entre le monde et moi, je lui ai rendu 
en œuvres ce qu'il m'apportait en sensations, et je crois 
que toute la santé est là, des échanges bien réglés, une 
adaptation parfaite de l'organisme au milieu... Et, tout 
fluet que je suis, je vivrai très vieux, c'est certain, du 
moment que je suis une petite machine montée avec soin 
et qui fonctionne logiquement. 

Luc s'était arrêté, dans sa marche lente. Comme Sœu- 
rette, il écoutait avec une attention passionnée. 

— Mais ce n'est là que la santé des êtres, une bonne 
hygiène pour bien vivre, continua Jordan. Le travail est 
la vie elle-même, la vie est un continuel travail des 
forces chimiques et mécaniques Depuis le premier atome 
qui s'est mis en branle pour s'unir aux atomes voisins, la 
grande besogne créatrice n'a point cessé, et celte création 
qui continue, qui continuera toujours, estconimela lâche 
même de rétcrnilé, l'œuvre universelle à hiqiioile nous . 
venons tous apporter notre pierre. L'univers n'est-il pas 
un immense atelier où l'on ne chôme jamais, où los infi- 
niment petits font chaque jour un labeur géant, où la ma- 
tière agit, fabrique, enfante sans relâche, depuis les 
gimples ferments jusqu'aux créatures les plus parfaites? 
Les champs qui se couvrent de moissons travaillent, les 
forêts dans leur poussée lente travaillent, les fleuves ruis- 
selant le long des vallées travaillent, les mers roulant 
leurs flots d'un continent à un autre travaillent, les 
mondes emportés par le rythme de la gravitation au 
travers de l'infini travaillent. 11 n'est pas un être, pas une 
chose qui puisse s'immobiliser dans l'oisiveté, tout se 
trouve entraîné, mis à l'ouvrage, forcé de faire sa part de 
l'œuvre commune. Quiconque ne travaille pas, disparaît 




lus LES QCATlïE ÉVANGlLtS 

par là même, esl rejeté comme inutile et gênant, doit 
céder lu pluce au travailleur nécessaire, indispensable. 
Telle est l'unique loi de la vie, qui n'est en somme que 
la matière en travail, une force en perpétuelle activité, 
le dieu de toutes les religions, pour l'œuvre anale da 
bonheur dont nous portons en nous l'impérieux besoin. 
Un instant encore, Jordan rêva, les yeux an loin. 

— Et quel admirable régulateur que le travail, qnd 
ordre il apporte, partout où il règne I II est la paix, la 
joie, comme il est la sauté. Je reste confondu, lorsque je 
le vois miiprisé, avili, regardé ainsi qu'un ch&timent et 
qu'une liorite. S'il m'a sauvé d'une mort certaine, il m'a 
donné encore tout ce que j'ai de bon en moi, il m'a refait 
une intelligence et une noblesse. Et quel admirable 
organisateur il est, comme il règle les facultés de l'intel- 
ligence, le jeu des muscles, le rAle de chaque groupe 
dans une multitude de travailleurs I II serait à lui seul 
une constitution politique, une police humaine, nne 
raison d'être sociale. Nous ne naissons que pour la 
ruche, nous n'apportons chacun que notre effort d'un 
instant, nous ne pouvons expliquer la nécessité de noire 
vie que par le htisoîn où est la nature d'un ouvrier de 
plus pour faire son œuvre. Toute autre explicatioD est 
orgueilleuse et fausse. Nos vies individuelles semblent 
sacrifiées à l'universelle vie des mondes futurs. Il n'est 
pas de honheur possible, si nous ne le mettons dans ce 
bonheur solidaire de l'éternel labeur commun. Et c'est 
pouiquoi je voudrais que fût enfin fondée la religion du 
travail, Thosanna au travail sauveur, la vérité unique, la 
santé, la joie, la paix souveraine. 

Il se tut, et Sœurette eut un cri d'enthousiasme tendre. 

— Ah ! frère, comme tu as raison, et que c'est vrai, 
et que c'est beau 1 

Hais Luc paraissait plus ému encore, resté debout, 
iriiiTiobilc, les yeux peu à pou emplis de lumière, ainsi 



TRAVAIL 197 

qa*un apôtre, sous le brusque rayon qui rillummait. Tout 
d'un coup, il parla. 

— Ecoutez, Jordan, il ne faut pas vendre à Delaveau, 
il faut tout garder, et le haut fourneau, etlamine... C'est 
ma réponse, je vous la donne, car ma conviction est faite. 

Surpris de ces paroles, si brusques et si inattendues, 
dont le lien avec ce qu'il venait de dire lui échappait, le 
maître de la Crécherie eut un léger battement de 
paupières. 

— Comment ça? mon cher Luc, pourquoi me dites- 
vous ça?... Expliquez-vous. 

Le jeune homme, pourtant, garda un moment le 
silence, dans l'émotion qui le bouleversait. Cet hymne au 
travail, cette glorification du travail pacificateur et 
réorganisateur l'avait soulevé d'un choc soudain, comme 
si Tesprit l'emportait, déroulait enfin devant lui le vaste 
horizon, perdu jusque-là dans la brume. Tout se précisait, 
s'animait, devenait d'une absolue certitude. C'était la foi 
qui resplendissait, les paroles sortaient de sa bouche, 
avec une force de persuasion extraordinaire. 

— Il ne faut pas vendre à Delaveau... Je suis allé 
visiter ce matin la mine abandonnée. Tel que le donnent 
les filons actuels, on peut encore tirer un bon profit du 
minerai, en le soumettant aux nouveaux procédés chi- 
miques. Et Morfain m'a convaincu qu'on retombera sur 
des filons excellents, à l'autre flanc de la gorge... Il y a 
là des richesses incalculables. Le haut fourneau fournira 
de la fonte à très bas prix, et si on lé complétait par toute, 
une forge, des fours à puddler, des fours à creusets, des 
laminoirs et des marteaux-pilons, on pourrait reprendre 
en grand la fabrication des rails et des charpentes, de 
façon à lutter victorieusement de bon marché avec les 
aciéries les plus prospères du Nord et de TEsl. 

. La surprise de Jordan grandissait, tournait à l'efl'are- 
mcnt. Cette protestation lui échappa : 

17. 



r 



!'J8 LLS ULATUE ÉVANGILES 

— Mais je ne veux pas devenir plus riche, j'ai trop 
d'argent déjà, et je ne vends que pour échappera tous 
les soucis du gain. 

D'un beau geste passionné, Luc Tinterrompît 

— Laissez-moi donc finir, mon ami... Ce n'est pas 
vous que je veux rendre plus riche, ce sont les déshérités, 
les travailleurs dont nous parlions, les victimes du tra- 
vr*' inique, avili, devenu un bagne atroce, que je veux 
sauver do ce bagne. Vous le disiez tout à Theure super- 
bement, le travail doit être à lui seul une raison d'être 
sociale ; el, à cet instant, le salut m'est apparu, la juste 
et heureuse société de demain n'est que dans la réorgsk- 
nisation du travail, qui seule permettra une équitable 
répartition de la richesse. J'en viens d'avoir l'éblouis- 
sante certitude: l'unique solution à nos misères et à nos 
souffrances est là, on ne rebâtira sainement le vieil édi- 
fice qui craque et tombe en pourriture, que sur ce 
terrain du travail par tous et pour tous, accepté comme 
la loi universelle, la vie môme qui régit les mondes... 
Eh bien ! c'est cela que je veux tenter ici, c'est du moins 
un exemple que je veux donner, une réorganisation du 
travail en j>«'lit, une usine fraternelle, l'ébauche de la 
société (le dîMiiain, que j'opposerai à l'autre usine, celle 
du sal;:ri,it. du bagne antique où l'ouvrier esclave est 
torturé ( l liéslinnoré. 

Et il ennlinua en paroles frémissantes, il ébaucha à 
grands traits son rêve, tout ce qui avait germé en lui de 
la récente h'clure de Fourier, une association entre le 
capital, le tnivail et le talent. Jordan apporterait l'argent 
nécess;Mre, IJonnaire et ses camarades donneraient les 
bj'as, lui MT.iil le c»M*veau qui conçoit et dirige. Il s'était 
remis à in;ii(;!i(;r, il montrait d'un geste véliément les toi- 
tures v(.i-inos de Beauclair, c'étîiit Deaurlair qu'il sau- 
verait, (ju'il tirerait des hontes et des crimes où, depuis 
trois jours, il le voyait sombrer. A mesure qu'il déroulait 



SOO LES QUATRE ËVAHGILES 

irréalisable, ne pourrait d'ailleurs s'efTecIuer sans de 
terribles catastrophes, dont le pire résultat serait de 
produire plus de cnisëre et plus de douleur encore. Dés 
lors, le mieux n'ëtail-il pas d'accepter l'occasion d'une 
eipérience pratique qui s'offrait à lui, d'une tentative où 
■on élre entier se contentait, sa bonté native, aa foi eo la 
bonté de Tboranie, le foyer d'amour, d'universelle tea- 
dresse dont il brûlait? 11 était comme emporté par quelque 
chose d'exalté et d'héroique, toute une foi, toute uoe 
prescience qui lui rendait le succès certain. Et, d'ail- 
leurs, si r.ipplicatton de ta formule de Fourier n'amenait 
pas la lin immédiate du salarial, elle était un achcmîne- 
nienl, elle conduisait à l'entière conquête, destruction du 
capital, disparition du commerce, inutilité de l'argent, 
source de tous les maui. La grande querelle des écoles 
socialistes ne porte que sur les moyens, toutes s'entendent 
sur le but à réaliser, toutes se réconcilieront un jour 
dans la Cité heureuse, enfin bâtie. Et c'étaient les pre- 
mières fondations de celle ville qu'il voulait jeter, en 
commençant par associer tous les hommes de bon vou- 
loir, toutes les diverses forces éparses, avec la certitude 
qu'il n'était pas de départ meilleur, au milieu de l'allreuz 
massacre actuel. 
Jordan restait sceptique. 

— puurier a eu des coups de génie, cela est certain. 
Seulement, voici plus de soixante annâes qu'il est mort ; 
et, s'il gai'de quelques disciples entêtés, je ne vois pas 
que sa religion soit en tratn de conquérir la terre. 

— Le catholicisme a mis quatre siècles à en conquérir 
une partie, répliqua Luc vivement. Et puis, Je n'épouse 
pus tout Fourier, il n'est pour moi qu'un sage, qui, un 
jour de lucidité géniale, a eu lu vision de la vérité. 11 
n'est pas le seul, d'ailleurs, d'autres avaient préparé la 
formule et d'autres la compléteront... Voyons, ce que 
vous ne pouvez nier, c'est que l'évolution qui se précîpitti 



TKAVÀiL 2U1 

aujourd'hui est partie de loin, c'est que notre siècle 
entier a été un engendrement laborieux de la société 
nouvelle, celle qui va naître demain. Le peuple des tra- 
vailleurs, depuis cent ans, naît chaque jour un peu plus 
à la vie sociale, et il sera demain le maître de sa desti- 
née, par cette loi scientifique qui assure l'existence au 
plus fort, au plus sain, au plus digne d'être... C'est à cela 
que nous assistons, à la lutte dernière entre les quelques 
privilégiés, qui ont volé la richesse, et l'immense foule 
ouvrière, qui veut rentrer dans les biens dont on Ta 
dépouillée depuis des siècles. L'histoire ne nous conte 
pas autre chose, en nous apprenant comment quelques- 
uns se sont emparés du plus de bonheur possible, au 
dclriment de tous, et comment tous les misérables volés 
n'ont cessé dès lors de lutter furieusement, dans le besoin 
vital de reconquérir ce qu'ils pourraient de bonheur... Il 
y a cinquante ans déjà qiie cette lutte devient sans merci, 
et c'est pourquoi vous voyez les privilégiés, pris de peur, 
abandonner peu à peu d'eux-mêmes certains de leurs 
privilèges. Les temps approchent, cela se sent à toutes 
les concessions que les possesseurs du sol et de la ri- 
chesse font au peuple. Sur le terrain politique, on lui a 
déjà beaucoup donné, et l'on va être forcé de lui donner 
beaucoup sur le terrain économique. Ce ne sont que lois 
nouvelles favorisant les travailleurs, que mesures huma- 
nitaires, que triomphes des associations et des syndicats, 
annonçant l'ère prochaine. La bataille entre le travail et 
le capital en est à cette crise aiguë, qui peut, dès mainte- 
nant, faire prédire la défaite de ce dernier. Dans un 
temps donné, c'est la disparition certaine du salariat... 
Et voilà pourquoi je suis convaincu de vaincre, en aidant 
à l'autre chose, à cette autre chose qui remplacera le sa- 
lariat, à cette réorganisation du travail qui nous donnera 
une société plus juste, une civilisation plus haute. 
• Il rayonnait de charité, de foi et d'espérance. Il continua, 



eue LtS QUATRE EVANGILES 

d'une fortune nouvelle, vous ne les exploiterez mtme 
|i;is, vous les doiiucivz... Moi, ce n'est pas un don que 
je vous deinaudc, c'ust une aide fraternelle, l'aide qui va 
me pcrmeltre de diminuer l'injusllce et de faire du 
bonheur. 
Alors, trËs simplement, Jordan consenlil. 

— Mon ami, je veux bien. Vous aurez l'argent pour 
réaliser votre rêve... Et, comme il ne faut pas mentir, 
j'ajoute ([ueoerfiven'est toujours, àmus yeux, qu'une uto- 
pie généreuse, car vous ne m'avez pas pleinement eon- 
vuincu. Excusez mon doute de savant... Mais n'importe I 
vous êtes un brave homme, tentez votre œuvre, je suis 
avec vous, 

Luc eut un cri du triomphe, dans un élan de toal son 
élrc, qui senililu le soulever de terre. 

— Mi'ixi, jo vous dis que l'œuvre est faite, et nous en 
aurons la diviuo joie! 

Sœuj'elle n'avait pas bougé, n'était pas interrenne. 
Mais toute la bonté de son cœur était montée à sa face, 
de ^'L'osses larmes d'attendrissement gonduient ses jeui. 
Elle se leva, sous une force irrésistible. Elle s'approcha 
dé Luc, muette, éperdue, et elle le baisa au visage, tan- 
dis que ses hinnes coulaient. Puis, dans son extraordi- 
naire émotion, elle se jeta entre les bras de son frère, 
elle y sim;;loli loniiuement. 

Lii |)ui] surpris de ce baiser au jeune homme, Jordan 
g'inquiéla. 

— Quoi donc, petite sœur? Tu ne nous désapprouves 
pas, au [Lioins ? C'est vrai, nous aurions dû te consulter... 
Mais il en est temps encore. Es-lu avec nous? 

— Ohl oui, oh! oui, batbutia-t-cUe, souriante, ra- 
dieuse dans les larmes. Vous êtes deux héros, et je tous 
servirai, disposez de moi. 

Le soir du même jour, vers onze heures, Lac Tint 
l'accouder à la fenêlre du pavillon, comme la reille. 



TRAVAIL 207 

pour respirer un instant Tair frais et calme de la nuit. En 
face, au delà des champs incultes, semés de roches, 
Beauclair s'endormait, éteignant une à une ses lumières ; 
pendant que, sur la gauche, l'Abîme retentissait des coups 
sourds de ses marteaux. Jamais l'haleine du géant dou- 
loureux ne lui avait semblé plus rude ni plus oppressée. 
Et, comme la veille encore, un bruit s'éleva de l'autre 
côté de la route, si léger, qu'il crut au frôlement d'ailes 
d'un oiseau de nuit. Mais son cœur se mit à battre, lorsque 
le bruit recommença, car il reconnaissait maintenant ce 
doux frisson de l'approche. Et il revit la forme vague, 
délicate et fine, qui semblait flotter à la pointe des 
herbes. Et, d'un saut de chèvre sauvage, une Lmme tra- 
versa la route, lui lança un petit bouquet, si adroitement, 
qu'il le reçut de nouveau sur les lèvres, ainsi qu'une 
caresse. Comme la veille, c'était un petit bouquet d'oeil- 
lets de montagne, cueilli à l'instant parmi les roches, et 
d'une odeur si puissante, qu'il en fut tout parfumé. 

— Oh! Josine, Josine! murmura-t-il, pénétré d'une 
tendresse infinie. 

Elle était revenue, et elle se donnait encore, elle se 
donnerait toujours, du même geste de gratitude passion- 
née, avec CCS fleurs naïves comme elle, et il en était 
rafraîchi, ragaillardi, dans la fatigue physique et morale 
d'une journée si pleine, décisive. N'était-ce pas déjà la 
récompense du premier eff'ort, de l'action résolue? Son 
petit bouquet de ce soir-là le fêtait d'avoir décidé qu'il 
agirait dès le lendemain. C'était en elle qu'il aimait le 
peuple soufl'rant, c'était elle qu'il voulait sauver du 
monstre. Il l'avait prise la plus misérable, la plus outra- 
gée, si près de l'avilissement, qu'elle était sur le point de 
tomber au ruisseau. Avec sa pauvre main que le travail 
avait mutilée, elle incarnait toute la race des victimes, 
des esclaves donnant leur chair pour l'eff^ort et pour le 
plaisir. Lorsqu'il l'aurait rachetée, il rachèterait avec 



208 LES QUATRE ÉVANGILES 

elle toute la race. Et, délicieusement, elle était aussi 
l'iimour, Tamour nécessaire à riiarmonie, au bonheur de 
la Gilé future. 
D'une voix douce, il appela. 

— Josine! Josine!... C'est voîis. Josinel 

Mais déjà, sans une parole, elle luyait, se pevdait dans 
l'obscurité de la lande inculte. 

— Josine! Josine!... C'est vous, je le sais bien, 
Josine, et il faut que je vous parle. 

Alors, tremblante, heureuse, elle revint de son pas 
léger, elle s'arrêta sur la route, en dessous de la fenêtre. 
Et, d'un souffle à peine : 

— Oui, c'est moi, monsieur Luc. 

Il ne se hâtait plus, il tâchait de la mieux voir, si 
mince, si vague, pareille à une vision qu'un flot de 
ténèbres va emporter. 

— Voulez-vous me rendre un service?... Dites à Bon- 
naire qu'il vienne causer avec moi demain matin. J'ai 
une heureuse nouvelle pour lui, je lui ai trouvé du tra- 
vail. 

Elle s'égaya d'un rire ému, à peine distinct, tel qu'un 
gazouillis d'oiseau. 

— Ah! vous élcs bon! vous êtes bon! 

— El, coiUijiua-t-il à voix plus basse, en s'attendris- 
sanl, j'aurai du travail pour tous les ouvriers qui voudront 
travailler. Oui, je vais tacher qu'il y ait de la justice et 
du bonheur pour tout le monde. 

Elle comprit, son rire se fit plus doux, plus trempé de 
passion reconnaissante. 

— Merci, merci, monsieur Luc. 

La vision s'efl'açail, il revit l'ombre légère fuir de nou- 
veau parmi les broussailles; et elle était accompagnée 
dune autre ombre toute petite, Nanet, qu'il n'avait point 
encore aperçu, et qui galo])ait maintenant au côté de sa 
L-ran:le sœur. 



TRAVAIL 209 

— Josine! Josine!... Au revoir, Josuiel 

— Merci, merci, monsieur Luc ! 

Il ne la distinguait plus, elle avait disparu; mais il 
entendait toujours son remerciement de gratitude et de 
joie, ce gazouillis d'oiseau que le vent du soir apportait; 
et cela était d'un charme infini, tout son cœur pénétré, 
enchanté. 

Luc resta longtemps à la fenêtre, dans un ravissement| 
dans un espoir sans bornes. Entré TAbîme où haletait la 
sourde respiration du travail maudit, et la Guerdache 
dont le parc faisait une tache noire, au milieu de la 
plaine rase de la Roumagne, il regardait le vieux Beau- 
clair, le faubourg ouvrier aux masures branlantes, h demi 
pourries, dormant sous l'écrasement de sa misère et de 
sa souffrance. C'était là le cloaque qu'il voulait assainir, 
l'antique geôle du salariat qu'il s'agissait de raser, avec 
ses iniquités et ses cruautés exécrables, pour guérir 
l'humanité de l'empoisonnement séculaire. Et il rebâtis- 
sait à cette même place, il évoquait la ville future, la Cité 
de vérité, de justice et de bonheur, dont il voyait déjà les 
maisons blanches rire parmi les verdures, libres et fra- 
ternelles, sous un grand soleil d'allégresse. 

Mais, tout d'un coup, l'horizon entier s'illumina, une 
flambée rose éclaira les toitures de Beauclair, le promon- 
toire des Monts Bkuses, la campagne immense. C'était 
une coulée du haut fourneau de la Crôcherie, que Luc 
avait d'abord prise pour une aurore. Et ce n'était pas une 
aurore, c'était plulôl un coucher d'astre, le vieux Vulcain, 
torturé à son enclume, qui jetait sa dernière flamme. Le 
travail ne serait plus que la santé et la joie, demain allait 
naître. 



18. 



LIVRE DEUXIÈME 



I 



Trois années se passèrent, et Luc créa son usine nou- 
velle, qui donna naissance à toute une cité ouvrière. 
Les terrains s'étendaient sur plus d'un kilomètre carré, 
en bas de la rampe des Monts Bleuses, une vasle lande, 
légèrement en pente, qui allait du parc de la Crôcherie 
aux bâtiments entassés de TAbîme. Et les débuts durent 

r 

être modestes, on utilisa seulement une partie de cette 
lande, en réservant le reste aux agrandissements espérés 
de Tavenir. 

L'usine se trouvait adossée au promontoire rocheux, en 
dessous même du haut fourneau, qui communi(iuait avec 
les ateliers ;^jar deux monte-charges. D'ailleurs, dans 
l'attente de la révolution que les fours électriques de 
Jordan devaient aj)porler, Luc ne s'était guère occupé du 
haut fourneau, l'améliorant dans les détails, le laissant 
fonctionner aux mains do Morfain, selon ranli(iMe routine. 
Mais, dans l'installation de l'usine, il avait réalisé tous 
les progrès possibles, au point de vue des bâtiments et de 




m LES QL'ATRE ÉVANGILES 

roulillage, pour aecroitre le rendemenl du travail, en 
diminuant l'ulTort dus travail Icui-s. El, de même, il 
iivaît voulu quelesmaiïionsdc sa cité ouvrière, construites 
chacune au milieu d'un jardin, fussent des maisons de 
bien-être, où (leurît la vie de familie. Une cinquantaine 
déjà occupaient les terres voisines du parc de la CrAcherie, 
un petit bourg en marche vers Beauclair; car chaque . 
maison qu'on bâtissait était comme un pas nouveau de' 
la Cité future, à la conquête de la vieille ville coupable et 
condamnée. Puis, au centre des terrains, Luc avpît fait 
élever la MaïKiiri-Coniinuiii!, une vaste construction où se 
trouv;iicnt les ICcoIes, unu BibliothÈque, une Salle de 
réunion el ilc fêtes, des Jeux, des Bains. C'était là simple- 
mi.'nl ce qu'il aviiit gard^ du phalanstère de Fourier, 
laisSiiiit chacun bùlir à sa guise, sans forcer personne à 
l'aligUL-mcnt, n'éprouvant la nécessité de la communauté 
que pour eortains services publics. Enfin, derrière, des 
Magasins-Généraux se créaient, de jour en jour élargis, 
une boulangerie, une boucherie, une épicerie, sans 
compter lus vêtements, les ustensiles, les menus objets 
indispensables, toute une association coopérative de con- 
sommation qui répondait â l'association coopérative de 
production, régiasaiit l'usine. Sans doute, ce n'était encore 
qu'un l'inbryou, mais la vie afQuait, l'œuvre pouvait être 
jugi'r. l-'l Lue, qui n'aurait pas marché si vite, s'il n'avait 
eu l'iilée heureuse d'intéresser les ouvriers du b&Ument 
à sa création, était surtout ravi d'uvoir su ftipter toutes 
les sources êpiu'ses parmi les roclies supérieures, pour en 
baigner la ville naissante, dus flots d'une eau fraîche el 
pure qni lavait l'usine et la .Maison-Commune, arrosait 
les jardins anx verdures épaisses, ruisselait dans chaque 
habitation, dont elle était la santé et la joie. 

Cu maliii-lil, Fauchai'd, l'arraclieur, vint flâner à la 
(In clierie, pour voir d'anciens camarades. Lui, toujoun^ 
iiidéi-is l't (hdent, ét;iil ri'<U' h r.\birni', tan'ii<! que Ron- 



naire emmenait à l'usine nouvelle son beau-frère Ragu, 
qui lui-même décidait Bourron à le suivre. Tous trois tra- 
vaillaient donc là; et c'étaient eux que Fauchard désirait 
(jucstionner, incapable de prendre un parti, dans Thébé- 
lement où l'avaient jeté quinze années déjà d'arrachage, 
toujours le même geste, le même effort, au milieu du 
même incendie. Sa déformation, sa paresse d'esprit était 
devenue telle, que depuis de longs mois il se proposait de 
faire cette visite, sans trouver la force de volonté néces- 
saire. Et, dès son entrée à la Grêcherie, il s'étonna. 

Au sortir de l'Abîme noir, sale, poussiéreux, dont les 
lourdes halles délabrées s'éclairaient à peine par d'étroits 
vitrages, c'était un premier émerveillement que les halles 
légères de la Grêcherie, de fer et de briques, dans les- 
quelles de larges baies vitrées laissaient pénétrer à flots 
l'air et le soleil. Toutes étaient pavées en dalles de 
ciment, ce qui diminuait beaucoup les poussières, si nui- 
sibles. L'eau coulait partout en abondance, permettait 
de continuels lavages. Et, comme il n'y avait presque 
plus de fumées, grâce aux cheminées nouvelles qui brû- 
laient tout, upe grande propreté régnait, d'un entretien 
facile. L'antre infernal du Gyclope avait fait place à de 
vastes ateliers clairs, luisants et gais, où la besogne sem- 
blait perdre de sa rudesse. Sans doute, l'emploi de Télec- 
iricilé était encore restreint, le bruit des machines 
restait assourdissant, l'effort humain ne se trouvait guère 
soulagé. G'était à peine si, dans les fours à puddler et 
dans les fours à creusets, des essais de moyens méca- 
niques, jusque-là défectueux, faisaient espérer que les 
bras de Thomme, un jour, seraient libérés des travaux 
trop durs. On n'en était qu'aux tâtonnements, en marche 
vers l'avenir. Mais quelle amélioration déjà, celte simple 
propreté, cet iûr et ce soleil qui baignaient les grandes 
sulles légères, cette gaieté du travail moins lourd anx 
épaules! et comme la comjiaraison s'imposait, saisissante, 



ÎU LES QUATIIE ÉVANGILES 

avec les Irous de ténèbres et de souffrances, où agonî- 

saienl li!s ëijuipes des vieilles usines du voisinage ! 

Fauchard croyait trouverBonnaire, le mattre puddieur, 
À son four, et i) fat surpris de le voir, dans la même 
halle, dirii;er un grand laminoir, qui fabriquait des 
rails. 

— Tiens! tu as lâché le puddiage? 

— Non, mais nous faisons un peu de tout ici. Cest ta 
règle de la maison ; deui heures de ceci, deux heures d« 
cela; et, ma foi! c'est bien vrai que cela repose. 

La vérilé ^lail que Luc ne JOcidail pas facilement les 
ouvriers ijii'il embauchait à sortir de leur spécialité. Plus 
lard, la ri^formc s'accompliruil, les enfants passeraient 
oar pliisioui's apprentissages, car le travail attrayant ne 
pouvait être que dans la variété des diverses tâches et dans 
le peu d'IiL'ures consacrées à chacune d'elles. 

— Ah! soupira Fauchard, que ça m'amuserait donc da 
faire autre chose que d'arracher les creusets du fond dt 
mon four ! Mais je ne sais pas, je ne peux pas. 

Lo bruit saccadé du laminoir était si violent, qu'il de- 
vait p. irkr très fort. H se tut, il profita d'un moment de 
répit pour si;rrer la main de Ragu et de Dourron, qui se 
trouvaient là, très occi'pés à recevoir les rails. Ce fut eli- 
tuite pour lui un spectacle. On ne fabriquait pas de rails 
i l'Abime, 11 regardait ceux-ci avec des pensées confuses, 
qu'il n'auruit pas su exprimer. Ce dont il souffrait surtout, 
diins son t:crasi?ment, dans sa déchéance d'homme déjeté 
sous la meule, devenu un simple outil, c'était d'avoir 
pa:'dé la cor.scicnce obscure qu'il aurait pu être une intel- 
ligence, une volonté. Une petite lumière brûlait encore 
on lui, comme la petite lampe de veille quijamaisne s'é- 
teiut. Kl quelle lourde tristesse à regretter l'homme libre, 
et sain, <-t joyeux, qu'il serait devenu, sans ce cachot 
d'abctissfmciit où l'esclavage t'avait jeté! Les rails qui 
s'allongeaient, qui s'allongiaienl toujours, étaient comme 



■M. Al^& 1 A&Aa 



une voie, comme un chemin sans fin, où sa pensée glis- 
sait, se perdait dans Tavenir, dont il n'avait plus l'espoir 
ni même la conception claire. 

Sous la halle voisine de la grande fonderie, un four 
spécial fondait Tacier ; et le métal en fusion était reçu 
dans une grande poche de fonte, garnie de terre réfractaire 
qui le versait ensuite mécaniquement dans des moules en 
forme de lingot. Des ponts roulants électriques, des 
grues d'une puissance considérable, soulevaient, trans- 
portaient ces lourdes masses, les amenaient aux lami- 
noirs, les conduisaient aux ateliers de rivetage et d« 
boulonnage. 11 y avait des trains de laminoirs géants, 
étirant les lingots selon le profil voulu, les cintrant aussi 
à la demande pour les grandes fermes d'acier surtout, 
les pièces colossales des ponts, des charpentes d'édifices, 
des constructions de toutes sortes, toutes prcHes à être 
montées, rivelées ou boulonnées. Pour les poulrcs, pour 
les rails, pièces simples, de dimensions constantes, les 
trains de laminoirs spéciaux marchaient avec une régula- 
rité, une activité formidable. Au sortir du réchaud, d'un 
éclat de soleil, le lingot d'acier, court et de la grosseur 
d'un tronc d'homme, était pris, dans la première cage, 
entre les deux rouleaux qui tournaient en sens inverse; et 
il sortait aminci de la gorge, rentrait dans la seconde cage, 
où il s'amincissait encore; et, de cage en cage, les gorges 
ébauchaient de plus en plus la pièce, finissaient par don- 
ner au rail son profil exact et sa longueur réglementaire 
de dix mètres. Cela n'allait pas sans un vacarme assour- 
dissant, un terrible bruit de mâchoires, dans les allonges, 
entre les cages, quelque chose comme la mastication 
il'un colosse, en train de mâcher tout cet acier. Et les 
rails succédaient aux rails avec une rapidité extraordi- 
naire, on pouvait à peine suivre le lingot qui s'amincis- 
lait, qui s'allongeait, qui jaillissait en un nouveau rail, 
pour s'ajouter aux autres rails, comme si les voies ferrées, 




lia LES gi ATI-.Ë EVAAGILtS 

pur le monde, E étendaient sans lîn, pénétraieot au fond 

des contrées les plus désertes, en faisant le tour de la 

terre. 

— Pour qui est-ce donc, tout ca? demanda Faucbard, 
ahuri. 

— C'est pour les Chinois, répondit Itagu, en phtsao- 
t^nt. 

Mais Luc passait devant les laminoirs. Il vivait généra- 
lement sa matinée dans l'usine, donnant un coup d'œil i 
chuquu halli;, causant en camarade avec les ouvriers. Il 
avait dû garder en partie la hiérarchie ancienne, des ou- 
vriers maîtres, dus sun/cillanls, des ingénieurs, des bu- . 
reaux de complabililé et de direelion commerciale. Mais 
il réalisait di^j.^dcs économies sérieuses, gr&ce à son con- 
tinuel souci de réduire le plus possible le nombre des 
chefs et le personnel des bureaux. D'ailleurs, ses espé- 
rances immédiates s'étaient réalisées : bien qu'on n'eût 
pas encore retrouvé les filons eicellents d'autrefois, le 
minerai actuel de la mine, traité chimiquement, donnait à 
bas prix de la fonte de qualité possible; et, dès lors, la 
fabrication des charpentes et des rails, suffisamment ré- 
munératrice, assurait la prospérité de l'usine. On vivait, 
le chiffre d'alTaires s'élargissait chaque année, c'était pour 
lui l'important, car son clîorl portail sur l'avenir de 
l'œuvre, dans la certitude où il était de vaincre si, à chaque 
partage dos bénéfices, les ouvriers voyaient s'accroître leur 
bien-êtru, plus de bonheur et moins de peine. Il n'en 
passait pas moins son existence de chaque jour en conti- 
nuelles alertes, au milieu de celle création si complexe 
qu'il devait surveiller, des avances considérables i faire, 
tout un petit peuple i conduire, des soucis à la fois 
d'apétre, d'ingénieur et de financier. Sans doute, le 
succès semblait certain, mais combien il U sentait pré- 
caire encore, à la merci des événements! 

Dans le vacarme, Lucnefît que s'arrêter une minuta, en 



> 



TRAVAIL 217 

souriant à Bonnaire, à Ragu el à Bourron, sans môme 
apercevoir Fauchard. Il se plaisait dans cette halle des 
laminoirs, la fabrication des charpentes et des rails 
l'égayait d'ordinaire, c'était la bonne forge de la paix, 
comme il le disait gaiement; et il l'opposait à la forge 
mauvaise de la guerre, la forge voisine, où, si chèrement, 
avec tant de soins, on fabriquait des canons et des obus. 
Des outils si perfectionnés, un métal travaillé d'une main 
si fine, pour ne produire que ces monstrueux engins de 
destruction, qui coûtent aux nations des milliards, et 
qui les ruinent à attendre la guerre, quand la guerre ne 
vient pas les exterminer ! Ah ! que les charpentes d'acier 
se multiplient donc, dressent donc des édifices utiles, 
des villes heureuses, des ponts pour franchir les fleuves 
et les vallées, et que des rails jaillissent toujours des 
laminoirs, allongent sans fin les voies ferrées, abolissent 
les frontières, rapprochent les peuples, conquièrent le 
monde entier à la civilisation fraternelle de demain ! 

Mais, comme Luc passait dans la halle de la grande 
fonderie, où Ton entendait le gros marteau-pilon entrer 
en danse, forgeant toute l'armature d'un pont gigan- 
tesque, les laminoirs s'arrêtèrent, il y eut un répit pour 
la mise en marche d'un nouveau profil. Et Fauchard s'ap- 
procha des anciens camarades, une conversation s'en- 
gagea. 

— Alors, ça marche ici, vous êtes contents? demanda- 
t-il. 

— Contents, sans doute, répondit Bonnaire. La journée 
n'est que de huit hcîures, et, grâce au changement de 
besoiino, on s'éreiiilo moins, le travail est plus agréable. 

Lui, grand et fort, avec sa large face de bonhomie et 
de saille, était un des solides soutiens de l'usine nou- 
velle. Il îaisait partie du conseil de direction, il gard.iit 
aussi à Luc une gratitude de l'avoir embauché, lorsqu'il 
avait dû <[uiUer rAbitne, inquiet du lendemain. Pourlaiit,. 

19 



«g LES QUATHC ËVANGILES 

SOD collectivisme inlransigeaat souffraîl du répme d« 
simple association qui régissait la CrâclMrie, el daas lequel 
le capital gardait sa large part. Le révelutioanaire en Ini, 
l'ouTrier rêveur d'absolu, protestait. Mais il Alut sage, il 
travaillait et poussait les camarades i traTailler en tout 
dévouement, ayant promis d'attendre les rtsultats de 
l 'expérience. 

— Alors, reprit Fauchard, tous gagnez beaucoup, le 
double de vos journées d'autrefois? 

Ragn se mit à plaisanter, de son rire mauvais. 

— Oh! le double, dis cent francs par jour, el je ae 
compte pas le Champagne et les cigares! 

Lui, sans entrain, avait simplement suivi Bonnaire, «n 
venant s'embaucher Ji la Crëcherie. Et, s'il n'7 était peint 
mal, dans un grand bien-être relatif, trop d'ordre et trop 
de certitude devaient l'y blesser, car il redevenait 
railleur, il commençait à tourner soa bonbew en déri- 



— Cent francs! cria Fancbard suffbq^ué, to gagnes 
cent francs, loi? 

Bourrun, qui restait l'ombre de Ragu, crut devoir ren^ 
chérir. 

— Cent francs pour commencer! et l'on vous paje les 
chevaux de bois le dimanche! 

M^iis Donnaire haussa les épaules, d'un air de gravité 
dédaigneuse, tandis que les deux autres ricanaient. 

— Tu vois bien qu'ils dirent des bêtises et qu'ils se 
moquent de toi... Tout compte fait, après le partage des 
hénéfices, nos journées ne sont guère plus fortes que les 
vôtres. Seulement, i chaque règlement, elles augmentent, 
et il est très certain qu'elles deviendront superbes... 
Piiis, nous avons toutes sortes d'avantages, notre avenir 

. est as.suré, notre vie est beaucoup moins chère, gr&ce à 
nos ma^slns coopératifs et aux petites maisons si gaies, 
qu uii nc/us loue presque pour rien... Certes, ce n'est pas 



encore la vraie justice, mais tout de même nxms voilà en 
route. 

Ragu continuait de ricaner; et le besoin lui vint de 
satisfaire une autre de ses haines ; car, s'il plaisantait la 
Crêcherie, il parlait méchamment de rAhîme, d'un air 
de rancune féroce. 

— Et le Delaveau, quelle tête Mi-ii, cet asimai-là? 
Ce qui m'amxtse, e'est que ça doit Tembèter rudemesat, 
cette nouvelle usine qu'on a plantée près de la sieiuiie, 
et qui a Tair de vouloir faire de bonnes affaires... il rage, 
hein? 

Fauehard eut un ^ste vague. 

— Bien sûr qu'il doit rager, mais ça no se voit pas 
trop... Et puis, tu sais, moi, je ne sais pas, j'ai a-ssez 
d'embêtement, sans m'occuper de celui des autres,.. J''ai 
entendu raconter qu'il s'en fidult, de votre usine et de 
la concurrence. Il dit, comme ça, qu'il aura toujours des 
canons et des obus à fabriquer, parce que les hommes 
sont trop bêtes et qu'ils se massacreront toujours. 

Luc, qui revenait de la halle de la grande fonderie, 
entendit ces paroles. Depuis trois ans, depuis le jour où 
il avait décidé Jordan à garder le haut fourneau et à créer 
des aciéries et des forges, il savait qu'il avait un ennemi 
en Delaveau. Le coup était rude pour œ dernier, qui espé- 
rait acheter la Grêcherie à bon compte, avec de longues 
facilités de payement, et qui la voyait passer aux mains 
d'un jeune audacieux, plein d'intelligence et d'activité, 
résolu à bouleverser le monde, d'une telle viguenr créa- 
trice, qu'il débutait en faisant sortir du sol un embryon 
de ville. Cependant, après la colère de la première sur- 
prise, Delaveau s'était senti quand même rempli de con- 
fiance. Il se renfermerait dans la fabrication des canons 
et des obus, où les bénéfices étaient considérables et où 
il ne craignait aucune concurrence. L'annonce que l'usine 
voisine allait reprendre les rails et les charpentes l'avait 




KO LES QUATRE ËVANGILES 

d'abord égayé d'une joie ironique, dans l'ignorance où il 
élait de l'e.\ploitutioii nouvelle de la mine. Puis, lorsqu'il 
avnil compris, d(!vanl les gros gains que permettait te 
minerai irailé chimiquement, il s'était montré beau 
joueur, il avait dûclaré à qui voulait l'entendre qu'il ; 
avait place pour toutes les industries sous le soleil, et qu'il 
laissait bien volontiers les charpentes et les rails à son 
heureui voisin, si ce dernier lui laissait les obus et les 
canons. La paix n'élait donc pas troublée en apparence, 
les rapports reslaiont froids et polis. Mais, au fond de 
Delaveau, veillait une sourde inquiétude, la peur de ce 
foyer de juste et libre travail, si proche, dont ta flamme 
pouvait gagner ses balles et ses équipes. Et c'était 
encore un autre malaise, la sensation inavouée qae peu 
à peu de vieux échafaudages craquaient sous lui, qu'U ; 
avait des causes du pourriture dont il n'était pas le 
maître, et que, le jour où la force du capital Tiendrait 
i lui manquer, tout l'édifice s'écraserait par terre, sans 
qu'il pût le soutenir davantage de ses bras entêtés et 
vigoureux. 

Dans celte guerre inévitable, de jour en jour plus rude, 
qui s'était engagée entre la Crécherie et l'Abtme, et qui ne 
pouvait se terminer que par l'écrasement de l'une des 
deux usines, Luc ne s'attendrissait point sur les Delaveau. 
S'il avait pour l'homme de l'ostime, quand il le voyait si 
âpre au travail, si brave à défendre ses idées, il méprisait 
la femme, Fernande, il en avait même une sorte de terreur, 
en devinant chez elle toute une terrible force de cor- 
ruption et de destruction. L'aventure mauvaise qu'il avait 
surprise à la Guerdache, cette conquËte impérieuse de 
Boisgelin, pauvre et bel homme dont la fortune ét&it en 
train de fondre aux mains de la dévoratrice, l'emplissait 
d'une inquiétude croissante, dans la prévision des 
drames futurs. Et c'était vers la bonne et douce Soiaone 
que toute son anxieuse tendresse allait, car elle éUit la 



TRAVAIL 221 

victime, la seule qu'il plaignait vraiment d'être dans cette 
maison aux charpentes pourries, dont les plalonds fini- 
raient par s'effondrer un soir. Il avait dû cesser des 
relations qui étaient bien chères à son cœur, il ne fré- 
quentait plus la Guerdache, il en connaissait les seules 
nouvelles que le hasard lui apportait. Tout semblait y 
marcher de mal en pis, les folles exigences de Fernande 
s'aggravaient, sans que Suzanne trouvât d'autre énergie 
que celle du silence, réduite à fermer les yeux par la 
crainte d'un scandale. Et Luc l'avant rencontrée dans une 
rue de Beauclair, tenant son petit Paul par la main, elle 
l'avait regardé d'un long regard, où se lisaient sa peine 
€t l'amitié qu'elle lui gardait, malgré la lutte désormais 
meurtrière qui séparait leurs deux existences. 

Aussi, dès qu'il eut reconnu Fauchard, Luc se tint-il 
sur la défensive, ayant pour tactique d'éviter tout conflit 
inutile avec l'Abîme. 11 acceptait bien les ouvriers qui lui 
arrivaient de l'usine voisine, mais il ne voulait pas avoir 
Tair de les attirer. Les camarades décidaient seuls de leur 
admission. Et, comme Bonnaire lui avait déjà parlé de 
Fauchard plusieurs fois, il aiîecla de croire que celui-ci 
se faisait embaucher. 

— Ahl c'est vous, mon ami, vous venez voir si vos 
anciens compagnons veulent vous faire une place. 

L'ouvrier arracheur, hébété, repris de doute, incapable 
d'une résolution, se mit à bégayer des phrases sans suite. 
Toute nouveauté l'effrayait, dans sa routine et son aveu- 
glement de bête de manège. On avait à ce point tué en 
lui l'initiative, qu'en dehors du geste accoutumé, il ne 
savait plus agir, envahi d'une terreur d'enfant. Cette usine 
nouvelle, ces grandes halles propres et claires l'émotion- 
naient, comme un domaine redoutable, où il ne pourrait 
vivre. El il n'éprouvait plus que la hâte de rentrer dans 
son enfer noir et douloureux. Ragu l'avait plaisanté : à 

quoi bon changer de maison, quand rien n'était sûr? 

19. 




m LES QUATRE £VAHG1LES 

Puis, peut-être Bentait-il confusément que, pour lui, î) 
n'était plus temps. 

— Nim, non, monsieur, pas encore... Je voudrais bien, 
ra»is je ne sais pas... Je rerrai ^lus tard, je Gonsalterai 
ma femme... 

Luc souriait. 

— C'est cela, c'est cela, il faut que leB femmes sAîent 
contfntes... Au revoir, mon ami. 

El Fauchard, gauchement, s'en alla, étoaoé lui-ffléme 
de la façon dont sa visite avait tourné, car il était certai- 
nement venu avec l'intention de demander du travail, si 
la maison lui plaisait et si l'on j gagnait davaola^ qu'à 
l'Âliimc. Pourquoi donc se sauvait-il, troublé par oe qu'il 
avait vu de trop beau, et n'ayant que le besoin de se réfu- 
gier, de s'engourdir encore dans le lourd sommeil de sa 
misère ? 

Un instaot, Luc s'entretint avec Bonnaîre d'un perfec- 
tionnement qu'il désirait apporter aux laminoirs. Mais 
Ragu avait une rûclamalion k présenter. 

— Monsieur Lac, un coup de vent a encore cassé Crois 
vitres, à la fenêtre de notre chambre. Et, cette fois, j« 
vous avertis que nous ne payerons pas... Ça vient de ce 
que notre maison est la première dans le courant d'air 
de la plaine. On y gèle. 

Il se plaignait toujours, il avait toujours des prétextes 
pour être mécontent. 

— D'ailleurs, monsieur Luc, c'est bien simple, ¥ous 
pouvez passer cbez nous, afin de vous rendre coopte.- 
Josine vous montrera ça. 

Di'puis qu'il s'était fait embaucher à la Crécherie, 
Sœurette avait obtenu de lui qu'il épousât Josine; et le 
jebiie ménage occupait donc une des petites maisons de la 
cité ouvrière, entre les deux maisons des Bonnaire et 
des ISourron. Jusque-là, comme il s'était beaucoup 
corrigé, grâce au milieu, la bonne entente ne semblait 



TRAVAIL 223 

pas avoir été sérieusement troublée. Quelques querelles 
s'étaient seules produites, à cause de la présence de 
Nainet^ qui vivait aussi là. D'ailleurs, lorsque Josine aTait 
du chagrin, et qu'elle pleurait, elle fermait la fenêtre, 
pour qu'on ne l'entendit pas. 

Une ombre avait passé sur le front de Luc, dans la joie 
qu'il avait toujours à visiter les ateliers, le matin. 

— C'est cela, Ragu, répondit-il simplement, je passe- 
rai chez vous. • 

Et la conversation cessa, le train de laminoirs s'était 
remis à fonctionner, couvrant les voix de son bruit de 
mastication géante. De nouveau, les lingots éblouissants 
passaient et repassaient, s'allongeaient à chaque «ourse, 
jaillissaient en rails. Et sans cesse les rails s'ajoutaient 
aux rails, il semblait que la terre allait bientôt en être 
sillonnée de toutes parts, pour ckarrier à l'inûai la vie 
décuplée et victorieuse. 

Un instant encore, Luc regarda la bonne besogne, sou- 
riant à Bonnaire, encourageant d'un air de camarade 
Bourron et Ragu, s'efforçant de faire lever de chaque 
équipe de travailleurs toute une moisson d'amour, dans 
sa certitude que rien de solide ne pousse, quand on ne 
s'aime pas. Puis, il quitta les ateliers, il se rendit à la 
Maison-Commune, comme il faisait chaque matin, pour 
visiter les Ecoles. S'Use plaisait dans les halles du travail, 
à rêver la paix future, il goûtait une joie d'espérance plus 
vive encore, au milieu du petit monde des enfants, qui 
étaient l'avenir. 

Naturellement, cette Maison-Commune n'était, jusque- 
là, qu'une vaste bâtisse, propre et gaie, où l'on n'avait 
guère visé qu'à la plus grande commodité pour le moins 
d'argent possible. Les Ecoles y tenaient toute une aile, en 
pendant avec la Bibliothèque, les Jeux et les Bains, in- 
stallés dans l'aile opposée ; tandis que la Salle des réunions 
et des fêtes, ainsi que certains bureaux, occupaient le 



3Î4 LES QUATHE EVANGILES 

bâtiiueni central. Ces Ecoles se divisaient en trois sec- 
lions distinctes : une crèche, pour les tout petite, od les 
mères occupées pouvaient mettre leurs enfaols, inème au 
maillot; une école proprement dite, comprenant cinq 
divisions, donnant une instruction complète; une série 
d'ateliers d'apprentissage, que les élèves fréquentaient 
concurremment avec tes cinq classes, acquérant des métiers 
manuels à mesure que leurs connaissances générales se 
dévêt oppaicnl. Et les deux sexes n'étaient point séparés, 
garçons et filles grandissaient cSte à côte, depuis leurs 
berceaux qui se touchaient, jusqu'aux ateliers d'appren- 
tissage qu'ils quittaient pour se marier, en passant par 
les classes, ou ils étaient mêlés comme ils te seraient 
dans l'existence, assis sur les mêmes bancs. Séparerdès 
l'enfance les deux sexes, les élever, les instruire diffé- 
remment, dans l'ignorance l'un de l'autre, n'est-ce pas 
les rendre ennemis, pervertir et affoler par le mystère 
leur attrait naturel, faire que l'homme se rue et que la 
femme se réserve, dans un malentendu sans fin? Et la 
paix ne naîtra que lorsque l'intérêt commun apparaîtra 
aux deux camarades, se connaissant, ayant appris la vie 
aux mêmes sources, se mettant ensemble en roate 
pour la vivre logiquement, sainement, comme elle doit 
élre vécue. 

Smurette avait beaucoup aidé Luc pour l'installation 
des Ecoles. Penilant que Jordan s'enfermait dans son 
laboratoire, après avoir donné l'argent qu'il avait promis, 
tout en refusant d'examiner les comptes, de discuter les 
mesures à prendre, sa sœur se passionnait pour cette 
ville nouvelle, qu'elle voyait germer et naître sous ses 
yeux. Toujours il y avait eu en elle une gardeuse d'enfants, 
une éducatrice, une infirmière; et sa charité, qui, jusque- 
là, éluit seulement allée à de rares pauvres gens, quelui 
désignaient l'abbé Marie, le docteur Novarre, on l'insli- 
tuteur Hermetine, s'était trouvée tout d'un coup comiatt 



élargie, devant la considérable famille de travailleurs à 
instruire, à guider, à aimer, dont Luc lui faisait le cadeau. 
Aussi, dès les premiers jours, avait-elle choisi sa tâche, 
nejrefusant pas de s'intéresser à l'organisation des classes 
ei des ateliers d'apprentissage, mais s'occupant surtout 
de la crèche, y passant ses matinées dans l'amour des 
tout petits. Et, lorsqu'on lui disait de se marier, elle 
répondait un peu gênée et confuse, avec son joli rire de 
fille sans beauté : « Est-ce que je n'ai pas les enfants des 
autres? » Elle avait fini par trouver une aide dans Josine, 
qui, elle aussi, bien qu'elle eût épousé Ragu, restait 
sans enfant. Chaque matin, elle l'employait à la crèche, 
auprès des berceaux, toutes deux devenues amies, malgré 
leurs cœurs si différents, rapprochées par les soins 
qu'elles donnaient à ces petits êtres délicieux. 

Mais, ce matin-là, lorsque Luc entra dans la salle 
blanche et fraîche, il y rencontra Sœurette seule. 

— Josine n'est pas venue, expliqua-t-elle. Elle m'a fait 
dire qu'elle était indisposée, ohl un simple petit malaise, 
paraît-il. 

Il fut pris d'un soupçon vague, et de nouveau une 
ombre assombrit ses yeux. Simplement, il dit ce qu'il 
ferait. 

— Je dois passer chez elle, je verrai si elle n'a besoin 
de rien. 

Puis, ce fut un charme que la visite aux berceaux. 
Dans la vaste pièce blanche, ils étaient tout blancs, rangés 
le long des murs blancs. De petites faces roses y som- 
meillaient, y souriaient. Autour d'eux, allaient et ve- 
naient des femmes de bonne volonté, aux grands tabliers 
éblouissants, les yeux attendris, les mains maternelles, 
qui veillaient avec de douces paroles sur cette toute petite 
enfance, ces germes si frêles encore d'humanité, dans 
lesquels pourtant se levait l'avenir. Mais il y avait là des 
enfants déjà grandis, des commencements de petits 



iS6 LES QUATRE EVANGELF.S 

hommes et de petites femmes, jusqu'à trois et qualn 
ans; et ceux-ci élaieat l&ehés en liiierlé, lei plus fragilea 
dans des chaises roulantes, les autres au bon hasard de 
leurs courtes jambes, sans trop de chutes. La salle 
ouvrait sur une véranda fleurie, que proloogeut un 
jardin. Tout le cher troupeau s'ébattait au sokil, dans 
l'air tiède. Des jouets, des paulioi pendaient è des 
ficelles, pour ^ajw les plus petits j tandis que lei plus 
grands araienl des poupées, des chevaux, des durs, 
qu'ils traînaient avec iracae, eu hérat <tei lesquels 
s'Éveillait le besoin de l'action. Et «tétait un délicieui 
réconfort, ce petit monde qui poussait de la sarle, « 
gaiement, dans un tel bien-être, pour les besogoet de 
demain. 

— Pas de malades? demanda Luc, qui s'attardait «Tec 
ravissement dans cette blancheur d'aurore. 

— Oh ! non, tous sont gaillards ce matin, répandit 
Sœurette. Nous avons eu deux enfants atteints de rou- 
geole avant-hier, et je ne les ai plus reçus, il a fallu les 
isoler. 

Tous deux étaient sortis sons la véranda, qu'ils sui- 
virent, pour continuer la visite par l'Ecole voîûne. Les 
porles-fenëtres descinq classes'y succédaient, donnaaiainsi 
surlesverduresdu jardin; et, corameletenips6tait chaud, 
elles se trouvaient grandes ouvertes, de sorte que, sans 
entrer dans les salles, ils purent, du seuil, jeter on coup 
d'oeil dans chacune. 

Les maitres, depuis qu'elles étaient créées, y élah»- 
raient un programme nouveui. De la prenière, où ils pre- 
naient l'enfant ne sachant même pas lire, à la cinquième, 
où ils se sëparaîcnt de lui, après lui avoir doané lea 
éléments des connaissances générales, nécessaires L la vie, 
ils s'efforçaient surtout de le mettre en {R^senœ des 
choses et des faits, pour qu'il tint soa savoir des réalités 
de ce monde. Leur effort tendait aussi à éveiller en loi 



inil.TA.LLl &2I 



le beMS de Fordre, aie doter d'une méthode, par l'usage 
qQOfîAien de Fenpérience. Sans méthode, il n'est pas de 
trafail utile, c'est la méthode qui classe, qui permet 
d'aecpiérir tonrjwirs, sans rien perdre des acquisitions 
déjà faites. £t la science des livres se trouvait donc, sinon 
condanvnée, du moins remise à son plan de moindre 
importance, car l'enfant n'apprend bien que ce qu'il voit, 
que ce qu'il touche, que ce qu'il comprend par lui-même. 
On ne le courbait plus en esclave sur des dogmes indis- 
cutables, ott ne lui imposait plus la personnalité tyran- 
nique du professeur : c'était à son initiative qu'on d<îman- 
dait de découvrir la vérité, de la pénétrer, de la rendre 
sienne. Il n'eïiste pas d'autre façon de faire des hommes, 
toute l'énergie individuelle de chaque élève en était 
éveiilée, accrue. De même, on avait supprimé les chàti- 
menls et les récompenses, on ne comptait plus sur les 
menaces ni sur les caresses pour forcer les paresseux au 
travail. Il n'y avait pas de paresseux, il n'y avait que des 
enfants malades, des enfants comprenant mal ce qu'on 
leur expliquait mal, des enfants dans les cerveaux de qui 
on sf obstinait à faire entrer, à coups de férule, des con- 
naissances pour lesquelles ils n'avaient aucune aptitude. 
Et il suffisait, si l'on voulait n'obtenir que de bons élèves, 
d'utiliser l'immense désir de savoir qui brûle au fond 
de chaque être, la curiosité inextinguible de l'enfant 
pour ce qui l'entoure, à ce point qu'il ne cesse de fatiguer 
les gens de ses questions. L'instruction n'était plus une 
torture, elle devenait un plaisir toujours renouvelé, du 
moment qu'on la rendait attrayante, en se contentant 
d'exciter les intelligences, de les diriger simplement 
dans leurs découvertes. Chacun a le droit et le devoir 
de se faire lui-même. Et il faut que l'enfant se fasse 
lui-même, il faut le laisser se faire au milieu du vaste 
monde, si l'on veut qu'il soit plus tard un homme, une 
énergie agissante, une volonté qui décide et dirige. 



as Les QUATRE Evangiles 

Aussi les cinq classes se déroutaient-elles, des notions 
premières, à [ouïes les Térilés scientifiques acquises, 
comme nne émancipation logique et graduée des intelli- 
I gences. Dans le jardin, un gymnase se trouvait installé, 
des jeux, des exercices de tuutes sortes, afin que le corps 
fût fortifié, lain et solide, à mesure que le cerveau se 
développait lui-même, s'enrichissait de savoir. Il n'est de 
bon équilibre mental que dans un corps bien portant. 
Pour les premières classes surtout, les récréations étaient 
longues, on commençait par n'exiger des enfaots que 
des taches courtes, variées, proportionnées i leur endu- 
rance. La rèj;le était de les enfermer le moins possible, 
on dotinail souvent les levons en plein air, on oi^a- 
iiisajt det> pj-omenades, les ioslruisanl au milieudes choses 
qu'ils avaient à connaître, dans les fabi-iques, deiant les 
phénomènes de la nature, parmi les animaux, les plantes, 
les eaux, les montagnes. C'élaitàlaréalilédesâtresetdes 
choses, à lavieelle-mêmb qu'on demandait le meilleur 
de leur enseignement, dans cette conviction qae toute 
scii.'nce ne doit avoir d'autre but que de bien vitre la 
vie. Et, en dehors des notions générales, on s'efforçait 
encore de leur donner la nuliond'liumanité, de solidarité. 
Ilsgrandiâsaicnl ensemble, ils vivraient toujours ensemble. 
L'amuur Si^ul élaîl le lien d'union, dejustice, de bonheur. 
Kn lui se trouvait le pacte indispensable et suffisant, car 
il [iiirnsait 'le s'aimer, pour que la paix régnât. Cet uni- 
versel auiuur i|ui s'élargira de la famille à la nation, de 
la ti.'Uioj) à riiutnaiiilé, sera l'unique loi de l'heureuse 
Cilé future. On le dévelo|i|)ait chez les enfants en les 
inléress;int les uns aux autres, les plus forts veillant 
sur li's plu.^ faibles, tous metlant en commun leurs études, 
leurs jeux, leurs passiims naissantes. Et c'était la inois- 
loii :itt<'ii'' I", des hiimiiii's forlîliés par lus exercices du 
ci.>i|i.-. LM-lriiils par re\| --ri iiiii' eji jdeine nature, rappro- 
e)lo^ [I .r ! Mili'Niijenee et par le cœur, devenus des frères. 



Il y eut des rires, des cris, et Luc s'inquiéta, car le& 
choses n'allaient pas parfois sans quelque désordre. Au 
milieu d'une des classes, il venait d'apercevoir I^anet 
debout, la cause sans doute du tumulte. s 

— Est-ce que Nanet vous donne toujours du mal?^. 
demanda-t-il à Sœurette. C'est un diable, cet enfant. 

Elle sourit, avec un geste d'indulgente excuse. 

— Oui, il n'est pas toujours commode. El nous en 
avons d'autres qui sont aussi bien turbulents. Ils se 
poussent, se battent, n'obéissent guère. Mais ce sont tout 
de même de bons petits diables. Nanet est un gamin 
exquis, très brave et très tendre... D'ailleurs, lorsqu'ils 
se tiennent trop tranquilles, nous sommes désolés, nous 
nous imaginons qu'ils sont malades. 

Après les classes, de l'autre côté du jardin, venaient les 
ateliers d'apprentissage. Des cours y avaient lieu sur les 
principaux métiers manuels, les enfants s'y exerçaient à 
ees métiers, moins pour les y apprendre à fond, que pour 
en connaître l'ensemble et déterminer leur vocation. Ces 
cours, du reste, étaient menés parallèlement avec les 
études proprement dites. Dès les premières notions de 
lecture et d'écriture, on mettait un outil dans la main 
de l'enfant, en face, de l'autre côté du jardin ; et si, 
le matin, il étudiait la grammaire, le calcul, l'histoire,, 
mûrissant son intelligence, il travaillait de ses petits bras, 
l'après-midi, pour donner de la vigueur et de l'adresse à 
ses muscles. C'était comme des récréations utiles, un dé- 
lassement du cerveau, une lutte joyeuse d'activité. On 
avait admis le principe que tout homme devait savoir un 
métier manuel, de sorte que chaque élève, en sortant dûs 
Ecoles, n'avait plus qu'à choisir le métier de son goût, 
pour s'y perfectionner dans un atelier véritable. Et, de 
même, la beauté fleurissait, les enfants passaient par des 
eours de musique, de dessin, de peinture, de sculpture^ 
•é, dans les Âmes éveillées, naissaient les joies do Texis- 

2« 



230 LES QUATRE ÉVANGILES 

tence. Même pour ceux qui devaient s'en tenir aux pre- 
miers éléments, c'était le monde élargi, la terre entière 
prenant une voix, les plus humbles vies s'embellissant 
d'une splendeur. Dans le jardin, à la fin des belles 
journées, par les radieux couchers de soleil, on réunissait 
les enfants, on leur faisait chanter des strophes de paix 
et de gloire, on les exaltait dans des spectacles de vérité 
et d'immortelle beauté. 

Luc achevait sa visite quotidienne, lorsqu'on accourut 
le prévenir que deux paysans des Combettes, Lenfant et 
Yvonnot, l'attendaient dans le petit bureau, qui donnait 
sur la grande salle des réunions. 

— Ils viennent pour l'affaire du ruisseau? demanda 
Sœurette. 

— Oui, répondit-il. Ce sont eux qui m'ont demandé un 
rendez-vous. Mais, de mon côté, je désirais vivement les 
voir, car j'ai encore causé avec Feuillat, l'autre jour, et 
je suis convaincu qu'une entente est nécessaire eatre la 
Crêcherie et les Gombettes, si nous voulons vaincre. 

Souriante, elle l'écoutait, n'ignorant aucun de ses pro- 
jets de fondateur de ville; et, lorsqu'elle lui eut serré 
la main, elle retourna, de son pas discret et paisible, i 
ses berceaux tout blancs, d'où se lèverait le peuple futur, 
dont il avait besoin pour réaliser son rôve. 

Feiiillat, le fermier de la Guerdache, avait fini par re- 
nouveler son bail avec Boisgelin, dans des canditions 
désastreuses pour les deux parties. Il fallait bien vivre, 
comme il le disait ; et le système du fermage était devenu 
si défectueux, qu'il ne pouvait plus donner de boos ré- 
sultats. C'était la faillite même de la terre. Aussi, Feuil- 
lat, sourdement, en homme têtu, hanté d'une idée qu'il ne 
contait à personne, continuait-il à provoquer l'œuvre d'ex- 
périen ce don t il aurait voulu voir l'essai, à côté de sa ferme : 
la réconciliation des paysans des Gombettes, désunis par 
des haines anciennes; la mise en commun de leurs 



TRAVAIL 231 

lopins de terre, divisés à l'infini ; la création d'un vaste 
domaine unique, d'où ils auraient tiré toute une richesse, 
en j appliquant l«s principes de la grande culture inten- 
sive. Et sa pensée de derrière la tête devait être, lorsque 
l'expérience aurait réussi, de décider Boisigelin à laisser 
entrer la ferme dans l'association nouvelle. S'il s'y refu- 
sait, les faits finiraient bien par l'y forcer. D'ailleurs, il y 
avait chez Feuiliat, silencieux, se plianl jsous les servi- 
tudes inévitables, un peu d'un apôtre rusé et patient, ré- 
solu à gagner le terrain pas à pas^ sans se iasser. Son 
premier succès venait d'être de faire la paix entre Lenfant 
et Yvonnot, dojat les familles ^e quereUaieot depuis des 
siècles. Le premier ayant été choisi comme maire 
par la commune, et le second comme adjoint, il 
leur avait fait entendre qu'Us seraient, à eux deux, les 
maîtres, le jour où ils marcheraient d'accord. Puis, il les 
avait lentement amenés à son idée d'une bonne entente 
générale, si la commune voulait sortir du désastre rou- 
tinier où elle végétait et retrouver, dans la terre, une source 
d'inépuisable fortune. Justement, la Créch^ri^ se fondait 
alors, il la donnait en exemple, il en disait la prospérité 
croissante, il avait même fini par mettre en rapport Len- 
fant et Yvonnot avec Luc, en profitant d'une question 
d'eaux à régler, entre les Combettes et la Grêcherie. Et 
c'était ainsi que le maire et son adjoint se trouvaient à 
l'usine, ce malin-là. 

Tout de suite, Luc leur accorda ce qu'ils venaient de- 
mander, avec une bonhomie qui rassura un peu leur con- 
tinuelle défiance. 

— C'est entendu, messieurs, la Grêcherie canalisera 
désormais toutes les eaux qu'elle a captées, parmi les 
roches, et elle versera celles qu'elle n'emploiera pas 
dans le ruisseau du Grand- Jean, qui traverse votre 
commune, avant de se joindre à la Mionne. Avec peu de 
frais, si vous établissez des réservoirs, vous aurez un 



tZi LES QUATKE SVANGILES 

puissant moyen d'arrosage, vous doublerez la qualité de 

vos terres. 

LenTanl, gros et court, hocha sa tète large, d'un air de 
Icnlu réHexion. 

— Ça coûtera toujours trop d'argent. 

Petit et mince, la mine noire, la bouche rageuse, Yvon- 
not s'écria : 

— Et puis, monsieur, ce qui nous inquiète, c'est que 
celte e:iu-là, pour la partager, va être encore une raison 
de nous batire tous. Suns doute, vous êtes un bon voisin, 
de nous la donner, et nous vous en remercions bien. Seu- 
lemenl, comment faire, pour que chacun en ait sa juste 
part, sans croire que les autres le volent? 

Lucsouriait, heureux de la question, qui allait lui per- 
mettre d'aborder le sujet dont il était plein et pour leqfoel 
il avait tenu si vivement k les voir. 

— Mais l'eau qui féconde doit être à tout le monde, 
comme le soleil qui luil et qui chauffe, comme la terre 
elle-même qui cnfanle et qui nourrit. Quant an meillear 
mojon de partage, c'est de ne pas partager du tout, c'est 
de laisser en commun ceque la nature donne en commoa 
à tous les hommes. 

Les deux paysans comprirent. Un instant, ils restèrent 
silencieux, les yeux sur le parquet. Ce fut Lenfant, U 
plus réfléchi, qui prit la parole. 

— Oui, oui, nous savons, le fermier de la Gnerdache 
nous a causé de çà... Sans doute, c'est une bonne idtieqne 
de s'entendre tous ensemble, comme vous avez tait ici, ' 
de mettre en commun l'argent et la terre, les bras et les 
outils, puis de partager ensuite les bénéfices... Il parait 
certain qu'on gagnerait davantage et qu'on serait plus 
heureux... Mais, tout de même, il y aurait dei risques 1 
courir, et je crois bien qu'il faudra encore parler long- 
temps, avant de nous convaincre tous, aux Combetles. 

— Ah ! pour sàr, appuya Yvonnot, avec an geste 



TRAVAIL 233 

brusque. Nous deux, vous comprenez, nous voici à peu 
près d'accord, et nous ne sommes pas trop opposés aux 
nouveautés... Ce sont les autres qu'il s'agira de conqué- 
rir, et on aura du mal, je vous en avertis. 

C'était la déûance du paysan contre toutes les trans- 
formations sociales, touchant à la forme actuelle de la 
propriété, et que Luc connaissait bien. Il s'y attendait, il 
continua de sourire. Lâcher son lopin de terre, qu'on a 
tant aimé depuis des siècles, de père en ûls, le noyer 
dans les lopins des autres, quel arrachement ! Mais les 
déboires de plus en plus cruels, cette faillite du sol trop 
divisé, jetant les cultivateurs à. la désespérance et au dé- 
goût, devait aider à les convaincre que l'unique salut 
possible est dans l'union, dans l'entente de toute une 
commune pouvant créer un vaste domaine. Et Luc parla^ 
expliqua comment le succès était désormais aux asso- 
ciations. Il fallait opérer sur des champs élargis, avec 
des machines puissantes pour les labourer, les semer, les 
moissonner, avec des engrais abondants, fabriqués chi- 
miquement dans des usines voisines, avec des arrosages 
continus, décuplant les récoltes. Si l'eiTort du paysan 
isolé aboutissait à la famine, une prodigieuse richesse se 
déclarerait, dès que tous les paysans d'un village se 
seraient associés, afin d'avoir les champs immenses, les 
machines, les engrais, les eaux nécessaires. On arrivait 
à faire le sol, on y déterminait une extraordinaire fécon- 
dité, en l'épierrant, le fumant, l'arrosant. On finirait même 
par le chauffer, il n'y aurait plus de saison. Un hectare 
suffirait à nourrir deux ou trois familles. Déjà, lors- 
qu'on opérait sur un champ restreint, on y obtenait des 
miracles, toute une poussée ininterrompue de légumes 
et de fruits. La population de la France pourrait tripler, 
le sol la nourrirait amplement, s'il était cultivé avec lo- 
gique, dans l'harmonie de toutes les forces créatrices. Et 

ce serait aussi le bonheur, trois fois moins de douloureux 

20. 



iU LES QUATRE ÉVANGILES 

travail, le paysan enfin libéré des antiques serritndeB, 
sauvé du prêteur dont Tusure le ronge, échappé i Téera- 
scment du grand propriétaire et de l'Etat. 

— C'est trop beau, déclara Lenfant, de son air réflé- 
chi. 

Mais Yvonnot s'enflammait plus vite. 

— Âh ! bon sang ! si c'était vrai, nous serions trop bêtes 
de ne pas essayer la chose ! 

— Yovez où nous en sommes nons-mémes, à la Gré- 
chérie, dit alors Luc, qui gardait en réserve cet argu- 
ment de l'exemple. Yoici trois ans à peine que nous 
existons, et nos affaires vont bien, tous nos ouvriers qui 
se sont associés mangent de la viande, boivent du vin, 
n'ont plus ni dettes, ni crainte de l'avenir. Questionnez- 
les et surtout visitez notre œuvre, nos ateliers, nos habi- 
tations, notre Maison-Commune, tout ce que nous afvons 
bâti et créé en si peu de temps... C'est là le fruit de 
Tuniofi, vous accomplirez des prodiges, dès que vous 
serez unis. 

— Oui, oui, nous avons vu, nous savons, répondirent 
les deux paysans. 

£t c'était vrai, ils avaient visité curieusement la €rè- 
cherie, avant de faire demander Lue, supputant Its ri- 
chesses acquises déjà, s'étonnant de cette ville heoreuM 
qui naissait avec tant de rapidité, se demandant quel gain 
il y aurait pour eux à s'associer ainsi. La forée de l'expé- 
rience les pénétrait, les conquérait peu à peu. 

— Eh bien! puisque vous savez, c'est très simple, 
reprit Luc gaiement. Nous avons besoin de pain^ nos 
ouvriers ne peuvent pas vivre, si vous ne faites pas pous- 
ser le blé nécessaire. Yous autres, vous avez besoin d'ou- 
tils, de bêches, de charrues, de machines faites avec 
Tacier que nous fabriquons. Alors, la solution du pro- 
blème est très facile, il n'y a qu'à nous entendre, noui 
vous donnerons de Tacier, vous nous donnerez du iAé, et 



nous serons tous d'accord, nous ?iyrons tous heureux. 
Puisque noufi sonunes voisins, que vos terres touchent 
notre usine, et que nous avons absolument besoin les uns 
des autres, 1« mieuK n'est-il pas de vivra en frères, 
de nous associer tous pour le bien de chacun, de façon 
à ne plus faire qu'une même famille ? 

Cette bonhomie égaya Lenfant et Yvonnot. Jamais la 
réeonciliation, l'entente nécessaire entre le paysan et 
l'ouvrier industriel, ne s'élaii posée si nettement. Depuis 
que la Crècherie fonctionnait, se développait, Luc rêvait 
d'englober dans son association toutes les autres usines 
secondaires, toutes les industries diverses qui vivaient 
d'elle, autour d'elle. Il suffisait qu'il y eût là un foyer 
producteur d'une matière première, Tacier, pour qu'un 
pullulement de manufactures se produisît. £t «'étaient 
l'usine Chodorge qui fabriquait des dous, l'usine Haus- 
ser qui fabriquait des faux, l'usine Mirande qui fabriquait 
des machines agricoles; et c'était même un ancien 
étireur, Hordoir, dont les deux martinets, mus par 
un torrent, fonctionnaient encore dans une gorge des 
Monts Blouses. Tous ceux-là seraient bien forcés un 
jour, s'ils voulaient vivre, de venir se joindre à leurs 
frères de la Crècherie, en dehors desquels ils ne pour- 
raient exister. Même les ouvriers du bâtiment, les ou- 
vriers du vêtement, comme par exemple la grande 
cordonnerie du maire Courier, seraient entraînés, s'en- 
tendraient ensemble, donneraient des maisons, des habits 
et des souliers, s'ils désiraient avoir en échange des outils 
et du pain. La Cité future ne se réaliserai! que par cet 
accord universel, la communion du travail. 

— Enfin, monsieur Luc, dit Lenfant avec sagesse, ce 
sont là de Irop grosses affaires pour qu'on les décide d'un 
coup. Mais nous vous promettons d'y réfléchir et de faire 
notre possible pour que la bonne entente règne aux Com- 
bettcs, comme elle règne chez vous. 




S36 LES QUATRE ÉViNCIlES 

— C'est bien cela, monsieur Lac, appuya Tvonnot. 
Puisque nous avons tant fait que de nous réconcilier, 
Lenranl et moi, nous pouvons bien nous employer àee 
que tous les autres se réconciltent de m6me et Feoillat, ' 
qui est un malin, nous y aidera. 

En partant, ils reparlèrent des eaux que Luc s'enga- 
geait à jeter dans le Grand-Jean. Tout fut réglé. IIi 
avaient l'idée qu'ils seraient beaucoup aidés, dans leur 
campagne d'association, par cette question de l'arrosage, 
qui allait forcer la commune à n'avoir qu'an intérôt el 
qu'une volonté. 

Luc, qui les accompagnait, leur fit traverser le jardin, 
ou les attendaient leurs enfants, Arsène et Olympe, Eu- 
génie el Nicolas, qu'ils avaient dû amener, pour leur 
montrer cette Crécherie dont toute la contrée parlait. £t, 
justement, les écoliers des cinq classes venaient d'entrer 
en récréation, ce qui animait le jardin d'une turbulence 
joyeuse. Les jupes des fillettes volaient au clair soleil, 
les içarcons sautaient comme des chevreaux, c'étaient 
des rires, des chants, des cris, toute une floraison de 
délicieuse enfance, au milieu des gazons et des ver- 
dures. 

Mais Luc aperçut Sœurette qui se fôchait et grondait, au 
milieu d'un groupe de têtes blondes et brunes. 11 y avait 
là, au premier rang, Nancl, grandi, âgé de dix ans bien- 
tôt, avoc sa face ronde, hardie et gaie, sous sa toison de 
petit mouton ébouriffé, couleur d'avoine mûre. Puis, der- 
rière lui, se groupaient les trois lionnaire, Lucien, Anloi- 
neltc, Zoé, et les deux Bourron, Sébastien et Marthe, 
tous pris en faute sans doute, de la plus jeune, qui avait 
trois ans, aux plus vieux, qui allaient en avoir dix. Et il 
semblait bien que Nanet fût le chef de la bande coupable, 
car it répondait, il discutait en gamin pas commode, s'en- 
tëtant à ne jamais avoir tort. 
— Quoi donc? demanda Luc. 



N 



TKAYAIL Zêi 



— Eh! c'est encore Nanet, répondit Sœurette, qui est 
allé à TAbîme, mfalgré la défense formelle. Je viens d'ap- 
prendre qu'hier soir il a entraîné ceux-là; et, cette fois, 
ils ont môme passé par-dessus le mur. 

En effet, au bout des vastes terrains de la Crécherie, un 
mur mitoyen séparait ces terrains de ceux de l'Abîme. 
Même une ancienne porte s'y ouvrait, dans l'angle où était 
le jardin des Delaveau. Elle ne fermait qu'au verrou; 
mais, depuis que tous rapports avaient cessé, le verrou 
était toujours poussé solidement. 

Nanet, d'ailleurs, protestait. 

— D'abord, c'est pas vrai que nous avons tous passé par- 
dessus le mur. J'ai passé tout seul, et puis j'ai ouvert la 
porte aux autres. 

A son tour, Luc, mécontent, se fâcha. 

— Tu le sais bien, à plus de dix reprises, on vous a 
défendu d'aller à côté. Vous finirez par nous faire avoir 
de gros ennuis, et je vous répète, à toi, comme aux 
autres, que c'est très mal, tout à fait vilain. 

Les yeux écarquillés, Nanet l'écoutait, ému de lui voir 
de la peine, en bon petit enfant qu'il était au fond, mais 
ne comprenant pas. S'il avait passé par-dessus le mur 
pour faire entrer les autres, c'était que Nise Delaveau, 
eet après-midi-là, avait des camarades, Paul Boisgelin, 
Louise Mazelle, un tas de petits bourgeois très amusants, 
et qu'alors on avait voulu jouer tous ensemble. Elle était 
très gentille, Nise Delaveau. 

— Pourquoi tout à fait vilain? répéta-t-il, l'air stupéfait. 
On n'a fait de mal à personne, on s'est bien amusé, les 
uns avec les autres. 

Et il dit les enfants qui se trouvaient là, il raconta sans 
mentir ce qu'on avait fait, des joujoux permis, car on 
n'avait pas cassé les plantes, ni jeté dans les plates-bandes 
les cailloux des allées. 

— Elle s'entend très bien avec nous, Nise, dit-il en 



S38 LES UL'ATRB ÉVANGILES 

4ef minant. Elle m'aime bien, et je l'aime bien, depnîiqae 
nvns sommes camarades. 

Luc ne voulut pas sourire. Hais, daoB ton cœnr atten- 
dri, toute aae vision se levait, ces «nËtnlsdet deux classes 
firaternisant, par-dessus les clOtares, jouant et riaDt en- 
semble, au milieu des haines et des luttes qui séparaient 
les pères. La paix future de la Cité allût«lû «koe ÛBorir 
en eux? 

— Il est possible, dit-il, cpie Nise soit ehanaante et 
que vous vous entendiez très bien; sealemeot, il esteoi- 
venu qu'elle doit rester chez elle, et vous autres, ehes 
vous, pour que personne ne se plaigne. ' 

Sœurette, gagnée elle aussi par le cbarow 4e eelte ea- 
fance innocente, le regarda de ses yenx désarmés, si 
pleins de pardon, qu'il ajouta doucement : 

— Allez, mes petite, vous ne recommenoerei pu, parce 
que vous nous feriez de la peine. 

Lorsque Lenfant et Yvonnol eurent pris défiaitinoenl 
congé, en emmenant Arsène et Olympe, Ëngéoieet Ni- 
colas, qui s'étaient mêlés aux jeux et ^qai partaient à 
regret, Luc dut songer h rentrer chez lui, ayant terminé 
sa visite quotidienne. Mais, auparavant, il se fOQvwt qu'il 
avait promis de voir Josine, il résolut de passer chez elle. 
Sa matinée était bonne, il rentrait heureux, le cœnr bat- 
tant d'espoir. D'abord, ce jour-li, la Haison-ComansAe, 
avec ses tuiles vernissées et les quelques ornements de 
faïence qui la décoraient, lui avait paru d'une gaieté 
prospère, sous le limpide soleil. Les Ateliers sentaient 
bon le travail, les Magasins commençaient à regorger de 
provisions. Puis, c'étail en lui l'espoir de voir les pay- 
sans des Combettes s'associer, élargir l'expérience, assu- 
rer le triomphe, en donnant du blé contre des outilsetdes 
machines. C'était aussi comme une promessa qui aurait 
suffi f\ tout égayer, les Ecoles préparant l'avenir, le 
jardin en fête, plein d'un vol d'enfants, en qui demain 



fleurissait. Et, maintenant, il traversait sa Cité naissante, 
les petites maisons blanches en train de pousser de toutes 
parts, parmi les verdures. Le constructeur de ville qui 
était en lui, goûtait une joie à chaque bâtisse nouvelle, 
s'ajoutant aux premières, agrandissant le bourg né de la 
veille. N'était-ce pas sa mission? les choses et les êtres 
n'allaient-ils pas se lever, se grouper à sa voix? Il se sen- 
tait la force de commander aux pierres, de les faire mon- 
ter, s'aligner en logis humains, en édifices publics, où il 
logerait la fraternité, la vérité, la justice. Sans doute, il 
ne faisait que semer encore, il n'en était qu'aux fonda- 
tions, qu'aux tâtonnements du début. Mais, certains jours 
d'allégresse, il avait la vision de la ville future, et son 
cœur chantait dans sa poitrine. 

La maison occupée par Ragu et Josine, une des pre- 
mières construites, se trouvait près du parc de la Crê- 
cherie, entre celle des Bonnaire et celle des Bourron. 
Luc traversait la chaussée, lorsqu'il aperçut de loin, à 
Tangle du trottoir, un groupe de commères, en grande 
conversation; et il reconnut bientôt madame Bonnaire et 
madame Bourron, qui semblaient donner des renseigne- 
ments à madame Fauchard, venue comme son mari, ce 
matin-là, pour savoir si l'usine nouvelle était le pays de 
Cocagne dont on parlait. La voix aigre, le geste dur, 
madame Bonnaire, la Toupe, ainsi qu'on la nommait, 
ne devait pas embellir le tableau, toujours rageuse et 
mécontente, n'arrivant à se faire du bonheur nulle 
part, tant elle gâtait sa vie et celle des autres. Elle 
avait d'abord paru heureuse que son mari trouvât du 
travail à la Cn^cherie ; mais, après avoir rêvé une part 
immédiate de gros bénéfices, elle s'enrageait maintenant 
d'avoir longtemps à attendre peut-être ; et son grand 
irrief était qu'elle n'arrivait même pas à s'acheter une 
montre, dont l'envie la torturait depuis des années. Babette 
Bourron, au contraire, sans cesse ravie, ne tarissait pas 




Vu LES QUATRE tVANGELES 

sur les avantages de son installation, enchantée snrtonl 
que son mari ne lui revint plus ivre avec lUgu. Et, entre 
les deux, madame Fauchard, plus maigre, plus malchan- 
ceuse et plus dolente que jnmais, restait perplexe, 
penchant i croire tout perdu avec la Toupe, tellement 
elle était convaincue qu'il n'y avait plut de joie pour elle 
dans l'existence. 

La vue de la Toupe et do la Fanchard, commérant 
ainsi, d'un air de détresse, fut désagréable à Luc. S> 
belle hnmriir s'en trouva '^hléc, car il n'ignorait pas tout 
le troubk- ijuc les fcmini-s menaçaient de porter dans la 
future ori;anisation de trav;iil, de paix et de justice. Il les 
sentait loutcs-puissantes, c'était par elles et pour elles 
qu'il aurait voulu fonder sa Cité, et son courage défaillait, 
quand il en rencontrait de mauvaises, hostiles on sim- 
jilenicnl indilTércnles. qui, uu lieu d'être le secours 
attendu, pouvaient devenir l'obstacle, l'élément destruo- 
tour, capable de tout ani'antlr. Et il passa, saluant, tandis 
qui' les f>'niinc3 se taisaient, la mine inquiète, comme 
prises eu iriiin de mal faire. 

Lorsque Luc entra dans la petite maison des Ragu, il 
apiTvut Jnsitic, assise, qui cousait devant une fenêtre. 
Mais l'ouvrage était tombé sur ses genoux, elle restait 
penlufi en une niverie si profonde, qu'elle ne l'entendit 
mcni;< pa^, li-s yeux au loin. Un instant, il la regarda, 
tans .ivaur:'!' davaiit:<;!e. Ce n'éluit plus la misérable fille 
hall 'lit l'.< jiavé, mourant de faim, mal velue, avec un 
paiivr. viï-ip' de misrro, embroiissailiû de cheveux. Elle 
uv..il viiii;ielun ans, ulle étail adorable dans sa simple 
mil'' ■■h: toile bleui;, de taille line, mince et souple, snn.-^ 
ui;'i^-;vijr. El sus bi'uux tbevcui cendrés, d'une légèreté 
de SI. il'. ^t:iiu[it comme la lloraison délicate de son déli- 
cicii). '>isi;.'U. uu peu ,'illoui:e, aux ycu\ bleu.s rieurs, i la 
bou' !.- ii.iite, d'une frairlu-ur de rose. El elle solroutait 
\h lii.'M son cadre, dans celte salle i manger, û propre, 



TKAYAIL Z4I 

si gaie, meublée de sapin verni, la pièce qu'elle préférait 
de cette petite maison où elle était entrée très heureuse, 
et que, depuis trois années, elle se plaisait tant à soigner 
et à embellir! 

A quoi Josine rèvait-elle ainsi, la face pâle, envahie de 
tristesse? Lorsque Bonnaire avait décidé Ragu à le suivre, 
à s'associer aux camarades de la Crêcherie, elle s'était 
crue sauvée de toute peine. Désormais, elle aurait à elle 
une maison gentille, le pain serait assuré, Ragu lui- 
même se corrigerait, dès qu'il n'aurait plus d'ennuis à 
l'usine. Et la bonne chance ne s'était pas démentie, 
celui-ci avait fini par l'épouser, sur le désir formel de 
Sœurette, sans qu'elle éprouvât de ce mariage la joie 
qu'elle en aurait eue, au début de la liaison. Elle n'avait 
même accepté qu'après avoir consulté Luc, qui restait 
son dieu, le sauveur, le maître; et, tout au fond de son 
«œur, était cachée la joie divine, le trouble où l'avait jeté 
•ette demande de permission, la minute d'angoisse où 
elle l'avait deviné, avant qu'il se résignât à consentir. 
N'était-ce pas la solution la meilleure, la seule possible? 
Elle ne pouvait épouser que Ragu, puisque celui-ci 
voulait bien. Luc avait dû paraître content pour elle, lui 
gardant la même affection après le mariage, l'accueillant 
avec un sourire, à chacune de leurs rencontres, conime 
pour lui demander si elle était heureuse. Et elle sentait 
tout son pauvre cœur qui se désespérait, qui se fondait, 
en un besoin inassouvi de tendresse. 

Josine eut'un léger frisson, dans sa douloureuse rêve- 
rie, comme prévenue par un souffle, et elle se retourna, 
et elle reconnut Luc, qui souriait, de son air alTcc- 
tueux et inquiet. 

— Chère enfant, je viens parce que Ragu prétend (|ue 
vous êtes très mal dans celle maison, qu'elle est exposée 
à tous les courants d'air de la plaine, et que le vent a 
encort oawé trois vitres, à la fenêtre de votre f^'^îîinhre. 

21 



ta LES QUATRE EVANGILES 

Elle l'ëcoutait, l'air snrpris et confus, ne skc&ant com- 
ment ne pas dire le contraire de son mari, sans mentir. 

— Oni, monsieur Lac, il f a eu des carreaux caués, 
mais je ne snis pas bien sûre que ce soit à cause du rent. 
Et sans doute, lorsque le vent souille de U plaine, 
nous eo avons notre bonne part. 

Sa voix tremblait, elle ne put retenir deux grasses 
larmes. C'était Ragu, qui, le matin même, dans un em- 
portement, avait cassé les vitres, en voulant tout jeter 
par la fenêtre. 

— Comment! Josine, vous pleure»? Voyons, parlez, 
confessez-vous à moi. Vous savez bien que je suis votre 
ami. 

Et il s'était assis près d'elle, très ému, partageant sa 
peine. Mais, déjà, elle avait essuyé ses larmes. 

— Non, non, ce n'est rien. Je vous demande pardon, 
vous me trouvez dans un mauvais moment, en train de 
ne pas être raisonnable et de me faire du chagrin. 

Elle eut beau se débattre, il la confessa. Ragu ne s'ac- 
climatnit pas, dans ce milieu d'ordre, de paix, d'effort 
lent et continu vers l'existence meilleure. Il semblait 
avoir la nostalgie de la misère, de la souffrance, de ce sa- 
lariat où il avait vécu, grondant contre le patron, mais 
fait au pli de l'esclavage, s'en consolant au cabaret, dans 
l'ivresse, dans une révolte de paroles impuissantes. 11 re- 
grettait les ateliers noirs et sales, la guerre sourde avec 
les cliefs, les bordées tapageuses avec les camarades, 
toutes ces ubominuliles journées de haine qu'on achevait 
au lotris en battant la femme et les enfants. Et, ayant 
rjtrnmencé par des plaisanteries, il en arrivait aux acca- 
Htions, il traitait lu Crùcliene de grande caserne, de 
prison où l'on n'avait plus aucune liberté, pas même celle 
de hi'ire un coup de trop, si l'envie vous en prenait. Jus- 
qu'à présent, on n'y ir^gnait pas plus qu'à l'Âblme, 
et l'uti y avnil tuutos sotlos de soncis, l'inquiétude que ça 



TRAVAIL Î43 

ne marchât pas, qu'on n'eût rien à toucher, le jour du 
partage des bénéfices. Ainsi, depuis deux mois, Jes plus 
mauvais bruits couraient, on craignait, cette année-là, 
d'avoir à se serrer le ventre, à cause de l'achat de ma- 
chines noavelles. Sans compter que les magasins coopé- 
ratifs fonctionnaient souvent mal : on vous envoyait par- 
fois des pommes de terre, quand vous aviez demandé du 
pétrole; ou bien on vous oubliait, vous deviez retourner 
trois fois au bureau de distribution, avant d'être servi. Et 
il se moquait, et il se fâchait, il traitait la Grèeherie de 
sale baraque, d'où il «spérait bien filer, dès qu'il le 
pourrait. 

Un silence pénible ^e fit. Luc était devenu sombre, car 
il y avait quelque vérité, au fond de ces récriminations. 
C'étaient là les grincements inévitables de la machine 
neuve encore. Et, surtout, les bruits qu'on faisait courir, 
1«8 difficultés de la présente année, l'affectaient d'autant 
plus, qu'il craignait d'être en eSet forcé de demander cer- 
tains sacrifices aux ouvriers, pour ne pas compromettre 
la prospérité de la maison. 

— Et Bourron crie avec Ragu, n'est-ce pas? demanda- 
t-il. Mais vous n'avez jamais entendu Bonnaire se 
plaindre? 

D'un signe de tête, Josine répondait négativement, 
lorsque, par la fenêtre ouverte, on entendit les voix des 
trois femmes restées sur le trottoir. Ce devait être la 
Toupe qui s'oubliait, qui glapissait, dans son continuel 
besoin de s'emporter et de mordre. Si Bonnaire se taisait, 
en homme réfléchi, dont la raison consentait aux longues 
expériences, sa femme suffisait pour ameuter toutes les 
commères du petit bourg naissant. Et Luc la revit déso- 
lant la Fauchard, annonçant la ruine prochaine de la Gré- 
chérie. 

— Alors, Josine, reprit-il lentement, vous n'êtes pas 
heureuse ? 



!U LES QUATrtE ËVAKCILES 

Elle voulut de nouveau protester. 

— Oh! monsieur Luc, comment ne serais-je pas henr 
reuse, lorsque vous avez tant fait pour moi? 

Mais SCS Torces la trahirent, deux grosses linnes repn- : 
Turent dans ses yeux, roulèrent sur ses joues. 

— Vous le Tojez bien, Josioe, tous n'êtes pas heu- 

' — Je ne suis pas heureuse, c'est Trai, monsieur Luc 
Seulement, vous n'y pouvez rien, ce n'est pas votre faute. 
Vous avez élâ pour moi un bon Dieu, et que faire? si rien 
ne réussit à changer le cœur de ce malheureux..-. Il re- 
devient méchant, il ne supporte plus Nanet, il a failli 
tout cnsser, ce malin, et il m'a battue, parce que l'enftnt, 
disait-il, lui répondait mal... Laissez-moi, monsieur Lue, 
ce sont des choses qui me regardent, je vous promets de 
me faire le moins de peine que je pourrai. 

Sa voix était coupée de sanglots, tremblants, presque 
indl^tinete. El lui, impuissant, se sentait envahi d'une 
tristesse croissante.. Toute sa matinée heureuse finissait 
par on être obscurcie, il était comme glacé d'an souffle de 
doute, de désespérance, lui si brave, dont l'espoir j oyeux 
faisait la force. Lorsque les choses obéissaient, lorsque le 
succès matériel semblait s'affirmer, il ne pourrait donc 
changer les hommes, développer dans les eœurs le divin 
amour, la fleur féconde de bonté, de solidarité? Si les 
hommes restaient dans la haine et dans la violence, «a 
ouvre ne s'accomplirait pas ; et comment les éveiller à la 
tendresse, comment leur enseigner le bonheur? Cette 
chère Jusine, qu'il était allé chercher si bas, qu'il avait 
sauvée d'une si atroce misère, elle était pour lut l'image 
même de son œuvre. Tant que Josins ne serait pas heu- 
reuse, son œuvre ne serait point. Elle était la femme, )■ 
femme misérable, l'esclave, la chair à travail et à plaisir, 
ioni il avait rêvé d'être le sauveur. C'était ■urtout par 
•lie et poar elle, entre toutes les femmes, ^ue la Cité 



TRAVAIL S45 

toiture se bâtirait. Et, si Josine était toujours malheureuse, 
«'était que rien encore de solide ne se trouvait fondé, 
«'était que tout restait encore à faire. Dans son chagrin, 
il prévit des jours douloureux, il eut la nette sensation 
4e la terrible lutte qui allait s'engager entre le passé 
•çt l'avenir, et où lui-même y laisserait de ses larmes et 
4e son sang. 

— Ne pleurez pas, Josine, soyez brave, et je vous jure 
■que vous serez heureuse, parce qu'il le faut, pour que 
lout le monde soit heureux. 

Il avait dit cela si doucement, qu'elle trouva un sou- 
rire. 

— Oh! je suis brave, monsieur Luc, je sais bien que 
^ous ne m'abandonnerez pas et que vous finirez par 
avoir raison, puisque vous êtes la bonté et le courage. 
J'attendrai, je vous le jure, dussé-je attendre toute ma 
vie. 

C'était comme un engagement, un échange de pro- 
messes, dans l'espérance du bonheur à venir. Il s'était mis 
•debout, il lui avait pris les deux mains, qu'il serraFt ; et 
il la sentit qui serrait les deux siennes; et il n'y eut, 
•entre eux, que cette tendresse, cette union de quelques 
secondes. Quelle simple existence de paix et de joie on 
aurait vécue, dans la petite salle à manger, au meuble de 
sapin verni, si gaie et si propre I 

— Au revoir, Josine. 

— Au revoir, monsieur Luc. 

Alors, Luc rentra chez lui. Et il suivait la terrasse, au 
bas de laquelle passait la route des Combettes, lorsqu'une 
dernière rencontre l'arrêta un instant. Il venait d'aper- 
cevoir, longeant les terrains de la Grêcherie, mon- 
sieur Jérôme, dans sa petite voiture, que poussait un 
domestique. Cette apparition lui en rappelait d'autres, 
des apparitions répétées, çà et là, de ce vieillard infirme 
dans cette voiture, surtout la première, celle où il l'avait 

21 



I ' 



246 LES QUATRE ÉVANGILES 

VU passant devant l'Abîme, regardant de ses yenx clairs 
les bâtiments fumeux et retentissants de Tusine, où il 
ayait fondé la fortune des Qurignon. Et il passait main- 
tenant devant la Crêcherie, il en regardait les bâtiments 
neufs et si gais au soleil, des mêmes yeux clairs, qui sem 
blaient vides. Pourquoi donc s'était-il fait rouler jusque- 
là, faisant le tour, comme pour un examen complet? Que 
pensait-il, que jugeait-il, quelle comparaison voulait-il 
établir ? Peut-être n'était-ce que le hasard d'une pro- 
menade, le caprice d'un pauvre vieil homme retombé en 
enfance. Et, tandis que le domestique avait ralenti l'allure, 
monsieur Jérôme levait sa face large, aux grands traits 
réguliers, encadrée de longs cheveux blancs, l'air grave 
et impassible, examinant tout, ne laissant passer ni une 
façade, ni une cheminée, sans lui donner un regard, 
comme s'il avait voulu se rendre compte de cette ville 
nouvelle qui poussait ainsi, à côté de la maison que lui- 
môme avait créée autrefois. 

Mais un incident se produisit, Luc sentit croître son 
émotion. Un autre vieil homme, infirme également, et 
se traînant encore sur ses jambes enflées, venait sur la 
route, à la rencontre de la petite voiture. C'était le père 
Lunot, gros, les chairs molles et blêmes, que les Bon- 
iiaire avaient gardé avec eux, et qui, les jours de soleil, 
faisait devant l'usine de courtes promenades. D'abord, les 
yeux affaiblis, il ne dut pas reconnaître monsieur Jérôme. 
Puis, il eut un sursaut, il s'effaça, se colla contre le mur, 
comme si la route n'était pas assez large pour deux ; et, 
levant son chapeau de paille, il se courba, il salua pro- 
fondément. C'était à l'ancêtre des Qurignon, au patrOR 
fondateur, que le premier des Ragu, salarié et père de 
salariés, rendait hommage. Des années, et, derrière lui, 
des siècles de travail, de souffrance, de misère, se cour- 
baient, dans ce salut tremblant. Au passage du maître, 
même foudroyé, l'ancien esclave, qui avait dans le iang 



la lâcheté des servitudes séculaires, se troublait et s'in- 
clinait. Et monsieur Jérôme ne le vit même pas, passa 
de son air d'idole hébétée, en continuant d'examiner 
les ateliers nouveaux de la Crêcherie, peut-être san» 
les voir. 

Luc avait frémi. Quel passé à détruire, quelle ivraie 
mauvaise, encombrante et empoisonneuse, il faudrait 
arracher du vieil homme I II regarda sa ville qui sortait 
à peine de terre, il comprit avec quelle peine, au milieu 
de quels obstacles, elle grandirait et prospérerait. 
L'amour seul, et la femme, et l'enfant, finiraient pari 
vaincre. 



Depuis quatre ans que la Crëcherie était fondée, aie 
sourde haine monlail de Beauclair contre Luc. D'abord, 
il n'y avait eu qu'un étonnement hostile, des pUisaaleriét 
faciles et mëchanles; mais, depuis que des intérAts se 
trouvaient lésés, la colère était venue, le besoin de se 
défendre furieusement, de se défendre par tontes les 
armes contre l'ennemi public. 

Ce fut surtout chez les petits commerçants, chez les 
détaillants, que l'inquiétude première se produisit. Les 
magasins coopératifs de la Crécherie, dont on s'était 
moqué, lors de leur ouverture, réussissaient, avaient 
peu à peu pour clients, non seulement les ouvriers de 
l'usine, mais encore tous les habitants qui faisaient 
acte d'adhésion. Et l'on pense si les anciens fournisseurs 
habituels s'émotionnaient de cette terrible concurrence, 
de CCS tarifs nouveaux abaissant le prix des articles d'an 
bon tiers I C'était la lutte impossible, la ruine à bref 
' délai, si ce Luc de malheur venait i. vaincre, avec son 
idée désastreuse de vouloir que la richesse fdt plus jus- 
tement répartie, et que, pour commencer, les petits de 
ce monde pussent vivre mieux et à meilleur compte. Les 
boucliers, les épiciers, les boulangers, les marchands de 
vin, allaient donc être forcés de fermer boutique, in 
moment qu'on se passait très bien de leur intermédiaire, 
en évitant de leur laisser aux doigts un argent inutile ? 



Et ils criaient à l'abomination, la société craquait et 
s'effondrait, le jour où ils n'aggravaient plus de leurs gains 
^e parasites la misère des pauvres. 

Mais les plus touchés encore furent les Laboque, ces , 
quincailliers, anciens colporteurs de foires, qui avaient 
fini par tenir une sorte de vaste bazar, à l'angle de la rue 
deBriaset de la place de la Mairie. Les prix des fers 
marchands étaient de beaucoup tombés dans la région, 
depuis que la Crêcherie en fabriquait des quantités con- 
sidérables ; et le pis était que, grâce au mouvement d'asso- 
ciation qui gagnait les petites usines du voisinage. If 
moment semblait venir où les consommateurs, sans passer 
par les Laboque, se procureraient directement, dans les 
magasins coopératifs, les clous des Chodorge, les faux et 
les serpes des Hausser, les machines et les outils agri- 
coles des Mirande. Déjà, sans compter les fers, les maga- 
sins de la Crêcherie fournissaient plusieurs de ces 
articles, et le chiffre des affaires du bazar baissait chaque 
jour. Aussi les Laboque ne décoléraient-ils pas, exaspères 
de ce qu'ils nommaient l'avilissement des prix, se consi- 
dérant comme volés, dès l'instant qu'on empêchait leur 
rouage inutile de manger de l'énergie et de la richesse, 
sans autre profit que pour eux. Ils étaient devenus 
naturellement un centre actif d'hostilité et d'opposi- 
tion, le foyer où flambaient peu à peu toutes les haines 
allumées par les réformes de Luc, dont le nom n'était 
plus prononcé qu'avec exécration. Là se rencontraient 
le^ boucher Dacheux, bégayant de rage réactionnaire, 
et l'épicier cabaretier Caffiaux, plus froid, empoisonné 
de rancune, mais sachant peser son intérêt. Même la ' 
belle madame Mitaine, la boulangère, venait parfois 
<ît se désolait des clients qu'elle perdait, tout en incli- 
nant à la bonne entente. 

— Vous ne le savez donc pas, criait Laboque, ce 
monsieur Luc, comme ils le nomment, n'a qu'une idée 



/ 




150 LES QUATRE £VANCILES 

au Tond, celle de détroïre le commerce. Oai, il t'en Tante, 
il dit toal haal cette moaslrnosité : le conmerce est an 
vol, nous sommes tons des voleurs, nom deroasdispa- 
raltre. C'est pour nous balayer qu'il a fondé UGréeherie. 
Dacheuz, le san; an visage, écoutait xm du |anx 
ronds. 

— Et, alors, comment fera-î-on peur manger, l'habiller 
et le reste? 

— Dame I il ditqne le consommateur s'adresura direc- 
tement au producteur. 

— Et l'argent? demandait encore le boucher. 

— L'argent I mais il le supprime aussi, il n'f aura 
plus d'argent. Hein? est-ce hiiel comme si l'on ponnit 
ïivre sans argent! 

Du coup, Dachenx i^tranglait de fureur. 

— Plus de commerce! plusd'ai^entt il détroit tout, 
et il n'y a p&s de prison pour un baniyi pareil, qui rai- 
nera Beauclair, si nous a'j mettons pas bon ordre I 

Hais Caffîaux hochait gravement la t&te. 

— Il en dit bien d'autres... Il dit d'abord que tout le 
monde doit travailler, un vrai bagne oA il y aura des 
gardes avec des bâtons, pour que chacun fasse sa besogne. 
Il dit qu'il ne doit eiisler ni riches ni pauvres, on ne 
sera pas plus riche en naissant qu'en mourant, on man- 
gera ce qu'on gagnera, ni plus ni moins d'ailleun que 
le voisin, naas avoir même le droit de faire des écono- 
mies. 

— Eh bien 1 et l'hëritage ? interrompait de nouveau 
Dacheux. 

— Il n'y aura plus d'héritage. 

— Comment! plus d'héritage, je ne laisserai plus à 
m-à lille mon aident à moi? Tonnerre de Dieu I c'est trof 
fortl 

Et le boucher ébranlait la table d'un violent coup de 
poing. 



llVAVAILi Zbl 

— Il dît eneo?e, continuaH Caflfiam, (pi^il n'y aura 
plus d*autorité d'aucune sorte, plus de gouvernement, 
plus de gendarmes, plus de juges, plus de prisons. Chacun 
vivra comme il vaudra, mangera et dormira à sa guise... 
11 dit aussi que les machines finiront par faire tout le 
travail et que les ouvriers auront seulement le petit souci 
de les conduire. Ce sera le paradis, parce qu'on ne se 
battra plus, qu'il n'y aura plus d'armées et plus de 
guerres... Et il dit enfin que les hommes et les femmes, 
quand ils s'aimeront, se mettront ensemble pour le temps 
quMl leur plaira, puis se lâcheront de bon accord, quittes 
à recommencer avec d'autres. Et, s'il vient des enfants, 
la communauté les prendra à son campte, les élèvera en 
tas, au petit bonheur, sans qu'ils aient besoin de mère ni 
de père. 

Muette jusque-là, la belte madame Mitaine se récriait. 

— Oh! les pauvres petits!... Chaque maman, j'espère, 
aura bien le droit d'élever les siens. C'est bon pour les 
enfants qu'on a le mauvais cœur d'abandonner, d'être 
élevés pêle-mêle, par des mains étrangères, ainsi que 
dans les asiles d'orphelins... Tout ce que vous nous 
racontez, ça ne m'a l'air guère propre. 

— Dites que c'est de la saleté pure î clamait Dacheux, 
hors de lui. Ça ne se passe pas autrement sur le 
trottoir: on ramasse une fille, on la prend, on la 
(luitte. Ah bien! une vraie maison publique, que leur 
société future ! 

Et l^aboque, qui ne perdait pas de vue ses intérêts 
menacés, finissait par conclure : 

— il est fou, ce monsieur Luc. Nous ne pouvons pas 
le liiisser ainsi ruiner et déshonorer Beauclair. Il va 
falloir nous entendre pour agir. 

Mais les colères s'accrurent encore, un déchaînement 
uni/ersol se produisit, lorsque Beauclair sut que l'infoc- 
tion de la Crècherie gagnait le village voisin des Com- 



361 LES UCITKE EVANGILES 

beltes. Ce fut une stupeur, une réprobation, voilï que 
monsieur Luc débauchait, empoisonnait les payaansf 
' Lenfant, le maire des Combelles, aidd de son adjoint, 
ïvonnol, après avoir rapprocha, réconcilié les qnalre 
■ents habitants de la commune, venait de les décider 
à mettre leurs terres en commun, par un acte d'associa- 
tion copié sur celui qui régissait le capital, le travail et 
la talent, à l'usine nouvelle. Il n'y aurait plus qu'nn vaste 
domaine, permettant l'usage des macbines, des grandes 
fumures, des cultures intensives, décuplant les récoltes, 
donnant l'espoir d'un large partage des bénéfices. Et les 
4qui aasatiations allaient se consolider l'une par l'autre, 
l«s paysans fourniraient lu pain aux ouvriers, qui leur 
t'ourniraieul les outils, les objets manufacturés nécessaires 
i leur existence, de sorte qu'il y aurait rapprochement 
dei deux classes ennemies, fusion peu à peu intime, tout 
MU embryon de peuple fraternel. C'était la un du vieux 
inonde, si le socialisme gagnait à lui les paysans, les 
innombrables travailleurs des campagnes, considérés 
jusque-là comme les remparts de la propriété égoïste, se 
luanlde besogne ingrate sur leur motte de terre, plutôt 
que de l'aliéner. L'ébranlement en fut senti dans tout 
Beauclair, un frisson passa, qui annonçait k catastrophe 
prochaine. 

Et, de uouveau, lesLaboque se trouvèrent les premiers 
frappés. Ils perdu.'ont la clientèle dos Combellcs, ils ne 
virent plus ni Lcnfaiil, ni les auti'es, venir Kur «eheter 
d«s bêches, des charrues, des outils et des uiileasiles. 
Dans une dernièrevisite que LenfantleurGt, il marchanda, 
n'acheta rien, leur décl;:ni tout net qu'il gagnerait 
treulc pour cent à ne plus se fournir chez eux, puisqu'ils 
■taieut forces de prélever un tel gain sur les objets qu'ils 
te procuraient eux-mêmes dans les usines voisines. Désor- 
mais, tous Ci^ux des Cuinbi^ttes s'adressèrent directement 
à h C'rCcberie, en adhérant aux magasins coopératifs. 



TUA Y AIL "9^ 

dont l'importance continuait à croître. Et, dès lors, ce tut 
la terreur, chez tous les petits détaillants de Beau- 
clair. 

— Il faut aprîr, il faut agir, répétait Laboque avec une 
violence croissante, lorsque Dacheux et Caffîaux le ve- 
naient voir. Si nous attendons que ce fou empoisonne tout 
le pays de ses doctrines monstrueuses, nous arriverons trop 
tard. 

— Quoi faire? demandait prudemment Caffîaux 
Dacheux était pour les tueries franches. 

— On pourrait l'attendre au coin d'une rue, le soir, et 
lui allonger une de ces volées qui font réfléchir un 
homme. 

Mais Laboque, petit et ^urnois, rêvait de moyens plus 
sûrs pour tuer son homme. 

— Non, non, toute la ville se soulève contre lui, il faut 
saisir une occasion où nous aurons toute la ville avec nous. 

Et l'occasion, en effet, se présenta. Le vieux Beauclair, 
depuis des siècles, était traversé par un ruisseau infect» 
une sorte d'égout à découvert, qu'on nommait le Clouque. 
On ne savait même d'où il venait, il semblait sortir d« 
dessous d'antiques masures, au débouché des gorges de 
Brias ; et l'idée commune était qu'il s'agissait là d'un de 
ces torrents de montagne, dont les sources restent incon- 
nues. Les très vieilles gens se souvenaient de l'avoir m 
couler à pleins bords, à certaines époques. Mais, depui« 
de longues années, il ne débitait plus qu'une eau rare, 
dont les industries voisines empoisonnaient la fraîcheur. 
Les ménagères des maisons riveraines avait même fini par 
le prendre comme l'évier naturel où elles déversaient 
leurs eaux de vaisselle et leurs ordures, de sorte qu'il 
roulait tous les détritus du quartier pauvre, et qu'il exha- 
lait, les jours d'été, une puanteur épouvantable. Dn mo- 
ment, des craintes sérieuses d'épidémie s'étant répaxi- 
^ues, le conseil municipal, sur l'initiativa du maire, avait 



»M LES QUATRE ÉVANGILES 

dUciité la question de savoir si l'on ne le couvrirait pas, 
pour iju'il passai sous Icrrc. Mais la dépense apparut trop 
forte, on n'en parla plus, le Clouque continua IranquiL- 
lemcnl à empuantir et à contaminer le voisinage. Et 
voilà, tout d'un coup, que le Clouquo tarit complèleraent, 
se dcssOcha, ne fut plus qu'une dure voie rocheuse, sans 
une goutte d'eau. Beauclair, comme par la baguette d'un 
magicien, était débarrassé de ce foyer d'infection, auquel 
on attribuait toutes les mauvaises fièvres du pays ; et il ne 
rest^iit que la curiosité de savoir par oii le torrent avait 
binii pu s'en aller. 

D'abord, il y eut simplement une rumeur vague. En- 
snito, les faits se prérisérent, il fut certain que c'était 
monsieur Luc qui avait commencé à détourner le torrent, 
le jour où il avait capté les sources sur les pentes des. 
Montai llleuscs, pour les besoins de la Crécberie, toute 
celli' LL'lle eau claire et ruisselante qui en étaitla sanlë, 
la prospérité. Mais, surtout, il avait achevé de prendre 
tout (.ntier le torrent, quand il s'était avisé de donner le 
trop-plein de ses réservoirs aux paysans des Combettes, 
faisant ainsi leur fortune, déterminant leur association 
heureuse, j^rùce à cette eau dont le bienfait les avait 
réunis, en coulant pour tous. Bicnldt, les preuves abon- 
dèrent, celle eau disparue du Clouque, elle ruisselait 
dans le Grand- Jean, décuplée, utilisée par l'intelligence, 
devenue de la ncbcssc, au lieu d'être de l'ordure et de la 
jnort. El les rancunes, les colères reprirent, grandirent 
contre ce Luc disposant avec ce sans-gêne de ce qui n'était 
pas à lui. Pourquoi donc avait-il volé le torrent ? pour- 
quoi le gardait-ii, le donnait-il à ses créatures? On ne 
prcij;ut pas de la sorte l'eau d'une ville, un ruisseau qui 
avait toujours coulé là, qu'on était habitué à voir, qu'on 
utilisait à toutes sortes de services. Le maigre Glet d'eau 
sale, charriant d'immondes détritus, exhalant la peste, 
tuant le monde, était oublié. On ne parlait plus de l'en- 



V «^ ma 



fouir, chacun disait quel grand bénéHce il en tirait, et 
pour l'arrosage, qt pour le blanchissage, et pour les be- 
soins quotidiens de l'existence. Un tel vol ne pouvait se 
tolérer, il fallait que la Crêcherie rendît le Clouque, 
Tégout infect, dont la ville était empoisonnée. 

Laboquc fut naturellement celui qui cria le plus fort. 
Il fit une visite officielle à Courier, le maire, pour savoir 
quelle décision il entendait proposer au conseil munici- 
pal, dans des circonstances si graves. Lui, Laboque, se 
prétendait particulièrement lésé, parce que le Clouque 
passait derrière sa maison, au bout de son petit jardin, et 
qu'il affirmait en tirer des avantages considérables. Sans 
doute, s'il s'était mis à récolter des signatures de protes- 
tation, il aurait réuni celles de tous les habitants de son 
quartier. Mais son idée était que la ville devait prendre 
elle-même l'affaire en main, intenter un procès à la Crê- 
cherie, en restitution déterrent et en dommages-intérêts. 
Courier l'écouta, se contenta d'approuver par des signes 
de tôle, malgré la haine inquiète qu'il nourrissait person- 
nellement contre Luc. Puis, il demanda quelques jours 
de réfloxion, voulant examiner le cas et consulter les gens 
autour de lui. 11 sentait bien que Laboque poussait la 
villo à marcher, pour ne pas marcher en personne. Le 
sous-préfet Châtelard, avec lequel il s'enferma p(Mi<lant 
deux heures, dut alors le convaincre, dans sa terreur des 
com[)licalions, de la sagesse qu'il y avait à toujours lais- 
ser les autres faire les procès; car il ne rappela le quin- 
caillier que pour lui expliquer longuement qu'un procès 
fait par la ville traînerait, n'aboutirait à rien de sérieux, 
tandis qu'un procès fait par un particulier serait autre- 
ment désastreux pour la Crêcherie, surtout si, après la 
condamnation, d'autres particuliers le recommençaient, 
indéfiniment. 

Quelques jours plus tard, Laboque lança l'assignation, 
demandant vingt-cinq mille francs de dommages-intérêts. 



su LES QDATRE ËVAKCILES 

El, comme pour une fôle, il y eut une réonion chez lui, 
sous le prélcxle innocent d'un goûter oITeri par sa fille et 
son lils, Eul^klie et Auguste, à leurs camarades Honorine 
Gafliaux, Kvarlste MItuine et Julienne Daclicui. Tout 
ce petit monde grandissait, Auguste avait seize ans, et 
Eulalie, neuf, tandis que les quatorze ans dTviiHsle le 
rendaïunl sérieux dâjà, et que les dix-neuf d'Honorine, 
bonne à marier, la faisaiaient maternelle pour les huit 
ans tic Julienne, la plus jeune de la bande. D'ailleurs, 
ils s'installèrent tout de suite dans l'étroit jardin, et 
jouèrent, et rirent comme des Tous, la conscience claire 
et gaie, ignorante des haines et des colères de leurs 
parents. 

— Enfin,nous]e tenons! cria Laboque.HonsieurGourîer 
m'a bien dit que, si nous allions jusqu'au bout, nous rui- 
nerions l'usine... Admettons que le tribunal m'accorde 
dix mille francs, vous êtes une centaine qui pouvez lui 
faire le même procès, il devra donc sortir de sa poche 
un joli petit million. Et ce n'est pas tout, il lui faitdra 
rendre le torrent et démolir les travaux qu'il a exé- 
cutés, ce qui le privera de cette belle eau fraîche dont il 
est si glorieux... Ah ! mes amis, la bonne aiïairel 

Tous s'excitaient triomphalement à l'idée de ruiner 
l'usine, d'abattre surtout ce Luc, cet insensé qui voulait 
détruire le commerce, l'héritage, l'argent, les fondements 
les plus vénérables des sociétés humaines. Seul, CafTiaux 
réfléchissait. 

— J'aurais préféré, finit-il par dire, que la ville fil le 
procès. Quand il faut se battre, ces bourgeois aiment 
toujours mieux que ce soient les autres. Ou sont-ils done 
les cent qui assigneront la Crêcherie? 

Dacheux éclata. 

— Ah! ce que je m'en serais mis volontiers, moil si 
ma maison ne se trouvait pas de l'aulre côté de la rue! 
£t encore, je vais voir, parce que le Clouque passu au bout 



TRAVAIL 25T 

de la cour de ma belle-mère. Il faut que j'en sois, ton- 
nerre de Dieu ! 

— Mais, reprit Laboque, il y a d'abord madame Mitaine, 
qui est dans les mêmes conditions que moi, et dont la 
maison souffre, comme la mienne, depuis que le ruisseau 
est tari... Vous assignerez, n'est-ce pas, madame Mitaine? 

Il Tavait invitée à venir, dans la sourde intention de la 
forcer à s'engager formellement, car il la savait désireuse 
de sa propre paix et respectueuse de la paix des autres, 
en brave femme. Elle se mit d'abord à rire. 

— Obi le tort fait à ma maison par la disparition du 
Clouque! Non, non, mon voisin, la vérité est que j'avais 
donné Tordre de ne jamais employer une goutte de 
cette eau corrompue, dans la crainte de rendre malade 
ma clientèle... C'était si sale et ça sentait si mauvais, 
qu'il faudrait absolument, le jour où l'eau nous serait 
rendue, dépenser l'argent nécessaire pour nous en débar- 
rasser, en la faisant passer sous terre, comme il en avait 
jadis été question. 

Laboque feignit de ne pas entendre. 

— Mais enfin, madame Mitaine, vous êtes avec nous, vos 
intérôls sont les nôtres, et si je gagne mon procès, vous 
marcherez avec tous les propriétaires riverains, forts de la 
chose jugée ? 

— Nous verrons, nous verrons, répondit la belle bou- 
langère, devenue sérieuse. Je veux bien être avec la jus- 
tice, si elle est juste. 

£t il fallut que Laboque se contentât de cette promesse 
conditionnelle. Du reste, l'exaltation de rancune où il 
était le jiilail hors de toute sagesse, il croyait déjà tenir 
la victoire, l'écr.isement de ces folies socialistes dont 
l'essai, en quatre ans, avait fait tomber sa vente de moi- 
tié. C'était toute la société qu'il vengeait, en donnant des 
coups de poing sur la table, avec Dachcux; tandis que le 
prudent Caffiaux, de diplomatie comuliquée, attendait le 



«58 LES QUATRE ÉVAKGILES 

triomphe du viem Bcaucluir ou de la Crècherie, avant de 
8'(^iig'ip:i-r à fond. El, à leur tuble, où des sirops et des 
gâteaux éluiiïtit servis, Icseiifunls, sans rien écouler de la 
baluillu procliuinc, fraternisaient comme an vol de gais 
oiseaux, làchi^s en plein ciel, au libre avenir. 

Tout lieunctnir Tut bouleversé, lorsqu'on y connut l'as- 
siguuliuu de I.aboque, cetle demande de vingt-cinq mille 
Tranes, igui élail rultimatum, la déclaration de guerre. 
Dès lui's, il y eut un leirain de ralliement, les hoslilités 
éparsi;s se rencoutrèrciit, se groupèrent en une armée 
aciivi;, duni les forces cnirèreni en campagne contre Luc 
el son ujuvre, l'usiiie diabolique où se forgcail la ruine 
de la société antique et respeclable. C'élail l'autorité, 
la propriété, la rcli^'ion, la famille, qu'il s'agissait de 
dorcnilris. l'eauclair entier finissait par en être, les four- 
nisseurs lésés ameulaicul leurs clients, la bourgeoisie 
suivait, dans sa terreur des idées neuves. 11 n'était pas 
de pclii rentier qui ne se sentît sous la menace d'un cata- 
clysme effroyable, où s'elfondrerait son étroite existence 
égoisle.Lcs femmes t'indignaient, se révoltaient, depuis 
que le triomphe de la Crècherie leur était présenté 
comme celui d'un immense mauvais lieu, où elles se- 
raient toutes au premier passant venu qui aurait le ca- 
price de les prendre. Même les ouvriers, même les 
pauvres mourant de faim, s'inquiétaient, commençaient 
à maudire l'homme, dont le rêve ardent était de les 
sauver, et qu'ils accusaient d'aggraver leur misère, en 
rendant les patrons et les riches plus inexorables. Hais 
surtout ce qui empoisonnait, ce qui alTolait Beauclair, 
c'était une violente campagne que menait le journal 
local, la petite Teuille publiée chez l'imprimeur Leblea. 
A colle occasion, le journal était devenu bi-hebdoma- 
daire, et l'on soupçonnait le capitaine Jollivel d'être 
l'auteur des arlicles dont la virulence faisait sensation. 
L'attaque, d'ailleurs, se réduisait à un bombardemenl 



d'erreurs et de mensonges, toute la boue inepte qu'o» 
jette au socialisme, en caricaturant ses intentions et en 
souillant son idéal. Seulement, le succès d'une telle 
tactique était certain sur de faibles cerveaux ignorants, 
et ce fut merveille comme le soulèvement gagna de 
proche en proche, au milieu d*intrigues compliquées, 
réunissant contre le perturbateur public toutes les 
classes ennemies, furieuses de se voir dérangées dans 
leur cloaque séculaire, sous le vain prétexte de les con- 
duire, réconciliées, à la Cité saine, à la Cité juste et 
heureuse de l'avenir. 

Deux jours avant que le procès, intenté à Luc par 
Laboque, vînt devant le tribunal civil de Beauclair, il y 
eut à TAbîme, chez les Delaveau, un grand déjeuner, 
dont le but secret était de se voir et de s'entendre, avant 
la bataille. Les Boisgelin se trouvaient naturellement 
invités, le maire Courier, le sous-préfet Châtelard, le 
juge Gaume avec son gendre le capitaine JoUivet, enfin 
Tabbé Marie. Les dames en étaient, afin que la ren- 
contre gardât son apparence d'aimable réunion intime. 

Châtelard, comme il le faisait d'habitude, passa chez 
le maire, dès onze heures et demie, pour le prendre 
avec sa femme, la toujours belle Léonore. Depuis le 
succès de la Crêcherie, Courier traversait de mauvais 
moments d'inquiétude et de doute. D'abord, il avait senti, 
parmi les centaines d'ouvriers qu'il employait, dans sa 
grande cordonnerie de la me de Brias, une sorte de 
vacillement, le frisson nouveau, l'association menaçante. 
Puis, il s'était demandé si le mieux ne serait pas de 
céder, d'aider lui-même \ cette association, dont lo 
succès le ruinerait, s'il '^ie s'en mettait pas. Mais c'était 
là un combat intérieur qu'il tenait caché, car il avait 
une plaie vive, une rancune qui le faisait l'ennemi per- 
sonnel de Luc, depuis le jour où son fils Achille, ce 
grand garçon indépendant, avait rompu avec lui pour 




^ 



teO LES QUATRE EVANGILES 

occuper un emploi à la Crécherie, où il vivait près de 
Ma-Bleue, son amoureuse des nuits bleues. Il avùt 
dâTcndu qu'on prononçât en sa présence le nom de l'in- 
grut, déserteur de la bourgeoisie, passé à l'ennemi de 
toute sécurité sociale. Et, sans qu'il voulût le dire, ce 
dépari de son fils aggravait son incerlilude secrète, dans 
la crainle sourde où il était de se trouver peut-être un 
jour forcé de le suivre. 

— Eli bien! dil-il à Chàlelard, dès qu'il le vit entrer, 
le voilà qui arrive, ce procès. Laboque est revenu me 
voir, pour des certiHcats. Son idée est toujours d'engager 
ta ville, et il est bien dirrtcile de ne pas lui donner un 
coup de main, après l'avoir poussé comme nous l'avons 
fait. 

Le sous-préfet se contenta de sourire. 

— Non, non ! mon ami, écoulez-moi, n'engagez pas li 
ville... Vous avez été assez sage pour vous rendre à mes 
bonnes raisons, en ne faisant pas le procès et en laissant 
marcher ce terrible Laboque, qui a soif de vengeance et 
de massacre. Je vous en prie, continuel, restez simple 
spcclacleur, il sera toujours temps de profiter de sa 
victoire, s'il est victorieux... Âli! mon ami, si vous saviez 
tout le bénéfice qu'on trouve à ne se mêler de rien t 

Et, d'un geste, il compléta sa pensée, il dit toate la 
paix qu'il goiilail dans sa sous-préfeclure, depuis qu'il s'y 
faisaitoublicr. Les choses allaient de mal en pis à Paris, 
l'aiilorîté centrale s'effondrait un peu chaque jour, le 
temps était proche où la société bourgeoise devait 
s'cniielter d'elle-même ou être emportée pur une révo- 
lution; cl lui, bon philosophe scuptiijue , demandait 
seulcmt-nt & durer jusque-là, heureux de Unir sans trop 
d'cmburrns, dans le nid tiède qu'il s'él.iil choisi. Aussi 
tonte sa politique se résumait-elle i. hiisscr aller les 
faits, eu s'en occupant le moins possible, convainca du 
reste que le gouveniemcnt, au milieu des difficultés .es 



il agonisait, lui savait un gré infini d'abandonner la bête 
à sa belle mort, sans la tracasser davantage. C'était pré- 
cieux, un sous-préfet dont on n'entendait jamais parler, 
dont redort intelligent avait supprimé Beauclair du 
souci gouvernemenlal. Et il réussissait très bien, on ne 
se souvenait de lui que pour le combler d'éloges, tandis 
qu'il achevait paisiblement d'enterrer la société mou- 
rante, en vivant son dernier automne aux genoux do 
la belle Léonore. 

— Vous entendez, mon ami, ne vous compromettez 
pas, car, dans un temps comme le nôtre, on ne peut savoir 
ce qui arrivera demain. Il faut s'attendre à tout, le mieux 
est donc de ne s'exclure de rien. Laissez les autres 
courir les premiers et risquer de se casser les os. Vous 
verrez bien ensuite. 

Mais Léonore entrait, vêtue de soie claire, comme 
rajeunie depuis qu'elle avait dépassé la quarantaine, 
d'une beauté blonde majestueuse, avec des yeux candides 
de dévote, dans son ménage ii trois, accepté d'ailleurs de 
toute la ville. Et Châtelard lui prit la main, la baisa, galant 
comme au premier jour, installé là pour sa fin d'existence, 
pendant que le mari, l'air soulagé de devoirs trop lourds, 
les couvait d'un regard affectueux, en homme qui avait 
des compensations au dehors. 

— Ah! tu es prête. Alors, nous partons, n'est-ce pas? 
Châtelard... Et, soyez tranquille, je suis prudent, je n'ai 
pas envie de me fourrer dans quelque bagarre, où nous 
laisserions nôtres tranquillité. Mais, vous savez, tout à 
l'heure, chez les Delaveau, il va falloir dire comme les 
autres. 

A la môme heure, le président Gaume attendait chez 
lui sa fille Lucile et son gendre le capitaine Jollivet, qçt 
devaient venir le prendre, pour se rendre tous les trois 
ensemble à ce déjeuner des Delaveau. Le président avait 
beaucoup vieilli en quatre années, il semblait devenu 



^ 



ÎGî LES QUATRE ÉVANGILES ' 

plus sûvêru et plus triste, maniaque du droit, passant des 
lietii'cs il motiver SCS jiij;<;mL-nts avec une minutie crois- 
saule. 0» l'avait, disail-oii, entendu sangloter, certains 
soirs, comme si tout croulait sous lui, même la justice 
à linjuclle il se cramponnait désespûrëmeni, espérant 
encore se sauver sur cette dernière épave. Et, dans 
le (loulûuruux souvenir du drame intime qui l'écra- 
suil, la Iralii^on et la mort violente de sa femme, il devait 
Eurlont soullrir de voir ce drame renaître, sa fille adorée, 
cette Liicile de visaj^ie si vir^^inal, de resseinblance si 
frappante avec sa mère, tromper son mari, comme celle- 
ci l'avait trompé lui-même. Elle n'était pas depuis 
six mois la femme du capitaine Jollivel, qu'elle le tra- 
hissait, se donnait au petit clerc d'un avoué, un grand 
gamin blond, plus jeune qu'elle, aui yeux bleus de ûUe. 
Le prùsidcnl, qui surprit l'inlrijjue, en souffrit aiïreuse- 
mcnl, comme d'un recommencement de la trahison, dont 
la plaie saignait toujours en son cœur. Il recula devant 
une espiicalion douloureuse, il aurait cru revivre l'afTreuse 
journée où sa femme s'était tuée devant lui, en confes- 
sant sa faute. Mais quel abominable monde où tout ce 
qu'il avait aimé l'avait trahi! et comment croire à une 
justice, lorsque c'étaient les plus belles et les meillenres 
qui faisaient tant souiïrir? 

Songeur et morose, le président Gaume était assis dans 
son cabinet, où il venait d'achever la lecture du «Jour- 
nal lie l'eauclair >, lorsque parurent le capitaine et 
Lueiie. Un article d'attaque violente contre la Crécherie, 
qu'il avait lu, lui paraissait sol, maladroit et grossier. Et 
il le ilil tranquillement. 

— Ce n'est pas vous, j'espère, mon brave Jollivet, qaî 
écrivez de pareils articles, comme le bruit en court. Ça 
ne sert ù rien, d'injurier ses adversaires. 

Le capitaine eut un geste embarrassé. 
- Oh ! écrire, vous savez bien que je n'écris pas, c^ 



n'a jamais été mon plaisir. Mais c'est vrai, je fournis des 
idées à Lebleu, simplement des notes, des bouts de pa- 
pier, sur lesquels il fait rédiger ça par je ne sais qui. 

Et, comme le président continuait à faire une moue de 
désapprobation : 

— Que voulez-vous? on se bat avec les armes qu'on a. 
Si ces sacrées fièvres de Madagascar ne m'avaient pas 
forcé à donner ma démission, ce serait à coups de sabre 
que je tomberais sur ces idéologues, qui sont en train de 
nous démolir, avec leurs utopies criminelles... Ah! bon 
Dieu! que cela me soulagerait donc d'en saigner une 
douzaine ! 

Lucile, qui se taisait, petite et mignonne, avait son fin 
sourire énigmatique. Et elle coula sur son grand homme 
de mari, aux moustaches victorieuses, un regard d'une 
ironie si claire, que le président y lut sans peine le 
dédain amusé qu'elle avait pour ce sabreur, dont ses 
frêles mains roses jouaient comme une chatte d'une 
souris. 

— Oh! Charles, murmura-t-elle, ne sois pas méchant, 
ne dis pas des choses qui me font peur ! 

Mais elle rencontra les yeux de son père, elle craignit 
de se sentir devinée, et elle ajouta de son air de vierge 
candide : 

— N'est-ce pas, cher père, que Charles a tort de se 
brûler ainsi le sang? Nous devrions vivre tranquilles, dans 
notre coin, et le bon Dieu nous bénirait peut-être, en 
nous envoyant enfin un beau petit garçon. 

Gaume vit bien qu'elle se moquait encore, tandis que 
s'évoquait l'image de l'amant, le petit clerc d'avoué blond, 
aux yeux bleus de fille, dont elle avait fait sa poupée 
vicieuse. 

— Tout cela est bien triste et bien cruel, conclut le 
président, sans préciser. Que résoudre, que faire, lorsque 
tous se trompent et se dévorent? 



set LES QUATRE tVAKGlLES 

Il s'était levé péniblemenl, il pril son chapeaa et ses 
ganis, pour se rendre chez les Oelavcau. El, dans la me, 
Lunile, qu'il adorait malgré tant de soulTrance, s'étaiii 
emparée de son bras, il eut un moment de délicieux oubli., 
comme après une querelle d'amoureux. 

A l'Abime, dès midi, Delaveau viut rejoindra Fernande . 
dans te pelit salon, qui ouvrait sur la salle à manger, au • 
rez-de-cbaussèe de l'ancien pavillon des Qurignon, où 
logeait mnintenant le directeur de l'usine. Celait un 
logis assez élroil, il n'j avait en bas qu'une autre pièce, 
dont Delaveau avait fait son cabinet, et qui communiquait 
par une galerie de bois avec les bureaux voisins de l'ex- 
ploitation. En haut, au premier étage el au second, se 
trouvaient les chambres. Depuis qu'une jeune femme, 
passionnée de luxe, habitait là, des (apis et des tentures 
avaient mis aux anciens murs noirs un peu des splen- 
deurs et des jouissances rêvées. 

Uais Boisgelin parut le premier, seul. 

— Comment ! s'écria Fernande d'un airdésolé, Suxanae 
n'est pas venue? 

— Elle vous prie de l'excuser, répandît correctement 
Bol.igelin. Elle a été prise ce matin d'une telle migraine, 
qu'elle n'a pu quitter sa chambre. 

Chaque fois qu'il s'agissait de venir à l'Abtme, c'était 
amsi, Suzanne trouvait un prétexe pour s'éviter celte 
aggravation de douleur; e( il n'y avait plus que Delaveau, 
dans sou aveuglement, qui n'eût pas compris. 

Tout de suite, d'ailleurs, Boisgelin changea la 
conversation. 

— Eli bien! nous voilà donc à la veille da fkmeux 
procès. N'est-ce pas? c'est chose faite, la Crécberie est 
condamnée d'avance. 

Delaveau haussa ses fortes épaules. 

— Qu'on la condamne ou non, que nous importe 1 
Sans doute, elle nous fait du tort, en avilissanl le prix 



A A%xm f i^kMj élW 



des fers; mais nous ne sommes pas en concurrence de 
fabrication, et ce n'est pas encore bien grave. 

Frémissante, d'une merveilleuse beauté, ce jour-là, 
Fernande le regarda de ses yeux de flamme. 

— Oh! toi, tu ne sais pas haïr... Voilà un homme qui 
s'est mis en travers de tous tes projets, qui a fondé à ta 
porte une usine rivale dont le succès serait la ruine de 
celle que tu diriges, qui ne cesse d'être robstacl.'3, la me- 
nace, et tu ne souhaites seulement pas sa perle!... Ah! 
qu'il soit jeté nu au fossé, moi je serai contente! 

Depuis le premier jour, elle avait bien senti que Luc 
allait être l'ennemi, et elle ne pouvait parler sans haine 
de cet homme qui menaçait sa jouissance. Là était le 
grand, l'unique crime, elle exigeait pour sa faim toujours 
croissante de plaisirs et de luxe des gains sans cesse ac- 
crus, une usine prospère, des centaines d'ouvriers pétris- 
sant l'acier, devant la bouche incendiée des fours. 
C'était elle la mangeuse d'hommes et d'argent, dont 
l'Abîme, avec ses marteaux-pilons, ses machines géantes, 
ne suffisait plus à calmer les appétits. Et que de- 
viendrait son espoir de grande vie future, de millions en- 
tassés et dévorés, si l'Abîme périclitait, succombait à la 
concurrence? Aussi ne laissait-elle de repos ni à son mari, 
ni à Boisgelin, les poussant, les inquiétant, saisissant 
toutes les occasions de dire sa colère et ses craintes. 

Boisgelin, qui mettait une sorte de supériorité à ne 
jamais s'occuper des affaires de l'usine, dépensant sans 
compter les bénéfices, dans sa gloriole de bel homme 
aimé, cavalier élégant, grand chasseur, avait pourtant un 
frisson, lorsqu'il entendait Fernande parler de ruine pos- 
sible. El il se tournait vers Delaveau, en qui sa conIianc« 
restait absolue. 

— Tu es sans inquiétude, n'est-ce pas? cousin... Tout 
fa bien ici ? 

De nouveau, l'ingénieur haussa les épaules. 

28 



KG LES QUATRE ÉVASGILES 

—Tout va bien, la miiisoii n'est pas touchée encore... 
La ville cnlière se soulève contre cel homme, c'est ud foa. 
On V.1 voir son impopiilarittî, el si je suis conlcnl au fond 
du procès, la raison en esl que ça l'achèvera dans l'esprit 
de Beauclair. Avant trois mois, les quelques ouvriers qu'il ■ 
nous a enlevés viendront, à mains Joinlcs, me supplier de 
les reprendre à l'Ahîme. Vous verrez, vous verrez 1 il n'y a 
que l'anlorité, l'affranchisse m enl du travail esl une bëUse, 
le travailleur ne fait plus rien de bon, dès qu'il est son 
maître. 

Il y eut un silence, et il ajouta d'une voix ralentie, 
avec une ombre de souci dans les yeux : 

— l'ourlant, nousdL'vrions èlre prudents, laCrâcberie 
n'est pas une concurrence nègligeahle, et ce qui m'inquié- 
terait, ce serait de ne pas avoir, dans une nécessité 
brusque, les fonds nécessaires h la lutte. Nous vivons trop 
au jour le jour, il devient indispensable de créer une sé- 
rieuse caisse de réserve, en y vcrsaiiL par exemple le tiers 
des gains annuels. 

Fernande retint un geste d'involontaire protestation. 
C'était là sa crainte, que le train de son amant ne dimi- 
nuât, et qu'elle n'eût A en soulTrir dans les joies d'or- 
gueil et d'amusemenl qu'elle en lirait. Elle dut se 
contenter de regarder Boisgclin, qui, d'ailleurs, de lui- 
même, répondit neltemcnt: 

— Non, non ! cousin, pas en ce momcnl-ci, je ne pnis 
rien laisser, j'ai de trop grosses charges. D'ailleurs, je 
te remercie encore, car lu fais rendre à mon aident au 
delà Je la promesse... Nous verrons plus lard, bous ea 
recausorons. 

Mais Fernande restait nerveuse, el sa sourde colère 
tomba sur Nise, que la femme de chambre venait de faire 
déjeuner seule, et qu'elle amenait, avant de la conduire 
passer l'après-midi chez une petite amie. Nise, qui allait 
avoir sept ans, grandissait en gentillesse, roseel blonde, 



TRAVAIL 267 

toujours rieuse, avec ses cheveux fous dont la toison la 
faisait ressembler à un petit mouton frisé. 

— Tenez ! mon cher Boisgclin, voici une fille désobéis- 
sante qui me rendra malade... Demandez-lui ce qu'elle a 
fait, Taulre jour, à ce goûler qu'elle a offert à voire fils 
Paul et à la petite Louise Mazelle. 

Sans se troubler le moins du monde, Nise continuait à 
sourire do son air gai, en fixant sur les gens ses limpides 
veux bleus. 

— Oh ! continua la mère, elle ne conviendra pas de sa 
faute... Eh bien ! malgré ma défense dix fois répétée, 
elle a encore ouvert Tancienne porte, là-bas, au fond de 
notre jardin, et elle a fait entrer toute la marmaille mal- 
propre de la Crècherie. Il y a là ce petit Nanet, un affreux 
gamin, qu'elle a pris en affection. Et, d'ailleurs, votre 
Paul en était, ainsi que Louise Mazelle, fraternisant avec 
la séquelle d'enfants de ce Bonnaire, qui nous a quittés 
d'une façon si vilaine. Oui, Paul avec Antoinette, et Louise 
avec Lucien, que mademoiselle Nise avec son Nanet 
conduisait à la dévastation de nos plates-bandes!... Et 
vous voyez, elle n'en rougit même pas de honte. 

— C'est pas juste, répondit simplement Nise de sa voix 
claire, on n'a rien cassé, on s'est amusé très gentiment 
ensemble... Il est drôle, Nanet! 

Cette réponse acheva de fâcher Fernande. 

— Ah! lu le trouves drôle... Ecoute, si je te surprends 
jamais avec lui, je le prive de dessert pendant huit jours. 
Je n'ai pas envie que tu m'occasionnes quelque mauvaise 
histoire avec les gens d'à côté. Ils iraient dire partout que 
nous attirons leurs enfants, pour les rendre malades... 
Tu entends, cette fois c'est sérieux, tu auras affaire à 
moi, si tu revois Nanet. 

— Oui, maman, dit Nise de son petit air tranquille et 
souriant. 

El, quand elle fut partie avec la femme de chambre. 



ses LES QUATRE ËViNClLES 

après avoir embrassé lout le monde, la mère conclat : 
— C'est bien simple, je vais faire murer ia porte, je 
serai siïre ensuite que nos enfants ne communiqueront 
plus. Rien n'est mauvais comme ces jeni de gamins, ils 
prennent la peste ensemble. 

Ni Delavcau, ni Doisgetin, n'étaient intervenus, ne 
voyant là que des enfanlillages, mais acquis aux mesures 
sévères, pour le bon ordre. Et l'avenir germait, Nisa 
têtue emportait dans son petit cœur l'image de Nanet, qui 
était drôle et qui jouait si gentiment. 

Ënfm, les convives arrivèrent, les Gourier avec ChSite- 
lard, puis le président Gaume avec le jeune ménage 
Jollivel. Selon son habitude, l'abbé Harle parut le der- 
nier, en relard. On était dix, les Mazelle, qu'un obstacle 
retenait, avaient formellement prorais de venir prendre 
le café. Fernande mit à sa droite le sous-préfet, et le 
président à sa gauche, tandis que Delaveau s'asseyait 
entre les deux seules dames, Léonore et Lucile. Aux deux 
bouts se trouvèrent Courier et Boisgelin, i'ahbé Marie ef 
le capitaiueJolIivet, On avait voulu être en tout petit co- 
mité, pour causer plus à l'aise. D'ailleurs, la salle à man- 
ger, dont Fernande avait honte, était si étroite, que le 
vieux bulTet d'acajou gênait le service, dès qu'on était 
plus d'une douzaine. 

Dés le poisson, des truites délicieuses de la Uionne, la 
conversnlion tomba nécessairement sur la Crêcherie et 
sur Luc, El ce que disaient ces bourgeois instruits, en 
position de connaître ce qu'ils appelaient l'utopie socia- 
liste, n'était guère plus sage ni plus intelligent que les 
extraordinaires appréciations des Dacheux et des Laboque. 
Le seul i{iii aurait pu comprendre était Chàtelard. Mais il 
plaisantait. 

— Vous savez, les garçons et les filles poussent en 
commun, dans les mêmes classes, dans les mêmes ate- 
liers, et J'espère dans les mêmes dortoirs, de sorte que 



TRAVAIL Î69 

voilà une petite ville qui va ^e peupler rapidement. Tous 
en famille, tous p;ipas et mamans, avec une ribambelle 
. d'enf.inls à tout le monde! 

— Oh! rhorreur! dit Fernande d'un air'de profond 
dégoût, car elle affectait une grande pruderie. 

Léonore, de plus en plus acquise à la morale sévère de 
la religion, se pencha vers Tabbé Marie, son voisin, cm 
murmurant: 

— C'est une honte que Dieu saura bien empêcher. 
Mais Tabbé se contenta de lever les yeux au ciel, car sa 

situation devenait d'autant plus difficile, qu'il n'avait pas 
voulu rompre avec Sœurette et qu'il retournait déjeuner 
réguliè''":iient à la Crêcherie. Il se devait à toutes ses 
ouailles, surtout à celles qui avaient déserté le bercail et 
qu'il feignait de croire capables de retour. C'était ce qu'il 
appelait rester sur la brèche, lutter contre l'envahisse- 
ment du mauvais esprit. Son effort devenait vain, à sanc- 
tifier l'îigonie de la vieille société, et il était pris d'une 
tristesse profonde, lorsqu'il voyait les fidèles de moins cm 
moins nombreux dans son église. 
Boisgelin se mit à raconter une histoire. 

— Parfaitement, dans une petite colonie communiste, 
dont on a tenté l'essai, il n'y avait pas assez de femmes. 
Et alors, qu'est-ce qu'elles faisaient? elles défilaient, elles 
passaient une nuit avec chaque homme. On appelait ça le 
roulement. 

Un petit rire fliité de Lucile sonna si gaiement, que 
toute la table la regarda. Mais elle resta très à l'aise, avec 
son air candide; et elle coula seulement son mince regard 
si clair vers son mari, le capitaine, pour voir s'il trouvait 
l'histoire drôle. 

Delaveau eut un geste de désintéressement. Les femmes 

en commun, ça ne le préoccupait pas. Ce qui était grave, 

s'était l'autorité sapée, le rêve criminel de vivre sans 

maître. 

23. 



!70 LES UUilTIlE EVASGILES 

— Il y a là une Cviici-plioii qui me dépasse, dît-il. 
ConintL-iil se gouverueru leui'CilériKurcîElpiirlorisseule- 
mciilili.' l'usine, ils disent qu'ils arriveront par l'association 
ik siiiiprinier le Siilure, et qu'un juste p;irt,igc de la vi- 
clie^se se IVra, k-jour où il n'y aura plus que des tra- 
vailleurs, dontrant cliacun sa p^irl d'ellorl à la commu- 
nauté... Je ne s;iis pas de rêve plus dangereux, car il est 
irrûaliâLible, n'est-ce pas, monsieur Courier? 

Le maire, qui mangeait ta face dans son assiette, s'es- 
suya luni.'uement la bouche avant de répondre, en voyant 
le sous-préfet le regarder. 

— Irréalisable, sans doulc... Seulement, il ne faut pas 
condaniuor à la légère l'association. Il y a en elle une 
grande forue, dont nous pouvons nous-mêmes être appelés 
à nous servir. 

Celte prudence indigna le capitaine, qui s'emporta. 

— li!li quoi? vous arriveriez à ne pas condamner en 
bloc les exécrables attentats que cet homme, je parle de 
ce monsieur Luc, médite contre tout ce que nous aimons, 
notre vieille France, telle que l'épée de nos pères l'a faîte 
et nous l'a léguée! 

On servait des côleietlcs d'agneau aux pointes d'as- 
perge, et il y eut alors un soulèvement général contra 
Luc. Ce nom exécré sufilsait à les rapprocher tous, à les 
unir élruilemcnt dans la terreur de leurs intérêts me- 
nacés, dans un besoin impérieux de défense et de ven- 
geance. Ou eut la cruauté de demander à Gourier des 
nouvelles de son (ils Achille, le renégat, et le maire dut 
le maudire une fois de plus. Seul, Cli&telard louvoyait 
toujours, lâchait do rester sur le ton de la plaisanterie. 
Mais le capitaine continuait à propliéliser les pires 
désastres, si l'on ne faisait pas tout de suite rentrer le 
factieux dans l'ordre, à coup.; de bvlie. Et il souffla une 
telle paniiguc, q;:e Boîsgclin, pris d'inquiétude, pr07O^na 
«ne déclai'iilion rassurante de J)elaveau. 



TRAVAIL ^ 271 

— Notre homrae est déjà touché, dit le directeur de 
TAbîme. La prospérité de la Crécherie n'est qu'apparente, 
et il suffirait d'un accident pour que tout croulât... Ainsi, 
tenez! ma femme me donnait un détail... 

— Oui, continua Fernande, la bouche irritée, heureuse 
de se soulager un peu, je tiens le fait de ma blanchis- 
seuse... Elle connaît Ragu, un do nos anciens ouvriers, 
qui nous a quittés pour aller à l'usine nouvelle. Eh bien! 
Ragu crie partout qu'il en a assez, de leur sale boîte, 
qu'on y meurt d'ennui, et qu'il n'est pas le seul, et qu'un 
de ces beaux matins ils vont tous revenir ici... Ah ! qui 
donc commencera, portera le coup nécessaire, pour que 
ce Luc en soit renversé et s'écrase ! 

— Mais, dit Boiseglin venant à son aide, il y a le pro- 
cès Laboque. J'espère bien que ça va suffire. 

Un nouveau silence se fit, au moment où paraissait un 
canard au sang. Ce procès Laboque, qui était la vraie 
cause de cette réunion amicale, personne n'avait encore 
osé en parler, devant le silence que gardait le président 
Gaume. Il mangeait à peine, ses chagrins cachés lui ayant 
donné une maladie d'estomac, et il se contentaild'écouter 
les convives, en les regardant de ses yeux gris et froids, 
où il éteignait volontairement toute pensée. Jamais on 
ne l'avait trouvé si peu communicalif, cela finissait par 
devenir gênant, car on aurait voulu savoir sur quel ter- 
rain on marchait avec lui. Bien qu'il n'entrât dans la tôte 
de personne qu'il put donner gain de cause à la Crôche- 
rie, on espérait qu'il aurait le bon goût de prendre un 
engagement, d'un mot suffisamment clair. 

Ce fut encore le capitaine qui donna l'assaut. 

— La loi est formelle, n'est-ce pas, monsieur le 
président? Tout dommage fait à quelqu'un doit être 
réparé. 

— Sans doute, répondit Gaume. 

On attendait davantage. Mais il s'était tu. Et l'affaire du 



371 L£S QUATRE EVANGILES 

Clouque fut alors liruyammenl discutée, pour le forcer! 
s'cn2::igcr plus à fond. Le ruisseau infect devint une des 
pai'UJTs lie Ueauclair, on ne volait point ainsi l'eau d'aoe 
ville, surtout pour la donner à des paysans, aprcB leur 
avoir délr;ii|ué la eervclle, au point de faire de lear 
villii};e lin foyer de furieuse anarchie, dont la contagion 
menaçait le pays entier. Toute la terreur boui^eoife 
app;iruI,iMr l'anlique el sainte propriété était bien malade, 
si les lils des durs paysuns d'autrefois en arrivaient 
à multrc t-n commun leurs lopins de terre. Il était grand 
temps i|iic la justice s'en mêlât, en faisant cesser un 
pareil si-Himlalc. 

— iSinis sommes bien tranijuillcs, llnit par dire Bois- 
gelin d'une voix Hatteuse, la cause de la société va 
su truuvL-r en de bonnes mains. Rien n'est au-dessus d'an 
Ju};ementjuste, rcnduen luuie liberté par une consrjenea 
lionn<^lc. 

— Sans aucun doute, répôta Gaume simplement. 

Et il fallut, cette fois, se contenter de celte parole 
vague, où l'on voulut voir la condamnation certaine de 
Luc. C'éliiit fini, il n'y avait plus, après une salade nisfe, 
qu'une glace à la fraise el le dessert. Mais les estomaos' 
s'étaient épanouis, on riait beaucoup, on teiiail la *ie- 
toiie. Et, lorsqu'on fut passé au salon pour prendre le 
café, el rrne les Mazelle arrivèrent, on le." ancueillit 
comme toujours avec une affection un peu nioiineiisi, 
tant ci's bravos rentiers, le: délices de h pare^su. alleo- 
drissai(Mit les cœurs. La maladie de m.id^iiin' .Matalle 
n'allait pas mieux, mais elle en était ravie, elle avait 
\ obleiiii du docteur Noviirrede nouveaux carbets, avi-c las- 
<|uels elle pouvait mander impunément de loiit. H n'y 
avait j>lns que les abominables bistoires de ta Cn'cherie, 

les 1111' -l's de la suppression de la rente, de l'al'vMtion 

de riiéi'iia};e, qui lui lourriasseni les fangs. A quoi bon 
parler de cboses désagréables? Maielle, qui veillait béa- 



A Air^ < n tMM 



tement sur elle, supplia les personnes présentes, avec 
des clignements d'yeux, de ne plus aborder ces atroces 
sujets, qui compromettaient la santé si chancelante de sa 
femme. Et ce fut charmant, on se hâta de vivre encore la 
vie heureuse, la vie de richesse et de jouissance, dont on 
cueillait toutes les fleurs. 

Enfin, le jour du fameux procès arriva, au milieu des 
colères et des haines grandissantes. Jamais Beauclair 
n'avait été bouleversé par des passions si furieuses. Luc, 
d'abord, s'était étonné et n'avait fait que rire. L'assigna- 
tion de Laboque l'avait amusé simplement, d'autant plus 
que la demande en vingt-cinq mille francs de dommages- 
intérêts lui paraissait insoutenable. Si le Clouque avait 
tari, il serait fort difficile de prouver que la cause en 
était dans le fait des sources captées et utilisées à la Crê- 
cherie. Ces sources d'ailleurs appartenaient au domaine, 
elles étaient aux Jordan, franches, libres de toutes ser- 
vitudes; et le propriétaire avait le droit absolu d'en 
disposer à son gré. D'autre part, il aurait fallu que 
Laboque appuyât sur des preuves le prétendu tort qui lui 
était causé, ce qu'il tentait à peine de faire, et si mala- 
droitement, qu'aucun tribunal au monde ne pouvait kui 
donner raison. Comme le disait plaisamment Luc, c'était 
lui qui aurait dû réclamer une cotisation publique pour 
le récompenser d'avoir délivré les riverains de l'empoi- 
sonnement dont ils s'étaient plaints si longtemps. La 
ville n'avait qu'à combler le trou et à vendre les ter- 
rains pour bâtir, bonne aubaine qui ferait tomber 
quelques centaines de mille francs dans sa caisse. Il riait 
donc, il ne s'imaginait pas qu'une telle poursuite pût 
être sérieuse. Et ce fut plus tard, devant l'acharnement 
des rancunes, en face des hostilités montant de partout 
contre lui, qu'il se rendit compte de la gravité de la 
situation et du péril mortel où allait se trouver son 
œuvre. 



^ 



371 LUS IJCATRC ÉVANGILES 

Il y pitl li\, i»f>ur Luc, un iiroinif.T elioc très douloureux. 
Sa t:;iiiil>.'ui' ii|)tiijiLïlu li'ainMru ri'étuil poiiil si naïve qu'il 
i^tioLÏil la [nOuliuricolé dos liommvs. Dniis la lutte qu'il 
avilit vniiliie contre If vieux rtioiide, il s'altcndiiil bien à 
ce '[111" Ciliii-ci ne cédùt pas la place snns se fâcher et se 
diiliiillri'. lit il était prêt au calvaire, aui piurres et à 
la Ijuuc ilurit les fouk'S ingrates acc.ililent d'ordinaire les 
préi-iM>-<'iirs. Mais su» cœur vacilla pourtant, il sentit 
venir l'ank'rtiune des sulltscs, des cruautés et des tra- 
hisons. Il comprenait aiséinenl que, derrière l'attaque 
inlôn ssL'c dirs Laboque cl du petit commerce, il y avait 
toute la Imiir^eoisic, tous ceux qui possédaient, sans rieo 
voulciir lài:lii:r de leur po,-sossiou. Son essai d'associa- 
tion, de COL)] ni ratio II, mettait en un tel péril la société 
cupilalisti', basée sur le sal^irial, qu'il devenait pour 
elle l'eiiiieLni public, dont il s'agissait de se débarrasser 
à tout prix. Et c'iltait l'AliIme, et c'était la Gucrdache, 
et c'était la ville, l'autoi-îté sous toutes ses Turmes, patro- 
nale, coniiiiuuale, {juuverneuienlale, qui s'ai^itail, entrait 
en caiiip^i^ne, s'elforçail de l'écrjLser. Dans l'ombre, les 
éi;OLS(iii.>s irirnaccs se rapprocliaicnt, s'unissaient, agis- 
saient, en une telle complication de llls tendus, de trappes 
ouvertes, de gnet-apt-ns préparés, qu'il se sentait perdu, 
au moindre l'aux pas. S'il tombait, la meute se jetterait 
sur lui, il serait dévoré. II savait bien leurs noms, il les 
aurait nommés Ions, les runctiojinaircs, les commerçants, 
lus si[iipli'S rentiers, aux faces placides, qui l'auraient 
maille vivant, s'ils l'avaient vu s'abatireau coin d'une rue. 
Et, ré|irimaril le frisson de son cœ;[r, il s'ét:iit armé pour 
la bataille, dans la conviction qu'on ne forjdait rien sans 
se balirc, et qu'on scellait toujours de son sang le 
gramli's œuvre» humaines. 

Ce litt un mardi, jour de marché, que le procès s'ouvrit 
devant le tribunal civil, présidé par Gaume. Eeauclair 
était en rumeur, l'aniueuce venue des villages voisins 



augmentait encore la fièvre, sur la place de la Mairie et 
dans la rue de Brias. Aussi, prise d'inquiétude, Sœurette 
avait-elle supplié Luc de se faire accompagner au tribunal 
par quelques amis solides. Mais il refusa obstinément, 
il voulut s'y rendre seul, de môme qu'il avait voulu se 
défendre en personne, n'acceptant un avocat que pour la 
forme. Quand il entra dans la salle des audiences, fort 
étroite et déjà pleine d'un public bruyant, il se fit un 
silence brusque, cette âpre curiosité qui accueille la vic- 
time isolée et sans armes, s'offrant au sacrifice. Sa 
bravoure tranquille enragea encore ses ennemis, on lui 
trouva l'air insolent. Il se tint debout devant le banc de 
la défense, il regarda tranquillement le monde qui s'écra- 
sait là, reconnut Laboque, Dacheux, Caffiaux, d'autres 
boutiquiers, mêlés au flot innomé de la foule, des faces 
ardentes de furieux ennemis qu'il n'avait jamais vues. 
Et il fut un peu soulagé, en constatant que les intimes de 
la Guerdacbe et de l'Abîme avaient eu au moins le bon 
goût de ne pas venir le voir livrer aux bêtes. 

On s'attendait à des débats fort longs et d'un intérêt 
passionné. Il n'en fut rien. Laboque avait choisi un de 
ces avocats de province, à la réputation de méchanceté., 
qui sont la terreur d'une région. Et le meilleur moment, 
en effet, pour les ennemis de Luc, fut la plaidoirie de 
cet homme, qui, sentant la fragilité du terrain légal, où 
il appuyait la demande en dommage-intérêls, se conlenta 
de ridiculiser les réformes tentées à la Crécherie. 11 fit 
beaucoup rire avec un tableau comique et empoisonné 
de la société future. Il souleva la bruyante indignation 
de tous, quand il montra les enfants des deux sexes se 
pourrissant ensemble dès le berceau, la sainte insUluliqn 
du mariage abolie, l'amour retombé à la bestialité, les 
couples se prenant et se quittant au hasard, pour la 
débauche d'une heure. Pourtant, l'avis général fut qu'il 
n'avait pas trouvé l'injure ou l'argument suprême, 



17B LES QUATRE KVANGILES 

le eoap de massue qui gagne une cause, qni écraie an 
homme. Et l'inquiâlude devint telle, lorsque Lue prit k 
son (ourla parole, que ses moindres mots furent accaeillïs 
par des murmures. Il parla très simplement, ne répondît 
même pas aux attaques contre son œuvre, se contenta de 
démontrer, avec une force d'évidence décisive, que La- 
boque était mal fondit, en sa demande. Ne serait-ce pas 
un service qu'il aurait rendu à Beauclair, s'il avait assaini 
la ville en desséchant le Clouque empesté, tout en lui 
faisant le cadeau de bons terrains àbàlîr? Mais ce n'étail 
pas même un fait prouvé, que les travaux eiéculés & la 
GrCclierie fussent la cause de la disparition du torrent, 
et il attendait qu'on lui en donnât U preuve certaine. 
En finissant, un peu de l'amertume de son cœur ulcéré 
apparut, quand il déclara que, s'il ne réclamait les re- 
merciements de personne pour ce qu'il croyait aroir déji 
(ait d'utile, il serait seulement heureux qu'on le laissAI 
poursuivre son œuvre en paix, sans lui chercher de mau- 
vaises querelles. A plusieurs reprises, le président Gaume 
avait dû imposer silence à l'auditoire; et la réplique de 
l'avucal de Laboque fut si violente, il souleva de telles 
acclam:klions en traitant Luc d'anarchiste, acharné à la 
destruction do la ville, qu'il dut menacer de faire éva- 
cuer la salle, si de pareilles manifestations se renoa- 
«eUicnt. Puis, lorsque le procureur do la république eut 
parlé d'une fason volontairement confuse, en donnant 
tort cl raison aux deux parties, il renvoya à quiiuaine 
pour le jugement. , 

Quinze jours plus tard, les passions s'étaient échauffées 
encore, on se battait sur le marché, dans l'attente de ce 
jusemciil. La presque unanimité était convaincue d'une 
«on dam nation sévère, dix à quinze mille francs de dom- 
mages-intérêts, sans compter les conséquences, la mise 
en demeure de rétablir le Clouque en l'étal. Pourtant, 
certains hochaient la tête, n'étaient sûrs de rien, cor iU 



TUA Y AIL Î77 

u'avaient pas été satisfaits de l'attitude du président 
Gaume, pendant les plaidoiries. On le traitait d'original, 
on doutait même qu'il eût toujours sa raison à lui, de- 
puis qu'on le voyait si sombre, s'enfermant dans un scru- 
pule maladif de justice. Un autre sujet d'inquiétude était 
la façon dont il avait fermé sa demeure, le lendemain de 
l'audience, sous le prétexte d'une indisposition ; et l'on 
disau qu'il se portait parfaitement, qu'il avait simplement 
voulu se soustraire à toute pression, ne recevoir per- 
sonne, pour que personne ne s'avisât de peser sur sa con- 
science de juge. Les portes et les fenêtres closes, que 
faisait- il au fond de sa maison solitaire, où sa ûlle elle- 
même n'entrait pas? à quelle lutte morale, à quel drame 
intérieur était-il en proie, au milieu de sa vie foudroyée, 
dans tout ce qu'il avait aimé et dans tout ce ^u'il avait 
cru? Le jugement devait être prononcé à midi, au com- 
mencement de l'audience. La salle était encore plus em- 
plie, plus bruyante, plus ardente. Des rires montaient, des 
mots d'espoir et de violence s'échangeaient d'une extré- 
mité à l'autre. Tous les ennemis de Luc étaient venus 
assister à son écrasement. Et lui, très brave, cette fois 
encore, n'avait pas voulu qu'on l'accompagnât, préférant 
se présenter seul, pour bien dire sa mission de paix. De- 
bout à son banc, il souriait, il regardait la salle, sans pa- 
raître même soupçonner que toute celte colère grondât 
contre lui. Enfm, à Tlieure exacte, le président Gaume 
entra, suivi des deux assesseurs et du procureur de la 
république. L'huissier n'eut pas besoin de demander lie 
silence, les voix étaient brusquement tombées, les visages 
brûlant de* curiosité anxieuse se tendirent. Le président 
s'était assis, le texte du jugement à la main; et, un in- 
stant, il se tint immobile, silencieux, les yeux au loin, 
au delà de la foule. Enfin, d'une voix lente, sans accenl, 
il commença sa lecture. Ce fut long, car les c attendu > 
se succédaient avec une régularité monotone, retour- 

u 



278 LES QUATRE ÊVASCILES 

nant les queslions sons loules les fjipcs, s'cITorcanl de 
résoudre les plus fugitifs scrupules. L'iiudiloire écoutait 
sans trop comprendre, sans arriver à prévoir quelle 
seniil la conclusion, lelk'raent le pour el le contre déC- 
laicnl, l'un apri>s l'autre, en se serrant de pr6s. Il semblait 
pourtant, à chaque nouveau pas, que la tlièsc de Luc était 
adopliic, l'absence de tort réel fait à autrui, le droit que 
lonl propriétaire a d'exécuter des travaux clicz lui, lors- 
qu'aucunc scrviiude ne l'en empêche. Et le jugement 
éclal.i, Luc gagnait son procès. 

Il T eut d'abord, dans la salle, un moment de stupeur. 
Puis, lorsqu'on cul compris, ce furent dos liuâes, des cris 
de violente menace. On relirait à la foule surexcitée, affo- 
lée de mt^nsonges depuis des mois, la victime qu'on lui 
avait promise; et elle la voulait, elle la réclamait afin de 
la déchirer, puisqu'une justice, évidemment vendue, la 
lui enlevait au dernier moment. Luc n'était-il pas l'en- 
nemi public, Tétrangcr venu on ne savait d'où pour cor- 
rompre Beauclair, pour y ruiner le commerce, y soufDer 
la guerre civile, en ameutant les ouvriers contre les pa- 
trons? n'avait-il pas, dans un but de méchanceté dîubt^ 
lique, volé re;iu de la ville, tari un ruisseau, dont la dis- 
parition était un d<'saslre pour les riverains. Ces accusa- 
lions, f le Journal do Beauclair i les répétait chaque 
semîiiue, les faisaitentrer dans les crânes les plus épais, 
avecilescommenlaires empoisonnés, des besoins d'immé- 
diates vengeances. De même, toutes les autorités, tousles 
■ncssiiitirs des quartiers bourgeoisies colportaient parmi 
b pi'lit peuple, les développaient, leur donnaient l'appui 
de leur pouvoir et de leur fortune. Et le petit peuple, 
mis h ce régime, aveuglé, enragé, convaincu qu'une peste 
allait sortir de la Créclierie, voyait rouge, hurlait à la 
mnri. Des poings se tendaient, les cris redoublaient : 
f A mnrt ! à mort ! le voleur, l'empoisonneur, à mort 1 1 
Très pâle, la face rigide, le président Gaume était resté 



IJtiAYAlJj ZiV 



assis, au milieu du vacarme. Il voulut parler, faire 
évacuer la salle; mais il dut renoncer à être entendu. 
El, simplement, par dignité, il dut se résoudre à sus- 
pendre l'audience, en se retirant, suivi des deux assesseurs 
et du procureur de la république. 

Luc, souriant toujours, était très calme à son banc. Le 
jugement Tavait surpris autant que ses adversaires, car 
il n'ignorait pas dans quel air vicié vivait le président, il 
le croyait incapable de justice. Et c'était un réconfort, 
la rencontre d*un homme juste, parmi tant de déchéances 
humaines. Mais, lorsque les cris de mort éclatèrent, son 
sourire s'attrista, il se tourna vers la foule hurlante, le 
cœur envahi d'amertume. Que leur avait-il donc fait, à 
ces petits bourgeois, à ces marchands, à ces ouvriers? 
N'avait-il pas voulu le bien de tous, ne travaillait-il pas 
pour que tous fussent heureux, s'aimant, vivant en frères? 
Les poings le menaçaient, les cris le soufiletaient, plus 
violents : a A mort! à mort! le voleur, l'empoisonneur, à 
mort ! y> Ce pauvre petit peuple ainsi égaré, rendu fou de 
mensonges, lui causait une douleur profonde, dans la ten- 
dresse qu'il avait quand môme pour lui. Mais il retenait 
ses larmes, il voulait rester debout, courageux et fier sous 
l'insulte. Le public, (Jui se croyait bravé, aurait fini par 
briser les cloisons de chêne, si des gardes n'avaient 
enfin réussi à le pousser dehors et à fermer les portes. 
Le greffier, au nom du président Gaume, vint supplier 
Luc de ne pas sortir tout de suite, pour éviter un acci- 
dent possible, et il obtint de lui qu'il s'arrêterait quelques 
minutes, chez le concierge du Palais, en attendant que 
la foule se dissipât. 

Cependant, Luc éprouvait une sorte de honte, une ré- 
volte à être forcé de se cacher ainsi. Il passa, chez ce con- 
cierge, le quart d'heure le plus pénible de son existence, 
trouvant lâche de ne pas aller droit à la foule, n'acceptant 
pas cette situ( lion de coupable inquiet qui lui était faite. 



180 LES QUATRE SVANOILES 

Et, qnaod les abords du Palais parurent déblayés, il 
n'écoula rien, il voulut partir, rentrer chez lui, tran- 
quillement & pied, sans que personne l'accompngn&t. -Il 
était venu seul, il s'en retournerait seul. Â la main, il 
n'avait qu'une canne légère, qu'il regrettait même d'avoir 
prise, par crainte qu'on ne le soupçonnât d'une pensée de 
(lérensc. Lentement, il se mil donc en marche par les 
rues, ajanl i traverser tout Beauclair, et personne ne 
sembla le remarquer, jusqu'à la place de la Mairie. Le 
public, qui sortait du Tribunal, s'en était allé répandre 
dans la ville entière la nouvelle de sa victoire, après 
l'avoir attendu quelques minutes, certain qu'il ne sortirait 
pas avant des heures. Mais, sur la place de la Mairie, où 
se tenait le marché, Luc fut reconnu. Des gestes le dési- 
gnèrent, des paroles coururent, quelques personnes même 
le suivirent, sans intentions mauvaises encore, unique- 
ment pour voir ce qui se passerait. Il n'y avait guère là 
que des paysans, des acheteurs, des curieux, qui n'étaient 
pas engagés dans la querelle. Et la situation ne com- 
mença sérieuserfcnt à se gâter qu'au moment où il s'en- 
gagea dans la rue de Drias, à l'angle de laquelle, devant 
sa boutique, Laboquc déchaîné, furieux de sa défaite, 
l'emportait au milieu d'un groupe. 

Tous les marchands, tous les petits détaillants du voi- 
sinage, étaient accourus chez les Laboque, dès qu'ils 
avaient connu la désastreuse nouvelle. Eh quoi? c'était 
donc vrai, la Crêchcric allait achever de les ruiner, avec 
SCS niiigasins coopérniirs, puisque la justice lui donnai! 
raison? Cariiaux, l'air atterré, gardait le silence, roulant 
des pensées qu'il ne disait pas. Mais Dacheui, le boucher, 
était parmi les plus violents, le sang au visage, prêt à 
défi'tidrc la viande des riches, la viande sacrée; et il 
parlait de tuer le monde, plutôt que de baisser ses prix 
a'un centime. Madame Mitaine n'était pas venue, elle 
n'avait jamais été pour le procès, elle déclarait bonae- 



ment qu'elle vendrailson pain, tant qu'on le lui achèterait, 
puis qu'elle verrait ensuite. Et Laboque, enflammé^ 
racontait pour la dixième fois, à un nourel arrivant, 
l'abominable trahison du président Gaume, lorsque, tout 
d'un coup, il aperçut Luc, qui, très tranquille, passait 
devant la quincaillerie dont il consommait la ruine. Cette 
audace acheva de le bouleverser, il fut sur le point de se 
jeter sur lui, il gronda, à demi étouffé par le flot de sa 
haine : « A mort! à mort! le voleur, l'empoisonneur, à 
mort ! » Quand il fut devant la boutique, Luc, sans s'ar- 
rêter, se contenta de tourner la tête, pour poser un instaut 
son regard calme et brave sur le groupe tumultueux, d'on 
partaient les sourdes invectives de Laboque. Alors, tous 
se crurent provoqués, une clameur générale s'éleva, qui 
grandit, s'aggrava en un souffle de tempête : c A mort ! 
à mort! le voleur, l'empoisonneur, à mort! > Luc, d'ail- 
leurs, comme s'il ne s'était pas agi de lui, continuait pai- 
siblement son chemin, en regardant à droite et à gauche, 
de l'air d'un passant que le spectacle de la rue inté- 
resse. Presque tout le groupe s'était mis à le suivre, 
redoublant de huées, d'outrages, de menaces, c A mort! 
à mort! le voleur, l'empoisonneur, à mort! » 

Et cela ne cessa plus, cela grossit et déborda, à mesure 
qu'il montait la rue de Brias, de son pas de promenade. 
De chaque boutique, de nouveaux marchands sortaient 
pour se joindre à la manifestation. Des femmes se mon- 
traient sur les portes, huant au passage. Quelques-unes 
même, exaspérées, galopèrent, vinrent crier avec les 
hommes : « A mort! à mort! le voleur, l'empoisonneur, 
à mort! » Il en vil une jeune, d'une aimable beauté 
blonde, la femme d'un fruitier, qui l'injuriait à belles 
dents blanches, en le menaçant de loin de ses ongles 
roses, comme pour le déchirer. Des enfants couraient, 
eux aussi, et il y en avait un de cinq ou six ans, pas plus 

grand qu'une botte, qui s'égosillait, qui se jetait presque 

24. 



> 



Ï8Î LES Ql'ATRK ÉVANT.ILES 

dans les jambes du inonsiuur, pour se faire entendre de- 
plus [iri's. * A mort! à morll le voleur, l'cmiioisonneur, 
àmorl! » Pauvre j^umiii, (gui donc lui avait appris déjà 
le cri de Inine? El ce fut pis, lorsque, dans le haut de la 
me, ou jiassii devant les fabriques. Des ouvrières de la 
cordoimeriii Courier parurent aux fenêtres, battirent des 
mains, liurlérenl. Puis, il y eut mCme des ouvriers des 
usines Clioilorfïo cl MiranJe, funjaiit sur le Iroltoir en 
atlendunl le coup de Cloche de la rentrée, qui manifes- 
tèrenl, clans t'tiébélenienl de leur servitude. Un petit 
maÎLjre, aux clieveuï roux, aui gros yeux troubles, fut 
eotnutu jiris de démence, ronraiit, puetilant plus fort que 
les autres: « Â mort! à mort! le voleur, l'empoisonneur, 
i mort ! * 

A!) ! celte montée de la rue de Rrins, avec cette bande 
grossissante d'ennecnis sur les talons, sous ce flot ignoble 
d'outrages et de menaces! Luc se rappelait le soir de son 
arrivée à lîeauclair, il y avait quatre ans, lorsque le noir 
piétiiK'iiieiil des déshérités, des mcurl-de-faim, dans celte 
même rue, l'avait empli d'une telle pitié active, qu'il 
s'était juré de donner sa vie au salut des misérables. 
Qu'avail-ii donc fait, depuis quatre ans, pour que tant de 
haines se fussent amassées contre lui, au point d'être 
ainsi traqué par la foule ameutée, hurlant à la mort? Il 
s'étail fait l'apôtre de demain, d'une société de solidarité 
et de rralernilé, réorganisée par le travail ennobli, régu- 
lateur de la richesse. Il avait donna un exemple, cette 
Crécherie où la Cité future était en germe, où régnait déjà 
le plus de justice et le plus de bonheur possible. £t cela 
luffisail, la ville entière le considérait comme un mal- 
failcur, il la sentait derrière cette bande qui aboyait à 
ses trousses. Mais quelle amertume, quelle souffrance, 
dans celle aventure commune du calvaire que tout juste 
doit gravir, sous les coups de ceux mêmes dont il veut 1« 
rachat ! Ces bourgeois dont il troublait la digeslioa Iran- 



illriViVlLi âOd 



quille, il les excusait de le haïr, dans leur terreur 
d'avoir à partager leurs jouissances égoïstes. 11 les excu- 
sait aussi, ces boutiquiers qui se croyaient ruinés par 
lui, lorsqu'il rêvait simplement un meilleur emploi des 
forces sociales, pour qu'il n'y eût plus une perte inutile 
de la forlune publique. Même il les excusait, ces ouvriers 
qu'il était venu sauver de la misère, pour lesquels il 
bâtissait si laborieusement sa ville de justice, et qui le 
huaient, qui l'insultaient, tant on avait obscurci leur 
cerveau et refroidi leur cœur. C'était la foule ignorante, 
se révoltant contre celui qui veut son bien, refusant de 
quitter le lit de servitude où elle agonise, s'y enfonçant 
dans la faim, dans l'ordure séculaires, en fermant les 
oreilles et les yeux au bonheur qui naît. Seulement, s'il 
les excusait tous, en son humanité douloureuse, com- 
bien il saignait de voir, parmi les plus injurieux, ces 
travailleurs de l'usine et de l'atelier dont il s'efforçait 
de faire les nobles, les libres, les heureux de demain! 
Luc montait toujours, la rue de Brias ne finissait pas, 
et la meute déchaînée avait encore grossi, les cris ne 
cessaient plus. 

— A mort I à mort 1 le voleur, l'empoisonneur, à mort ! 
Un instant, il s'arrêta, se retourna, regarda ces gens, 

pour ne pas leur laisser croire qu'il fuyait. Et, justement, 
comme il y avait là des tas de pierres, devant une maison 
en coRotruclierî., un homme se baissa, ramassa un caillou, 
a^û lui jeta. Aussitôt, d'autres se baissèrent, les cailloux 
se mirent à pleuvoir, au milieu d'un redoublement de 
menaces. 

— A morti à mort! le voleur, l'empoisonneur, à mort! 
Maintenant, on le lapidait. Il n'eut pas un geste, il 

reprit sa u:arche, il acheva de monter son calvaire. Ses 
mains étaient vides, sans autre arme que la canne lég(\te, 
qu'il mit sous coa bras. Et il restait trè? calme, avec 
cette idée que sa mission le rendait invulnérable, s'il 



Wt J-Es'tJCATKE ÉViNClLES 

dtivail la remplir. Seul, son cœur endolori soufTratt affrea- 
semcnl, meurtri de tant d'erreur et de démence. Des 
larmes montaient à ses jeux, et il lui fullait Taire un 
gran.l cITorl, pour ne pas les laisser couler le long de 
ses jout'B. 

— A mort! à mort! le voleur, l'empoisonneur, amorti 
Un caillou vînt le Trapper au lalan, un autre lui effleura 

la cuisse. C'était devenu un jeu, des enfanls s'en mêlaient. 
Mais ils élatenl peu adroits, les cailloux ricochaient sur. 
le sol. A deux reprises pourtant, il en passa si près de sa 
tête, qu'on put le croire louché, le crâne fendu. Il ne se 
retouniiiil plus, il montait toujours la rue de Brias, du 
mËine pas de promeneur tranquille, rentrant cbci lui. 
Dans su douleur d'une si furieuse ingratitude, il semblait 
ne plus vouloir connaître ce qui se passait derrière lui, 
le long de celte rue de misère, où il soulTrail son 
martyre. Mais un caillou enfin l'atteignit, lui déchira 
i'oreillc droite, tandis qu'un autre le frappait à la main 
guuclie, dont il coupait la paume, comme d'un coup 
de couteau. Et le saug coula, tomba en larges gouttes 
rouges. 

— A mort! à mort! le voleur, l'empoisonneur, à mort! 

Un remous de panique arrêta la foule. Plusieurs s'en- 
fuirent, pris de làclielé. Des femmes crièrent, empor- 
tèrent des enfanls dans leurs bras. Et il n'y eut que 
les furieux qui galopèrent encore. Luc, continuant sa 
route douloureuse, avait simplement regardé sa msîn. 
Il tira sou mouchoir, s'en essuya l'oreille, l'enroula 
autour de sa paume saignante. Mais son pas s'était 
raleiili, et il sentit le galop qui se rapprochait, il fit 
face une dernière fois, quand il eut sur la nuque te 
loufllc ardent de cette meute qui le poursuivait. Au pre- 
mier rang, courait d'un élan frénétique l'ouvrier petit et 
maii:ro, aux cheveux roux, aux gros yeux troubles. On 
disait que c'était un forgeron de l'Abîme. Il arriva d'un- 



a mir« < t^»iu SÊ%j%r 



dernier bond sur l'homme qu'il traqaait depuis le bas de 
la rue ; et, de toute sa violence, sans qu'on pût savoir d'où 
venait cette frénésie de haine, il lui cracha au visage. 

— A mort! à mort! le voleur, l'empoisonneur, à mort! 

Luc était enfin en haut de la rue de Brias, et cette fois 
il chancela, sous l'abominable outrage. On le vit blêmir 
alTreusement, tandis que, dans une ruée involontaire de 
tout son corps, son poing valide se levait, terrible et ven- 
geur. Il aurait d'un coup écrasé le petit homme, tel un 
nain misérable à côté d'un colosse glorieux. Mais Luc, en 
sa force, en sa beauté, eut le temps de se reprendre. Il 
n'abattit pas le poing. Seules, les deux grosses larmes 
ruisselèrent le long de ses joues, ces larmes d'infini cha- 
grin qu'il avait eu le pouvoir jusque-là de retenir, mais 
qu'il était impuissant désormais à cacher, dans l'amer- 
tume dernière du fiel dont on l'abreuvait. Il pleurait sur 
<ant d'ignorance, sur tant de malentendu, sur ce cher et 
triste peuple qui ne veut pas être sauvé. Et il y eut des 
ricanements, on le laissa rentrer chez lui, ensanglanté et 
solitaire. 

Le soir, Luc s'enferma, voulut être seul dans le pavillon 
qu'il habitait toujours, au bout du petit parc, sur la route 
des Combetles. Le gain de son procès n'était point un 
succès qui pût l'illusionner. Les immondes violences de 
l'après-midi, cette ruée de la foule contre lui disaient 
quelle guerre lui serait faite, maintenant que la ville en- 
tière se soulevait. C'étaient les convulsions suprêmes de 
lasociété mourante, et qui ne voulait pas mourir, bille ré- 
sistait furieusement, elle se débattait, avec res[»oir d'ar- 
rêter l'humanité en sa marche. Les uns, les auioriiaires, 
mettaient leur salut dans une répression impiioyahU* ; les 
autres, les sentimentaux, faisaient appel au pn.-se. à la 
poésie du passé, à tout ce que l'homme pleuri* dv ipiitter 
à jamais; d'autres, pris d'exaspération, sejoi^Miaiciil aux 
révolutionnaires, comme dans la liàte d'en finir d'un 



186 LES QUATIIE SVANGILCS 

coup. El Luc avait de lu sorte scnli sur ses talons tout 
lit'auclair, qui était uii monde eu raccourci, au milit>u da 
vaste monilt;. Si, dans sou amertume aiïreuse, il restait 
biMve, tOàuIu à h lutte, il n'en était pas moins morti;llcment 
triste, il av'uilà user, ce soir-là, son grand chagrin, qu'il 
tlésirail no montrer à personne. Pendant ses rares heures 
de déf.iiliance, il priilerail s'enfermer Étroitement, il bu- 
vait sa suulVrancc jusqu'à la lie, pour nu reparaître que 
iruéri ei vaillaiit. Et il nv;iil donc verrouillé portes et l'e- 
iiélrcs, en donuaat l'ordre absolu de ne laisser eiUi'er 
personne. 

Vers onze licurcs, sur la route, il lui sembla entendre 
fies pas lùfrers. Puis, ce fut comme un appel, à peine un 
siiuflle, i[ui lui donna un frisson. Vivement, il Était ail* 
tiuvrir la fenêtre, et il regardait entra les lames des pér- 
uviennes, et il aperçut une oiuljre fine. Mais une voix très 
douce niojitu. 

— Monsieur Luc, c'est moi, il faut que je vous parle 
tout de suite. 

C'était Jusine. Il ne rêilécliil même pas, il descendit 
lui ouvrir la petite porte qui donnait sur la route. Et il la 
tît niunter, il l'amena par la main dans sa chambre, si 
jalousecneut close, où brûlait une lampe, à la clarté pai- 
sible. Puis, li, lorsiiu'il l'eut regardée, il fut pris d'une 
terrible inquiétude, à la voir les vêtements en désordre, 
le visage mourlri. 

— Moii Dieul Josine, qu'avez-vous doncî que M 
passe-t-it? 

Elle pleurait, sa chevelure défaite tombait sur son con, 
dont le cul de sa rube arraché montrait la blancheur 
délicate. 

— Ah! monsieur Luc, j'ai voulu vous dire... Ce n'est 
pas p^irce (|u'il m'a battue encore, en rentrant, c'est ft 
cause des menaces qu'il a faites... Il faut que vous sachiez, 
ce soir même. 



Tl'iAVAIL 287 

Et elle conta que Ragii, lorsqu'il avait appris ce qui 
s'était passé dans la rue de Brias, la belle conduite d'igno- 
nninie faile au patron, s'en était allé au cabaret de Caffiaux, 
en débaucliaiil Courron et d'autres camarades-. Il venait 
seulement de rentrer, ivre, criant qu'il en avait assez, de 
l'orgeat de la Créclierie, qu'il ne resterait pas un jour de 
plus dans une boîte où l'on s'embêtait à crever, où l'on 
n'avait pas seulement le droit de boire un coup de trop. 
Puis, après s'être égayé, avec de sales paroles, il avait 
voulu la forcer à faire immédiatement leur malle, afin de 
filer dès le lendemain matin à l'Abîme, qui embauchait 
tous les ouvriers sortant de la Grêcherie. Et, comme elle ' 
voulait attendre, il avait fini par la battre et par la jeter 
dehors. 

— Moi, monsieur Luc, ça ne compte pas. Mais c'est 
vous, grand Dieu! c'est vous que l'on insulte, et à 
qui l'on veut faire tant de mal!... Ragu partira demain 
matin, rien ne le retiendra, et il emmènera certainement 
Bourron, ainsi que cinq ou six autres camarades, qu'il ne 
m'a pas nommés... Moi, que voulez-vous? il faudra bien 
que je le suive, et tout ça me cause une si grosse peine, 
que j'ai eu le besoin de vous le dire tout de suite, dans 
la crainte de ne jamais vous revoir. 

Il continuait à la regarder, un nouveau flotd'amertume 
noyait son cœur. Le désastre était-il donc plus grand 
qu'il ne croyait? Voilà, maintenant, ses ouvriers qui le 
quittaient, qui retournaient à leur dure et sale misère 
d'autrefois, dans la nostalgie de l'enfer d'où il s'effor- 
çait si laborieusement de les tirer! En quatre années, 
il n'avait rien conquis de leur intelligence ni de leur affec- 
tion. Et le pis était que Josine n'était pas plus heureuse, 
qu'elle lui revenait, comme au premier jour, outragée, 
frappée, jetée à la rue. Rien n'était donc fait encore, 
tout restait à faire, car Josine n'était-elle pas le peuple 
souffrant? il n'avait obéi au besoin d'agir que le soir où il 



^ 



ÎHS LES QUATItE ËVA^CILtS 

l'aTait rencontrée si douloureuse, si abandonnée, Tictîme 
du travail maudit, imposé comme un esclavage. Elle était 
la plus humble, la plus basse, si près du ruisseau, et elle 
était la plus belle, la plus douce, la plus sainte. Tant 
que la femme soulTrirail, le monde ne serait pas sauvé. 

— 0ht Josine, Josine, que tous me faites de peine et 
que je vous plains! murmura-l-il d'une voix d'infinie 
tendresse, tandis que lui aussi pleurait, gagné par ses 
larmes. 

Mais, à le voir ainsi pleurer, elle souffrit davantage. 
Lui pleurer si amèrement, avoir un si gros chagrin! 
lui qui était son dieu, qu'elle adorait comme nne 
puissance supérieure, pour le secours qu'il lui avait 
apporté, la joie dont il avait désormais empli sa vie! La 
pensée des outrages qu'il venait de subir, de ce calvaire 
atroce de la rue de Drias, redoublait son adoration, la 
rapprochait de lui, dans un désir de panser les blessures 
reçues, de se donner loutentière, si cedonpouvaitTapaiser 
un instant. Comment faire pour qu'il se torturât moins? 
que trouver pour effacer l'insulte de son visage et pour 
qu'il se sentit respecté, admiré, adoré? Elle se penchait, 
lea mains ouvertes, la face exallée d'amour. 

— Oh! monsieur Luc, j'ai tant de tristesse à vous voir 
malheureux, et j'aurais tant de honheur à tâcher d'adou- 
cirun peu vos tourments! 

Ils étaient si prés l'un de l'autre, que la tiédeur de leur 
haleine passait sur leur face. Et leur apitoiement mutuel 
les embrasait d'une tendresse qui ne savait de quelle 
ruEon agir. Comme elle souffrait! comme il souffrait! et 
il ne songeait qu'à elle, de même qu'elle ne songeait qu'à 
lui, avec une pitié immense, un immense besoin de cha- 
rité et de félicité. 

— Moi, je ne suis pas à plaindre, il n'y a que vous, Jo- 
sine, dont la souffrance est un crime, et que je veux 
sauver. 



TRAVAIL 289 

— Non, non, monsieur Luc, moi, je ne compte pas, 
c'est vous qui ne devez pas souffrir, parce que vous êtes 
noire bon Dieu à tous. 

Alors, comme elle se laissait tomber dans ses bras, il 
la prit lui-même d'une étreinte passionnée. C'était la né- 
cessité inéluctable, deux flammes qui se rejoignaient, qui 
se confondaient, pour n'être plus qu'un foyer unique de 
bonté et de force. Et la destinée s'accomplit, ils se don- 
nèrent l'un à l'autre, en un même besoin de faire de la 
vie et du bonheur. Tout les avait menés à cela, ils avaient 
la brusque vision de l'amour né un soir, puis lentement 
grandi, amassé au fond de leur cœur. Et il n'y avait plu» 
que deux êtres se rencontrant dans le baiser si longtemps 
attendu, arrivant à leur floraison. Aucun remords n'était 
possible, ils s'aimaient comme ils existaient, afin d'être 
sains, d'être forts et d'être féconds. 

Ensuite, dans cette chambre si calme, si douce, lorsque 
Luc, longuement, garda Josine en ses bras, il sentit bien 
qu'un grand secours lui était venu. Seul, l'amour ferait 
l'harmonie de la Cité. C'était sa communion intime avec 
le peuple des déshérités, cette Josine délicieuse, qu'il 
avait faite définitivement sienne. L'union était scellée, 
l'apôtre en lui ne pouvait rester infécond, il avait besoin 
d'une femme pour racheter l'humanité. Et quel réconfort 
elle lui apportait, la petite ouvrière salie et battue, qu'il 
avait rencontrée mourant de faim, qui était à cette heure, 
sur sa poitrine, une reine de charjne et de volupté! Elle 
avait connu la pire déchéance, elle l'aiderait à créer un 
monde nouveau de splendeur et de joie. C'était d'elle, 
d'elle seule qu'il avait besoin, pour achever sa mission, 
car le jour où il aurait sauvé la femme, le monde serait 
sauvé. 

Doucement, il lui dit : 

— Donne- moi ta main, Josine, ta pauvre main 
blessée. 

25 




KM) LES QtATBE ÊVASCrLF.S 

El elle lui doniin su main, celle on l'index manquait, 
coupé, emporté par l'engrenage d'une machine. 

— Kllc csl Lieu laide, mnrmura-t-elle. 

^ Laide ! Josine, oh ! non, elle m'est si chère, qne, de 
toute ta personne iidorée, c'est elle que je baise avec le 
plus de Jùvolion. 

Il avail collé SCS lèvres sur la cicatrice, il coon-ail de 
caresses la pi^tite main frêle et mutilée. 

— Oli! Luc, que TOUS m'aimez, et qne je vous aime! 
Ce lui le cri charmant, le cri de honheur et d'espoir, 

qui les réunit dans une nouvelle éireintc. Au dehors, sur 
Beauclair pesamment endormi, passaient les hruils de 
marteaux, les reletitisscmenls d'acier de la Créclierie et 
de t'Abîme, luttant de travail nocturne. Et sans doutn la 
{guerre n'était point finie, la terrihle bataille allait s'ag- 
graver entre hier et demain. Maïs, au milieu des pires 
lourmenls, une halte de félicité s'était Ciile; et, quelles 
que fussent les souffrances encore, l^mmortfiUe semence 
d'amour était jetée pour les moissons futures. 



III 



Et, dès lors, ce fut le cri de Luc, à chaque désastre 
nouveau dont la Crêcherie se trouva frappée, quand les 
hommes refusaient de le suivre, Tenlravaient dans la 
fondation de sa ville de travail, de justice et de paix. 

— Mais ils n'aiment pas! S'ils aimaient, tout serait fé- 
condé, tout pousserait et triompherait sous le soleil ! 

L'œuvre en était à cette heure angoissante et décisive 
■de la régression, du pas en arrière. Dans toute marche 
en avant, vient cette heure de la lutte, de la halle forcée. 
On n'avance plus, on recule môme, les terrains acquis 
paraissent crouler, il semble que jamais plus on n'at- 
teindra le but. Et c'est l'heure aussi où les héros s'af- 
firment, avec leur fermeté d'àmc, leur indomptable foi 
dans la victoire finale. 

Dès le lendemain, Luc tenta de retenir Ragu, qui vou- 
lait rompre l'association et quitter la Crêcherie, pour 
retourner à l'Abîme. Mais il se heurta à une volonté mé- 
chante et goguenarde, heureuse de mal faire, au moment 
où la défection des ouvriers pouvait ruiner l'usine. Puis, 
c'était quelque chose de plus profond, celte nostalgie du 
travail d'esclave, le retour au vomissement, à la misçre 
noire, à tout l'affreux pissé resté dans le sang. Sous le 
tiède soleil, dans la propreté gaie de sa petite maison, 
entourée de verdure, Ragu regrettait les étroites rues 
puantes du vieux Beauclair, les masures lépreuses au 



•32 LES QUATRE ÉVANGILES 

travers desquelles soiiffliiil la peste. L'odeur &crc du cnba- 
rel de Cafllaux le hanlait, lorsrju'il passait une heure dans 
la grande salle chiire de la Maison-Commune, où l'alcool 
lilait dûrendu. Le bel ordre des Magiisins coopéralifs le 
fâchait ëgulement, lui donnait le besoin de dépenser son 
argent à sa guise, cticz des marchands de la me de Brias, 
qu'il trailnil lui-même de voleurs, mais avec lesquels il 
avait la joie de se quereller. El plus Luc insista, en lui 
montrant la déraison de son départ, plus Ragu s'obstina, 
dans la pensée que, si l'on tenait tellement à lui, c'était 
donc qu'il nuisait en s'en allant. 

— Son, non, monsieur Luc, ca ne peut pas s'arranger, 
Peul-ôtrc bien que je fais une bêtise, je n'en ai pourtant 
pas ridée... Vous nous aviez promis monis et merveilles, 
nous devions devenir tous des richards, et la vérité est que 
nous ne g.ignons pas plus qu'ailleurs, avec des embête- 
ments en plus, selon mon goiit. 

C'était vrai, la répartition des gains, à la Crêcherie, 
n'avait pas atteint jusque-là un chilTre sensiblement supé- 
rieur aux salaires de l'Abime. 

— Nous vivons, répondit vivement Luc, et n'est-ce pas 
tout de vivre, lorsque l'avenir est certain? Si je vous ai 
demandé des sacrifices, c'est dans la conviction que le 
bonheur de tous est au bout. Mais il faut de la patience 
et du courage, il faut de la foi dans l'œuvre, et beaucoup 
de travail aussi. 

Un tel langage ne pouvait loucher Ragu. Une seule 
expression l'avait frappé, il ricana* 

^ Oh ! le bonheur de tous, c'est bien joli. Seulement, 
je prôfôro commencer par mon bonheur à moi. 

Luc lui dit alors qu'il était libre, que son compte serait 
refilé, et qu'il s'en irait quand il voudrait. En somme, il 
n'avait aucun intérêt à garder un méch;iut homme, dont 
la prë.'^cnce finirait par être d'une contagion funeste. Mais 
le départ de Josinc lui déchirait le cœur, et il resta un 



TRAVAIL 293 

peu honteux, lorsqu'il découvrit qu'il ne mettait tant de 
chaleur à retenir Ragu que pour la retenir elle-même. 
La pensée qu'elle retournait dans ce cloaque du vieux 
Beauclair, aux mains de cet homme, qui, repris par l'al- 
cool, continuerait à la violenter, lui était insupportable* 
Il la revoyait rue des Trois-Lunes, dans une chambre 
immonde, en proie à la misère sordide et meurtrière; et 
il n'était plus là pour veiller sur elle, et elle était sienne 
maintenant, il aurait voulu ne pas la quitter d'une minute, 
afin d'assurer sa vie heureuse. La nuit suivante, elle revint 
le voir, il y eut enlre eux une scène déchirante, des 
larmes, des serments, des projets fous. La sagesse pour- 
tant l'emporta, il fallait accepter les faits, s'ils ne vou- 
laient compromettre l'œuvre, qui devenait commune. 
Josine suivrait Ragu, ce qu'elle ne pouvait refuser de 
faire, sans soulever un scandale inquiétant; tandis que 
Luc, à la Crêcherie, continuerait sa bataille pour le bon- 
heur de tous, avec la conviction que la victoire, un jour, 
les réunirait. Ils étaient bien forts, puisqu'ils avaient 
avec eux l'amour invincible. Elle promit tendrement de 
revenir le visiter. Mais, quand même, quel déchirement, 
lorsqu'elle lui fit ses adieux, et que, le lendemain, il la 
vit quitter la Crêcherie, derrière Ragu, qui, aidé de Bour- 
ron, poussait dans une petite voiture le maigre déména- 
gement! 

Trois jours plus tard, Bourron suivit Ragu, qu'il re- 
trouvait chaque soir chez Caffiaux. Le camarade le plai- 
santait tellement, sur l'orgeat de la Maison-Commune, 
qu'il crut accomplir un acte d'homme libre, en revenant, 
lui aussi, habiter la rue des Trois-Lunes. Sa femme, 
Babette, après avoir tenté de se mettre en travers d'une 
pareille bèlise, finit par s'y résigner, avec sa gaieté habi- 
tuelle. Bah! ça irait tout de même très bien, son mari 
était au fond un brave homme, qui verrait clair tôt ou tard. 
Et elle riait, et elle déménagea, en disant au revoir 

2r». 



2!»4 LES QUArnE ÉVANGILES 

aux voisiiH's, ctr l'ilc ne pouvait pas croire qu'elle ne 

revicndntil |):i$ dnus cca jolis jiinliriâ, où dio se plaisait 

Leuucottp. Surtout, isllu rèvail d'y rainiuiïi' sa fille Martlie 

et son liis Sébastien, qui faisaient de grands progrés à 

l'école. Et, comme Sœurette parla de les y garder, elle y 

coiiseiitil. 

Mais ce qui a^'grava la situation, ce fut que d'autres 
ouvriers CL-dcrent à U contagion du mauvais exemple, en 
s'en allant, comme s'en étaient allés Bourron et Ragu. La 
fui leur m;inquail, autant que l'amour, et Luc entrait en 
lullL- avec les mauvaises volontés linmaines, les lâchetés, 
les (lél'eclious, où l'on se heurte, dès qu'on travaille au 
bonheur des autres. Chez Bonnaire lui-même, si raisun- 
iialile, si loyal, il scnlil un sourd ébranlement. Le 
ménage éluit troublé pnr les querelles quotidiennes de la 
Toupr, dont la vanité ne se Ii'ouvait pas satisfaite; car 
elle n'avait encore pu s'acheter la robe de soie et la 
innnlro, son rêve de coquetterie tant caressé. Puis, les 
idées d'égalité, de communauté, la lâchaient, dans son 
regret de n'être pas née princesse. Elle emplissait la 
maisiin d'un éternel ouragan, rationnait de tabac le père 
Lunot avee plus d'àprclé, bousculait les enfants, Lucien 
cl .'VnlointHte. Deux autres lui étaient encore venus, Zoé 
et Séverin, ei c'était aussi là un désastre qu'elle ne par- 
donnait |i.is à Bonnaire, les lui reprochant sans trêve, 
rimnnc s'ils étaient les fruits de ses idées subversives, 
ilonl elle se disait la victime. Bonnaire gardait un grand 
t-alnii-. habitué à ces Icmpcles, qui l'attristaient simple- 
ment. Il ne répondait même pas, lorsqu'elle lui criait 
ijn'il était une panvre bêle, une dupe, et qu'il laisserait 
les os à la Crêcherie. 

l'onrtanl, Luc s'apercevait bien que Bonnaire n'était 
pas lie tout son cœur avec lui. Jamais il ne se permettait 
lin blâme, il restait l'ouvrier actif, exact, consciencieux, 
gnidoimait l'exemple aux camarades. Et il y avait, malgré 



TRAVAIL 295 

cela, une désapprobation dans son attitude, presque de la 
lassitude et du découragement. Luc en souffrait beau- 
coup, désespéré qu'un tel homme, qu'il avait en grande 
estime, dont il connaissait Théroïsme, pût s'écarter si 
vite. Si celui-là cessait de croire, était-ce donc que l'œuvre 
fût mauvaise? 

Tous deux s'en expliquèrent un soir, à la porte des 
ateliers, sur un banc. Ils s'étaient rencontrés, comme le 
soleil se couchait, dans un grand ciel calme, et ils s'as- 
sirent, et ils causèrent. 

— C'est bien vrai, monsieur Luc, répondit franche- 
ment Bonnaire à une question, j'ai de grands doutes sur 
votre succès. Vous vous rap.pelez, d'ailleurs, que je n'ai 
jamais eu vos idées et que votre tentative m'a toujours 
paru fâcheuse, au point de vue des concessions. Si je m'y 
suis prêté, c'est comme à une expérience. Mais plus les 
choses marchent, plus je vois que je n'avais pas tort. 
L'expérience est faite, il va falloir tenter autre chose, 
agir révolutionnairement. 

— Comment, l'expérience est faite ! s'écria Luc. Eh ! 
nous ne faisons que la commencer! Elle demandera des 
années, plusieurs vies d'homme peut-être, un effort sécu- 
laire de bonne volonté et de courage. El c'est vous, 
mon ami, vous l'énergique, le brave, qui doutez si vite! 

Il le regardait, dans sa carrure de colosse, avec sa 
large face paisible, où se lisait tant de force honnête. 
Mais l'ouvrier hocha doucement la tête. 

— Non, non, la bonne volonté et le courage n'y feront 
rien. C'est votre méthode qui est trop douce, qui compte 
trop sur la sagesse des hommes. Votre association du 
capital, du talent et du travail ira cahin-caha toujours, 
SUIS jamais rien fonder de solide et de définitif. Le mal 
en est arrivé à un tel degré d'abomination, qu'il devient 
nécessaire de le guérir par le fer rouge. 

— Alors, que faut-il donc faire, mon ami? 



»G LES QUATRE ËVASClLtS 

— Il faut que le peuple s'empare tout de suite des 
outils du travail, il Taul (]u'il dépossède la classe bour- 
gooise, en disposant lui-même du capital, pour r6orga> 
niserle travail universel et obligatoire. 

Et Bonnaire, une fois de plus, eiiposa ses idées. Il était 
resté tout entier au collectivisme, el Luc <^ui {'écoutait 
doutourcnsemenl, s'étonnait de n'avoir rien gagné sur cet 
esprit l'éfléclii, mais un peu obtus. Tel qu'il l'avait en- 
tendu parler rue des Trois-Lunes, la nuit où il avait 
quitté l'Abîme, tel il le retrouvait, avec la même concep- 
tion révolutionnaire, sans que les cinq années d'eupé- 
ricncc communiste, passées à la Crêcherie, eussent mo- 
dilié sa foi. L'évolution était trop lente, le progrès par 
la seule association demanderait trop d'années encore, el 
il se lassait, cl il ne croyait qu'en la révolution immé- 
diate et violente. 

— On ue nous donnera jamais ce quenous ne prendrons 
pas, dit-il en concluant. Il faut tout prendre pour tout 

Il j eut un silence. Le soleil s'était conché, les équipes 
de nuit avaient repris )a besogne, au fond des ateliers 
retentissants. El, dans cet clTort continu du travail, Luc 
se sentait envabi d'une indicible tristesse, en voyant que 
son œuvre allait aussi être compromise par la hàlc des 
meilleurs à réaliser leur idéal social, iï'étail-ce pas sou- 
vent la Lataille furieuse des idées qui entravait el retar- 
dait hi réalisation des faits? 

— Je ne veux pas discuter de nouveau avec vous, mon 
ami, reprit-il enfin. Je ne crois pas qu'une révolution dé- 
cisive suit possible et bonne, dans les circonstances où 
nous sommes. Et Je reste convaincu que l'association, la 
riiopér;ilion, ;iidées tU's syjidicats, sont le lent chemin 
;)rércrabli',qui liiiira |iar nous conduire à la Ct té promise... 
ISoiis avons souvent c;iusé de ces cboses, sans tout à fait 
nous entendre. A quoi bon recommencer el nous altrisler 



inulileraenl?... Mais ce que j'espère de vous, c'est, dans 
les difficultés où nous sommes, de vous voir rester fidèle 
à la maison que nous avons fondée ensemble. 

Bonnaire eut un brusque geste fâché. 

— Oh! monsieur Luc, auriez-vous douté de moi? Vous 
savez bien que je ne suis pas un traître, et que, mainte- 
nant, puisque vous m'avez un jour sauvé de la faim, je 
suis prêt à manger mon pain sec avec vous, aussi long- 
temps qu'il le faudra... N'ayez pas peur, ce que je viens 
de vous dire, je ne le dis à personne. Ce sont des affaires 
entre vous et moi. Mais, naturellement, je ne vais pas 
décourager nos ouvriers, en leur annonçant la ruine pro- 
chaine... Nous sommes associés et nous resterons associés, 
jusqu'à ce que les murs nous tombent sur la tête. 

Luc, très ému, lui serra les deux mains. Et la semaine 
suivante, il fut plus touché encore, lorsqu'il surprit toute 
une scène qui se passait dans la halle des laminoirs. On 
l'avait prévenu que deux ou trois ouvriers mauvaise tête 
voulaient faire comme Ragu, en tâchant d'entraîner le 
plus de camarades possible. El, comme il arrivait pour 
rétablir Tordre, il vit Bonnaire, au milieu des mutins, 
qui intervenait avec véhémence. Il s'arrêta, il écouta. 
Bonnaire, vaillamment, disait tout ce qu'il fallait dire, 
rappelait les bienfaits de la maison, calmait les inquié- 
tudes par la promesse d'un avenir meilleur, si l'on était 
brave au travail. Il était si grand, si beau, que tous 
s'apaisaient, à entendre un des leurs dire des choses 
si raisonnables. Pas un ne parlait plus de rompre l'asso- 
rialion, les défections se trouvèrent arrêtées. Et Luc 
n'oublia plus ce spectacle de Bonnaire, le bon géant, 
pacifiant les révoltés, d'un geste ample, en héros du 
travail, respectueux de la besogne acceptée librement. 
Puisqu'on luttait pour le bonheur de tous, il se serait cru 
un lâche en désertant son poste, même s'il pensait qu'on 
aurait du lutter d'une autre façon. 



saa LKs yrATiiE évascuxs 

Msti^i, lorsque Luc b remercia, il eu[ da aouveau le 
cœur meurtri par cellt' tinniguilie réponsii : 

— C'est bien simple, j'ai fait ce que je devais faire... 
K'im|iurlu, monsieur Luc, il faudra que je vous amène à 
mes iclises. AutrLMiiciit, nous finirons tous par crever de 
faim ici. 

El, â quelques jours de là, une autre rencontre acheva 
de l'iissumbrir. Il descendait justement du haut fourneau, 
avec Bonnaire, lorsque tous deux passèrent devant les 
fours de Lani^c. Le potier s'était obstiné .à ne pas quitter 
lélroit terrain qu'on lui abandonnait, contre la rampe 
rocheuse, et qu'il avait entouré d'un petit mur en pierres 
sèches. Vainement, Luc s'était efforcé de le prendre avec 
lui, en lui oiïrant de dirip;cr la creuseteric qu'il avait dû 
créer. Lanije voulait rester libre, n'ayant ni Dieu ni 
maître, comme il disait. Il continuait donc, au fond de 
soji trou sauvage, à fabriquer la poterie commune, les 
terrines, les marmites, les pots, qu'il promenait ensuite 
dans une petite voiture, par les marchés et par les foires 
des vilia^'es voisins. Lui tirait, la Nu-Pieds poussait. Et, ce 
soir-)à, tous tlitax rentraient justement d'une de leurs 
tournées, comme Luc et Bonnaire se trouvaient devant la 
porte du clos. 

— Eh bien ! Lan^c, demanda cordialement le premier, 
l'a va, le eommerce? 

— Toujours assez pour que. nous ayons du pain, 
LuoDsieur Luc. Je n'en demande pas davantage. 

Kn elVet, il ne promenait ses pots que lorsque le pain 
manquait. Et, le reste du temps, il s'oubliait à des pote- 
ries qui n'étaionl pas de vente, il restait des heures à les 
reftarder, les yeux remplis de rêve, en poète rustique 
dont la passion était de donner de la vie aux choses. 
Même les objets grossiers qu'il fabriquait, les marmites et 
les ti'rrines, en gardaient une naïveté, une pureté de 
li};ne, une grùce simple et lière. D'instinct, il avait retroDTâ, 



111 A V Ai L 2ya 

sorli du peuple, la primitive beauté populaire, cette beauté 
de riiumble objet domestique, qui naît des proportions 
parfaites et de Tadaptalion absolue à Tusage qu'on doit 
en faire. 

Luc était frappé de cette beauté, en examinant les 
quelques pièces non vendues, dans la petite voiture. Et 
la vue de la Nu-Pieds, cette grande fille brune si belle, 
avec SOS membres fins et nerveux de lutteuse, sa petite 
gorge dure de guerrière, remplissait aussi d'une admira- 
tion mêlée d'élonnement. 

— Hein? reprit-il en s'adressant à elle, ça doit être 
rude, de pousser ça toute une journée. 

Mais elle était une silencieuse, elle se contenta de sou- 
rire, de ses grands yeux de sauvagesse, tandis que le potier 
répondait pour elle. 

— Bah ! on se repose à Tombre, au bord du chemin, 
quand on rencontre une source... N'est-ce pas que ça va 
tout de même, la Nu-Pieds, et qu'on est heureux? 

Elle avait tourné vers lui ses yeux, qui s'emplirent 
d'une adoration sans bornes, comme pour le maître tout- 
puissant et bon, le sauveur, le dieu. Puis, sans dire une 
parole, elle acheva de pousser dans le clos la petite voi- 
ture, qu'elle alla ranger sous un hangar. 

Lange, lui, l'avait suivie d'un regard de tendresse pro- 
fonde. Il faisiiit mine parfois de la rudoyer, en bohé- 
mienne ramassée sur les routes, dont il voulait rester le 
dompteur. Mais, à présent, c'était elle la maîtresse, il 
l'aimait d'une passion qu'il n'avouait pas, qu'il cachait 
sous son air de fils de paysan mal dégrossi.- Ce petit 
homme trapu, à la tête carrée, embroussaillée de che- 
veux et de barbe^ était, au fond, d'une infinie douceur 
amoureuse. 

Il reprit soudain, avec sa franchise brutale, en se tour- 
nant vers Luc, qu'il affectait de traiter en camarade : 

— Eh bien! ça ne marche donc pas, le bonheur de 



> 



■iM LES QUATRE ËViNGlLES 

lous? ils ne veulenl donc pas être heureux à votre façon, 

ces imbéciles qui consentent à s'enfermer dans votre 

caserne? 

Il goguenardait, il plaisantait ainsi Luc à chacune de 
leurs rencontres, sur la tentative de communisme fourié- 
riste faite à la Crécherie. El, comme celui-ci se conten- 
tait de sourire, il ajouta : 

— J'espcrebien qu'avant six mois vous viendrez i nous, 
les anarchistes... Encore une fois, je vous le répète, tout 
est pourri, il n'y a plus qu'à flanquer la vieille société par 
terre, à coups de bombes. 

Bonnaire, qui, jusque-là, avait gardé le silence, inter- 
vint brusquement. 

— Oh ! à coups de bombes, c'est imbécile! 

Lui, collectiviste pur, n'était pas pour l'attentat, pour la 
propagande par le fait, tout en croyant à la nécessité d'une 
révolution générale et violente. 

— Comment, imbécile! s'écria Lange, blessé. Croyez- 
vous que, si l'on n'y prépare pas les bourgeois, votre 
fameuse socialisation des outils du travail se fera 
jamais? C'est voire capitalisme déguisé qui est imbé- 
cile. Commencez donc par tout détruire, pour tout recon- 
siruire. 

Ils continuèrent, l'anarchie de l'un aux prises avec le 
collectivisme de l'autre, et Luc n'eut plus qu'à les écouter. 
L'ticart était aussi grand de Lange à Bonnaire, qu'il l'était 
de Bonnaire à lui. En les écoutant, on les aurait crus, à 
l'âpreté, à la méchanceté de la querelle, des hommes de 
races difl'érentes, ennemis séculaires, prêts à se dévorer, 
sans aucune entente possible. El, pourtant, ils voulaient 
le même bonheur pour tous les êtres, ils se rejoignaient 
au même but, la justice, la paix, le travail réorganisé, 
donnant le pain et la joie à tous. Mais quelle fureur 
encore, quelle haine agressive, meurtrière, dès qu'il 
s'agissait de s'entendre sur les moyens! Le long de la 



TRAVAIL 301 

route si rude du progrès, c'était, à chaque halte, parmi 
les frères en marche, enflammés tous du même désir 
d'affranchissement, des batailles sanglantes, sur la simple 
question de savoir s'il fallait passer à droite ou à gauche. 

— Et puis, chacun est son maître, finit par déclarer 
Lange. Endormez-vous dans votre niche à bourgeois, si 
ça vous amuse, camarade. Moi, je sais bien ce que j'ai à 
faire... Et ça marche, ça marche, les petits cadeaux, les 
petites marmites que nous irons déposer un beau matin 
chez le sous-préfet, chez le maire, chez le président, chez 
le curé, n'est-ce pas, la Nu-Pieds? Une fameuse tournée, 
hein ? ce matin-là, et comme on poussera la carriole de 
bon cœur ! 

La grande belle fille était revenue sur le seuil, où elle 
se détachait, souveraine et sculpturale, parmi les argiles 
rouges du petit clos. De nouveau, ses yeux flambèrent, 
elle eut un sourire de servante qui s'est donnée, prête à 
suivre son maître jusqu'au crime. 

— Elle en est, camarade, ajouta simplement Lange, de 
son air bourru et tendre. Elle m'aide. 

Lorsque Luc et Bonnaire l'eurent quitté, sans fâcherie, 
malgré leur peu d'entente, ils marchèrent en silence un 
instant. Puis, le dernier éprouva le besoin de reprendre 
ses arguments, de prouver une fois de plus qu'il n'y avait 
pas de salut possible, en dehors de la foi collectiviste. Il 
damnait les anarchistes, comme il damnait les fouriéristes, 
ceux-ci parce qu'ils ne s'emparaient pas immédiatement 
du capital, ceux-là parce qu'ils le supprimaient violem- 
ment. Et Luc songeait de nouveau que la réconciliation 
n'était possible que dans la Cité fondée enfin, lorsque toutes 
les sectes s'apaiseraient devant le rêve commun réalisé. On 
ne se querellerait plus sur la meilleure route à suivre, on 
serait au but désiré de tous, et la paix fraternelle régnerait. 
Mais quelle inquiétude mortelle lui donnait le long che- 
min à parcourir encore, et quelle crainte il avait de voir 

2b 




3tr2 LES «UATRE ÉV-WCll-ES 

les frères se dùvorcr, cnsVnlnivanl eux-mêmes daD&<leiir 

luy relie! 

Luc rt'iitru lri;s irislg tic ces continuels :henrts, qui 
lituicnt aiilani d'obstucles à son œuvre. DèB qae deux 
honitncs voulaienl agir, ils ne s'entendaient plus. Puis, 
lorsqu'il fui seul, son cri lui échappa, le cri qui s«ifs 
tesKc {roiiflail son cœur. 

— .\l;iis ils n'iiimetiE pas! S'ils aimaient, tout sevait 
fùcondé, tout pousserait et triompherait sous le soleil! 

Morl'aiu éi;alemcnl lui donnait du souci. Il avait enviais 
cssnyé de le civiliser nn peu, en lui faisant abandonner 
son It'ou de roche, pour descendre habiter une das petites 
maisons claires du h Crôcherie. Et le maître fondeur avait 
toujours refusé avec obstination, sons le prétexte .qu'il 
était là haut plus près de son travail, en continuelle sur- 
vaillance. Lucs'en remettait complctemenl à lui, le laissait 
conduire le haut fourneau, qui fonctionnait à l'antique 
mode, dans l'attente des batteries de fours électriques, 
l'rcuvrc que poursuivait Jordan, sans se lasser jamais. 
Miiis la vraie cause de l'entêtement de Uorfain à ne.p&s 
descendre parmi les hommesqui peuplaient la Cilénou-- 
velle, c'ét;iit le dédain, presque la haine où il les teaait. 
Lui, le Vuleain des temps primitifs, le conquérant du feu, 
l'ouvrier écrasé plus tard sous le long esclavage, donnant 
son effort en héros résigné, unissant par aimer la gran- 
deur sombre du bagne où le destin le courbait, s'irritait 
de cette usine dont les ouvriersallaient être des loessiaurs, 
avares de leui-s bras, remplacés par des machines, 
que des enfants bientôt conduiraient. Cela lui semblait 
petit, misérable, ce souci de peiner le moins, possible., 
de ne plus se battre avec le leu et le fer. Il nccomftfttoait 
même pas, il haussait les (ipaules, sans une parole, dans 
les longs silences qu'il gardait pendant des joamées 
entières. Et, très seul, très orgueilleux, il restait iin fUae 
de sa montagne, régnant sur le haut fourneau, doiàîniat 



1IIA.VA1L. dU^ 



l'usine, que quatre fois en vingt-quatre heures, régu- 
lièrement, les coulées éclatantes coui*onnaient de 
flammes. 

Une autre raison encore fâcha Morfain contre ces temps 
nouveaux qu'il voulait ignorer, dont le souffle n'avait pas 
même effleuré sa rude peau tannée par le travail. Et, 
cette fois, chez ce silencieux, le cœur dut saigner afl'reuse- 
ment. Sa fille, Ma-Bleue, dont les yeux bleus étaient le 
bleu de son ciel, celte belle et grande créature qui était 
la ménagère aimée, depuis la mort de la mère, devint 
grosse. Il s'emporta, puis pardonna, car il se disait qu'elle 
se serait mariée un jour. Mais où il n'eut plus de pardon, 
ce fat lorsqu'elle lui avoua le nom de l'homme, le fils 
du maire, Achille Courier. Depuis des années, la liaison 
durait, les rencontres par les sentiers des* Monts 
Bleuses, les nuits passées sur des couches odorantes de 
lavande et de thym, aux grands souffles libres des nuits 
étoilées. Achille, rompant avec sa famille, en jeune bour- 
geois que sa bourgeoisie dégoûtait et ennuyait, avait prié 
Luc de l'embaucher à la Crêcherie, où il était devenu 
dessinateur. Il brisait tous les liens, il aimait où et 
comment il lui plaisait, résolu à travailler pour la femme 
librement choisie, évoluant en fils conquis de la vieille 
société condamnée, allant à l'âge nouveau. Et ce fut là ce 
qui angoissa Morfain, jusqu'à lui faire chasser Ma-Bleue 
comme une fille perdue. Elle s'était laissé séduire par 
un monsieur, il n'y avait plus dans son cas que rébellion 
et diablerie. Tout l'antique édifice croulait, pour qu'une 
si belle et si bonne fille en eût ébranlé elle-même une 
des charpentes, en écoutant, en aguichant peut-être le 
fils du maire. 

Puis, comme Ma-Bleue, mise à la porte, s'était naturel- 
lement réfugiée chez Achille, Luc dut intervenir. Les 
deux jeunes gens ne parlaient môme pas de mariage. A 
quoi bon? ils étaient bien sûrs de s'aimer et de ne jamais 



m LES QUATRE ËV1RGILE5 

se quiller. Pour se marier, jl était nécessaire qu'Achille 
sommât judiciairement son père; et cela lui semblait une 
complication vcxatoire, inutile. Vainement, Soeurette 
insista, dans l'idée que ta morale, pour la bonne réputa- 
tion de la Crêeherie, exigeait encore le mariage légal. Et 
Luc finit par obtenir d'elle qu'elle fermât les jeux, eâr il 
sentait bien qu'avec les générations nouvelles, il faudrait 
peu h peu tolérer l'union libre. 

Nais Morfain n'acceptait point aussi aisément la situa- 
lion, et Luc dut monter un soir, pour le raisonner. 
Depuis qu'il avait chassé sa fille, le maître fondeur 
vivait seul avec son fils, Petit-Da, faisant-, tous les deux 
leur ménage et leur cuisine, dans leur trou de roche. 
I^t, ce soir-là, ils avaient achevé de dtner d'une soupe, 
ils restaient assis sur des escabeaux, devant leur rude 
table de chêne qu'ils avaient fabriquée eux-mêmes à 
coups de hache, tandis que la maigre lampe qui les 
éclairait, projetai! sur la pierre enfumée des murs leurs 
ombres de colosses. 

— Pourtant, père, disait Petit-Da, le monde marche, 
on ne peut rester immobile. 

D'un coup de poing, Morfain ébranla la lourde table. 

— J'ai vécu comme mon père a vécu, et votre devoir 
était de vivre comme je vis. 

D'habitude, les deux hommes o'échangeaientpasqualre 
paroles en un jour. Mais, depuis quelque temps, un ma- 
laise grandiss:!J[ entre eux; et, bien qu'ils fissent tout 
pourles éviter, des explications parfois éclataient. Le fils 
savait lire, écrire, était de plus en plus louché par l'évo- 
lution, qui soufflait jusqu'au fond des gorges de la mon- 
tagne. El le père, dans son entêtement glorieux de n'être 
qu'un solide ouvrier, dont l'effort suffisail à dompter le 
Jeu et il conquérir le fer, s'emportait douloureusement, 
en trouvant que sa race s'abâtardissait, par tonte celte 
science et toutes ces idées inutiles. 



inAVAlLi ovo . 



— Si ta sœur n'avait pas lu des livres et ne s'était pas 
occupée de ce qui se passait là-bas, elle serait encore 
avec nous... Ah I cette ville nouvelle, cetle ville mau- 
dite qui nous Ta prise ! 

Cette fois, son poing ne s'abattit pas sur la table, il se 
tendit par la porte ouverte, dans la nuit noire, vers la 
Crècherie, dont les lumières braisillaient comme des 
étoiles, en bas de la rampe rocheuse. 

Petit-Da ne répondait plus, respectueux, la conscience 
troublée d'ailleurs, car il savait son père fâché contre 
lui, depuis qu'il l'avait rencontré avec Honorine, la fille 
du cabaretier Caffîaux. Honorine, petite, brune et fine, 
avec un gai visage éveillé, s'était passionnée pour ce géant 
si doux, qui la trouvait lui-même délicieuse. Entre le 
père et le fils, dans l'explication de ce soir-là, c'était 
d'Honorine qu'il s'agissait au fond. Aussi l'attaque directe 
que celui-ci attendait, finit-elle par se produire. 

— Et toi, demanda brusquement Morfain, quand vas-tu 
me quitter ? 

Cette idée de séparation parut bouleverser Petil-Da. 

— Pourquoi donc, père, veux-tu que je te quitte? 

— Ohl lorsqu'il y a une fille en jeu, il ne peut en 
résulter que des brouilles et que des ruines... Et puis, 
laquelle as-tu choisie ? Est-ce qu'on voudra te la donner 
seulement, est-ce que c'est raisonnable, des mariages 
pareils, qui confondent les classes, un vrai monde à 
l'envers, la fin de tout?... J'ai trop vécu. 

Doucement, tendrement, le fils s'efforça d'apaiser le 
père. Il ne reniait pas son amour pour Honorine. Seule- 
ment, il en parlait en garçon raisonnable, décidé à pa- 
tienter tant qu'il le faudrait. On verrait plus tard. Quel 
mal cela faisait-il, lorsqu'ils se rencontraient, la jeune 
fille et lui, qu'ils se dissent un bonjour amical? Si l'on 
n'était pas du même monde, cela n'empêchait pas qu'on 

pût se plaire. Et quand même les mondes se mêleraient 

26. 




306 LKS tttATRE ÉVANCILtS 

un peu, est-ce i[iie cclu n'aurait pas le bon c&lé qu'on 

en viendrait à so conn:iUre et à s'aimer ditvaulage! 

Muiï, (léliurdaEit de colcru et d'umeHuinc, Morfaia se 
leva tuai d'un cuup, et il dit avec un grand geste tragique, 
sous le plal'und de ruche, qu'il toacbait presque du 
front ; 

— Vu-t'en, va-l'en, dès que tu le voudras!.,. Fais 
cominu ta sœur, crache sur tout ce qui est respectable, 
saute dans le dévergondage et dans la fulie. Vous n'êtes 
plus mes enranis, je ne vous reconnais plus, quelqu'un 
vous a changés... Kt qu'on me laisse seul dans ce Irou 
sauvage, où J'espère hîon que les roches elles-mêmes 
tiniront p;ir cryul''r et par nWécraser! 

l.uc, qui arrivait, s'était arrêté sur le seuil et avait en- 
tendu ces dernières paroles. Il on fut très aifecté,'car il 
avait une solide estime pour Morfain. Longuemenl, il le 
raisonna. Mais celui-ci, d'ailleurs, depuis que le maître 
était entré, avait renfoncé son chagrin, pour n'être plus 
que l'unvrier, le subordonné soumis, tout à sa tâche. 11 ne 
se penncimit même pas de juger Luc, la cause première 
de ces abominations qui bouleversaient le pays et dont il 
souffrait. Les patrons restaient les maîtres d'agir à leur 
guise, c'était aux ouvriers d'être d'bojinêtes gens, eu 
faisant leur besogne comme les ancêtres l'avaient faite. 

— Ne vous inquiétez pas, monsieur Luc, si j'ai des 
idées à moi, et si je me fàchc, lorsqu'on les contrarie. Ça 
m'arrive bien rarement, vous savez que je ne cause ' 
guère... El, vous pouvez en être sûr, çn ne fait pas de 
tort au travail, j'ai toujours un œil ouvert, pas une coulée 
n'a lien, sans que ji; sois présent... N'est-ce pas? quand 
un a le cujur gros, on n'en travaille que plus dur. 

l'uis. comme Luc s'efforçait encore de mettre la paix 
dans ci'lle famille dévastée par l'évolution donl il s'était 
fiil l'apôtre, le maître fondeur faillit s'emportar de 
nouveau. 



TRAVAIL 307 

— Non, non ! c'est assez, qu'on me fiche la paix!... Si 
vous êtes monté pour me parler de Ma-Bleue, monsieur 
Luc, vous avez eu tort, parce que c'est le sûr moyen de 
gâter les choses davantage. Qu'elle reste chez elle, je 
reste chez moi ! 

Et, voulant rompre la conversation, il parla brusque- 
ment d'autre chose, il donna une mauvaise nouvelle, qui 
entrait pour beaucoup dans son atroce humeur. 

— Je serais peut-être descendu tout à l'heure, pour 
vous dire que je suis allé ce matin à la mine, et que 
l'espoir d'y retrouver le filon de minerai riche vient en- 
core d'être déçu... Selon moi, on devait le rencontrer 
infailliblement au fond de la galerie dont j'avais indi- 
qué la direction... Mais, que voulez-vous? c'est comme 
un mauvais sort jeté sur tout ce que nous entreprenons 
depuis quelque temps, rien ne réussit. 

Cette parole retentit chez Luc, tel que le glas de ses 
grandes espérances. Un instant, il causa encore avec le 
père et le fils, les deux colosses. Morfain le désespérait, 
comme le dernier témoin d'un monde disparu, avec sa tête 
énorme, sa face large, ravinée et roussie par le feu, ses 
yeux de flamme, sa bouche torturée, d'un rouge fauve de 
brûlure. Puis, il partit, il redescendit accablé d'une tris- 
tesse plus amère, en se demandant sur quel amas de 
ruines géantes, sans cesse accrues, il aurait à fonder sa 
ville. 

A la Crêcherie même, dans l'intimité si calme, si tendre 
de Sœurette, Luc trouvait des causes de découragement. 
Elle continuait à recevoir l'abbé Marie, l'instituteur Iler- 
meline et le docteur Nuvarre, et elle se montrait si heu- 
reuse d'avoir aussi, ces jours-là, son ami à déjeuner, 
qu'il n'osait refuser l'invitation, malgré le sourd malaise 
où le jetaient les continuelles disputes de l'instituteur et 
du prêtre. L'âme paisible. Sœurette n'en souffrait pas, 
croyait qu'il s'y intéressait, tandis que Jordan, enveloppé 



308 LES QUATRE £VA!<GILES 

dans ses couvertures, rêvant à quelque eipérîence com- 
mencée, semblail écouter avec un sourire vague. 

Et ce fut particulière ment rude, un mardi, dans le 
petit salon, en sortant de table. Uermeline avait entrepris 
Luc sur l'instruction telle qu'elle était donnée aux enfants 
de la Crôchcric, dans les cinq cksses mixtes, et que cou- 
paient des récréations prolongées et des heures nombreuses 
passées aux ateliers d'apprentissage. Cette école nouvelle, 
où l'on suivait une méthode diamétralement opposée à la 
sienne, lui avait pris des élèves, ce qu'il ne pardonnait pas. 
Et sa Tacc anguleuse, au front osseux, aux lèvres minces, 
blêmissait de colère contenue, à l'idée qu'on pouvait 
croire à une autre vérité que la sienne. 

— Je consentirais encore à ces garçons et à ces filles 
instruits en tas, bien que cela ne me paraisse guère propre. 
Les écoliers ont déjà assez d'instincts mauvais, d'ima- 
ginations diaboliques, lorsqu'on sépare les sexes, sans 
qu'on aille concevoir l'extraordinaire idée de les réunir, 
pour les exciter et les pourrir davantage ensemble. Ça doit 
être gentil, les petits jeux dans les coins, dès qu'on tourne 
le dos... Mais ce qui est tout à fait inacceptable, c'est 
l'autoriré du maitre détruite, c'est la discipline réduite à 
néant, du moment qu'on fait appel à la personnalité de 
ces bambins, cl qu'on les laisse se diriger eux-mêmes, 
selon leur bon plaisir. Ne m'avez-vous pas dit que chaque 
élevé suit son penchant, se consacre à l'étude qui lui plaîl, 
reste libre de discuter sa leçon? Vous appelez cela sus- 
citer des énergies... El puis, qu'est-ce que c'est que des 
éludes où l'on joue toujours, où les livres sont méprisés, 
où la parole du maitre n'est plus infaillible, où le temps 
qu'on ne passe pas au jardin on le passe dans des ate- 
liers, à raboter du bois ou à limer du fer? Certes, un 
métier manuel est bon à apprendre, mais il y 8 temps 
pour tout, el commencez-moi donc par faire entrer, 
dans le crâne dur de ces paresseux, le plus de gram- 



TRAVAIL 30» 

maire et le plus de calcul possible, à coups de maillet ! 
Luc avait cessé de discuter, las de se heurter à cette 
intransigeance de sectaire, de catholique à rebours, ayant 
décrété le dogme du progrès, dont il ne voulait pas sortir. 
Et, tranquillement, il se contenta de répondre : 

— Oui, nous croyons qu'il est nécessaire de rendre le 
travail attrayant, de changer les études classiques en de 
continuelles leçons de choses, et notre but est de faire 
avant tout des volontés, des hommes. 

Alors, Hermeline éclata. 

— Eh bien ! savez-vous ce que vous ferez ? Vous ferez 
des déclassés, dés révoltés. Il n'y a qu'un moyen de don- 
ner à l'Etat des citoyens, c'est de les fabriquer exprès 
pour lui, tels qu'il les lui faut, afm d'être fort et glorieux. 
De là, la nécessité d'une instruction disciplinée, identique, 
préparant au pays, d'après les programmes reconnus les 
meilleurs, les ouvriers, les professionnels, les fonction- 
naires dont il a besoin. En dehors de l'autorité, il n'y a 
pas de certitude possible... Certes, j'ai fait mes preuves, 
je suis un républicain de la veille, libre penseur et athée. 
Personne, j'espère, ne s'avisera de voir en moi un esprit 
rétrograde, et pourtant votre instruction, votre éducation 
libertaires, comme on dit, me jettent hors de moi, parce 
qu'avec elles, avant un demi-siècle, il n'y aurait plus de 
citoyens, plus de soldats, plus de nationaux... Oui, avec 
vos hommes libres, je vous défie bien de faire des soldats, 
et comment la patrie se défendrait-elle, en cas de guerre ? 

— Sans doute, en cas de guerre , il faudrait la dé- 
fendre, dit Luc sans s'émouvoir. Mais, un jour, à quoi bon 
des soldats, si l'on ne se bat plus ? Vous parlez comme le 
capitaine Jollivet, dans le « Journal de Beauclair », lors- 
qu'il nous accuse d*être des sans-patrie et des traîtres. 

Cette ironie peu méchante acheva d'exaspérer Herme- 
line. 

— Le capitaine Jollivet est un imbécile que je mé- 



3111 LES «UiTRE ÉVANGILES 

ptisc!... Il n'en vst pas moins vriii que vous noua préparez 
une ^éuùrationiiéi^glùe, en rëbtillton contrel'Etal, et qui 
conduirait sûrement la République aux pires catastrophes. 

— Toute la liberté, toute la vérité, toute la justice, 
sont dos culiistroplies, dit enoore Luc eu souriant. 

Miiis Ilerinelinc continuait, en faisant une peinture épou- 
vaulablu (le la société (le demain, si les écolei cessaient 
d'instruire des citoyens tous pareils, tous fabriqués pour 
le service de sa république auloritoiroet centralisée : plus 
de disrijiline politique, plus d'administration possible, 
plus d'I'Jtal souverain, la licence désordonnée aboutissant 
i\ lu pire débauche plij'siqueet morale. El, tout d'un coup, 
l'iibbé M:irle, qui écoutait, en approuvant de la tête, ne 
put résister au besoin de crier : 

— Ali ! que vous avez raison, cl que tout cela est bien 
dit! 

Sa face lurçe et pleine, aux traits réguliers, au nez 
solide et fort, rayonnait de cette attaque furieuse contre la 
société naissante, où il sentait son Dieu condamné, près de 
n'être plus que l'idute bisloriquu d'une religion morte. 
Lui-même, chaque dimanche au prAnc, portait les mêmes 
accusations, prophétisait les mêmes désastres. Hais on ne 
l'écoutail ^uerc, son église se vidait davantage chaque 
jour, et il en ressentait une grande douleur inavouée, 
s'enféniKuit de plus en plus, pour toute consolation, 
dans son étroite doctrine. Jamais il ne s'était montré plus 
atlaclié à la lettre, jamais il n'avait courbé ses pénitentes 
sous une pratique plus sévère, comme s'il eut voulu que 
ce monde bour^ieuis, dont il couvrait la pourriture du 
manteau de la religion, Fût au moins englouti dans une 
attitude brave. Le jour où son église croulerait, il serait 
à l'autel, il aclK-verait sous les décombres sa dernière 
messe. 

— C'est bien vrai, que le réyne de Satan est proche, ces 
filles et CCS gari'ons éle¥(is ensemble, toutes les payons 



TRAVAIL 311 

mauvaises déchaînées, l'autorité détruite, le royaume de 
Dieu remis sur la terre, ainsi qu'au temps des païens... 
Le tableau que vous venez:de faire est si juste, que je ne 
saurais rien y ajouter de plus fort. 

Gêné d'être loué de la sorte par le prêtre, avec lequel 
il ne s'entendait sur rien, l'instituteur s'était brusque- 
ment tu, les yeux au loin, re^rdant les pelouses du parc, 
comme s'il n'entendait pas. 

— Mais, poursuivit l'abbé Marie, plus encore que cette 
instruction démoralisante donnée ici, dans vos Ecoles, il 
est une chose que je ne puis pardonner, c'est que vous 
avez mis Dieu à la porte, c'est que volontairement vous 
avez oublié de bâtir une église, au milieu de votre ville 
nouvelle, parmi tant de belles et ;utiles constructions... 
Prétendez-vous donc vivre sans Dieu? Jusqu'ici, aucun 
Etat n'a pu s'en passer, une religion a toujours été néces- 
saire au gouvernement des hommes. 

— Je ne prétonds rien du tout, répondit Luc. Chaque 
homme est libre de sa foi, et si une église n'a pas été bâtie, 
c'est qu'aucun de nous ne s'en est encore senti le besoin. 
Mais on peut en bâtir une, dans le cas où il se trouverait 
des fidèles pour l'emplir. Il sera toujours loisible à un 
groupe de citoyens de se réunir pour se donner la satis- 
faction qui lui plaira. Et quant à la nécessité d'une reli- 
gion, elle est en effet très réelle, lorsqu'on veut gouver- 
ner les hommes. Mais nous ne voulons pas les gouverner, 
nous voulons au contraire qu'ils vivent libres dans la Cité 
libre... Voyez-vous, monsieur l'abbé, ce n'est pas nous qui 
détruisons le catholicisme, il se détruit lui-même, il 
meurt lentement de sa belle mort, comme meurent néces- 
sairement les religions, après avoir accompli leur tâche 
historique, à Theure marquée par l'évolution humaine. 
La science abolit un à un tous les dogmes, la religion de 
l'humanité est née et va conquérir le monde. A quoi bon 
une église catholique à la Grécherie, puisque la vôtre est 



313 LES QUATRE ÉVANGILES 

déjà irop gnnide pour BL'auclair, qu'elle devient de plus 

en plus ilùscrle et qu'elle s'écroulera un de ces jonrs? 

Très pâle, le prêtre ne coinprit pas, ne voulut pas com- 
prendre. Il se contenta de rëpéter, avec l'entËtement da 
croyant qui met sa force dans l'arCrnialion, sans raisonne- 
ments ni preuves : 

— Si Dieu n'est pas avec vous, votre défaite est certaine. 
Cro;cz-moi, bâtissez une église. 

Hermelino ne put se contenir davanta^. Les éloges du 
prctrc le sulToquaient, surtout avec cette conséquence 
de la nécessité d'une religion. El il cria : 

— Ah! non, ah! non, l'abbé, pas d'église! Certes, je 
ne cache pas que les choses, ici, ne s'organisent guère selon 
mon goùl. Mais, s'il est une de ces choses que j'approuve, 
c'est bien l'abandon de tout culte d'Etat... Gouverner les 
hommes, eh oui ! muîs ce nu sera plus les curés dans tenrs 
églises qui les gouverneront, ce sera nous, les citoyens, 
dans nos mairies. Les églises, on en fera des greniers 
publics, des granges pour les récoltes. 

Et, l'abbé Marie se fâchant, disant qu'il ne tolérerait - 
' pas en sa présence des paroles sacrilèges, la dispute de- 
vint si âpre, que le docteur Novarre dut intervenir, 
comme d'habitude. Jusque-là, il avait écouté de son air 
lin, avec ses yeux vifs, en homme très doux et on peu 
sceptique, qui ne se troublait pas pour des mots échan- 
gés, même les plus violents du monde. Mais il crul 
s'apercevoir que Sœurette commençait à souffrir. 

— Voyons, voyons, vous voilà presque d'accord, puisque 
vous utilisez tous les deux les églises. L'abbé pourra 
toujours y dire sa messe, quitte à en abandonner un 
coin aux fruits de la terre, les années de grande 
abondance... Le bon Dieu, de quelque religion qu'il soit, 
ne dirait pas non. 

Puis, il parla d'une rose nouvelle qu'il avait oblenue» 
très blanciic, très pure, chaulTée au cœur d'un Bol de 



carmin. Il en avait apporté une toulfe, et Sœurette la 
regardait sur la table, dans un vase, de nouveau sou- 
riante à cette floraison de charme et de parfum, gardant 
pourtant une lassitude attristée de la viruhence que pre- 
naient les querelles, à ses déjeuners du mardi. Bientôt, 
on ne pourrait plus se voir. 

Alors seulement, Jordan sortit de sa songerie. Il 
n'avait cessé d'avoir Tair attentif, comme s'il écoutait. 
Mais il dit un mot, qui montra combien son esprit était 
loin. 

— Vous savez qu'en Amérique un savant électricien 
vient d'emmagasiner assez de chaleur solaire pour pro- 
duire de l'électricité. 

Lorsque Luc fut resté seul avec les Jordan, il y eut un 
grand silence. La pensée des pauvres hommes qui se 
déchiraient, qui s'accablaient, dans leur aveugle pour- 
suite du bonheur, lui oppressait le cœur. A la longue, en 
voyant avec quelle peine on travaillait au bien commun, 
parmi les révoltes de ceux mêmes qu'on voulait sauver, il 
était pris parfois de découragements qu'il n'avouait pas 
encore, mais qui lui brisaient les membres et l'esprit, 
comme après les grosses fatigues inutiles. Un instant, sa 
volonté chavirait, sur le point d'être engloutie. 

Et, ce jour-là, il eut encore son cri de détresse senti- 
mentale. 

- Mais ils n'aiment pas ! S'ils aimaient, tout serait 
fécondé, tout pousserait et triompherait sous le soleil ! 

A quelques jours de là, un matin d'automne, de très 
bonne heure, Sœurette reçut au cœur un coup affreux, 
dont la douleur inattendue lui causa une profonde an- 
goisse. Elle était fort matinale, et elle allait donner des 
ordres à une vacherie qu'elle avait fait installer pour les 
enfants de sa crèche, lorsqu'elle eut l'idée, en suivant 
le mur en terrasse qui aboutissait au pavillon occupé par 

Luc, de jeter un coup d'œil sur la route des Combettes, 

27 



314 ' LES UUATRC ËVAN'GILKS 

que la torr.isse dominnit. El, juste à co momonl, la porte 
(lu pavillon ouvrant sur la roule s'étimt entre-bàîllée à 
j>(;inc, elle vit sortir doucement une femme, une ombre 
légère de Temmc, qui s'effara presque aussitôt dans le 
IrouilLird rose du matin. Mais elle l'avait reconnue, si 
line, si souple, d'un charme si pénétrant, telle (fn'uue 
vision d'infitiic tendresse, fuyant au plein jour. C'était 
Josine qui sortait de chez Luc, et pour qu'elle en sortit 
de la sorte au lever du soleil, c'était donc qu'elle y avait 
[lassêla nuit. 

Depuis que Ragu avait quitté la Crëcherie, Josine était 
;iinsi revenue trouver Luc quelquefois, les nuits où elle 
était libre. Kt. celte nuit-là, elle était venue lui dire 
qu'elle ne reviendrait pas, dans Isrcraiote d'être surprise, 
(li>s voisines l'espionnant, guettant ses sorties. Puis, l'idée 
de mentir, de se cacher, pour se donner A son dieu, 
tinisi^ait par lui lUre si pénible, qu'elle préférait attendre 
l'heure où elht clamerait son amour au grand soleil. 
I.uc avait com|u'is, s'ctatl résigné. Mais quelle nuit de 
cnri'ssi's, conpt'i's de désespoirs, et quels adieux désolés, 
aux premières lueurs de l'aube ! Ils s'étaient repris avec 
lies biiiscrs sans lin, ils vivaient échangé tant de sermeots, 
que le jour t'tnil déjà clair, lorsqu'elle avait pu s'arracher 
lie SCS bras. VA, seules, les vapeurs matinales l'avaient 
viiilée un peu i\ son départ. 

.[usine passant la nuit chez Luc, sortant de ebez Luc, 
au lever du soleil ! Cette brusque révélation retentissait 
eu Sneurelte avec un bruit de mortelle catastrophe. Elle 
s'était soudain arrêtée, clouée sur place, comme si la 
terre se fût ouverte devant ses pas. Un tel bouleverse- 
nieul ra}.'itait, un tel bruit d'orage montait à-sa tète, que 
tout n'était plus en elle que confusion, sans une seasa- 
liojL nette, sans uti raisonnement possible. Et elle ne 
cnnliuua pas son chemin, elle oublia qu'elle se rendait S 
la vacherie pour donner un ordrO' Tout d'un coup, elle se 



TllAVAlL 315 

mit à fuir, elle aussi, elle, revint sur ses pas en courant, 
rentra dïins. la maison, remonta follera^ent à sa chambre, 
s'y enferma, se jeta sur son lit défait, les mains aux yeux 
et aux oreilles, comme pour ne plus voir et ne plus 
entendre. Elle ne pleurait pasj elle ne savait pas encore, 
en proie seulement à une immense désolation, mêlée 
d'un effroi sans boraes. 

Pourquoi donc souffrait-elle ainsi, dans un pareil dé- 
chirement de tout son être? EUene s'était crue que Tamie 
très tendre de Luc, son disciple et son aide, passionné- 
ment dévouée à Toeuvre do justice et de bonheur humain 
qu'il rêvait d'accomplir. Près de lui, elle ne s'imaginait 
goûter que la délicieuse douceur d'une fraternité d'âme, 
sans que jamais encore un autre frisson l'eut effleurée. 
Et voilà qu'elle brûlait toute, qu'elle était secouée d'une, 
ardente lièvre, parce que l'image de cette autre femme 
passant la nuit là, ne sortant qu'au matin, s'évoquail 
désormais, avec une tyrannie abominable. Elle aimait 
donc Luc, elle le désirait donc? et elle s'en apercevait 
le jour où le malheur était fait, où il devait être trop 
tard pour qu'elle se fit aimer! C'était cela, le désastre, 
d'apprendre si durement qu'elle aimait elle-même, 
lorsqu'une autre avait pris la place, la chassant de ce 
cœur dans lequel elle aurait pu s'installer peut-être en 
reine adoi-ée et toute-puissante. Le reste disparaissait, et 
comment son amour était né, avait grandi, et pourquoi 
elle l'avait ignoré, candide encore à trente ans, parfaite- 
ment heureuse jusque-là d'une si tendre intimité, 
n'ayant point senti l'aiguillon d'un désir de possession 
plus étroite. Les larmes vinrent enfin, elle sanglota sur 1» 
brutalité du fait accompli, sur ce brusque obstacle qui se 
dressait entre elle et l'homme à qui elle s'était donnée 
toute, sans le savoir. Cela seul existait à présent, qu'ai-, 
lail-elle faire, de quelle façon allait-elle se faire aimer? 
car il lui semblait impossible de ne pas être aimée, puis- 



3ia LES fJUiTIlE ËVAiSGILES 

iju'elle aimait, puisqu'elle ne cesserait jamais d'aimer. 
Maintenant que son amour criait en elle, il lui déchirait 
le cœur, elle ne pourrait plus vivre, si son amour partagé 
ne l'apaisait d'un baume rafraîchissant. Et ce n'était tou- 
jours que confusion, elle se débattait dans des pensées 
indécises, dans des rËsolutions obscures, ainsi qu'une 
femme déjà mûre, restée enfant, jetée soudain aux réali- 
tés torturantes de la vie. 

Longtemps elle dut s'anéantir ainsi, la face dans 
' l'oreiller. Le soleil avait g;randi, la matinée s'avançait, 
sans qu'elle trouvât une solution pratique, dans soc émoi 
grandissant. Toujours revenait la question obsédante : 
qu'ullait-elle faire pour dire qu'elle aimait, pour ëtru 
aimée? Et, brusquement, l'idée de son frère lui vint, 
c'était à son frère qu'elle devait se conder, puisque lui 
seul au monde la connaissait, savait bien que son cœur 
n'avait jamais menti. 11 était un homme, il comprendrait 
sûrement, il lui enseignerait ce qu'on fait, quand on a le 
besoin d'être heureux. Tout de suite, sans raisonner 
davantage, elle sauta de son Ut, elle descendit au labora- 
toire, telle qu'une enfant qui a trouvé la solution à sa 
grosse peine. 

Jordan, ce matin-là, venait de subir un échec désas- 
treux. Depuis des mois, il croyait avoir trouvé le trans- 
port de la force électrique, dans des conditions parfaites 
de sûreté et d'économie. Il brûlait le charbon au sortir 
du puits, il amenait l'électricité sans déperdition aucune, 
ce qui abaissait le prix de revient d'une façon considé- 
rable. Le problème lui avait coûté quatre années de 
recherches, au milieu des continuels malaises de sa 
ebétive personne. 11 utilisait le mieux qu'il pouvait sa 
petite santé, dormant beaucoup, enveloppé dans ses cou- 
vertures, occupant avec méthode les rares heures qu'il 
conquérait ainsi sur la nature marâtre. Et il arrivait, en 
tirant le meilleur parti de l'inslrument ingrat qu'était son 



TRAVAIL 517 

misérable corps, à faire une formidable besogne. On lui 
cachait la crise inquiétante que traversait la Crêcherie, ' 
pour ne pas le troubler. Il croyait que tout marchait bien, 
il était d'ailleurs incapable de s'apercevoir des choses et 
de s'y intéresser, continuellement enfermé dans son labo- 
ratoire, tout à son œuvre, qui seule existait au monde. 
Et voilà que, ce matin même, il s'était mis au travail de 
bonne heure, en se sentant l'intelligence claire, voulant 
en profiter pour une dernière expérience. Et elle avait 
totalement échoué, il se heurtait à un obstacle imprévu, 
erreur de calcul, détail négligé, qui prenait soudain une 
importance destructive, qui reculait indéfiniment la solu- 
tion cherchée de ses fours électriques. 

C'était un écroulement, tant de travail improductif 
encore, tant de travail encore nécessaire. Au milieu de la 
vaste pièce désolée, il venait de se réenvelopper dans ses 
couvertures, pour s'allonger au fond du fauteuil où il 
passait de longues heures, lorsque sa sœur entra. Il la 
vit si pâle, si défaite, qu'il s'inquiéta vivement, lui qui 
avait assisté à l'échec de son expérience d'un front tran- 
quille, en homme que rien ne décourage. 

— Qu'as-tu donc, chérie ? Es-tu souffrante ? 

Sa confidence ne la gêna pas. Elle dit sans une 
hésitation, en pauvre fille dont le cœur s'ouvrait dans 
un sanglot : 

— J'ai, mon bon frère, que j'aime Luc et qu'il ne 
m'aime pas. Je suis bien malheureuse. 

El, de son air simple et candide, elle dit toute l'his- 
toire, comment elle avait vu sortir Josine de chez Luc, 
comment elle en éprouvait au cœur une douleur si 
atroce, qu'elle accourait avec le besoin d'être consolée, 
guérie. Elle aimait Luc, et Luc ne l'aimait pas. 

Jordan l'écoutait avec stupeur, comme si elle lui avait 
conté un cataclysme extraordinaire, inattendu. 

— Tu aimes Luc, tu aimes Luc ! 

27. 



■i\S LKS UUATHi: ÉVANGILES 

L'iiiiidur, pourquoi l'iimour? L'nmour chez cette sœur 
adorée, qu'il avait toujours vue près de lui telle qu'un 
autre lui-tiiûmc, cela le stuptliail. Il n'avait jutnais songé 
qu'elle pût .nimur el qu'elle en Tiit nialheurcuse. C'était 
lu un bi'soiii qu'il ignorait, un monde dans lequel il 
n'était pns entré. Aussi son embarras devenait-il grand, 
si candide lui-même, d'une ignorance totale eu cette 
maliiTC. 

— Oh ! dis-moi, frère, pouniuoi Luc aimi.-t-il cette 
Josine, pourquoi n'est-ce pas moi qu'il aime ? 

Elle sanglotait maintenant, elle avait n^-ué les brù 
autour de sou cou, la tCle t>ur son épaule, dans une 
désolaliou qui le désespérait. Mais que lui dire pour la 
renseigner, pour la consoler ? 

— Je ne sais pas, moi, petile sœur, je ne s:iis (i.'i£. 
Sans doute il l'aime, parce qu'il aime. Il ne doit pui y 
avoir d'autre raison... 11 t'aimerait, s'il t'avait aimée U 
première. 

Et c'était bien cela. Luc aimait Josine parce qu'elle 
était l'amoureuse, la i'i^mnie de charme el de paasiûii, 
renconlrée dans la soulTrance, éveillant toutes les ten- 
dresses du cœur. El puis, elle avait la beauté, le frisson 
divin du désir, elle apportait la cliair voluptueuse e( 
lOconde, par qui lu monde s'éternise. 

— ■ Mais, frère, il m'a connue avant elle, pourquoi ne 
iu"a-l-il pas aimée la première ? 

Jordan, que ces questions précises embarrassaient" de 
plus en plus, clicrchail avec émoi, trouvait des réponses 
délicali'S el bonnes, dans sa naïveté. 

— C'est peut-èlro qu'il a vécu ici en ami, en frère. Il 
est devenu ton frère. 

Il la regardait, il ne lui disait pas tout cette foisj en la i 
vovauL, pareille à lui, si mince, si frêle, avec sa figure 
insiguthanle. Elle n'était point l'amour, trop p&le, tou- 
jours vêtue de noir, l'air charmant, très doux el très bon. 



TRAVAIL 31^ 

mais si triste, comme toutes les silencieuses et les dé- 
vouées. Certciineuient, elle n'avait jamais été pour Luc 
qu'une intelligente, une bienfaisante, une heureuse. 

— Tu comprends, petite sœur, s'il est devenu ton 
frère, ainsi que moi, il ne peut t'aimer d'amour comme 
il aime Josine. Ça ne lui est pas venu à l'esprit. Mais il 
t'aime tout de même beaucoup, il t'aime davantage, 
autant que je t'aime. 

Cela révolta Sœurette. Il y eut en elle un soulèvement 
de tout son pauvre être amoureux, qui lui fit crier sa 
détresse d'amante, au milieu d'un redoublement de 
sanglots. ' 

— Non, non ! il ne m'aime pas davantage, il ne m'aime 
pas du tout. Ce n'est pas aimer une femme que de l'ai- 
mer en frère, lorsque je souffre ce que je souffre, en 
voyant bien qu'il est perdu pour moi. Si tout à l'heure 
encore je ne savais rien de ces choses, je les devine, à 
présent que je me sens mourir. 

Jordan s'émouvait avec elle, retenait les larmes qui lui 
montaient aux yeux. 

— Petite sœur, petite sœur, tu me fais une peine 
infinie, et ce n'est guère raisonnable de te rendre ainsi 
malade, avec un pareil chagrin. Je ne te reconnais pas, 
toi si calme, toi si sage, qui comprends si bien quelle 
fermeté d'àme il faut opposer aux misères de l'exislence. 

Et il voulut la raisonner. 

— Voyons, tu n'as aucun reproche à faire à Luc? 

— Oli ! non, aucun. Je sais qu'il a beaucoup d'affec- 
tion pour moi. Nous sommes de très grands amis. 

— Alors, que veux-tu? il t'aime comme il peut t'aimer, 
tn as tort de te fâcher contre lui. 

— Mais je ne me fâche pas! Je n'ai de haine contre 
personne, je n'ai que de la souffrance. 

Les sanglots la reprirent, un nouveau flot de détresse 
la submergea, en lui arrachant le continuel cri : 



3S0 LES QUATRE EVANGILES 

— Pourquoi ne m'aime-t-il pas? pourquoi ne m'aime- 
t-il pas? ' 

— S'il ne l'aime pas de l'amour dont (a voudrais élre 
aimée, petite sœur, c'est qu'il ne te connaît pas assez. 
Non, il ne te connaît pas comme je te connais, il ne Bail 
pas que tu es la meilleure, la plus douce, la plus dévouée, 
.la plus aimante. Tu aurais été la compagne, l'aide, celle 
qui fiLCilile et adoucit la vie. Hais l'autre est venue avec 
sa beauté, et il y a là des forces bien puissantes, puis- 
qu'il l'a suivie sans te voir, loi qui l'aimais pourlanl... Il 
faut te résigner. 

Il l'avait prise dans ses bras, il la baisait sur les che- 
veux. Et elle se débattait toujours. 

— Non, non ! je ne puis! 

— Si, tu te résigneras, tu es trop bonne, trop intelli- 
gente pour ne pas te résigner... Un jour, tu oublieras. 

— Ob ! cela, non I jamais ! 

— J'ai tort, je ne te demande pas l'oubli, garde 1^ 
souvenir dans ton cœur, personne autre que toi n'en 
pourra souffrir... Mais je te demande la résignation, 
parce que je sais bien qu'elle a toujours été en loi 
et que tu en es capable, jusqu'au renoncement, jus- 
qu'au sacrifice... Songe donc à tous les désastres, si tu 
te révoltais, si tu parlais. Ce serait notre vie rompue, 
nos œuvres ruinées, et tu souffrirais mille fois davan- 
tage. 

Frémissante, elle l'interrompit. 

— Ëh bien ! que la vie se rompe, que les œuvres 
soient ruinées! Au moins, je me serai satisfaite... C'est 
mal, frère, de me parler ainsi. Tu es égoïste. 

— Egoïste, lorsque je ne songe qu'à toi, petite sceur 
adorée ! En ce moment, c'est la douleur qui s'exaspère en 
ton être si bon. Et quel serait Ion amer remords, si je te 
laissais tout détruire ! Demain, tu ne pourrais plus vivre, 
devant les décombres que tu aurais amoncelés... Pauvre 



cher cœur, tu te résigneras, c'est d'abnégation et de pure 
tendresse que ton bonheur sera fait. 

Les larmes le suffoquèrent, ils mêlèrent leurs sanglots. 
Cela était exquis de passion fraternelle, ce débat entre 
ce frère et cette sœur, si naïfs, si aimants tous les deux. 
Et il répétait, sur un ton d'immense pitié, adoucie d'une 
affection sans bornes : 

— Tu te résigneras, tu te résigneras. 

Elle protestait encore, mais en s'abandonnant, et elle 
n'avait plus qu'une plainte de pauvre être blessé, dont on 
cherche à endormir le mal. 

— Ohl non, je veux souffrir... Je ne peux pas, je ne 
me résigne pas. 

Luc, ce malin-là, déjeunait avec les Jordan, et lorsque, 
dès onze heures et demie, il vint les rejoindre dans le 
laboratoire, il trouva le frère et la sœur agités encore, les 
yeux meurtris. Mais il était lui-même si désolé, si abattu, 
qu'il ne remarqua rien. Les adieux que Josine avait dû 
lui faire, cette nécessité de la séparation, l'emplissaient 
d'un véritable désespoir. C'était comme si on lui enlevait 
ses forces dernières, en lui arrachant son amour, l'amour 
qu'il croyait nécessaire à sa mission. S'il ne sauvait pas 
Josine, jamais il ne sauverait le peuple de misérables 
auquel il avait donné son cœur. Et, dès son lever, tous les 
obstacles qui entravaient sa marche, s'étaient dressés, 
insurmontables. Il avait eu la vision noire de la Crêcherie 
en perdition, perdue déjà, à ce point qu'il y aurait folie à 
espérer encore le salut. Les hommes s'y dévoraient, la 
fraternité n'avait pu s'établir entre eux, toutes les fatalités 
humaines s'acharnaient contre l'œuvre. Et, brusquement, 
il avait perdu la foi, en proie à la plus affreuse crise 
de découragement qu'il eût subie jusqu'à ce jour. Le 
héros en lui chancelait, aggravant le mal, près de re- 
noncer à sa tâche, devant Taffreuse crainte de la défaite 
prochaine. 



3Si LbS Ql'ATltt ÉVANGILES 

Sœurotlc, ayaiil remarqué son trouble, eut la divine 
tendresse Uo s'inquiéter. 

— Est-ce que vous Èles soulTranl, mon ami? 

~ Oui, je ne vais pas très bien, j'ai passé une matinée 
atroce.. . Depuis que je suis levé, je n'ai appris que des 
malheurs. 

Elle u'insisla pas, clic le regardait avec une anxiété 
rroissaiite. en se demanilanl quelle pouvait êlre sa souf- 
france, à lui qui aimait et qui était aimé. Pour cacher un 
peu la mortelle émotion où elle était elle-même, elle 
s'élailmiseàsapetile table de travail, feignant de prendre 
dos notes pour son frère; tandis que celui-ci s'allongeait 
de iiiiuveau an fond de son fauteuil, l'air brisé. 

— .VIors, mon bon Luc, dit-il, uons ne valons pas 
eber, ni b-s uns, ni les autres ; car, si je me suis levé 
assez solide, j'ai eu, moi aussi, do telles contrariétés, que 
me voilà par Icrru. 

Un instant. Lue se promena, le visage sombre, sans 
l>rononrer une parole. 11 allait el venait, s'arrètant parfois 
devant la haute fenêtre, jetant un coup d'œil sur la 
Crècberie, sur la ville naissante, donl les toitures- s.'éla- 
inient devant lui. Puis, il ne put contenir le flot de son 
désespoir, il parla. 

— Mon unii, il faut jiourlant que je vous dise... On n'a 
pas voulu vous troubler dans vos recherches, on vous a 
cacbé que nos alTaircs vont très mal, h la Crècberie. Nos 
ouvriers nous quittent, la désunion et la révolte se sont 
mises parmi eux, à la suite des élcrnels malentendus de 
I ei:u'Lsme et de la haine. Beauclair entier se soulève, les 
commerçants, les travailleurs eux-mêmes, dont nous gê- 
nons les habitudes, nous rendent la vie si dure, que 
notre situation devient chaque Jour plus inquiétante... 
Knlin, je ne sais si les choses se sont trop assombries 
pour moi, ce matin, mais elles viennent de m'apparaitre 
comme désespérées. Je nous vois perdus, et je ne puis 



TRAVAIL 323 

pourtant pas vous dissimuler davantage la catastrophe où 
nous allons. 

Etonné, Jordan Técoutait. Il restait fort calme, d'ail- 
leurs. Il eut même un léger sourire. 

— N'exngérez-vous pas un peu, mon ami? 

— Mettons que j'exagère, que la ruine n'est pas pour 
demain... Je ne m'en estimerais pas moins un malhonnête 
homme, si je ne vous prévenais pas de la crainte où je 
suis d'une ruine prochaine. Lorsque je vous ai demandé 
vos terrains, votre argent, pour l'œuvre de salut social 
que je révais, ne vous ai-je pas promis, non seulement 
une grande et belle action, digne de vous, maïs encore 
une bonne affaire? El voilà que je vous ai trompé, votre 
l'ortune va être engloutie dans la pire des défaites! 
Comment voulez-vous que je ne sois pas hanté du plus 
allVoux remords ? 

D'un geste, Jordan avait tenté de l'interrompre, comme 
pour dire que l'argent ne comptait guère. Mais il con 
tin lia : 

— Et ce ne sont pas uniquement les sommes consi- 
dérables déjà englouties, ce sont les sommes chaque jour 
lU'cessaires pour prolonger k lutte. Je n'ose plus vous 
los demander, car, si je puis me sacrifier tout entier, je 
n'ai pas le droit de vous entraîner dans ma cliute, vous 
et votre sœur. 

11 se laissa tomber sur une chaise, les jambes cassées, 
Tair abattu, tandis que Sœurette, très pale, toujours 
assise devant sa petite table, les regards sur les deux 
hommes, attendait dans une émotion profonde. 

— Ah! vraiment, les choses vont si mal, reprit Jordan 
(le sa voix tranquille. C'était pourtant très bien, votre 
idée, et vous aviez fini par me conquérir... Je ne vous 
l'avais pas caché, je me désintéressais de ces tentatives 
p(»litiques et sociales, étant convaincu que la science 
seule est révolutionnaire et que c'est elle seule qui 



331 LES QUATRE ÉVANGILES 

achërera l'évolulion de demain, menant l'homme & 
toute vérité et à toute justice... Mais c'était si beau, votre 
solidarité! De cette Tenètre, après mes bonnes heures de 
travail, je regardais pousser votre ville avec intérêt. Elle 
rn'amusait, et je me disais que je travaillais pour elle et 
qu'un jour l'électricité en serait la grande force, l'oa- 
vrière active et bienfaisante... Faut-il donc renoncer k 
tout cela? 
Alors, Luc laissa échapper ce cri d'ahandon suprême : 

— Je suis à bout d'énergie, je ne me sens plus aucun 
courage, toute ma foi s'en est allée. C'est fini, je viens 
vous dire que j'abandonne tout, plulQt que d'exiger de 
vous un nouveau sacrifice... Voyons, mon ami, l'ar- 
gent qu'il nous faudrait encore, oseriei-vous me le 
donner, aurais-je moi-même l'audace de vous en faire 
la demande? 

Et jamais cri de désespoir n'était sorti si déchirant de 
la poitrine d'un homme. C'était l'heure mauvaise, l'heure 
noire, que connaissent bien tous les héros, tous les 
ap6trcs, l'heure où ta grâce s'en va, où la mission s'obs- 
curcit, où l'œuvre apparaît impossible. Déroute passa- 
gère, lâcheté d'un moment, dont la soulfrance est 
affreuse. 

Jordan, de nouveau, eut son paisible sourire. Il ne 
repondit pas tout de suite à la question que Luc lui posait, 
en frémissant, au sujet des grosses sommes d'argent qui 
seraient encore nécessaires. D'un mouvement frileux, il 
ramena les couvertures sur ses membres frêles. Pois, 
doucement : 

— Imaginez-vous, mon bon ami, que je ne suis pas 
non plus très content. Oui, ce matin, j'ai eu un véritable 
désastre... Vous savez, ma trouvaille pour le transport de 
la force électrique à bas prix et sans déperdition aucune? 
eh bien ! je m'étais trompé, je ne tiens absolument rien de 
ce que je croyais tenir. Ce matin, une expérience de 



TRAVAIL 3-25 

contrôle a totalement échoué, je me suis convamcu qu'il 
fallait recommencer tout.' Ce sont des années de travail 
à reprendre... Vous comprenez, c'est ennuyeux, de se 
heurter ainsi à une défaite, lorsqu'on croit être certain de 
la victoire. 

Sœurette s'était tournée vers lui, bouleversée d'ap^ 
prendre ainsi cet échec qu'elle ignorait encore. De même, 
Luc, apitoyé dans sa propre désespérance, avait allongé la 
main, pour serrer la sienne, en une fraternelle sym- 
pathie. Et Jordan seul restait calme, avec son petit 
tremblement de fièvre habituel, lorsqu'il s'était sur- 
mené. 

— Alors, qu'est-ce que vous allez faire? demanda 
Luc. 

— Ce que je vais faire, mon bon ami? mais je vais me 
remettre au travail... Demain, je recommencerai, je 
reprendrai mon œuvre au commencement, puisqu'elle est 
tout entière à reprendre. C'est bien simple, et il n'y a 
évidemment pas autre chose à faire... Vous entendez! 
jamais on n'abandonne une œuvre. S'il faut vingt années, 
trente années, s'il faut des vies entières, on les lui donne. 
Si l'on s'est trompé, on revientsur ses pas, on refait autant 
do l'ois qu'il le faut le chemin déjà parcouru. Les empê- 
chements, les obstacles ne sont que les haltes, les diffi- 
cultés inévitables de la route... Une œuvre, c'est un en- 
fant sacré qu'il est criminel de ne pas mener à terme. 
Elle est notre sang, nous n'avons pas le droit de nous 
refuser à sa création, nous lui devons toute notre force, 
toute notre âme, notre chair et notre esprit. Comme la 
mère qui meurt parfois de la chère créature qu'elle 
enfante, nous devons être prêts à mourir de notre œuvre, 
si elle nous épuise... Et, si elle ne nous a pas coûté la 
vie, eh bien ! nous n'avons encore qu'une chose à faire, 
lorsqu'elle est achevée, vivante et forte : c'est d'en 
recommencer une autre, et cela sans nous arrêter 

28 



3i6 LtS UL'ATIIE f.VANdILKS 

jaiiluis, toujours une œuvre aprùf une œuvre, taut que 

nous sommes debout, diins noire intellif^enoo et notre 

virilité. 

Il somblaitôtre devenu grand, élre devenu fort, comme 
cuirassé par sa cruy^ince en l'elTorl humain contre tout 
découragement, certain de vaincre, s'il utiltstiil pour la 
victoire jusqu'au dernier itattument de ses veines. Et Lui', 
c|ui l'écoulail, sentait déjà lui venir, de cet être si cliélil', 
uiisonflle d'indomptable énerj^ie. 

- Le travail ! le travail ! continua Jordan, il n'est |»,i> 
d'autre force. Quand on a mis sa foi dans le travail, oiî 
l'ïl invincible. El cela est si aisé, de créer un monde: il 
suint, chaque malin, de se remettre à la besogne, d'ajuit- 
ter une pierre aux jiierres du monument déjà posiéc.-. 
de le monter aussi haut qne la vie le permet, sans Siâu-, 
pur l'emploi méthodiiiue des énergies physiques et intel- 
lectuelles dont on dispose. I'our'|uoi doutcriotis-nous 
de demain, puisque c'est nous qui le taisons, gi'âce à 
notre travail d'aujourd'hui? Tout ce que notre travail 
ensemence, c'est demain qui nous le donne... Ah ! tra- 
vail sacré, travail créateur et sauveur, qui est mu vie, 
mon unique raison de vivre! 

Ses re^'urdj s'étaient perdus au loin, il ne parlait plus 
que pour lui, répétant cet hymne au travail, qui revenait 
.<-.iiis ce^se sur ses lèvres, dans ses grosses émotions. Et il 
disait une fois de pins comment le travail l'avait consolé, 
l'avait soutenu toujours. S'il vivait encore, c'était quil 
^ivait mis dans sa vie une œuvre, pour laquelle il avait 
re,;'!tlarisé tontes ses fonctions. 11 était bien sur de ne pas 
iiKiiit'ir, tant que son œuvre ne itérait pas finie. Quiconqne 
>^' donnait à une œuvre, trouvait dès lors un guide, uii 
M-ulieii, comme le régulateur même du cœur qui battait 
u^iLLs .'■a piiitrino. L'existence prenait un but, la santé se 
regl.'iil, un éi|nilibre se faisait d'où naissait la seule joie 
bvniaine possible, celle de l'action justement accomplie. 



Lui, si mal portant, n'était jamais entré dans son labora- 
toire, sans en éprouver un soulagement. Que de fois il 
s'était mis à la besogne les membres douloureux, le cœur 
en larmes; et, chaque fois, le travail l'avait guéri. Ses 
incertitudes, ses rares découra^,^ements n'étaient venus 
que de ses heures de paresse. L'œuvre portait son créa- 
teur, elle ne lui devenait funeste, elle ne l'écrasait que 
le jour où lui-même l'abandonnait. 

Brusquement, il se retourna vers Luc, il conclut en lui 
disant, avec son bon sourire : 

— Voyez-vous, mon ami, si vous laissez mourir la Crê- 
."herio, vous mourrez de la Crêcherie. L'œuvre est notre 
vie même, il faut la vivre jusqu'au bout. 

Luc s'était redressé, en un élan de tout son être. Ce 
qu'il venait d'entendre, cet acte de foi dans le travail, cet 
amour passionné de l'œuvre, le soulevait d'un souffle 
liéroiquc, le rendait à toute sa foi, à toute sa force. Il 
n'était tel, à ses heures de lassitude et de doute, que ce 
haiii d'éneri^io qu'il accourait ainsi prendre près de son 
ami, do ce pauvre corps maladif, d'où émanait un 
I»mi(m1 rayonnement de paix et de certitude. Chaque fois, 
lo charme opérait, un flot de courage remontait en lui, 
il n'avait plus que l'impatience de se remettre à la lutte. 

— Ah! cria-l-il, vous avez raison, je suis un lâche, 
fai honte d'avoir désespéré. Le bonlieur humain n'est 
(jiie dans la glorification du travail, dans la réorganisa- 
lion du travail sauveur. C'est lui qui fondera notre ville... 
Mais cet argent, tout cet argent qu'il va falloir risquer 
encore! 

Jordan, épuisé par la passion qu'il avait mise dans 
s(îs paroles, enveloppait plus étroitement ses épaules 
maii;r(\s. Et il dit simplement, d'un petit souffle las : 

- Cet argent, je vous le donnerai... Nous ferons des 
éconoini(»s, nous nous arrangerons toujours. Vous savez 
bien qu'il nous faut peu de chose, du lait, des œufs, des 




Ui8 LES QUATRE ËVANGILES 

fruils. Pourvu que je puisse payer les frais de mes expé- 
riences, le reste ira bien. 

Luc lui avait saisi les mains, qu'il serrait avec une 
émotion profonde. 

— Mon ami, mon ami... Mais, votre sœur, est-ce 
qu'elle aussi nous allons la ruiner? 

— C'est vrai, dit Jordan, nous oublions Sœurette. 

Ils se tournèrent. Sœurette, silencieusement, pleurait. 
Elle n'avaiL point quitté sa chaise, devant la petite tabic, 
les deux coudes appuyés, le menton dans les mains. Et 
de grosses larmes ruisselaient sur ses joues, en une 
délente éperdue de son pauvre cœur torturé et saignant. 
Elle aussi, ce qu'elle venait d'entendre l'avait boulever- 
sée, soulevée, au plus profond de son être. Tout ce que 
son frère disait pour Luc, retentissait en elle avec une 
égale énergie. Celte nécessité du travail, cette abnégation 
devant l'œuvre, n'était-ce pas la vie acceptée, vécue 
loyalement, pour le plus d'harmonie possible? Désor- 
mais, ello se serait, comme Luc, trouvée mauvaise et 
lâche, si elle avait entravé l'œuvre, si elle ne s'y était pas 
dévouée jusqu'au renoncement. Son grand courage de 
bonne âme, simple et sublime, lui était revenu. 

Elle se leva, elle embrassa longuement son frère; et, 
tandis qu'elle restait la tète sur son épaule, elle lui dit 
doucement à l'oreille : 

— Merci, toi !.., Tu m'as guérie, je me sacrifierai. 

Cependant, Luc s'agitait, dans un nouveau besoin d'ac- 
tion. Il était retourné à la fenêtre, regardant le grand 
ciel bleu luire sur les toitures de la Crécherie. Et il en 
revint, répétant son cri une fois de plus : 

— Ah! ils n'aiment pas! Le jour où ils aimeront, tout 
sera fécondé, tout poussera et triomphera sous le soleil ! 

Sœurette, qui s'était approchée affectueusement de lui, 
dit alors, avec un dernier frémissement de sa triste chair 
domptée : 



— Et il faut aimer, sans vouloir qu'on vous aime, car 
Tœuvre ne peut commencer à être que pour Tamour des 
autres. 

Cette parole d'une créature qui se donnait toute, dans 
Tunique joie de se donner, tomba au milieu d'un grand 
silence frissonnant. Et ils ne parlèrent plus, et tous les 
trois, réunis en une fraternité étroite, contemplèrent au 
loin, parmi les verdures, la Cité naissante de justice et de 
bonheur, qui allait étendre ses toitures peu à peu, à 
l'infini, maintenant que beaucoup d'amour était semé. 




Dos lors, Luc, le construcleur, le fondateur de ville, 
■se l'elroiiva, voulut, agit, et les hommes el les pierres se 
k'vciTtit à su voix. On vil lapûtre dans sa mission, 
dans sa force, li^ins sa gaieté. 11 était très gai, il menait 
la lutte de la Crêcherie contre l'Âbime avec une allé- 
gresse Iriornplianle, conquérant peu à peu les êtres ot 
les clioKcs, jrrài'e au besoin d'affection el de bonlieur qu'il 
épaniiait aiitonr de lui. Sa ville fondée devait lui rendre 
Josinc. Aveo Josine, seraient sauvés les misérables de 
toute ia terre. Il avait mis là sa fui, et il travaillait par 
et pour l'amour, certain de vaincre. 

Justement, un clair jour de ciel bleu, il tomba sur une 
scène, qui i'ég;iya encore, en lui remplissant le cœur de 
tendresse et d'espérance. Comme il faisait le tour des dé- 
pendaiiees de l'usine, désireux de tout surveiller, il fat 
surpris d'enlenilro des voix légères, de frais éclats de rire, 
venir d'un coin du domaine, au pied de la rampe des 
Monts Rieuses, à l'endroit où un mur séparait lesterrains 
de la Crèclu'rîe des terrains de l'Abîme. Et, s'élant ap- 
proclié pruili'm nient, voulant voir sans être vu, >l eut le 
speclarle délii'ieux d'une bande d'enfants, en train de 
jouer librement sous le soleil, rendus à toute l'inno- 
cence fraternelle de la terre. 

En deçà du mur, Nanel, qui venait journellemenl'à 
!a Crèclierie retrouver des camarades, était là avec Lucien 



lUAVAlLi ÔÔl 



et Aiiloinelle Bonnaire, qu'il devait avoir débauchés et 
entraînés en quelque terrible chasse aux lézards. Tous 
trois, le nez levé, ils riaient, ils criaient, tandis que, de 
l'autre côté du mur, d'autres enfants, qu'on ne voyait pas, 
riaient, criaient aussi. Et il n'était point difficile de com- 
prendre qu'il y avait eu, chez Nise Delaveau, un déjeuner 
de petits amis, lâchés maintenant dans le jardin, accourus 
aux appels de l'autre bande, tous brûlant de se voir, de se 
réunir, pour bien s'amuser ensemble. Le pis était qu'on 
avait fini par murer la porte, las de les gronder inutile- 
ment, sans parvenir à les empêcher de voisiner. Chez 
Delaveau, on les punissait, avec la défense formelle 
d'aller môme jusqu'au bout du jardin. A la Crêcherie, on 
s'efl'orçait de leur faire comprendre qu'ils seraient la 
cause d'une fùcheuse aventure, une plainte, un procès 
peut-être. Et ils passaient outre, en gamins candides qui 
cédaient aux forces inconnues de l'avenir, ils s'entêtaient 
à se mêler, à se confondre, fraternisant dans l'oubli total 
des rancunes et des luttes de classes. 

Les voix aiguës, pures et cristallines, montaient tou- 
jours, pareilles à des chants d'alouette. 

— C'est loi, Nise! bonjour, Nise! 
Bonjour, Nanet! tu es seul, Nanet? 

— Oh ! non, non, j'ai Lucien et Antoinette ! et toi, 
Nise, tu es seule? 

— Oh! non, non, j'ai Louise et Paul!... Bonjour, 
bonjour, Nanet! 

— Bonjour, bonjour, Nise ! 

Kt, à chaque bonjour, répété sans fin, c'étaient des 
rires, dos rires encore, tellement cela leur semblait 
(irolo, de causer ainsi sans se voir, comme si leur voix 
leur lonibait du ciel. 

— Dis donc, Nise, lu es toujours là? 

— Mais oui, Nanet, je suis toujours là! 

— Nise, Nise, écoute, tu ne viens pas? 



puisqn on a 



33^ LES QUATRE EVANGILES 

— Ohl Nanet, Nanet, comment ver 
bouché la porle? 

— Saute, saute, Nise, ma petite Sise! 

— Nanet, mon petit Nanet, saute, saute ! 

Et, du coup, ce fui du délire, tous les six répétaient: 
Saute! saule! en dansant devant le mur, comme si, en 
sautant de plus en plus fort, ils rmiraient par sauter si 
haut, qu'ils se verraient et seraient ensemble. Ils tour- 
naient, ils valsaient, ils faisaient des révérences à ce mur 
impitoyable, ils jouaient à se faire des gestes au tra- 
vers, avec celte puissance d'imagination enfantine qui 
supprime les obstacles. 

Puis, le clair chant de flûte reprit. 

— Ecoute, tu ne sais pas, Nise? 

— Non, Nanet, je ne sais pas. 

— Eh bien! je vas monter sur le mur, Nise, et je te 
tirerai par les épaules, pour le mettre par ici. 

— Oh! c'est ça, c'est ça, Nanetl monte, mon petit 
Nanet! 

Tout de suite, Nanet Tut en haut du mur, s'agrippanl 
des mains et des pieds, d'une agilité de chat. Et, là-haut, 
à califourchon, il était dri>le, avec sa tête ronde, aux 
grands yeux bleus, aux cheveux blonds ébouriffés.. Il 
avait quatorze ans déjà, mais il restait petit, les reins 
solides, l'air souriant et résolu. 

— Lucien! Antoinette! faites le 
El, se penchant dans le jardi. 

fier Ue dominer la situation et de ^ 



■et, vous autres! 
des Delavean, tout 
r les deux cfttés à la 



fois : 



— Monte, Nise, que je' t'empoigne! 

— Ah! lion, pas moi la première, Nanet! C'est moi qui 
vas faire le guet par ici. 

— Alors, qui donc, Nise? 

— Attends, Nanet, méfie-toi. C'est Paul qui monte. Il 
y a un treillage. Il va l'essayer pour voir si ca casse. 



IKAYAIL ààà 

Un silence régna. On n'entendit plus que des craque- 
ments de vieux bois, mêlés à des rires étouffés. Et Luc se 
demandait s'il ne devait pas paraître pour rétablir Tordre, 
en faisant envoler les deux bandes, comme des moineaux 
surpris dans une grange. Que de fois lui-même avait 
grondé ces enfants, par crainte que leurs jeux obstinés 
ne fussent la cause de quelque difficulté fâcheuse! Mais 
c'élait si charmant, toute cette enfance, cette bravoure et 
celle allégresse à se rejoindre quand même, par-dessus 
les obstacles! Dans un instant, il sévirait. 

Un cri de triomphe retentit, la tête de Paul apparais- 
sait au ras du mur, et Ton vit Nanet qui le hissait, puis 
qui le passait de Tautre côté, pour le laisser tomber dans 
les bras de Lucien et d'Antoinette. Paul, bien qu'âgé lui 
aussi de quatorze ans passés, n'était pas lourd, tant il 
restait fluet et délicat, un joli enfant blond, très bon, très 
doux, avec des yeux fins de vive intelligence. Tout de 
de suite, dès qu'il fut tombé dans les bras d'Antoinette, 
il l'embrassa, car il la connaissait bien, il aimait se 
retrouver avec elle, parce qu'elle était grande et belle 
pour ses douze ans, et qu'elle avait beaucoup de grâce. 

— Ça y est, Nise ! en voilà un ! à qui le tour? 
Mais la voix de Nise s'éleva inquiète, assourdie. 

— Chut! chut! Nanet. Ça remue là-bas, près du pou- 
lailler. Couche-toi sur le mur, vite, vite ! 

Puis, le danger passé : 

— Nanet, attention! c'est le tour de Louise, je vas 
pousser Louise! 

Et, cette fois, en effet, ce fut la tête de Louise qui ap- 
parut, une tête de chèvre, aux yeuxnoirs un peu obliques, 
au nez mince, au menton aigu, d'une vivacité, d'une 
gaieté amusantes. A onze ans, elle était déjà une petite 
femme volontaire et libre, qui bouleversait ses parents, 
les bons Mazelle, stupéfaits qu'une telle sauvageonne, au 
cœur débordant, eût pu germer de leur placide égoïsme. 



aOl LES OlATllC EVANGIU!) 

Elle ii'iiltcndit même pas que Nanet la Iraiisboi-dùl, elle 
sauta d'oltc-méme, elle tamba au cou de Lucien, le 
camarade qu'elle adorait, l'aîné d'eux lous, grand et so- 
lide à quinze ans comme un homme, et qui, très 
ingénieux, 1res inventif, lui fabriquait , des Jouets 
exlraoï'ditiaii'cs. 

— Ça fait deux, Nise ! N'j a plus que loi, monte vite ! 
l'a rciiiiii; ciicoi'e, là-bas. prés du puits. 

Des bois cjacinèrcnt, tout un pan du treillage dut 
s'aballre. 

— OU! h, lii.Nani-t, je ne peux pas! C'est Louise qui a 
lapé (les pieds cl qui a tout jt'lé piir terre. 

— Allt'iHls. fa ne fait rien, donne-moi tes mains, Xîse, 
flJL- te tirerai. 

— Xuii, iinii! je ne peux pasi tu vois tien, Nanet, que 
j'ai beau me };randir, je suis trop |>clite ! 

— E[ quand je le dis, Xise. que je le tirerai... Encore, 
l'ncoro! Moi, je me baissi', et toi, lu te liaus.ses. lloup ta! 
lu vois bien que je te tire ! 

11 sV'laiL mis à plat ventre sur le mur, 11 ne s'y tenait 
plus qut' p:ir un prodi;,'e d'iiquilibre ; cl, d'un vigoureux 
lojir de reins, il enleva Nise, il l'assit a califourchon de- 
vant lui. Elle éLiit encore plus éhourjflee que d'habitude, 
avec sa tèle bl'uide de petit mouton frisé, à la bouclie 
rose, loujdurs snuriante, aux jolis ïe:;x bleus, couleur du 
temps. Ils fiiisnient la paire, elle cl son bon umi Nanet, 
Ions les ilc;i\ du même or tendre, de la même toison 

lin insliuil, ils restèrent àcalilbiirelion, faceàface, dans 
ie triutnplie, r.ivis d'être ainsi en l'air. 

- Ah! ce .\aiu.'l, il osl forl, il m'a tirée tout du 

-- V.'i'M ijue In L'es failc très grande, Nise... J'ai qua- 
lorzc ans, luoi, Iti sai'^. 

— r.I tnni, Xanet. j'en ai onze... Ucin. dis? c'est 



ÏBAVAIL 335. 

comme si on élaù à cheval, sur un très haut cheval qui 
serait en pierre. 

— Nise, écoute, tu veux que je me mette tout debout? 

— Oh! tout debout! je vas m'y mettre avec toi, Nanet! 
Mais ça remua de nouveau dans le jardin, cette fois du 

côlé de la cuisine; et, saisis d'inquiétude, ils se prirent à 
bras-le-corps, ils dégringolèrent Tun dans les bras de 
Tautre, en se serrant de toutes leurs forces. Ils auraient 
pu se tuer, mais ils riaient comme des fous, et quand ils 
furent par terre, ils y restèrent à jouer, à rire plus fort, 
sans le moindre mal, enchantés de leur culbute. Déjà, 
Paul el Antoinette, Lucien et Louise s'amusaient follement 
à courir, parmi les broussailles et les roches éboulées, 
qui ménageaient là, au pied des Monts Bleuses, des trous 
ilélioieux. 

El Luc, trouvant qu'il était trop tard pour intervenir, 
prit le parli de s'en aller doucement, sans faire de bruit. 
Puisqu'on ne l'avait pas vu, on ne saurait pas qu'il avait 
IVrmé les yeux. AU! les chers enfants, qu'ils cédassent 
(loue à la flamme de leur jeunesse, en se rejoignant ainsi 
sniis le libre ciel, malgré les défenses! Ils étaient la flo- 
raison de la vie qui savait bien pour quelles moissons 
liilures elle fleurissait ainsi en eux. Ils apportaient peut 
èlre la réconciliation des classes, le demain de justice et 
de paix. Ce que les pères ne pouvaient faire, eux le feraient, 
et leurs enlants le feraient plus encore, grâce au continuel 
devenir de l'évolution qui battait dans leurs veines. 
Kt Luc, en se cachant, pour s'éloigner sans leur causer 
iriiiquiétude, riait gaiement toutseul de les entendre rire, 
iiiboucieux de la difficulté qu'ils auraient bientôt à re- 
passer le mur. Jamais un tel espoir ne lui était venu de 
l'avenir entrevu et si bon, jamais il ne s'était senti un tel 
courage pour la lutte et pour la victoire. 

Alors, ce fut la lutte pendant de longs mois, la lutte 
acharnée, sans merci, entre la Crécherieet rAbîme. Luc, 



336 LES QUATRE ÉVA»(;ILE5 

qai avait cm un ioslant la première ébranlée, près de 
glisser à la ruine, mil tout son effort ii la tenir debout. 
11 n'espérait pas de longtempsgagner du terrain, il voulait 
simplement ne pas en perdre; et il cul déjà un beau- 
succès à rester slalionnaire, vivant quand même, sous les 
coups qui l'accablaient de toutes parts. Mais quelle be- 
sogne Tormidable, quelle joyeuse bravoure au travail! 
Celait sans cesse l'apftlre d'une idée en son prodige. Il 
était partout à la fois, enflammanl les ouvriers dans les 
halles de l'usine, resserrant lesliensfraternels des grands 
et (les petits dans la Maison-Commune, veillant à labonne 
administration dans les Magasins. On ne voyait que lui 
par les avenues ensoleilléesde la Cité naissante, au milieu 
des enfants et des femmes, aimant à jouer et i. rire, en 
jeune père de ce polit peuple qui était le sien. Tout nais- 
sail, grandissait, s'organisait à. son geste, grSce à son 
génie, à sa fécondité de créateur, dont les deux mains 
ouvertes faisaient tomber des semences, partout où il 
passait. Et surtout le miracle, ce fut la conquête qu'il 
fit de ses ouvriers, parmi lesquels la discorde et la rébel- 
lion avaient soufilé un moment. Bien que Bonnaire dif- 
férât toujours d'opinion, il avait conquis l'aSeclion de cet 
liomme très brave, très bon, au point de trouver en lui 
le lieutenant le plus fidèle, le plus dévoué, sans lequel 
certainement l'œuvre n'aurait pu s'accomplir. De même, 
sa puissance d'amour avait agi sur tous les travailleurs, 
tous s'étaient peu à peu groupés, serrés autour de sa 
personne, à le sentir si tendre, si fraternel, ne vivant 
que pour le bonheur des autres, certain d'y trouver son 
propre bonheur. Le personnel de la Crècherie devenait 
une grande famille, dont le lien se nouait de plus en 
plus étroit, chacun ayant fini par comprendre que c'était 
travailler à sa propre joie que de travailler à la joie de 
tous. En six mois, pas un ouvrier ne quitta la maison; 
et, si ceux qui étaient partis ne revenaient pas encore, 



ceux qui restaient se dévouaient jusqu'à ne pas toucher 
la totalité de leurs bénéfices, pour permettre à la maison 
de constituer un fonds de réserve considérable et solide. 

Et, à cette époque critique, ce fut certainement cette 
solidarité de tous les membres associés, luttant pour 
l'œuvre commune, qui sauva la Crêcherie, en Tempê- 
chant de crouler, sous Texécration égoïste et jalouse de 
Tancien Beauclair. Le fonds de réserve, si prudemment 
amassé, augmenté, fat d'un secours décisif. Il permit de 
faire face aux heures mauvaises, il évita de recourir, 
pendant les crises, à des emprunts mortels. Grâce à lui, 
on put, à deux fois, acheter des machines nouvelles, 
nécessitées par des changements dans la fabrication, et 
qui abaissèrent de beaucoup les prix de revient. Puis, 
quelques chances heureuses se déclarèrent, il y eut vers 
ce temps de grands travaux de ponts, de constructions 
métalliques, de voies ferrées, qui absorbèrent des quan- 
tités considérables de rails, de poutres et de charpentes. 
La longue paix où vivait l'Europe développait singuliè- 
rement l'industrie du fer dans ce qu'elle peut produire 
de pacifique et de civilisateur. Jamais encore on n'avait 
fait entrer à ce point le fer bienfaisant dans la maison 
des hommes. Et le chiffre de fabrication, à la Crêcherie, 
avait donc grandi, sans que les gains fussent très forts, 
car la volonté de Luc était de produire à bon compte, 
avec la pensée que l'avenir était là. Il fortifiait l'usine 
par une administration très sage, de continuelles écono- 
mies, toute cette réserve d'argent en caisse, pouvant 
entrer en ligne, dès la première menace ; et le dévoue- 
ment à la cause commune, l'abnégation solidaire des 
travailleurs, des associés abandonnant de leur part, fai- 
sait le reste, permettait d'attendre le jour du triomphe, 
sans trop souffrir. 

A l'Abîme, la situation paraissait très florissante, le 
chiffre d'affaires n'avait pas fléchi, il se menait toujours, 

29 



338 LES QUATKt: ËVANGILbS 

autour de la fabricalion cliére des obus et des canons, 
un gros brnit de succëe. Hais, déjà, il n'f arait plus là 
qu'une apparence, et Delaveau comaieiicail à resseotir, 
p;ir moments, de siirieuses inquiétudes, qu'il n'avouait 
pas. Il avait bien avec lut tout Beauclair, toute la sodéte 
bourgeoise et capitaliste menacée. 11 restait en outre 
convaincu qu'il était la vérité, l'autorité, la force, et que 
su victoire finale était certaine. Cependant,, un doute 
secret Unissait par l'entamer, un trouble lui venait de lu 
vie dure de la Crécbehe, dont il prophétisait la débâcle 
tons les trois mois. 11 ne pouvait lutter sut les fers et 
les aciers de commerce, sur ces rails, ces poutres, ces 
furmes, que l'usine voisine produisait à bon marché, 
d;ins d'excellentes conditions. Et il ne lui restait donc 
que les aciers fins, les produits soignés à trois: et 
qiratre francs le kilogramme, que deux maisons très im- 
portantes fabriquaient aussi dans un département voisin. 
Klles lui fuisiiient une terrible concurrence, il sentait 
qui;, sur les trois, il y en avait une de trop, et que la 
queiilion était de savoir quelles seraient les deux qui 
ni^ng'iraient ta troisième. Affaibli par la Crècherie, 
l'Abîme n'allait-il pas être la maison condamnée à dispa- 
raître? Cu doute désormais le rongeait, bien qu'il redou- 
blât d'activité et qu'il gardât une attitude de sereine 
confiance en la bonne cause, celte religion du salariat 
doiu il était le défenseur. Mais, plus encore que les cou- 
cui'rcLircs, que les hasards des luttes industrielles, ce qui 
le baiil;iit, c'était de n'être pas appuyé sur un fonds de 
réserve, lui perinettant de faire face aux nécessités, aux 
ciitaslruplius imprévues. Qu'une crise se décljirât, un 
fliomage, une grève, simplement une année mauvaise, 
et c'était un désastre, puisque l'usine n'aurait pas de 
quoi vivre, en attendant la reprise des affaires. Déjà, dans 
un cas pressé, pour un outillage nouveau, il avait fallu 
emprunter trois cent mille francs, dont les lourds intérêts 



IKAYAUi éiS}i 



S 



rêvaient maintenant le /bilan lanauel. Et iiue serait-ce, 
s'il fallait empruater encore iet taujours, jusqu'au saut 
final dans le gouffre de la dette? 

Vers ce temps, Delaveau essaya de fair« entendre raison 
h Boisgelin. Lorsqu'il a:vait décidé ce dernier.à lui confier 
les débris de sa forlune, il lui avait bien promis, s'il 
achetait l'Abîme, de lui servir de gros intérêts, qui lui 
permettraient de continuer sa vie luxueuse. Seulement, 
depuis que des idifficailtés se -présentaient, il désirait le 
voir assez raisoanable, pour réduire son train pejidant 
quelque temps, avec la certitude de le reprendre et de 
l'élargir même, dès «que lafortuiLe redeviendrait propice. 
Si Boisgelin avait consenti .à ne toucher que la moitié .des 
bénéfices, cela aurait permis de constituer le fameux 
fonds de réserve, l'Abime aurait traversé victorieusement 
les années mauvaises. Mais Delaveau le trouvait intrai- 
table, exigeant tout, refusant de rien retrancher de ses 
réceptions, de ses chasses, de l'existence qu'il menait de 
plus en plus coûteuse. Des querelles môme éclataient 
entre les deux cousins. Du moment que le capital mena- 
çait de ne plus suer les intérêts attendus, que la chair à 
travail, les ouvriers ne suffiraient plus à entretenir 
l'oisif dans son luxe, le capitaliste accusait le directeur 
industriel de ne pas tenir ses promesses, s'il projetait 
de rogner ses rentes. Et Delaveau, irrité, désespéré de 
celte imbécile àpreté à la jouissance, ne soupçonnait 
toujours pas sa femme, Fernande, derrière son bel- 
lâtre de cousin, la corruptrice, la dévoratrice, celle 
pour qui tout l'argent était dépensé, en caprices et en 
folies. A la Guerdache, ce n'étaient que fètos, Fernande 
goûtait là des revanches si délicieuses, se grisait de tels 
triomphes, qu'un arrêt dîins sa joie lui aurait paru une 
déchéance. Elle exaspérait elle-même Boisgelin, elle lui 
racontait que son mari déclinait, ne faisait pas rendre à 
l'usine ce qu'il aurait pu en tirer ; et, selon elle, la seule 



310 LES QUATRE EVANGILES 

façon de l'aiguillonner élait de l'accabler de demandes 
d'argenl. L'attitude de Delaveau, homme autoritaire qui 
ne faisait jamais de confidences aux femmes, même à la 
sienne, bien qu'il l'adoi'ât, avait fini par la convaincre 
qu'elle était dans le vrai. Si elle foulait réaliser plus 
' tard son rêve, retourner à Paris avec les millions con- 
quis, il fallait harceler son mari sans cesse, et tout 
dévorer, pour tout centupler. 

Une nuit, pourtant, Delaveau s'oublia devant Fernande. 
Ils revenaient d'une chasse, donnée à la Guerdache, 
pendant laquelle Fernande, dont le grand plaisir était 
de galoper à cheval, avait disparu avec Boisgelin. Le soir, 
il y avait eu un grand diner, et il était plus de minuit, 
lorsqu'une voilure ramena le ménage à l'Abîme. Lajeune 
femme, qui semblait brisée de fatigue, comme repue des 
brûlantes jouissances dont elle faisait sa vie, se hâta de 
se dévêtir, délicieuse dans sa nudité lasse, puis s'allongea 
sous les couvertures ; tandis que le mari, sans se presser, 
se déshabillait méthodiquement, lournantdans la chambre, 
d'un air de colère et de préoccupation. 

— Dis donc, finil-il par demander, est-ce que Bois- 
gelin ne t'a rien dit, lorsque vous avez filé ensemble? 

Surprise, Fernande rouvrit ses yeux qui se fermaient 
déjà. 

— Non, répondit-elle, rien d'intéressant du moins... 
Que veux-tu qu'il me dise ? 

— Ah ! reprit Delaveau, c'est qu'auparavant nous 
avions eu une discussion. Il m'a encore demandé dix 
mille francs, pour la fin du mois. El, cette fois, j'ai refusé 
carrément, c'est impossible, c'est fou. 

Elle redressa la tête, ses yeux se rallumèrent. 

— Comment! c'est fou?... Pourquoi ne lui donnes-tu 
pas ces dix mille francs ? 

Justement, c'était elle qui avait soufflé à Boisgelin cette 
demande de dix mille francs, pour l'achat d'une auto- 



mobile électrique, dans laquelle elle avait Tardent caprice 
de se faire promener, en une folie de vitesse. 

— Mais, cria Delaveau, s'oubliant, parce que cet im- 
bécile finira par ruiner l'usine, avec ses continuelles 
dépenses. Nous sauterons, s'il ne se décide pas à res- 
treindre son train. El c'est si bête, la fête qu'il fait, 
sa stupide vanité à être mangé par tout le monde ! 

Du coup, elle s'était remise sur son séant, un peu pâle, 
tandis qu'il aggravait encore sa confidence, en ajoutant, 
avec sa naïveté rude de mari aveugle : 

— Il n'y a qu'une personne raisonnable à la Guer- 
dache, la pauvre Suzanne, la seule qui ne s'y amuse pas. 
Ça fait pitié de la voir si triste, et comme je la suppliais 
aujourd'hui d'intervenir auprès de son mari, elle m'a 
répondu, en refoulant des larmes, qu'elle ne voulait se 
mêler absolument de rien. 

Cet appel maladroit à la femme légitime, à la sacrifiée, 
si digne et si haute, dans son renoncement, acheva 
d'exaspérer Fernande. Mais, surtout, l'idée que l'usine 
pouvait être en péril, la source même de ses plaisirs, 
i'émotionnait. Elle y revint. 

— Nous sauterons, pourquoi dis-tu ça?... Je croyais 
que les affaires allaient très bien. 

Elle avait mis une telle passion inquiète dans la ques- 
tion, que Delaveau, pris de méfiance, redoutant de lui 
voir amplifier les craintes qu'il se cachait à lui-même, 
retint la vérité totale dont la colère allait lui arracher la 
confidence. 

— Les affaires vont très bien sans doute. Seulement, 
elles iraient mieux encore, si Boisgelin ne vidait pas 
la caisse, pour l'existence idiote qu'il mène. Je le 
dis qu'il est stupide, avec sa pauvrs cervelle de bel- 
lâtre ! 

Rassurée, Fernande s'allongea de nouveau, d'un souple 
mouvement de son corps adorable, si fin et si mince.* 

29. 



313 LLS UUATHE EVANGILES 

Son mari n'était qu'un esprit grossier, qu'un bru4al et 
qu'un avaru, l'èvant de lâcher le moins possible (les 
'Ommcs considénibies encaissées à l'usine', et les plui- 
sanlerics lounks, les gros mots dont il poursuivait 
Boisgclin, étnieni pour elle autant d'attaques indirectes 
dont elle se sentait personnellement blessée. 

— Mon chyr, conclut-elle avec sCclieressç, lont le 
monde n'est pas fait pour s'abrutir au triivnil la journée 
entière, et ceux qui ont de l'arçent ont raison d'en jouir 
comme ils l'entendent, à goilter les distractions d'une 
existence supérieure. 

Delavciin, violemment, voulut répondre. Puis, ilrêugsil, 
d'un brusque eiïurl, à se calmer. Pourquoi auruit-il tenté 
de convaincre su femme? Il ta traitait en enl'ant glktée, la 
laissait a;;ir à sa guise, sans jamais se fi^eber, chez elle, 
des erreurs de conduite, qu'il réprouvait sî vivement chez 
les autres. Même, il ne s'apercevait pas de sa vie folle, 
car elle était sa folie à lui, le joyau qu'il avait voulu dans 
sas mains épaisses de grand travailleur. Jamais il ne 
l'avait aimée, désirée davantage, lorsque, le soir, il la 
retrouvail au lit, d'un charme csquis et d'un parfum 
^Tisanl, après les dures journées qu'il passait au milieu 
des fumécï acres, des travaux noirs et assourdissants de 
l'Abîme. Elle restait son admiration, son adoration, 
l'idole qu'on met à pari dans une abdication supersti- 
tieuse de sa dignité cl de son bon sens, et qu'on ne peut 
même soupçonner. 

Un silence s'était fait, Delaveau finit par se couchera 
ion tour, sans éteindre encore la petite lampe électrique, 
posée sur I:i table de nuit. Un instant, il demeura 
immobile, les yous grands ouverts. l'rcs de lui, il sentail 
la tiédeur, l'odeur pénétranlcs de ce corps de femme, 
dont ics bras nus, la gorge nue avaient une douceur de 
soie, parmi les dentelles. Mais, déjà, Fernande s'endor- 
mait, les yeux clos dans son beau visage, que la grande 



lassitude pâlissait, plus désirable, au milieu du flot 
déroulé de ses cheveux. 

Le mari se tourna, mit *un haiscr sur une :mèclie folle, 
près de Toreille. Puis, comme la femme ne bougeait pas, 
il crut qu'elle boudait, il voulut faire raimabie, montrer 
.qu'il comprenait les faiblesses du luxe. 

— Mon Dieu! ces dix mille francs, }e les lui. donnerai 
ejicore, s'il a une .telle envie d'une automobile. Ce que 
j'en dis, c'est par prudence... La chasse a été fort belle, 
aujourd'hui. 

Elle ne répondait toujours pas. J)e sa. petite bouche 
rouge, légèrement Qûtr'ouverte, laissant voir des dents 
éclatantes et dures, sortait un souffle chaud, régulier ; 
tandis que ies seins soulevaient leur po^inte rose, en une 
faible palpitOitiûn, comme oppressés d'une longue fatigue 
d'amour. Elle dormait, abattue, .demi-nue, ayant rejeté 
.un coin de la couverture, cuvant l'ivresse de ses plaisirs 
de la journée. 

— Fernande! Fernande!. appela :doucement Delaveau, 
en l'effleurant d'un nouveau baiser. 

Et, quand il fut convaincu qu'elle était endormie, il se 
résigna, renonça. 

— Alors, bonsoir, Fernande ! 

Après avoir éteint la lampe électrique, il se remit sur 
le dos. Mais lui ne put trouver le sommeil, ses yeux res- 
tèrent grands ouverts, dans Jes ténèbres de la chambre. 
Et, fiévreux, pris d'insomnie près de cette femme si tiède 
et si odorante, il retomba à ses craintes, aux anxiétés que 
lui causait la crise traversée par l'usine. En cet état dou- 
loureux de veille, les difficultés s'aggravaient, il n'avait 
jamais encore envisagé l'avenir, avec une pareille luci- 
dité, sous des poinls de vue si sombres, tellement, la 
cause de la ruiner lui apparaissait, cette. démence à jouir, 
ce besoin inepte et maladif de manger l'argent à peine 
gagné. Il y avait certainement quelque part un gouffre où 



31i LES QUATRE SVANCILES 

la forluoe coulait, une abominable plaie par laquelle 
s'échappaient toute la santé et tout le gain du travail. 
Lui, très franc avec lui-même, faisait son examen de 
conscience, ne [rouvait pourtant aucun reproche i s'a- 
dresser. Levé tôt le matin, il était le dernier à quitter 
les lialles, le soir, toujours en surveillance, conduisant 
son vaste personnel comme il aurait conduit un régi- 
ment. Puis, c'était un efîort soutenu de toutes ses 
facultés remarquables, beaucoup de rectitude dans sa 
rudesse, une puissance rare de méthode et de logique, 
une loyauté de lutteur qui a promis de vaincre, qui veut 
vaincre ou périr. Et il souffrait affreusement de se sen- 
tir, malgré son héroïsme, glisser au désastre, par une 
destruction lente de tout ce qu'il créait, par une sorte 
de ravage quotidien, qui venait il ne savait d'où et que son 
énergie ne pouvait arrêter. Sans doute les continuelles 
dépenses, ce qu'il appelait la vie imbécile de Boisgelin, 
re besoin goulu du plaisir était le chancre qui dévorait 
l'usine. Maïs qui donc l'abêtissait ainsi, d'où soufflait 
la démence du pauvre homme, qu'il ne parvenait pas 
raisonnablement à comprendre, en travailleur sage, sobre, 
continent, qui avait la haine dç l'oisiveté et de la jouis- 
sance, destructives de toute santé créatrice? 

Et Delaveau ne se doutait pas que la démolisseuse, 
l'empoisonneuse, vivait à son cûté les journées entières, 
que c'était sa Fernande adorée, cette femme si jolie, si 
fine et si souple, endormie là près de lui, et dont le par- 
fum tiède le grisait d'amour. Pendant que, dans les fumées 
uoJres, au milieu de la réverbération brùl.inte des fours, 
il s'épuisait en efforts pour faire suer l'argent aux ouvriers 
douloureux, eile promenait des loilellvs claires sous les 
ombrages de la Guerdache, elle jetait l'urgent aux quatre 
vents de sa fantaisie, elle croquait de ses dents blanches, 
comme des pastilles, ces centaines de milli' francs que 
mille salariés lui forgeaient, au branle retentissant des 



grands marteaux. Et, cette nuit même, tandis que, les 
yeux ouverts sur les ténèbres, il se torturait, à la pensée 
des payements prochains, se demandant par quel effort 
nouveau il pourrait produire et donner les sommes pro- 
mises, elle sommeillait à son flanc, la chair contre sa 
chair, elle cuvait son ivresse du jour, gonflée, accablée 
de volupté, si lasse d'avoir joui, qu'il n'y avait plus d'elle 
que le petit souffle de sa gorge rassasiée. Par moments, 
son désir d'homme revenait vers cette compagne, qui 
était à lui, et qu'il ignorait absolument. Il la sentait nue, 
les membres alanguis, dans un complet abandon, à ce 
point qu'il aurait pu la prendre, sans qu'elle le sût 
peut-être. Puis, il retombait aux angoisses de sa bataille 
industrielle, elle n'était plus qu'une enfant inconsciente, 
dont il respectait le sommeil, de même qu'il tolérait 
ses caprices, en ne descendant jamais au fond de ce 
corps divin, l'idole de son culte. Et il finit par s'endor- 
mir, et il rêva que, sous l'Abîme, il y avait des forces 
perverses et diaboliques qui mangeaient le sol, pour que 
' l'usine tout entière s'engouffrât, par une nuit fulgurante 
d'oraae. 

Les jours suivants, Fernande se rappela les craintes 
que son mari lui avait exprimées. Tout en faisant la part 
de ce qu'elle croyait son amour de l'argent mis en tas, sa 
-haine des jouissances du luxe, elle eut un frisson, à la 
pensée de la ruine possible. Boisgelin ruiné, que devien- 
drait-elle ? Ce n'était pas là seulement la fin de cette 
délicieuse vie qu'elle avait toujours voulue, cette revanche 
de sa misère d'autrefois, traînant des bottines éculées, 
sous l'exploitation brutale des hommes ; c'était le retour 
à Paris en vaincus du sort, un logement de mille francs 
au fond de quelque quartier excentrique, un petit emploi 
où Delaveau végéterait, tandis qu'elle retomberait à la 
grossièreté, à la bassesse de son ménage de travailleurs. 
Non, non ! elle ne consentait pas, elle ne se laisserait 



N 



ne WS QUATRE BVAMGILES 

pas arracher la )troie dorée, elle Icnait à son triomphe, 
(le loutc sa cli:ur, de toutes les forces avides de son êlre. 
En elle, dans ce corps si fin, d'un cliarme délicat, sou:> 
celle grâce léptrc, il y avait une àprcté de louve, aux 
fiiricii.\ instincts ilc carnage. Elle était résolue à ne rien 
réder sur SCS appétits, à se rassasier de sun plaisir jus- 
qu'au bout, sans laisser les autres le lui prendre ou sim- 
plemenl lu co ni promettre. Celte usine boueuse et noire, 
où, nuit cl jour, elle entendait les monstrueux marlenu\ 
lui forf^cr sein plaisir, elle en avait le mépris, comme 
d'une unice liasse, dans laquelle se cachaient les saletés 
de la vie; ces ouvriers qui se cuisaient la peau au\ 
llammes de cet enfer, pour qu'elle eut une existence de 
fraiclie et heureuse paresse, elle les considérait un peu 
ronime les ajiini;iux .domestiques qui la nourrissaient, 
'|ui lui évitaient toute faligue. Jamais elle ne risquait ses 
petits pieds sur le sol ralioteux des halles, el jamais elle 
ne s'inléressail au troupeau humain, défilant devanl sa 
porte, sous l'écrascmeiil du travail maudit, Jlais ce trou- 
peau était à elle, cctlu usine était à elle, l'idée qu'on 
pouvait larirsa fortune en ruiuiint l'usine la révoltait, In 
mettait en ;;uerro, ainsi qu'un allcnlat contre sa propre 
personue. El c'élait pour cela que quicunqnc nuisait h 
l'AbJnie, devenait sou propre ennemi, un malTaileurdan- 
iïereux doiil elli! rèvail de se débarrasser par tous les 
nioyrns inia;.'inahles. Aussi sa haine contre Luc étaitM.>lle 
ailée en i;randtssanl, depuis leur première rencontre, 
à ce déjeuner de la (Inerdachc, où elle avail deviné en 
lui, ;ivec son fl.iir suhlil de femme, rhmnine qui lui bar- 
rerait la l'cviie. TiKijonrs, en effel, elle s'élail heurtée .'i 
lui, el voilà mainlenant qu'il menaçait de détruire 
l'AhiuLC, de la rejeter elle-même au dégoùl de la médio- 
crité. Si elle le laissait a^ir, c'était fini de sun bonheur, 
il lui VI. lait l'iiit ce qu'elle aimait de la vie. FA. sous sa 
fràre, [inM d'une fni'ie ineurlnére^ elle ne sonpea pins 



qu'à le faire disparaîlFe, imaginant des catastrophes^ où. 
elle Tanéan tissait. 

Il y aivait bientôt IiuiL mois que Josine, en une dernière 
nuit de tendresse, était venue faire à Luc ses adieux, re- 
mettant à plus, tard le bonheur que la vie leur devait^ 
lorsque tout un drame éclata, qui devait fournir à Fer- 
nande la catastrophe rêvée, attendue. Josine était sortie 
fécondée des bras de Luc, en cette nuit si triste et si dé<- 
licieuse. Jusqu'au cinquième: mois de sa grossesse, Ragu 
lui-même ne s'aperçut de rien ; et ce fut seulement, un 
soir d'ivresse, qu'ayant voulu la battre, il comprit tout,, 
au geste terrifié qu'elle fît pour protéger son venlre. Une 
stupeur, d'abord, l'immobilisa. 

— Tu es grosse, tu es grosse, saleté !... Ah ! c'est donc 
ça que tu avais toutes sortes de cachotteries et que tu ne 
changeais même plus de chemise devant moi... Il faut que 
je sois aussi bête que tu es menteuse pour n'avoir rien 
vu ! 

Mais la certitude lui vint, le traversa comme l'éclair, 
que cet enfant ne pouvait être de lui. Ainsi qu'il le disait, 
il ne la touchait jamais que pour le plaisir, très sûr des 
précautions radicales qu'il prenait. Pas d'enfant, pas de 
fil à la patte. On s'amusait ensemble, et bonjour, bon- 
soir, on n'encombrait pas sa vie. Alors, d'où venait-il 
donc, cet enfant ? qui l'avait fait ? Et il serra de nouveau 
los poings, grondant d'une colère croissante. 

— Eh! saleté, il ne s'est pas tait tout seul?... Tu n'auras 
pas l'audace de prétendre que c'est moi qui l'ai fait, car 
lu sais bien que je n'ai jamais voulu en foire... De qui 
est-il? réponds, réponds, réponds vite, saleté ! ou je t'é- 
crase ! 

Josine, toute blanche, ses yeux doux et braves fixés sur 
l'ivrogne, ne répondait pas. Et il y avait de l'étonnement, 
dans sa crainte, aie voir s'emporter ainsi, car il ne parais- 
sait plus tenir à elle, il la menaçait chaque jour de la 



318 LES QUATRE ÉVANGILES 

jeter à la rue, en répétant qu'il serait bien débarrassé, si 
un autre lioinme la ramassait sur le trottoir. Lui-même 
avait repris sa vie de coureur, débauchait les filles de 
Taliriquo qui consentaient â l'écouter, se contentait des 
rûtlL'usos en haillons, éparses lu soir dans les rues 
puantes du vieux Beauclair. Alors, puisqu'il mettait une 
insulte à ne plus vouloir d'elle, pourquoi s'enrageait-il 
de la sorte, le jour où il la trouvait enceinte ? 

— 11 n'est pas de moi, tu n'oseras pas dire qu'il est 
de moi ? 

Kilo finit par répondre, sans le quitter des yeui, d'une 
voix basse et profonde : 

— Non, il n'est pas de toi. 

D'un coup de poing, il voulut l'abattre. Mais elle 
s'était reculée, il ne lui effleura que l'épaule. Il hui^ 
lait : 

— Tu oses me dire ca, bougre de saleté!... Et le nom 
de riiomme, dis-moi le nom de l'homme, pour que j'aille 
lui régler son alî.iire ? 

Tranquillement, elle répondit encore : 

— Le nom, je ne te le dirai pas, tu n'as aucun droit i 
le savoir, puisque tu m'as dit vingt fois que tu avais assez 
de moi et que je pouvais chercher ailleurs. ^ 

Et clic ajouta: 

— Tu n'as pas voulu un enfant de moi, j'en ai un d'un 
autre, et c'est celui-là qui est maintenant mon mari, ça 
ne te regarde pas. 

11 l'aurait tuée. Elle dut fuir pour éviter les coups de 
pied doiii il essayait, méchamment, par un calcul atroce, 
de ralleiiidre eji plein ventre. Ce qui l'onrageail ainsi, 
c'était ce qu'elle venait de dire, qu'un autre l'avait rendue 
mère, et que désormais rien ne le regardait plus d'elle, 
ni de son corps, ni de sa vie. Lui qui n'avait pas voulu 
d'enfani, il était mordu d'une sourde douleur, à cette idée 
de n'être pas le père- 11 sentait qu'elle n'était plus à lui, 



TUA V AIL àlJ 

qu'elle n'avait jamais été à lui. Un autre la lui avait 
prise, avant qu'il Teùt faite sienne ; et, maintenant, 
jamais plus il ne la forait sienne. Celait cela qui, confu- 
sément, le soulevait d'une jalousie affreuse, dont il ne 
connaissait point, dont il aurait cru ne pouvoir connaître 
la torture. Dès lors, cette femme qu'il parlait de jeter à 
la rué, qu'il délaissait pour des gueuses immondes, il 
l'enferma, il la surveilla, secoué d'accès de fureur, lors- 
qu'il la voyait causer avec un homme. La colère de l'irré- 
parable l'emportait en de continuelles violences, la mal- 
traitant, tachant de la meurtrir dans sa chair, cette chair 
dont la possession lui échappait par sa faute. Et toujours 
il revenait, dans son orgueil blessé de mâle, qui n'avait 
point su faire œuvre de vie, à sa rancune contre l'autre, 
l'inconnu, celui qui avait fait de cette chair une dépen- 
dance même de sa chair. 

— Dis-moi son nom, dis-moi son nom, et je te jure que 
je te laisserai tranquille. 

Mais elle ne cédait pas. Elle supportait les injures et 
les coups, répétant avec sa douce sincérité: 

— Tu n'as pas besoin de savoir son nom, ça ne te 
reiiarde pas. 

Kagu ne pouvait soupçonner Luc, et une telle supposi- 
tion ne lui vint même pas à l'esprit, car pas une âme au 
monde, en dehors de Sœurette, n'avait surpris les visites 
de Josine. Il cherchait parmi les camarades, croyant à 
un abandon d'une heure entre les bras de quelque gail- 
lard de son monde, un soir de paye, lorsque le vin chauffe 
le sang. Aussi toutes ses recherches furent-elles vaines, 
il eut beau guetter, interroger, il n'arriva qu'à s'exas- 
pérer davantage. 

Cependant, Josine se cachait de tous, dans la crainte 

que Luc eût à souffrir de celte grossesse, si leur secret 

était découvert. Lorsqu'elle avait eu la certitude d'être 

enceinte de lui, elle s'était sentie d'abord pleine d'une 

30 



:i:^D LES QrATHE ËVâNniLES 

joie immense, elle aurait voulu courir lut annoncer la 
grande, la bonne nouvelle, certaine qu'il partagerait son 
ravissement. Puis, des inquiétudes luîétaient venues, elle 
avait pensé qu'elle devait attendre, poarne pas précipiter 
quelque catastrophe, dans les heures si difliciles où se 
irouvjiit la Crêcberie. Et un hasard seul Tmil par ap- 
prendre à Luc la venue de ce bieo-aimé enlaut dunl il 
était le père. Un Jour, comme il accompagnait Bonnaire 
chez lui, en causant, Il y tomba sur des voisines, aux- 
quelles la Toupe apprenait que sa belle-sccur était 
enceinte, ce qu'elle accompagnait de commenLiircs em- 
poisonnés, laissant entendre d'abominables choses. Il en 
resta saisi, le cœur battant à grands coups. Parfois. 
Josine revenait à la Grécherie, pour chercher Nanet, qui 
s'y oubliait des journées entières ; et, jusiemeni, ce jour- 
là, elle p;irut au moment où il était question de sa gros- 
sesse, elle dut répondre aux questions. Oui, c'était de 
six mois bientôt, et cela se voyait déjà beaucoup. Mats elle 
avait aperçu Luc, elle le sentait si frémissant, si éperdu, 
dans son silence, qu'elle était torturée de ne pouvoir 
parler, de ne savoir comment lui crier ce dont elle avait 
tant do bonhcni'. Elle se désespérait du doute affreux où 
elle le devinait, elle savait bien que d'un seul mol elle 
l'aurait calmé, enchanté. Ce mot, montait de son cœur, 
l'étoufTait : c II est de toi ! » Et, délicieusement, elle 
trouva le moyen de le lui dire, en un court répit, où les 
commères, ce.^siiiil de la regarder, reprenaient leurs ba- 
vardiiges. D'almrd, elle porla les deux mains h son ventre 
de femme lécomle; puis, d'un geste de remerciement et 
d'amour, elle le.-: mit sur ses lèvres, elle lui envoya la 
* certiludi' de sa paternité, dans un baiser discret; et il 
comprit très bii'ii, il fut envahi de l'immense Joie qu'elle 
avait eue à Cire lëeondée par lui, et qu'elle lui apportait. 
Ce Jour-là, Luc ei Josine ne purentéchanger une parole, 
il y eut seulement enlrc eux ce geste adorable, ce baiser 



qui achevait de les unir. Mais Luc, plein ae celte grande 
émolion, se renseigna, sut bientôt les terribles colères 
jalouses de Ragu, ses violences, l'étroite surveillance 
dans laquelle il enfermait sa femme. Et, s'il avait gardé 
le moindre doute sur sa paternité, cette jalousie féroce, 
s^exaspérant de la venue de cet enfant, aurait suffi à lui 
prouver qu'il en était bien le père. Désormais, Josine 
était sa femme. Elle était à lui, à lui seul, puisqu'elle 
était enceinte d'un enfant de lui. Le seul époux était le 
père, le plaisir qu'on volait à une femme ne laissait rien, 
ne comptait pas. Un seul lien nouait le couple, solide, 
éternel, l'enfant, la vie propagée, un être nouveau, né 
de l'indissoluble union de deux êtres. Et c'était pourquoi 
lui ne se sentait pas jaloux de Ragu, pendant que celui- 
ci s'enrageait de jalousie, car Ragu n'existait pas, n'était 
que le voleur qui passe et qu'on oublie. Pour toujours, 
Josine appartenait à Luc, et elle lui reviendrait, l'enfant 
serait leur vivante floraison. 

Dès lors, cependant, Luc s'inquiéta, souffrit cruelle- 
ment de savoir Josine injuriée, mallriiilée, en continuel 
danger de quelque mauvais coup. Il lui était insupportable 
de laisser, aux mains brutales et déshonorantes de Ragu, 
celte femme adorée, qu'il aurait voulu faire vivre dans 
un paradis de tendresse, en l'entourant du culte dévot dii 
à la mère que l'enfant sanctifie. Mais que faire, comment 
l'avoir toute à lui, lorsqu'elle s'obstinait à rester si dis- 
crète, se taisant dans son ombre, pour lui éviter t(uit 
embarras? Elle refusait môme de le voir, par crainte de 
quelque surprise, qui aurait livré son secret, si tendre- 
ment gardé au fond de son être douloureux; et il dut la 
iîuettcr, la surprendre, pour échanger un soir quelques 
mots avec elle. 

Co fut p:ir une soirée très sombre que Luc, caché dans 
un angle obscur delà misérable rue des Trois-Lunes, put 
anvler Josine un instant au passage. 




3'.3 LES QUATRE ÉVANGILES 

— Oli! Luc, c'csl toi! Quelle imprudence, mon ami! 
Je l'en supplie, embrasse-moi, et pars vite! 

i\ah lui, frémissant, la tenait à la taille, lui parlait à 
rorcillc, d'une voin ardente. 

— Non, non ! Josine, je veux te dire... Tu souffres trop, 
et il est criminel à moi de te laisser dans une telle souf- 
france, toi si chère, si précieuse... Ecoute-moi, Josine, 
je suis venu te chercher, et lu vas me^ suivre, pour que 
je te mette chez moi, chez toi, en femme aimée, vénérée, 
heureuse. 

Déjà, elle s'abandonnait, dans cette étreinte d'une 
douceur consolante. Mais, tout de suite, elle se dégagea. 

^ Oh ! Luc, que dis-tu ? es-tu si peu sage?... Te suivre, 
grand Dieu ! lorsqu'un tel aveu pourrait attirer sur loi les 
pires dangers. C'est moi, dans ce cas, qui deviendrais 
criminelle, d'élre un embarras de plus dans l'œuvre que 
tu accomplis... Va-t'en vile! On me tuerait, que je ne 
dirais pas ton nom. 

Alors, il essaya de la convaincre de l'inutilité d'un tel 
sacrifice à l'hjpocrisie du monde. 

— Tu es ma femme, puisque je suis le père de ton 
enfant, et c'est moi que tu dois suivre. Demain, lorsque 
notre Cité de justice sera bâtie, il n'y aura pas d'autre loi 
que la loi d'amour, la libre union sera respectée de tous... 
Pourquoi nous inquiéter des gens que nous scandaliserions 
encore aujourd'hui? 

Puis, comme elle s'obstinait à son sacriOce, en disant 
qu'aujourd'hui, seul comptait pour elle, du moment 
où elle le voulait dégagé de tout obstacle, fort et triom- 
phant, il eut ce cri désolé : 

— Esl-ce donc que tu ne me reviendras jamais, et que 
cet enfant ne sera jamais mon enfant, devant tous, au 
grand soleil? 

Elle le reprit dans ses bras de délicatesse et de charme, 
elle murmura doucement, les lèvres sur ses lèvres : 



M. lirX I /XKJU 



— Je te reviendrai, le jour où tu auras besoin de 
moi, quand je ne serai plus un embarras, mais une 
aide, avec ce cher enfant qui sera pour nous deux une 
force nouvelle. 

Et le noir Beauclair, le vieux bourg empesté du 
travail maudit, agonisait dans les ténèbres, autour 
d'eux, sous Técrasement des siècles d*iniquilé, pendant 
qu'ils échangeaient cet espoir en Tavenir de paix et de 
bonheur. 

— Tu es mon mari, il n'y aura eu que toi dans mon 
exislence, et si tu savais combien cela m'est délicieux 
de ne pas dire ton nom, même sous les menaces, de le 
garder comme une fleur secrète et comme une armure! 
Ah! ne me plains pas trop, je suis bien forte et je suis 
bien heureuse ! 

— Tu es ma femme, je t'ai aimée, le premier soir où 
je l'ai rencontrée, si misérable, si divine, et si lu tais mon 
nom, je tairai le tien, j'en ferai mon culle et ma force, 
jusqu'à l'heure où toi-même tu crieras notre amour. 

— Oh ! Luc, que tu es sage, que tu es bon, et quelle 
félicité nous attend ! 

— C'est toi, Josine, qui m'as fait bon et sage, et c'est 
parce que je t'ai secourue un soir, que nous serons si 
heureux plus tard, dans le bonheur de tous. 

Sans parler davantage, ils restèrent un instant encore 
unis en une puissante étreinte. Lui, la sentait frémir 
toute, avec son ventre sacré de femme féconde, dont les 
tressaillements lui promettaient la vie future qu'il avait 
ensemencée en elle; et elle, pour se donner plus encore, 
écrasait sa gorge amoureuse contre sa poitrine d'homme, 
comme en un besoin d'entrer et de disparaître en lui. 
Puis, elle se détacha, elle retourna glorieuse et invin- 
cible à son martyre, tandis que lui-même se perdait dans 
les ténèbres, raffermi, allant reprendre sa bataille et sa 

victoire. 

30." 



3&i LES QUATnt ËVA>G1LE:S 

Mais, quelques semaines plus tard, ud linsard mil aux 
mains de Fernande le secret de Josine. Fernande con- 
naissait Ragu, dont le retour à l'Abiino avait fait nn éclat, 
et que, depuis lors, Delaveau affeclait d'eslimcr, de pous- 

j ser, l'ayanl nninmé mailre puddieur, lui accordant des 
gnitifica lions, Lien que sa ?onduite fui exécrable. Aussi 
Fernande étaît-clle au cour% t du drame qui ravageait le 

■ ménage de Ragu. Celui-ci ne se gênait guère, lâchait tout 
haut d'immondes injures contre sa femme, la traitait 
publiquement en fille battant les trottoirs, se laissant 
engrosser par le premier passant venu. Et cela courait les 
ateliers, quel était donc le camarade qui avait fait l'enrant 
à la Josine? On en causait même chez le directeur, et 
Delaveau avait dit devant Fernande son gros ennui de 
tout cola, tellement Rngu prenait mal la chose, enragé 
de jalousie, ne travaillant plus que comme nn fou, tantôt 
ne louchant pas un outil de trois jours, tantôt se ruant 
sur la besogne, brassant le métal en fusion avec farie, 
en homme qui a besoin de taper et de tuer. 

Un malin d'iiîver, ;iu premier déjeuner, comme Dela- 
veau était parti la veille pour Paris, où il devait passer 
trois jours, Fernande questionna sa femme de chambre, 
qui lui servait son thé, avec des rfilies. Nise était là, 
assise bien sagement, buvant sa tasse de lait, jetant des 
regards de convoitise sur le thé de sa mère, une ^ur- 
mandise défonduc. 

— Est-ce vrai. Félicie, qu'il y a eu encore une que- 
relle chez Il's Ragu? La blanchisseuse m'a dit que Ragu, 
cette fois, iivait à moitié lue sa femme. 

— Je ne suis pas, madame, mais ça pourrait bien être 
rsagéré, parce quej'ai vu tout à l'heure la Josine passer 
devant la maison, et elle n'avait pas l'air plus abimée que 
les autres jours. 

Il y cul un silence, puis la femme de chambre, en s'en 
allant, ajouta 



• — Ça n'empêche qu'il la tuera pour sûr, un de ces 
jours, car il le dit à tout le monde. 

Le silence retomba. Fernande mangeait lentement, 
sans une parole, perdue dans son rêve noir, lorsque Nise, 
au milieu de ce lourd recueillement de l'hiver, pensa tout 
haut, en chantonnant à demi-voix. 

— Le vrai mari de Josine, ce n'est pas Ragu, c'est le 
maître de la Crécherie, c'est monsieur Luc, monsieur Luc, 
monsieur Luc ! 

Stupéfaite, la mère leva les yeux, la regarda fixement. 

— Qu'est-ce tu dis là, toi ? Pourquoi dis-tu ça? 

Mais, saisie d'avoir chanté ça, sans le vouloir, Nise 
fourrait son nez dans sa tasse, tâchait de prendre un air 
innocent. 

— Moi, pour rien. Je ne sais pas. 

— Comment tu ne sais pas, petite menteuse! Ça ne 
t'est pas venu tout seul, ce que tu chantes là. 11 faut hic» 
que quelqu'un te l'ait dit, pour que tu le répètes. 

De plus en plus troublée, sentant qu'elle s'était mise 
dans une vilaine histoire, qui allait la mener très loin, 
Nise s'entêtait contre l'évidence, de son air le plus dégagé 
possible. 

— Je t'assure, maman, on chante des choses, sans 
savoir, quand ça vous passe par la tête. 

Fernande, à la regarder fixement, à la voir si gamine 
dans le mensonge, eut une brusque illumination. 

— C'est Nanetqui t'a dit ce que tu chantes, ça ne peut 
être que Nanet. 

Les paupières de Nise battirent, c'était bien Nanel. 
Mais elle eut peur d'être grondée, punie encore, comme 
le jour où sa mère l'avait surprise, avec Paul Doisgelin et 
Louise Mazelle, revenant de la Crécherie, par-dessus le 
mur. Et olle crut devoir s'entêter à mentir. 

— Oh ! Nanel, Nanet ! puisque je ne le vois plus du 
tout, depuis que tu me l'as défendu ! 




iôS LES QDATRG ËVANGILES 

La mère, cnliévrée par le besoin de saToir, se fit sou- 
dain 1res douce. Elle élait en proie à une lelle émoUon, 
qu'elle en oubliait de sévir, les esc.ipades de Nise avec 
Nanet perdant de leur gravilé, devant le fait considérable 
dont elle désirait Être certaine. 

— Ecoute, ma petite fille, c'est très laid de ne pas dire 
la vérité. L'autre Cois, quand je t'ai privée de dessert, 
c'est que tu as voulu me soutenir que vous aviez tous les 
trois passé par-dessus le mur, pour aller eherclier une 
balle... Aujourd'hui, si tu me dis la vérité, je te promets 
de ne pas te punir... Voyons, sois franche, c'est Nanet? 

Kise, bonne petite fille au fond, répondit tout de suite : 

— Oui, maman, c'est Nunct. 

— Et il t'a dit que le vrai mari de Josine était mon- 
sieur Luc? 

— Oui, maman. 

— Et liu'en sail-il, pourquoi dit-il que monsieur Luc 
est le vrai mari de Josine ? 

Alors, Nise se troubla, son innocence de fillette lui fil 
de nouveau baisser le nez dans sa tasse. 

— Ah! pour des choses, pour des choses... Enfin, 
parce qu'il le sait bien, lui î 

Malgré son désir d'être renseignée, Fernande se sentit 
honteuse des questions qu'elle posait à son enfant. Elle 
n'insista pas, elle s'efforça de rattraper la curiosité brutale 
qu'elle avait laissé voir. 

— Nanet ne sait rien du tout, il dit des bêtises, et toi 
lu es une sotte de les répéter. Tu vas me faire le plaisir 
de ne plus jamais chanter des bèliscs pareilles, si lu tiens 
à manger du dessert. 

Et le déjeuner s'acheva dans le silence du grand froid 
qu'il faisait dehors, sans que d'autres paroles fussent 
échangées entre la mère et la fille, celle-là possédée par 
le secret qu'elle vi^nait d'apprendre, celle-ci très heu- 
reuse d'en être quitte à si bon compte. 



Fernande passa la journée dans sa chambre, réfléchis- 
sant, discutant. D*abord, elle se demanda si ce que disait 
Nanet était bien la vérité certaine. Mais comment douter ? 
il savait, il avait certainement vu, entendu, il aimait 
trop sa sœur pour mentir sur elle ; et, d^ailleiirs, tous les 
petits faits réunis rendaient cette histoire vraisemblable, 
évidente. Puis, Fernande chercha comment elle pouvait 
utiliser une pareille arme, que le hasard mettait ainsi 
dans sa main. Confusément encore, elle rêvait d'empoi- 
sonner cette arme, de la rendre mortelle. Jamais elle 
n'avait haï Luc davantage, Delaveau n'était ailé à Paris 
que pour tâcher de négocier un nouvel emprunt, l'Abîme 
périclitant un peu plus chaque jour, et quelle victoire 
assurée, si elle parvenait à supprimer le maître exécré de 
la Crécherie, l'homme qui compromettait sa vie de luxe 
et de plaisir ! Mort l'ennemi, morte la concurrence, la 
défaite possible- Avec un jaloux comme Ragu, ivre, 
furieux, les événements pouvaient se précipiter. Il suflirait 
sans doute de lui faire sortir son couteau de la poche. 
Seulement, elle ne recommençait toujours là qu'un rêve, 
comment le réaliser, comment agir ? Avertir Ragii, lui 
nommer l'homme dont il cherchait à connaître le nom 
depuis trois mois, c'était évidemment le plan indiqué, et 
la difficulté ne commençait qu'ensuite, lorsqu'elle venait 
à se demander de quelle façon elle avertirait Ragu, où et 
par qui. Elle s'arrêta enfin à une lettre anonyme, elle 
découperait des mots dans un journal, elle les collerait, 
attendrait la nuit pour aller jeter la lettre à la poste. 
Même elle avait commencé à découper les mots. Et, 
brusquement, le moyen lui parut peu sûr, d'une efficacité 
amoindrie, car une lettre est froide, on peut la négliger. 
Si Uagu n'était pas, d'un coup, piqué au sang, exaspéré 
jusqu'à la démence, frapperait-il jamais? Il fallait qu'on 
lui entrât la vérité dans la peau, qu'il la reçût en plein 
visage, et en de telles circonstances, qu'il en devînt fou. 



3h& LES QUATRE ÉVANGILES 

Alors, qui lui envoyer, où cboieir le délateur, l'empoi- 
sonneur? DCcouragée, elle ne trouva personne, et la nuit 
vint, comme elle cherchait toujoui?, fiévreusi;, la lèle 
malade de cfilte tragédie dont elle ne savait comment 
amener le dénouement. 

Poui-taol, lorsqu'elle se coucha, de bonne heure, vers 
dix heures, elle avait de nouveau pris une décision, j^e 
lendeiniiin, elle ferait venir Hagu, sous le prétexte de lui 
demander s'il consentait à ee que sa femme fit des 
jouruées de coulure chez elle; et, quand il serait là, eeul, 
à causer, peut-être elle-même trouverait-elle une occa- 
sion de tout lui dire. Mais cela ne la satisfitisait pns 
encore, en rcmptissanl d'inquiétudes sur les consé- 
quences d'une telle révélation, faite en lias, dans le 
cabiiR't <iu so[i mari absent. Elleétail heureuse de cette 
absence, elle tenait tout le grand lit de son coqis souple, 
allongeant ses membres brisés de fièvre. Si elle (init par 
s'endormir, reprise de doute, ne sachant plus ce qu'elle 
ferait, si accablée de lassitude, que, jusqu'à cinq heures 
du matin, elle ne bougea pas, soufllH seulement d'un 
petit sonflle d'enfant. Comme cinq heures sonnaient à la 
pendule, elle s'éveilla tout d'un coup; et, restée sur le 
dos. les yeux grands ouveris, dans lus ténèbres de la 
rhambre, elle reprit ses réflexions au point où elle les 
avait quittées, elle résolut le problème immédiatement, 
avec une audace, avecuue netteté extraordinaires. C'était 
bien simple, elle devait se rendre elle-même à l'usine, 
^'ous le prétexie déjà imaginé, puis laisser tomber le mot 
irréparable, au courant de la couversalion. Justement, 
l'Ile s'était renseignée, elle savait que Ragu travaillait 
cette nuil-l;i ; de sorte qu'an jour, vers sept heures, elle 
pourriiit descendre, elle le surprendrait au moment où 
les équipes de jour remplaçaient les équipes de nuit. 
Ua[)s la fièvre qui l'avait rejirise, elle ne discutait plus, 
elle avait l'absolue cerliludede tenir la solution ta meil- 



M, &1<& TXmHBd VW 



Icure, et ce qui la poussait était moins sa raison que sa 
sensation de femme séductrice et mangeuse d'hommes, 
comptant sur la complicité des êtres et des choses, sur 
des circonstances qu'elle n'aurait pu dire, mais qui cer- 
tainement se produiraient. 

Quelle attente, de cinq heures à sept heures, dans le 
désir du jour, si lent à se IcYer! Elle ne put se 
rendormir, elle se retournait dans son lit brûlant, avec 
la hâte de courir à ce rendez-vous qu'elle se donnait ; et 
jamais rendez-vous d'amour, espoir d'une volupté nou- 
velle, inconnue, délirante, ne l'avait ainsi exaspérée de 
mille aiguillons de feu. Elle ne trouvait plus de places 
fraîches pour ses membres, elle barrait tout le grand lit 
de ses nœuds souples de couleuvre mince, sa chemise 
remontée en sa continuelle agitation, son épaisse cheve- 
lure défaite, noyant sa face ardente. Mais elle ne fai- 
blissait pas dans sa résolution, elle ne voulait même plus 
réfléchir, prévoir comment les choses se passeraient, les 
organiser à l'avance, afin d'assurer la réussite de son 
plan. Tout marcherait très bien, elle en était convaincue. 
11 lui semblait que le destin l'emportait à des événements 
nécessaires, dont elle était l'ouvrière désignée, qui ne 
pouvaient se refuser à son action. Et elle ne soufl'rait que 
d'attendre si longtemps, ne sachant plus à quoi tuer les 
minutes, finissant par se caresser elle-même, pour apai- 
ser un peu le feu dont sa peau brûlait. Ses pi^titcs mains 
longues et douces remontaient lentement sur les cuisses, 
s'arrêtaient au ventre, redescendaient, se glissaient par- 
tout, en une flatterie légère, à peine appuyée, puis 
remontaient encore, filaient le long des flancs, jusqu'à 
lu gorge dure, où elles s'irritaient tout d'un coup, empoi- 
gnant les deux seins, les écrasant, dans l'exaspération 
aiguë de ne pouvoir se calmer. 

Enfin, à sept heures moins un quart, à l'heure exacte 
qu'elle s'était fixée, elle sauta du lit. Le froid de la 




:^ 



3:>U LES QUATRE ÉVANGILES 

cliambre la glaça, elle devint très calme, mailresse 
absolue d'elle-même. Bien qu'il fit à peine jour, elle 
n'alluma pns, n'ouvrit même pas les persicnnes. Sim- 
plemenl, elle tordil ses cheveux, les ramena, les attacha 
avec des épingles ; el, sans mettre de corset, elle passa 
un ample peignoirde llanelle blanche, dans lequel elle 
s'enveloppa toute, chaussée de pantoufles de velours éga- 
lement blanc. Et elle descendit, comme les jours où elle 
avait à donner quelque ordre matinal, dont le souvenir 
lui étnit revenu pendant la nuit. 

En bas, les bonnes n'élaicnl pas levées encore, pro- 
filant de l'nbsence de monsieur, comptant bien que 
madame ferait la grasse matinée. Fernande, avec une 
précision de mouvements extraordinaire, traversa le 
cabincl de son mari, ouvrit la porte de l'étroile et courte 
galerie, qui mettait ce cabinet en commuuicution avec le 
corps de bâtiment de l'Abîme, où les bureaux adminis- 
IraliTs se trouvaient installés. Les employés n'arrivaient 
qu'à huit heures, et le garçon de bureau, chargé du 
balayage, fliinait dehors, sur la route, en compagnie du 
gardien, qui fumail paisiblement sa pipe. Elle ne fut 
pas même aperçue, elle put couper au plus droit par la 
cour, entrer dans la halle des fours à puddler, sans que 
personne la remarquât. Comme elle en avait la tranquille 
certitude, les circonstances la servaient, les équipes de 
nuit venaient de partir, bien que les équipes de jour ne 
fussent pas encore là. Et, pour comble d'heureuse chance, 
Ragtt, qui s'était attardé dans une rage de travail, demeu- 
rait seul, en train de changer de vêlements. 

Fernande, toul en connaissant son chemin, ne s'était 
jamais hasardée ainsi, dans cet empire noir du charbon 
el du fer. Elle avait le dégoût profond de tant de saleté, 
unie à tant de bassesse. Aussi resta-t-elle un peu gênée, 
avec son peignoir blanc, ses pantoufles blanches, lorsqu'il 
lui fallut cnlrcr dans l'immense trou sombre de la halle 



A A«A& V A&a m^ wv A 



du puddlage. Le jour naissant y pénétrait à peine, deux 
fours seuls, allumés, trouaient les fumées volantes de 
deux rayons d'astre. Et elle ne savait où risquer le pied, 
parmi les flaques boueuses, sur le sol noirci de poussières 
de charbon, encombré de lingots de fer. Une odeur acre, 
faite des gaz des brasiers et des exhalaisons humaines, 
la prenait à la gorge- Pourtant, elle entra, et ce fut 
tout de suite que, dans le vide de la vaste halle, elle 
aperçut Ragu, qui se dirigeait vers la sorte de baraque 
en planches, où les ouvriers pendaient leurs vêtements. 
La nuit entière, le maître puddleur avait brassé Tacier, 
en un de ces furieux besoins d'anéantissement et d'oubli, 
qui lui faisaient manier le ringard comme une arme 
dont il aurait sabré le monde. Il était encore trempé de 
sueur, ayant déjà ôté son tablier, n'étant plus vêtu que 
d'une chemise et d'une simple coite; et, avant de remettre 
son vêtement de ville, il achevait son quatrième litre, 
dépassant son habituelle ration de la nuit, buvant au 
goulot, ivre de vin, de flamme et de rage mal cuvée. Mais, 
brusquement, du seuil de la baraque^ il vit Fernande, 
une femme toute blanche dans le noir affreux de la halle, 
si étonné d'une telle apparition, qu'il s'avança, pour se 
rendre compte. 

Fernande, en le reconnaissant, la bouteille haute, se 
vidant dans le gosier ce qui restait du litre, s'était arrêtée, 
gênée davantage. Il était à demi nu, la chemise ouverte 
sur sa poitrine très blanche, les bras montrant aussi leur 
peau jusqu'aux épaules, cette peau fine et éclatante des 
roux, qui tranchait violemment avec le ton du visage 
congeslionné et déjà cuit par le feu. Elle s'était dit que, 
pour l'aborder, elle attendrait qu'il eût remis ses vête- 
ments. Mais elle ne put l'éviter, puisqu'il venait à elle, 
et elle dut immédiatement engager l'affaire. 

— C'est moi, Ragu, j'ai quelque chose à vous demander, 

et comme je vous savais là. . • 

3A 



36! LES QUATRE SVANGELES 

Il restait si slupérait de la voir se déranger ainsi, qu'il 
continuait à la regarder, béant. Elle-mâme, alors seule- 
ment, sentit l'inexplicable inconvenance de sa démarche, 
et elle ne s'en inquiéta pas davantage, elle ne s'attarda pas 
à vouloir l'excuser, allant droit au but. 

— Je désirais vous demandiir si vous consentiriez à ce 
que voire femme vint faire chez moi quelques journées. 
J'ai besoin de quelqu'un, j'ai songé à elle. 

Du coup, Ragu oublia l'étrangeté d'une pareille visite. 
Un flot de colère aveugle fit bourdonner tout son sang 
dans son crâne. 

— Ma femme ! vous voulez ma femme ? Ah ! tonnerre 
de Dieu ! prenez-la donc, et ne me la rendez pas, qu'elle 
crève ! 

C'était cette violence que Fernande attendait. Elle 
feignit la surprise, lu pitié, la désolation attendrie. 

— Ça ne va donc pas mieux dans votre ménage 7 Je 
croyais que vous aviez pardonné, que les choses s'arran- 
geaient, en attendant le pauvre petit qui va naître. 

— Pardonner quoi ? cria Ragu, sous ce nouveau coup 
de fouet dont elle le cinglait en pleine blessure jalouse. 
Pardonner l'enfant que la garce s'est fait faire ? La garco 
aurait le plaisir, tandis que, moi, ici, je m'userais le 
tempérament! • 

— Sans doute, votre femme a été légère, elle est si 
jeune, si jolie, c'est si naturel à son âge d'aimer le plaisir, 
de cédor aux beaux messieurs qui la cajolent! 

Il ferma les yeux, devant l'ardente vision qu'elle évo- 
quait, s'alTolant, grondant sourdement : 

— Je lui en donnerai, des messieurs pour la cajoler! 
Et vous voulez, madame, que je pardonne, que je le nour- 
risse, son bâtard, dont elle est revenue pleine, comme 
une sale cbienne qu'elle est? 

Alors, Fernande affecta ini vif élonnemcnt, lâcha tout, 
d'un air de parfaite innocence. ■ 



1 nj% f Aiu int9 



— Mais que m'a-t-on dit? je croyais celte question de 
l'en faut réglée. Est-ce que le père ne doit pas le prendre 
et subvenir à tous ses besoins? 

— Comment ça? 

— Mais oui, le maître de la Crécherie, ce monsieur 
Luc, le père enfin! 

— Comment le père? 

Ragu, slupide, ne compreiiant pas, s'était rapproché, 
avançait sa face suante, brûlante, tout près de ce visage 
délicat de femme, de cette bouche fraîche d'où sor- 
taient des choses si étranges. 

— Vraiment, ce n'est pas vrai? vous ne savez rien? 
Oh! mon Dieu! quel regret d'avoir trop parlé! On m'avait 
dit que vous étiez tombé d'accord avec ce monsieur Luc, 
et que vous garderiez la femme, à la condition qu'il pren- 
drait Tenfcint, puisque c'est lui qui l'a fait. 

Un tremblement agitait Ragu, ses yeux devenaient 
fous, tandis qu'il avançait toujours davantage sa mâchoire 
convulsée. Et, rageusement, il grogna, perdant tout 
respect, car il n'y avait plus là qu'une femelle et qu'un 
mâle. 

— Que me racontes-tu, dis? qu'est-ce que tu es venu^î 
me raconter là? Tu voulais me mettre ça dans la main, le 
monsieur Luc qui a couché avec ma femme; et c'est bien 
possible, c'est même certain, parce que, maintenant, 
je vois clair, et que tout s'explique. N'aie pas peur, le 
monsieur Luc aura son compte, je m'en charge... Mais 
toi, dis? pourquoi es-tu venue, pourquoi as-tu fait 
ça? 

11 lui soufflait au visage une haleine si terrible, qu'elle 
s'efl'raya, sentant bien qu'il devenait son maître, que 
toute son adresse enveloppante de femme n'aurait plus 
d'action sur cette brute lâchée. Elle voulut battre en 
retraite. 

— Vous perdez la raison, Ragu, et vous viendrez, 



3IU LES QUATRE fiVANGILES 

nous causerons, si vous lo désirez, quand vous serez plus 
calme. 
D'un bond, il lui barra le chomin. 

— Non, non! écoule, j'ai à le dire... 

Dans sa crainle, elle lûcliail son peignoir mal attaché,' 
il voyait un peu de sa gorge, d'une finesse de soie. Surtout, 
il h sentait nue, sans corset, sans jupon, à peine enve- 
loppée de ce vèlenienl flottant, qu'un seul geste de ses 
mains rudes arracherait. Et elle sentait bon, elle était 
encore tout odorante et toute moite du lit, et elle 
achevait de le mettre en démence par l'élrangeté 
de sa venue, cette cliair blanche, cette femme toate 
blanche qui tombait dans son enfer noir, aux rouges 
Hammes. 

— Ecoute, c'est toi qui le dis, les beaux messieurs 
cajolent nos femmes et leur font des enfants. .. Alors, 
dis donc, c'est bien juste que nous leur rendions (a 
et que ce soit, des fuis, le tour à leurs femmes d'f 
passer. 

Elle avait compris, il la poussait vers la baraque de 
planches, ce vestiaire immonde, ce trou de ténèbres où 
des loques étaient jetées, dans un coin. Elle aussi perdit 
la tête, se débattit, révoltée, terrifiée à l'approche de la 
monstrueuse étreinte. 

— Laissez-moi, je vaiscrier! 

— Tu ne crieras pas, tu ne feras pas venir le monde, 
bien sur. C'est toi qui serais la plus attrapée. 

El il la poussait toujours, brutalement, avec sa mâ- 
choire en avant, ses mains dures qui la violentaient cl 
di''jà la fouillaiunl. Tout un fumet do fauve s'exhalait de 
lui, de sa peauTlaire, qu'elle revoyait par récarlemcnt 
de la ebemise. Sou unni^éc besogne do In nuit, la sueur 
dont elle l'avait inondé, h.' trempait, l'enfiévrait encore, 
le s;ing l'onime euil \i-n- le four, d'une chaleur amassée, 
lirùliiLile eu SOS vaines. El elle-même se sentait défaillir 



TRAVAIL 365 

dans ce brasier abominable, emportée, subjuguée, n'ayant 
plus l'audace d'appeler à son secours. 

— Je vous jure que je vais crier, si vous ne me lâchez 
pas! 

Mais il ne parlait plus, les dents serrées, dans une fré- 
nésie, où le besoin du sang versé aboutissait à ce rut, h ce 
besoin du viol. Et, d'une poussée dernière, il la culbuta 
dans le coin, sur les vieilles bardes entassées, une couche 
infecte d'ignominie. Des deux mains il avait arraché le 
peignoir, fendu la chemise; et il l'avait nue, il l'écrasait, 
il tàcliail de l'immobiliser, pour éviter les coups d'ongle 
dont elle lui labourait le corps. Une fureur sombre avait 
fini par la prendre, elle se battait en fauve elle-même, 
silencieusement, lui arrachant les cheveux, le mordant à 
la poitrine, s'elTorçant de l'atteindre plus bas et de le 
mutiler, tandis qu'il grondait encore : 

— Des garces, des garces, toutes des garces ! 

Tout d'un coup, elle cessa de se débattre. Une onde 
d'abominable volupté, un Ilot d'efTroyable ivresse était 
monté dans sa chair, en un frisson éperdu qui submer- 
geait sa volonté, qui la livrait pantelante, délirante. Et 
celte volupté affreuse était faite de l'abjection même où 
elle tombait, de cette couche ignoble, de ce réduit obscur, 
empesté, de cette brute enragée, à l'odeur de fauve, à la 
peau suante, au sang brûlé par le four, enfin de tout 
le sombre écrasement de l'Abîme, du monstre mangeur 
d'existences, dont les ténèbres traversées de flammes lui 
donnaient un vertige d'enfer. La chercheuse, la perverse 
qu'(;lle était, si peu gâtée par son mari et par son bellâtre 
d'amant, touchait là le fond de la sensation. Elle fut con- 
senlunl»', elle rendit son étreinte à la brute ivre, en un 
spasme j-imnis ressenti, qui la fit crier de plaisir fou, 
connue la l'onielkMiu'un mâle évenlre, au fond des bois. 

U;;i;u, tout de suite, s'était remis debout. Ainsi, que le 
sanglier d.ms sa bauge, il tournait, groi^nail, en se rha- 

31. 



366 LES QUATRE ÉVANGILES 

biilant àla h&te. Son veslon était lomlié SOUS elle, il la 
poussa du pied, telle qu'une chose gênante. E[, deux fois 
encore, il la poussa du pied, clicrchani, de l'air d'un 
homme qui a perdu quelque chose.; el, à chaque coup de 
picil, il grognait: 

— Salope ! salope! salope ! 

Puis, à peine habillé, il trouva enfin. C'était son cou- 
teau qui avait glissé de sa poche, el qui était sous une 
des jambes écailées de la femme. Quand il le tint, il 
s'en alla en courant, en poussant un dernier grogne- 
ment : 

— A l'autre maintenant! je vas lui régler son affaire ! 
Fernande, parmi les vieilles bardes, était restée pâmée, 

inerte, anéantie par la violence de la sensation, les deux 
bras convulsés et rabattus sur la face. Lorsqu'elle fut 
seule, au bout d'un instant, elle se ramassa avec peine, 
renoua ses cheveui, s'enveloppa le mieux possible dans 
les lambeaux de son peignoir. £t elle eut l'extraordinaire 
chance de s'en aller comme elle était venue, sans ren- 
contrer personne, en se coulant le long des hâlimcnts, 
en filant par les salles désertes. Enfin, dans sa chambre, 
elle se sentit sauvée. Maisquefaire des vétejnents déchirés, 
souillés, immondes, qu'elle rapportait? Les pantouiles de 
velours blanc étaient noires de boue, le peignoir de laine 
blanche avait des taches d'huile et de charbon, la chemise 
Tendue, arrachée, portait des traces ignobles. Elle se dé- 
cida, fit un paquet de ces linges qu'elle ne pouvait laisser 
voir, le cacha sous un meuble, en se promettant de le 
brûler, comme l'assassin qui rentre avec ses vêlements 
couverts de sang. Puis, après avoir passé une chemise 
fraîche, elle se recoucha, voulut s'anéantir dans son 
lit, incapable de rester debout, désireuse de sommeil, 
pour Échapper à la minute inouïe qu'elle venait de vivre. 
Mais elle avait eu beau changer de chemise, l'odeur 
fauve de l'homme lui était demeurée dans la peau, tes 



cheveux avaient gardé tout le souffle d'ivresse qui l'avait 
emportée. Et elle dut revivre la minute, elle remâcha 
sans un la volupté terrible, dans ce fumet dont sa chair 
était imprégnée, et qu'elle avait jusque sous les ongles. 
Le sommeil ne venait pas, elle était sur le dos, sans 
un mouvement, enfouie dans les couvertures, fermant 
les yeux, serrant ses mains nues au-dessous de son ventre 
nu, en proie au furieux souvenir qui la secouait, qui la 
brûlait du recommencement continu de ce bonheur ignoré, 
atroce, dont elle ne pouvait se rassasier. Les heures 
se passaient, et elle ne bougeait pas, et c'était la chute 
exécrable et délicieuse d'un vertige sans fln. 

Vers dix. heures, Félicie, la femme de chambre, finit 
par frapper et par entrer, surprise que madame n'eût 
pas sonné encore, et d'autant plus impatiente, qu'elle 
venait d'apprendre une grosse nouvelle qui révolutionnait 
'le quartier. 

— Madame n'est pas malade? 

Ne recevant pas de réponse, elle attendit un instant, 
puis se dirigea vers la fenêtre, pour ouvrir les persiennes, 
comme elle en avait l'habitude. Mais un murmure, sorti 
de l'ombre du lit, l'arrêta. 

— Alors, madame veut se reposer? 

Toujours pas de réponse. Et Félicie que brûlait le désir 
d'apprendre à madame la grosse nouvelle, se décida 
quand même. 

— Madame ne sait pas ? 

Un grand silence frissonnant emplissait la chambre en- 
ténébrée. Il ne sortait du lit, vague et perdu, qu'un 
petit souffle, la vie ardente, décuplée, enfouie là, dans 
l'élouflement acre des couvertures. 

— Eh bien ! madame, c'est un ouvrier de l'Abîme, 
c'est ce Ragu, vous savez, qui vient de tuer d'un coup de 
couteau monsieur Luc, le maître de la Crêcherie. 

Fernande, comme sous la détente d'un ressort, se leva 



368 LES QUATIIE ÉVANGILES 

sur son séant, loiile blwnche, ùclievelée, la gorge nue, au 

milieu du lil ravn^'é. 

— Ah ! dii-elle simplement. 

— Oui, nmdame, il lui a planté par derrière le couteau 
entre les deux épaules. C'est à cause de sa femme, h ce 
qu'on dit. En voilà une calaslrophe! 

Les ycus fixes, perdus au loin, comme s'ils voyaionl 
l'invisible, la gorge soulevée, toute la chair tcudue d;ins 
le spasme ijui conlinuail, Fernando restait immobile, à 
demi obscure. 

^ C'esl bien, dîl-ellc enfin, qu'on me laisse dormir. 

Et, (]uand la femme de chambre eut refonné douce- 
nieul la |>orle, elle retomba dans le lil en désordre, se 
mil sur le flanc, tourna la face eonire le mur, et de nou- 
veau ne bou{,'ca plus. Mainlmunt, un atroce goût de 
sang se mêliiil à l'odeur de fauve qui l'enveloppait toute ; 
et il eiilra une excitation monstrueuse du crime, dans 
' son plaisir. Elle crut en mourir, telIcEuenl la sensation 
élail violente, aiguS, pareille à un fer dont ta pointe 
l'aurait labourée, aux plis secrets les plus délicats de la 
volupté. C'était l'inoubliable, le bonheur, l'épouvante, le. 
triomphe, toute la créature nerveuse bandée en un 
paroxysme d'exaltation, qu'elle n'avait jamais connu, 
qu'elle ne connaîtrait plus jamais. Et elle s'oublia des 
heures et di'S heures, au fond des ténèbres du lit ardent, 
la face contre le mur, comme si elle n'avait pas voulu 
rentri'r dans sa banale vie qiiotidieune, pour remâcher à 
l'infini l'exécrable jouissance. 

Il était près de neuf heures, dans le petit jour pâle de 
l'hiver, lorMjiiu Luc fut fraiipé. .\insi qu'à riiabilude, il 
venait f.iin' sa visite malinale aux Ecoles, sa meilleure 
jni lie laj(iurnéi-;el lîai,'u, (|iii le fiuellait. caché derrière 
ii:i massif de fusaius, s'élauva, lui piaula le couteau entre 
l--- épaiihs, comnu' il élail sur le seuil, riant avec des 
fill'.ili.'. . aicouri:es à sa rencoiilro. H |iou>sa un grand 



cri, il tomoa, pendant que l'assassin fuyait, gagnait les 
pentes des Monts Bleuses, où il disparut parmi les roches 
et les broussailles. Justement, Sœurettte n'était pas là, 
occupée à la laiterie, de l'autre côté du parc. Les fillettes 
présentes, terrifiées, s'enfuirent elles aussi, appelant 
au secours, criant que c'était Ragu qui venait de tuer 
monsieur Luc. Il s'écoula quelques minutes avant que 
des ouvriers de l'usine entendissent et pussent relever la 
victime, évanouie sous la violence du coup. Une mare de 
sang avait coulé déjà, les marches de l'aile droite de la 
Maison-Commune, où se trouvaient les Ecoles, en étaient 

m 

rouges, comme baptisées. On ne songea môme pas à 
poursuivre Ragu, galopant au loin. Et Luc, que les ou- 
vriers s'apprêtaient à déposer dans une salle voisine, 
étant sorti de son évanouissement, les supplia, d'une 
voix faible : 

— Non, non, chez moi, mes amis. 

On dut lui obéir, on le transporta sur une civière au 
pavillon qu'il habitait. Mais ce fut à grand'peine qu'on le 
déposa enfin sur son lit, et il y perdit de nouveau con- 
naissance, sous l'atrocité de la douleur. 

A ce moment. Sœurette arrivait. Une des fillettes avait 
eu la présence d'esprit d'aller la prévenir, à la laiterie, 
pendant qu'un ouvrier courait à Beauclair, pour en ra- 
mener le docteur Novarre. Quand elle entra, quand elle 
vit Luc étendu, blême, couvert de sang, elle le crut mort, 
elle vint s'abattre à genoux, devant le lit, en proie à une 
douleur gi vive, que le secret de son amour lui échappa. 
Elle avait pris une de ses mains inertes, et elle la bai- 
sait, et elle sanj^lolait, elle bégayait toute la passion 
conil)aUue, enfouie au fond de son être. Elle l'appelait 
sa Icndresse uni(iue, son seul bien. En le perdant, elle 
pcM'dait son cœur même, elle n'aimerait plus, elle ne 
vivr.nl i)liis. Et, dans son désespoir, elle ne s'apercevait 
pas (jue Luc, trempé de ses larmes, était revenu à lui. 



«70 iES QCATRE ÉVANGILES 

et qu'il l'écoulait, avec une affecliOD infiniâ, une infinie 
IrisEesse. 
Puis, il murmura, d'une voijc légère comme un souille : 

— Vous m'aimez, ah! pauvre, pauvre Sœuretlel 

Mais elle.toule à la surprise beureuse de le voir vivant 
encore, ne regretta rien de son aveu, plul6l ravie de ne 
plus lui mentir, dans la certitude où elle était de l'aimer 
assez, pour qu'il ne souffrit jamais de cet amour. 

— Oui, je vous aime, Luc, mais est-ce que je compte, 
moi? Vous vivez, et cela me suffit, je ne suis pas jalouse 
de votre bonheur... Oh! Luc, vivez, vivez, je serai votre 
servante. 

A cette minute tragique, dans la mort qu'il croyait 
proche, une telle découverte, cet amour si muet, si 
absolu, l'enveloppant, l'accompagnant en bon ange, le 
pénétrait d'une douceur immense et douloureuse. 

— Pauvre, pauvre Sœurette, ob! ma divine et triste 
amie ! raurmura-t-il encore, de sa voix défaillante. 

La porte se rouvrit, et ce fut le docteur Novarre qui 
entra, très émotionné. Tout de suite, il voulut examiner 
la blessure, aidé do Sœuretie, dont il connaissait les 
qualités de bonne infirmière. Il régna un grand silence, 
un moment d'angoisse inexprimable. Puis, ce fut un 
soulagement inespéré, un attendrissement d'espérance. 
Le couteau avait rencontré l'omoplate, et il avait dévié, 
n'atteignant aucun organe important, ne déchirant que 
les chairs. Mais la blessure était affreuse, l'os devait 
s'être brisé, ce qui pouvait amener des cojnplicatlons. S'il 
n'y avait aucun danger immédiat, la convalescence serait 
certainement très longue. Et quelle joie pourtant, de voir 
la mort écartée ! 

Luc avait abandonné sa main à Sœurette, souriant fai- 
blement. Il demanda : 

— Et mon bon Jordan, sait-il? 

— No[(, il ne suit rien encore, il s'est barricadé depuis 



trois jours dans son laboratoire. Mais je vais vous rame- 
ner... Ah! mon ami ! combien je suis heureuse de l'assu- 
rance que nous donne le docteur! 

Ravie, elle lui tenait ainsi la main dans la sienne, 
lorsque la porte se rouvrit de nouveau. Et, jdans ce bon- 
heur, ce fut cette fois Josine qui entra. Elle accourait à 
la première nouvelle du meurtre, bouleversée, affolée. 
Ce qu'elle redoutait s'accomplissait donc! Quelque misé- 
rable avait livré son cher secret, et Ragu venait de tuer 
Luc, l'époux, le père. Sa vie était finie, elle n'avait plus 
rien à cacher, elle mourrait là, chez elle. 

En la reconnaissant, Luc poussa un cri. Il avait lâché 
vivement la main de Sœurette, il fit un effort surhumain 
pour se soulever. 

— Ah! Josine, c'est toi, tu me reviens! 

Et, comme, chancelante, lourde de sa maternité très 
avancée déjà, elle s'affaissait sur le bord du lit, à 
son côlé, il comprit son angoisse mortelle^ il la ras- 
sura. 

— Tu me reviens avec le cher petit, Josine, et ne te 
désespère pas, je vivrai, le docteur l'assure, je vivrai pour 
vous deux. 

Elle l'écoutait, elle eut un grand soupir, comme si 
l'existence rentrait en elle. Mon Dieu ! était-ce donc la 
réalisation de l'espoir invincible, ce qu'elle attendait de 
la vie, qui paraît si dure, et qui fait l'œuvre nécessaire? 
Il vivrait, et voilà que cet abominable coup de couteau 
les avait réunis à jamais, eux unis déjà pour toujours 
l'un à l'autre! 

— Oui, oui, je te reviens, Luc, nous te revenons, et 
c'est fini, nous ne nous quitterons plus, puisque nous 
n'avons plus rien à cacher... Rappelle-toi, je te l'avais 
bien promis de te revenir, le jour où tu aurais besoin 
de moi, quand je ne serais plus un embarras, mais une 
aide, avec ce cher enfant, dont le lien va être pour nous 



873 LES QUATRE ËVANGILES 

deux une Force nouvelle... Tous les autres liens sont 
dénoués, je suis ta femme devant tous, ma place est 
ici, à Ion chevet. 

Il était si ému, si pénétré de joie, que des larmes pa- 
rurent dans ses yeux. 

— Ah! chôre, chère Josine, c'est l'amour et c'est le 
bonheur qui entrent ici avec toi. 

Mais, tout d'un coup, il se souvint de Sœurette. Il leva 
les yeux, il la retrouva toute droite, de l'autre c61é de 
son lit, un peu pïle, souriante pourtant. D'un regard 
d'aiïection, il lu! sourit de nouveau. 

— M^ bonne Sœurette, c'était un secret que j'avais dû 
vous cacher. 

£llc eut un petit frisson, elle dit simplement : 

— Oh! je savais, j'avais vu Josine, un malin, sortir 
de chez vous. 

— Comment, vous savici! 

Et il devina tout, il eut pour elle une pitié, une admi- 
ration, une adoration infinies. Son renoncement, cet 
amour qu'elle lui gardait, qu'elle lui témoignait en une 
tendresse sans bornes, en un don de sa vie entière, le 
louchait et l'exaltait comme l'acte du plus haut, du plus 
pur héroïsme. Doucement, presque à l'oreille, elle dit 
encore : 

— Soyez sans crainte, Luc, je savais, je ne serai jamais 
que la plus dévouée et ia plus fraternelle des amies. 

— Ah! Sœurette, répéta-t-il d'un souffle presque 
indistinct, ahl divine et triste amie! 

En le voyant si las, le docteur Novarre intervint, lui 
dérendit absolument de parler. Il s'égayait discrètement, 
l'aimahle docicur, de tout ce qu'il apprenait là. C'était 
très bien que son blessé eut une sœur, une femme, 
pour le soigner; mais il fallait être raisonnable, ne pas se 
donner la fièvre par trop d'émotion. Et Luc promit d'être 
très sage, no parlant plus, ne jetant plus que des 



regards attendris sur Josine et sur Sœurette, ses deux 
anges, Tune à droite, l'autre à gauche de son lit. 

Il y eut un long silence. Le sang de Tapôtre avait coulé, 
et c'était le calvaire, la passion d'où allait sortir le 
triomphe. Comme les deux femmes s'empressaient dou- 
cement autour de lui, le blessé rouvrit les yeux pour 
les remercier. Puis, il s'endormit, en murmurant : 

— Enfin, l'amour est venu, et maintenant nous 
sommes vainqueurs. 



32 



Des complicalions se produisirent, Luc raJllit être em- 
porté. Pendant deux jouis, on le crul mort. Josineet 
Sœurette ne quittaient pas son clievet, Jordan était venu 
s'asseoir prèsdu lit douloureux, délaissant son laboratoire, 
ce qu'il n'avait pas fait depuis la maladie de sa mère. Et 
quel dësespoir parmi ùes cœurs tendres, qui, d'heure en 
heure, s'attendaient à recevoir le dernier soupir de l'être 
aim ! 

Le. coup de couteau dont Ragu venait de frapper Lue, 
avait houleversô h Crêcherie. Dans les ateliers en deuil, 
le travail continuait; mais, à chaque instant, on voulait 
des nouvelles, tous les ouvriers s'élaientsenlis solidaires, 
Éprouvant pour la victime la même aiïection inquiète. 
Ce meurtre imbécile, le sang qui avait coulé, resserrait 
le lien fraternel, plus que des années d'expérience hu- 
manitaire. Et, jusqne dans Beauclair, la sympathie s'était 
fait sentir, beaucoup de geus revenaient à ce garçon si 
jeune encore, si beau, si actif, dont le seul crime, en 
dehors de son œuvre de justice, était d'avoir aimé une 
adora!)le femme que son mari accablai! d'outrages et de 
coups. Fin somme, personne ne se scandalisait de voir 
Josine, dont la grossesse était très avancée, s'installer 
auprès de Luc agonisant. On trouvait cela très naturel : 
n'élail-il pas le père de l'enfant? n'avaient-ils pas acheté 
tous les deux, au prix de leurs larmes, le droit de vivre 



IKAVAIL ÔiO 



ensemble? D'autre part, les gendarmes lancés à la pour- 
suite de Ragu, n'avaient retrouvé aucune trace, toutes 
les recherches depuis quinze jours étaient restées vaines; 
et ce qui semblait devoir dénouer le drame, c'était qu'on 
avait découvert, au fond d'un ravin des Monts Bleuses, le 
cadavre d'un homme, à moitié mangé par les loups, dans 
lequel on prétendait reconnaître les restes affreux de 
Ragu. L'acte de décès ne put être dressé, mais la légende 
s'établit que Ragu était mort, soit d'un accident, soit d'un 
suicide, dans la folie furieuse de son crime. Alors, si 
Josine était veuve, pourquoi n'aurail-elle pas vécu avec 
Luc, pourquoi les Jordan n'auraient-ils pas accepté chez 
eux le ménage? Et leur union était si naturelle, si forte, 
si indissoluble désormais, que, plus tard même, l'idée 
qu'ils n'étaient point mariés légalement ne vint à per- 
sonne. 

Enfin, par un beau matin de février, au clair soleil, le 
docteur Novarre crut pouvoir répondre de Luc ; et, quelques 
jours plus tard, en effet, il se trouvait en pleine conva- 
lescence. Jordan, ravi, était retourné à son laboratoire. 
Il n'y avait plus là que Sœurette et Josine, bien lasses des 
nuits passées, mais si heureuses ! Josine surtout, qui 
n'avait point voulu se ménager, malgré son état, souffrait 
beaucoup, sans le dire. Et ce fut un matin encore, par un 
soleil de printemps hâtif, que les douleurs, dont elle 
dissimulait les crises depuis son lever, lui arrachèrent 
un faible cri, comme elle assistait au premier déjeuner 
de Luc, le premier œuf p^mis par le docteur. 

— Qu'as-tu donc, ma Josine? 

Elle continuait de lutter, mais elle dut se rendre, prise 
tout entière. 

— Oh! Luc, je crois bien que le moment est venu. 

Il comprit, il eut une joie vive, mêlée à l'inquiétude 
de la voir pâlir et chanceler. 

— Josine, Josine, c'est donc à toi de souffrir mainte- 



376 LKS QUATRE ËVA^GILKS 

nant, mais pour une œuvre si certaine, pour un bonheur 

si grand ! 

Sœureilc, qui s'occupait dans le petit saion Toisin, 
était accourue; et, tout de suite, elle parla de faire 
transporter Josine ailleurs, car il n'y avait pas d'autre 
chambre ù coucher, il semblait impossible que les 
couches pussent se faire là. Mais Luc se mit à la supplier. 

— Mon amie, oh! non, n'emmenez pas Josine, Je vais 
flre dans un souci alTreux. El puis, elle est ici chez elle, 
il n'T a pas de lien qui nous unira davantage... On va 
s'arranger, on drossera un lil dans le salon. 

Tombée dans un fauteuil, Josine, secouée de grandes 
ondes douloureuses, avait parlé, elle aussi, de s'en aller. 
Elle sourit divinement. Il avait raison, pouvait-elle le 
quillur maintenant, est-ce que le cher enfant n'allait pas 
achever l'union indissoluble? Et Sœurette elle-même 
comprenait, acceptait, de son air de sainte affection, 
lorsque le docteur Novarre entra, pour sa visite de chaque 
malin. 

— Alors, j'arrive bien, dil-il gaiement. Voilà que j'ai 
deux malades! Mais, si le papa ne m'inquiète plus, la 
maman ne m'inquiète guère. Vous allez voir ça. 

En quelques minutes, tout fut organisé. Il y avait dans 
le salon un grand divan, qu'on poussa au milieu de la 
pièce. Un matelas fut apporté, un lit dressé. Et il n'était 
que temps, l'accouchement eut lieu tout de suite, avec 
une promptitude, un bonheur extraordinaire. Le docteur 
continuait à rire, plaisantant, regrettant de n'être pas 
resté chez lui, puisque ça marchait si bien. Lnc l'ayant 
exigé, on avait laissé la porte grande ouverte, entre la 
ch.mihre et le salon; cl, cloué encore dans son lit, assis 
sur son séani, il écoulait, anxieux, impatient d'enlendre,!, 
Je comprendre. A chaque minute, il lançait des quesî- 
lions, il brûlait de savoir. Les moindres plaintes de fli 
chère femme qui souffrait 1.1, si prés de lui, sans qu^il 



pût la voir, lui retournaient le cœur. Il aurait tant désiré 
qu'elle répondît elle-même, un simple mot, pour le ras- 
surer; et elle en trouvait le courage, elle jetait elle aussi 
des mots entrecoupés, de faibles réponses, où elle 
s'efforçait d'être gaie, de cacher le tremblement de sa 
voix. 

— Mais tenez-vous donc tranquille , laissez-nous la 
paix ! finit par gronder le docteur. Quand on vous dit que 
c'est une merveille, jamais un petit homme n'est venu si 
bellement! Car, vous savez, ce sera un petit homme, pour 
sûr! 

Tout à coup, il y eut un léger cri, le cri de vie, une 
voix nouvelle qui montait dans la lumière. Et Luc, pen- 
ché, tendu de tout son être vers l'événement qui s'accom- 
plissait, l'entendit, en reçut au cœur la secousse heu- 
reuse. 

— Un fils, un fils? demanda-t-il, éperdu. 

— Attendez donc ! répondit Novarre en rianj. Vous 
êtes bien pressé. Il faut voir. 

Puis, presque aussitôt : 

— Mais certainement, c'est un fils, c'est un petit 
homme, je l'avais bien dit! 

Luc, alors, déborda de joie, battit des mains comme 
un enfant, cria plus fort, à toute volée : 

— Merci, merci, Josine I merci du beau cadeau ! Je 
t'aime et je te dis merci, Josine ! 

Elle ne put répondre tout de suite, si endolorie, si 
épuisée, qu'elle restait un instant sans voix. Il s'inquiétait 
déjà, il répéta : 

— Je t'aime et je te dis merci, merci, Josine! 

Et, l'oreille rendue, tournée vers la porte de la pièce 
voisine, il finit par entendre une voix très légère, à peine 
un souffle ravi et délicieux, qui lui arrivait, en disant : 

— Je t'aime et c'est moi qui te dis merci, merci, Luc î 

Quelques minutes plus tard, Sœurette apporta l'enfant 

32. 



3TS LES QUATRE ËVANGJLES 

au père, pour qu'il le baisât. Elle avait au cœur un tel 
amour épuré, qu'elle était radieuse elle-même de ces 
belles couches, de ce gros gargon, goûtant une joie su- 
blime à partager le bonheur de Luc. El, comme après 
avoir embrassé le petit, il lui disait tendrement, dans son 
allégresse : 

— Sœurette, mon amie, il faut aussi que je tous em- 
brasse, vous l'avez bien mérité, et je suis trop content' 

Elle repondit, dn même ton tendre et joyeux : 

— C'est ca, mon bon Luc, embrassez-moi, nous sommes 
tous si lieureux ! 

Puis, pendant les semaines qui suivirent, il ; eut les 
bonheurs de la double convalescence. Dci que le docteur 
permit à Luc de se lever, celui-ci voisina, passa une heure 
dans un fauteuil, près du lit de Josine, couchée encore. 
Un printemps précoce emplissait la pièce de soleil, il y avait 
toujours sur la table une gerbe de roses admirables que le 
docteur, apportait chaque jour de son jardin, comme une 
ordonnance de jeunesse, de santé et de beauté, disait-il. 
Et, entre eux, se trouvait le berceau du petit Hilaire, 
qu'elle nourrissait elle-même. C'était surtout l'eDlanl 
qui, maintenant, fleurissait leur existence de plus de 
force et d'espoir. Ainsi que le répétait Luc, dans les 
continuels projets d'avenir qu'il faisait, en altendaDt de 
pouvoir se remettre à l'œuvre, il était désormais bien 
tranquille, certain de fonder la Cité de justice et de paix, 
depuis qu'il avait l'amour, l'amour fécond, Josine et le 
petit Hilaire. On ne fonde rien sans l'enfant, il est 
l'œuvre vivante, élargissant et propageant la vie, conti- 
nuant aujourd'hui par demain. C'est le couple qui seul 
enfante, qui seul sauvera les pauvres hommes de l'ini- 
quité et de la misère. 

La première fois que Josine, enHn debout, put commen- 
cer sa nouvelle existence, au cAté de Luc, celui-^ci la 
serra dans ses bras, en s'écriant : 



— Ah ! tu n'es qu'à moi, lu n as jamais été qu à moi, 
puisque ton enfant est de moi! Et nous voilà complets, 
nous ne craignons plus rien du sort! 

Dès que Luc put reprendre la direction de l'usine, la 
sympathie qui venait à lui de toutes parts, fit merveille. 
D'ailleurs, ce ne fut pas seulement le sang versé dont le 
baptême détermina la réussite de la Crécherie, désor- 
mais grandissante, d'une marche continue, invincible. 
Il y eut aussi une heureuse rencontre, la mine redevint 
une source d'énorme richesse, car on avait fini par re- 
tomber sur des filons considérables d'excellent minerai, 
ce qui donnait raison à Morfain. On produisit dès lors 
des fers et des aciers, à si bon compte et d'une qualité 
si belle, que l'Abîme fut menacé même dans sa fabri- 
cation des objets fins, de prix élevé. Toute concurrence 
devenait impossible. Puis, il y eut encore la grande 
poussée démocratique qui partout multipliait les voies de 
communication, l'extension sans fin des chemins de fer, 
la construction décuplée de ponts, de bâtiments, de villes 
entières, où les fers et les aciers étaient employés en une 
proportion prodigieuse, sans cesse croissante. Depuis les 
premiers Vulcains qui avaient fondu le fer dans un trou, 
pour en forger des armes, et se défendre, et conquérir 
la royauté des êtres et des choses, l'emploi du fer n'avait 
fait que s'élargir, le fer finirait par être demain la source 
de la justice et de la paix, lorsque la science l'aurait 
définitivement conquis, en le produisant presque pour 
rien, en le pliant à tous les usages. Mais surtout ce qui 
détermina la prospérité, le triomphe de la Crécherie, 
ce furent les raisons naturelles, une administration meil- 
leure, plus de vérité, plus d'équité, plus de solidarité. 
Elle portait en elle son succès, du premier jour où elle 
avait été créée sur le système transitoire d'une sage asso- 
ciation entre le capital, le travail et l'intelligence ; et les 
jours difficiles qu'elle venait de traverser, les obstacles 



380 LES QUATRE ÉVANGILES 

de toutes sortes, les crises qu'on arail crues mortelles, 
étaient simplemcnl les caliols inévitables de la roule, 
les premiers jours de marche, si durs, où il s'agit de ne 
poiiil succomber, si l'on veut arriver au but. Et cela, au- 
jourd'hui, apparaissait, qu'elle avait toujours été vivace, 
toute gonflée et travaillée de'sève, pour les moissons de 
l'avenir. 

C'ëlail, dés maintenant, une le(on de choses, une 
expérience décisive, qui peu à pen allait convaincre tout 
le monde. Comment nier la force de celte association du 
capital, du travail et de riniclligence, lorsque les béné- 
fices devenaient plus considérables d'année en année et 
que les ouvriers do la Civcherie gagnaient déjà le double 
de leurs camarades des autres usines ? Comment ne pas 
reconiiailrc que le travail de Uuil heures, de six bearcs, 
de trois heures, le travail devenu attrayant, par la diver- 
sité mémo des tâches, dans des ateliers clairs et joyeux, 
avec des machines que des enfants auraient conduites, 
Ëlail le fondement même de la société future, lorsqu'on 
voyait les misérables salariés d'hier renaître, redevenir 
des hommes sains, înlelligenis, allègres et doux, dans cet 
acheminement à la liberté, à la justice totales? Comment 
ne pas conclure à ta nécessité de la coopération, qui sup- 
primerait les inlennédiaires parasites, le commerce oii 
tant de richesse et de force se perdent, lorsque les Maga- 
sins-Généraux fonclionnaient sans heurt, décuplant le 
bien-éire des alTamés d'hier, les comblant de toutes les 
jouissances réservées jusque-là aux seuls riches ? Com- 
ment nu piis croire aux prodiges de la solidarité qui doit 
rendre la vie aisée, en faire une continuelle fétc, pour 
Iiius les vivujils, lorsqu'on assistait aux réunions heu- 
reuses de la M;ùsou-Gommune, destinée à devenir un 
jiiur le royal l'alais du peuple, avec ses bibliothèques, 
si's uiusi':','', ses salles de spectacle, ses jardins, ses jeux 
et SL'S diverlissi-'mouls ? Comment enfin ne pas renouveler 



IIVATAIU OOl 



rinstruction el Téducation, ne plus les baser sur la 
paresse de rhomme, mais sur son inextinguible besoin de 
savoir, et rendre l'étude agréable, et laisser à chacun son 
énergie individuelle, et réunir dès l'enfance les deux 
sexes qui doivent vivre côte à côte, lorsque les Ecoles 
étaient là si prospères, débarrassées du trop de livres, 
mêlant les leçons aux récréations, aux premières notions 
des apprentissages professionnels, aidant chaque généra- 
tion nouvelle à se rapprocher de TidéaleCité, vers laquelle 
l'humanité est en marche depuis tant de siècles? 

Aussi Texemple extraordinaire que la Crécherie donnait 
quotidiennement sous le grand soleil, devenait-il conta- 
gieux. Il ne s'agissait plus de théories, il s'agissait d'un 
fait qui se passait là, aux yeux de tous, d'une florai- 
son superbe, dont l'épanouissement s'élargissait sans 
arrêt. Et, naturellement, l'association gagnait de proche 
en proche les hommes et les terrains d'alentour, des 
ouvriers nouveaux se présentaient en foule, attirés par 
les bénéfices, par le bien-être, des constructions nouvelles 
poussaient de partout, s'ajoutaient continuellement aux 
premières bâties. En trois ans, la population de la Cré- 
cherie doubla, et la progression s'accélérait avec une 
incroyable rapidité. C'était la Cité rêvée, la Cité du travail 
réorganisé, rendu à sa noblesse, la Cité future du bonheur 
enfin conquis, qui sortait naturellement de terre, autour 
de l'usine élargie elle-même, en train de devenir la 
métropole, le cœur central, source de vie, dispensateur et 
régulateur de l'existence sociale. Les ateliers, les 
grandes halles de fabrication s'agrandissaient, couvraient 
des hectares; tandis que les petites maisons, claires et 
gaies, au milieu des verdures de leurs jardins, se mul- 
tipliaient, à mesure que le personnel, le nombre des 
travailleurs, des employés de toutes sortes, augmentait. 
Et, ce flot peu à peu débordant, les constructions nou- 
velles, s'avançait vers l'Abîme, menaçait de le conquérir, 



383 LES QUATRE EVANGILES 

de le submerger. D'abord, il y avait eu de vastes espaces 
nus entre les deux usines, ces terrains incultes qae 
Jordan possédait en bas de la rampe des Honts 
Bleuses. Puis, aux quelques maisons bâties près de la 
Crècherie, d'autres maisons s'étaient jointes, toujours 
d'aHlrcs, une ligne de maisons qui envahissait tout 
comme une marée montante, qui n'était plus qu'à 
deux ou trois cents mètres de l'Âblme. Bientai, quand 
le flot viendrait ballre contre lui, ne le couvrirait-il pas, 
ne l'em porterait-il pas, pour le remplacer de sa triom- 
phante lloraison de santé et de joie? Et le vieux Beau- 
clair lui aussi était menacé, car toute une pointe de la 
Cité naissante marcliail contre lui, près de balayer celte 
noire et puante bourgade ouvrière, nid de douleur el do 
peste, où le salariat agonisait sous les plafonds croulants. 

Parfois, Luc, le bâtisseur, le fondateur de ville, la 
regardait croître, sa Cité naissante, qu'il avait vue en rêve, 
le soir où il avait décidé son œuvre ; et elle se réalisait, 
et elle partait à la conquête du passé, faisant sortir du 
sol le Beauclair de demain, l'heureuse demeure d'une 
humanité heureuse. Tout Beauclair serait conquis, entre 
les deux promontoires des Monts Bleuses, tout l'estuaire 
des gorges de Brias se couvrirait de maisons claires, parmi 
des verdures, jusqu'aux immenses champs fertiles de la 
Roumagne. Et, s'il fallait des années et des années encore, 
il l'apercevait déjà de ses yeux de voyant, cette Cité 
du bonheur qu'il avait voulue, et qui était en marche. 

Un soir, Bonnaire lui amena Babette, la femme it 
Bourron; el elle lui dit, de son air de perpétuelle befle 
humeur ; 

— Voici, monsieur Luc, c'est mon homme qui voudrait 
bion rentrer comme ouvrier à la Crècherie. Seulement, 
il n'a point osé venir lui-même, car il se souvient de 
vous avoir quitté d'une façon bien vilaine... Alors, je 
suis venue. 



Ëonnaire ajouta : 

— II faut pardonner à Bourron, que ce malheureux 
riagu dominait... Il n'est point méchant, Bourron, il 
n*est que faible, et sans doute pourrons-nous encore le 
sauver. 

— Mais ramenez Bourron! cria Luc gaiement. Je ne 
veux pas la mort du pécheur, au contraire! Combien ne 
s'abandonnent que débauchés par des camarades, sans 
résistance contre les noceurs et les fainéants! Bonne 
recrue, nous en ferons un exemple. 

Jamais il ne s'était senti si heureux, ce retour de 
Bourron lui parut décisif, bien que l'ouvrier fût devenu 
médiocre. Le racheter, le sauver, comme disait Bonnaire, 
n'était-ce pas une victoire sur le salariat? Et puis, cela 
faisait à sa ville une maison de plus, un petit flot ajouté 
aux autres flots, gonflant la marée qui devait emporter 
le vieux monde. 

Un autre soir, Bonnaire vint encore le prier d'admettre 
un ouvrier de l'Abîme. Mais, cette fois, la recrue était si 
pitoyable, qu'il n'insista point. 

— C'est ce pauvre Fauchard, il se décide, dit-il. Vous 
vous souvenez, il a tourné autour de la Crêcherie à plu- 
sieurs reprises. Il ne pouvait prendre une résolution, il 
craignait de choisir, tant le travail écrasant, toujours le 
même, l'avait hébété, anéanti. Ce n'est plus un homme, 
c'est un rouage, déjeté, faussé... Je crains qu'on ne puissç 
plus en tirer rien de bon. 

Luc songeait, évoquait ses premiers jours à Beauclair. 

— Oui, je sais, il a une femme, Natalie, n'est-ce pas? 
une femme soucieuse et dolente, toujours en quête de 
crédits. Et il a un beau-frère, Fortuné, qui n'avait encore 
que seize ans, et que j'ai vu si pâle, si ahuri, si mangé 
déjà par le travail machinal et précoce. Ah ! les pauvres 
êtres!... Eh bien ! qu'ils viennent tous, pourquoi ne vien- 
draient-ils pas? Ce sera encore un exemple, même si nous 



38t LES QUATRE EVANGILES 

ne pouvons refaire de Fijuchard un homme libre et 
joyeux ! 
Puis, il ajouta, d'un air d'allégresse plaisante: 

— Encore une famille, encore une maison ajoutée 
iiux aulres. Ça se peuple, n'est-ce pas? Bonnaire, nous 
voilà partis pour une belle et grande ville, la ville dont je 
vous ai tant parlé, dès le début, et à laquelle vous ne 
pouviez croire. Vous rappelez-vous? l'expérience vous 
laissait inquiet, vous n'étiez guère avec moi que par 
raison et par reconnaissance... Ëtcs-vous au moins con- 
vaincu, maintenant? 

Bonnaire, un peu gôné, ne répondit pas tout de suite. 
Pourtant, il finit par dire, avec sa franchise : 

— Est-ce qu'on est jamais convaincu? Il faut toucher 
les résultats du doigt... Sans doute, l'usine est prospère, 
notre association s'élargit, l'ouvrier vit mieux, il y a un 
peu plus de justice et de bonheur. Mais vous connaissez 
mes idées, monsieur Luc : tout cela, c'est encore le 
salariat maudit, je ne vois pas que la société collectiviste 
se réalise. 

D'ailleurs, le théoricien seul maintenant se défendait 
en lui. S'il ne lâchait pas ses idées, comme il disait, il se 
montrait admirable de foi dans le travail, d'activité et de 
courage. 11 était le héros ouvrier, le vrai chef qui avait 
décidé de la vicloire de la Crécherie, en donnant aux 
camarades un fraternel exemple de solidarité. Quand il 
apparaissait dans les halles, si grand, si fort, si bon- 
homme, toutes les mains se tendaient. Et il était conquis 
déjà plus qu'il ne voulait le dire, ravi de voir les cama- 
rades souffrir moins, goûter à toutes les joies, vivre dans 
des demeures saines, avec des fleurs autour d'eux. Il ne 
s'en irait donc pas, sans que le vœu de toute sa vie fût 
rempli, celui qu'il y eût moins de misère et plus d'équité. 

— Oui, oui, la société collectiviste, dit Luc qui riait, 
le connaissant bien, nous la réaliserons, nous réalise- 



rons même mieux; et, si ce n'est pas nous, ce seront nos 
enfants, les chers petits que nous éleyons pour cela... 
Ayez confiance, Bonnaire, dites-TOus que désormais l'ave- 
nir est à nous, puisque notre ville pousse, pousse tou- 
jours. 

Et, d'un geste large, il montrait, parmi les jeunes 
arbres, les toits des maisons aux faïences de couleur, si 
gaies sous le soleil couchant. Et il revenait toujours à ces 
vivantes maisons, que son souffle semblait faire sortir de 
terre et qu'il voyait réellement en marche, telle qu'une 
armée pacifique, partie pour ensemencer l'avenir sur les 
décombres du vieux Beauclair et de l'Abîme. 

Mais si, à la Crêcherie, le peuple industriel avait 
triomphé seul, il y aurait eu simplement là un événe- 
ment heureux, aux conséquences discutables. Ce qui 
rendait cet événement décisif, d'une portée considérable, 
c'était que le peuple paysan, aux Combettes, triomphait de 
son côté, dans le commun effort, dans l'association qui 
s'était faite entre le village et l'usine. Là aussi, il n'y avait 
qu'un commencement, mais quelle promesse de prodi- 
gieuse fortune! Depuis le jour où le maire Lenfant, et 
son adjoint Yvonnot, réconciliés par leur besoin de s'en- 
tendre, s'ils voulaient lutter et vivre, avaient décidé tous 
les petits propriétaires de la commune à s'associer, à 
joindre leurs bouts de champs les uns aux autres, afin 
d'en constituer un seul et vaste domaine de plusieurs 
centaines d'hectares, une fertilité extraordinaire s'y était 
déclarée. Jusqu'alors, en ces derniers temps surtout, la 
terre semblait y avoir fait faillite, comme dans toute 
l'immense plaine de la Roumagne, autrefois si féconde, 
maintenant d'apparence ingrate, couverte d'épis grêles 
et rares. Ce n'était, à la vérité, qu'un effet de la pares- 
seuse lassitude et de l'ignorance entêtée des hommes, les 
méthodes surannées, le manque d'engrais, de machines 
et de bonne entente. Aussi, quelle leçon, dès que les 

33 



386 LES QUATRE ÉViSGlLES 

associés des Combetles s'étaienl mis à cultiver leur 
domaine en commun! Ils achetaient à bon compte les 
engrais, ils se procuraient les outils et les machines i la 
Crécherie, en échange du pain, du vin, des légumes, 
qu'ils lui fournissaicnl. Ce qui faisait leur force, c'était 
justement de n'être plus isolÉs, d'avoir noué le lien soli- 
daire, désormais indestructible, entre le village et l'usine; 
et c'était la réconciliation rêvée, longtemps impossible, 
du paysan et de l'ouvrier, le paysan qui donne le blé nour- 
risscur de l'homme, l'ouvrier qui donne le fer pour que 
la terre soit ensemencée et que le blé pousse. Si la 
Crécherie avait besoin des Combettes, les Combettes n'au- 
raient pu Être sans la Crécherie. Enfin, l'union était faite, 
le mariage fécond, d'où naîtrait la société heureuse de 
demain. Et quel spectacle miraculeux, cette plaine re- 
naissante, la veille presque abandonnée, se couvrant 
aujourd'hui de débordantes moissons I Au milieu des 
autres terres encore frappées de mort par la désunion et 
l'incurie, les Combettes faisaient comme une petite mer 
de grasses verdures, que tout le pays regardait avec slu- 
péfuclion, peu à peu avec envie. Tant de sécheresse, tant 
de stérilité hier, et tant de vigueur, tant d'abondance 
aujourd'hui ! Âiors, pourquoi ne pas suivre l'exemple de 
ceux des Combettes ? Déjà des communes voisines s'inté- 
ressaient, questionnaienl, voulaient en être. On parlait de 
Flcuranges, de LigneroUes, de Bonneheux, dont les 
maires dressaient des projets d'association, recueillaient 
des signatures. Bientôt, la petite mer verte grandirait, 
s'unirait à d'autres mers, étendrait toujours, toujours, son 
Ilot de puissantes verdures, jusqu'à ce que la Roumagne 
enticte, à perte do vue, ne fût plus qu'un seul domaine, 
un seul océan pacifique de blé, assez vaste pour nourrir 
tout un peuple heureux. Et les jours étaient proches, car 
la terre nourricière, elle aussi, se mettait en marche. 
Souvent, pour le plaiair, Luc faisait de longues prome- 



A SI.XB. I <&A» 



nades à pied, au travers de ces champs fertiles, et parfois 
il rencontrait Feuillat, le fermier de Boisgelin, qui flâ- 
nait également, les mains au fond des poches, en regar- 
dant, de son air silencieux et énigmatique, pousser les 
belles récoltes dans ces terres si bien cultivées. Il savait 
la grande part qu'il avait prise à l'initiative de Lenfanl et 
d'Yvonnot, il n'ignorait pas que c'était lui qui, aujourd'hui 
encore, les conseillait. Et sa surprise restait grande de 
voir dans quel état de souffrance il laissait les terres qu'il 
avait affermées, ce domaine de la Guerdache dont les 
champs pauvres, maintenant, faisaient tache, semblaient 
un désert inculte, à côté de l'autre domaine si riche des 
Combettes. 

Un matin, comme tous deux suivaient en causant un 
chemin qui séparait les deux propriétés, il ne put s'em- 
pêcher de lui en faire la remarque. 

— Mais dites donc, Feuillat, vous n'éprouvez pas 
quelque honte, à si mal tenir vos terres, lorsque, de 
l'autre côté de cette route, les terres de vos voisins sont 
si admirablement cultivées? D'ailleurs, votre simple inté- 
rêt devrait vous déterminer à un travail actif et intelli- 
gent dont je vous sais très capable. 

Le fermier n'eut d'abord qu'un sourire muet. Puis, 
il osa parler sans crainte. 

— Oh! monsieur Luc, la honte est un sentiment trop 
raffiné pour nous, les pauvres bougres. Et quant à mon 
intérêt, il est bonnement de tirer juste ma vie de ces 
terres, qui ne sont pas à moi. C'est ce que je fais, je les 
cultive assez pour avoir du pain, car ce serait une trop 
grande duperie, de les travailler, de les fumer, d'en faire 
des terres excellentes, puisque cela n'enrichirait que 
monsieur Boisgelin, qui peut, à chaque fin de bail, me 
jeter dehors... Non, non ! pour faire d'un champ un bon 
champ, il faut qu'il soit à vous, ou mieux encore qu'il soit 
à tout le monde. 



KS LES QUATRE ËVANG1LES 

Et il gognenardait, et il se moquail de ceux qui crient 
aux paysans : « Aimez la -terre! aimez la terre! » Sans 
doute, il voulait bien l'aimer; uinis, tout de même, il 
voulait aussi en être aimé, c'est-à-dire qu'il ne voulait 
plus l'aimer pour les maîtres. Comme il le répétait,son 
p6rc, son grand-père, son arrière-grand- père, l'avaicol 
aimée sous le bâton des exploiteurs, sans en tirer autre 
chose que de la misère et des larmes. Alors, lui, en avait 
assez de celte exploitation féroce, de ce marché de dupe 
du fermage, la terre aimée, caressée, fécondée par le 
fermier, pour que le propriétaire ait ensuite l'enfant avec 
la ft-mmc, toute la ricbcsse. 

Il ; eut un silence. Et il ajouta d'un air d'ardeur con- 
centrée, à voix plus basse : 

— Oui, oui, la terre à tous, pour qu'on se remette ft 
l'aimer, à la cultiver... Moi, j'attends. 

Très frappé, Luc le regarda. 11 le sentait d'une intelli- 
fencc vive, dans son attitude fermée. Et voilà que, der- 
rière le paysan fruste, un peu sournois, il apercevait 
maintenant un fin diplomate, un précurseur de regard 
clair, voyant l'avenir, menant l'expérience des Combettes, 
pour un but lointain, connu de lui seul. Il soupçonna la 
vérité, il voulut avoir une certitude. 

— Alors, si vous laissez vos terres dans cet état, c'est 
aussi pour qu'on les compare aux terres voisines et que 
l'on comprenne?... Mais n'est-ce pas un rêve? Jamais les 
Combettes n'envahiront, ne mangeront la Guerdache. 

De nouveau, Feuillat eut son rire muet. Puis, sans 
vouloir en dire davantage : 

— Peut-être, il faudrait d'ici li de grosses affaires... 
Enfin, qui sait? j'attends. 

Au bout de quelques pas, il reprit encore, avec an 
geste large, emplissant l'horizon : 

— N'empêche que ca marche. Vous vous rappelez le 
désolant coup d'œil qu'on avait d'ici, avec ces pauvres 



IHAVAlLi OVO 



siîçnerai ce soir... J'hésitais encore, mais on m'embête 
trop à la fin! 

Il se laissa tomber sur une chaise, tandis que Dacheux, 
saisi, suffoqué, ne trouvait à bégayer que des jurons. El 
madame Laboque, alors, écrasée dans son comptoir, dit à 
son tour sa plainte, d'une voix basse et monotone. 

— Avoir tant travaillé, mon Dieu ! nous être donné 
tant de mal, au commencement, quand nous avons débuté, 
en allant vendre de la quincaillerie de village en village! 
Et, plus tard, les efforts qu'il nous a fallu faire ici, pour 
ouvrir cette boutique, pour l'agrandir ensuite d'anaée en 
année î On était tout de même récompensé, ça marchait, 
on nourrissait le rêve d'acheter une maison en pleine 
campagne, pour s'y retirer avec des rentes. Puis, voilà 
que ça croule, Beauclair devient fou, je n'ai pas encore 
compris pourquoi, mon Dieu ! 

— Pourquoi, pourquoi? gronda Dacheux, parce que 
c'est la révolution et que les bourgeois sont des lâches 
qui n'osent même pas se défendre. Moi, un de ces matins, 
si l'on m'y pousse, je vais prendre mes couteaux, et 
vous verrez! 

Laboque haussa les épaules. 

— Belle affaire!... C'est bon quand on a le monde 
avec soi ; mais, quand on se sent à la veille de rester 
tout seul, le mieux est encore, tout en enrageant, d'aller 
où vont les autres... Caffiaux l'a bien compris. 

— Ah ! cette crapule de Caffiaux ! hurla le boucher, 
repris de fureur. En voilà un traître, un vendu ! Vous 
savez que ce bandit de monsieur Luc lui a donné cent 
mille francs pour nous lâcher. 

— Cent mille francs ! répéta le quincaillier, avec des 
yeux de flamme, en affectant une ironie sceptique, je 
voudrais bien qu'il me les offrît, je les prendrais tout de 
suite... Non, voyez-vous, c'est bête de s'entêter, la sa- 
gesse est d'être toujours avec les plus forts. 



390 LES QUATRE ÉVA>CILES 

luttait contre toutes nouveautés; mais la crise devini 
telle, qu'il se relira, dans la crainte d'une calastrophu 
certaine, et que l'autre propriétaire sauva son usine, en 
se liàinnt de la fondre dans la Crécherie. Toutes ces mai- 
sons entraînées ainsi dans le mouvement d'association ei 
de solidarité, se mettaient en actions, acceptaient les 
mêmes statuts, le partage des bénéfices, basé sur l'al- 
liance du capital, du travail et de l'intelligence. Elles 
finissaient par constituer une seule et même famille, aux 
cent groupes divers, toujours prête à recevoir de nou- 
veaux adhérents, pouvant de la sorte s'étendre à l'infiDÏ; 
et c'était là surtout la société refondue, se reconstittianl 
sur une organisation nouvelle du travail, allant à une 
humanité libre et heureuse. 

Dans Beauclair étonné, déconcerté, l'inquiétude fut au 
comble. Alors, quoi? la Crêehcrie grandirait sans cesse, 
s'augmenterait de chaque petite usine qu'elle rencontre- 
rait au passage, celle-ci, puis celle-là, puis cette autre? 
et la ville elle-même, et la plaine immense aux alen- 
tours y passeraient, ne seraient plus que les dépendances, 
le domaine, la cbair même de la Crécherie ? Les cœurs 
étaient troublés, les cerveaux commençaient à se deman- 
der où était le vrai intérêt de chacun, la fortune possible. 
Dans le petit monde des commerçants, des fournisseurs 
surtout, la perplexité augmentait, devant les receltes qui 
baissaient chaque jour; et il s'agissait de savoirs! l'on ne 
serait pas forcé bientôt de fermer boutique. Aussi l'affole- 
ment devinl-il général, lorsqu'on apprit que CafTiaux, 
l'épicier cabarelier, venait de s'entendre avec la Créche- 
rie, pour que sa maison devint un simple dépôt, une sorte 
de succursale des Magasins-Généraux. Longtemps il avait 
passé pour être l'homme de l'Abîme, vaguement mou- 
chard de la direction, empoisonnant l'ouvrier d'alcool, le 
vendant ensuite à ses chefs, car le cabaret est le plus 
ferme pilier du salariat. En tout cas, l'homme était 



TRAVAIL 395 

garder sa liberté d'action. Elle ne faisait pas encore partie 
de Tassocialion de la Crêcherie, mais elle comptait y 
entrer quand il lui plairait, le jour où elle serait convain- 
cue d*agir dans l'intérêt des autres et d'elle-même. 

— Evidemment! conclut Laboque. Je ne peux pas faire 
autrement, je signerai ce soir. 

Et le gémissement de madame Laboque recommença, 
infini. 

— Je vous l'ai dit, le monde s'est mis à l'envers, c'est 
la fin du monde ! 

— Mais non ! mais non I s'écria de nouveau la belle 
madame Mitaine, comment voulez-vous que le monde 
finisse, puisque voilà nos enfants bientôt en âge de se 
marier, et qu'ils auront des enfants, qui se marieront à 
leur tour, pour avoir des enfants encore? Les uns poussent 
les autres, le monde se renouvelle, voilà!... C'est la fin 
d'un monde, si vous voulez. 

Le mot tomba si net, si décisif, que Dacheux exaspéré, 
à bout de violence, s'en alla en faisant ciaquer la porte, 
le sang aux yeux, sous le frisson de l'apoplexie mena- 
çante. C'était bien la fin d'un monde, la fin du commerce 
inique et pourrisseur, du commerce qui ne fait la fortune 
de quelques-uns que pour la misère du plus grand 
nombre. 

Un dernier coup allait bouleverser Beauclair. Jusque-là, 
le succès de la Crêcherie n'avait agi que sur les indus- 
tries similaires et que sur le petit commerce, vivant de 
la clientèle de la rue, au jour le jour. Aussi l'émotion 
fut-elle considérable, le beau matin où l'on apprit que le 
maire Courier s'était laissé gagner aux idées nouvelles. • 
Lui, solide, n'ayant besoin de personne, comme il le 
déclarait vaniteusement, n'entendait pas entrer dans 
Tassociation de la Crêcherie. Mais il créait à côté une 
association semblable, il mettait sa grande cordonnerie 
de la rue de Brias par actions, sur la base désormais 




396 LES QUATRE ÉVANGILES 

éprouvée du capital, du travail et de l'intelligence, ea 
faisanl ainsi trois paris des bÉnéflces. C'était simple- 
ment un groupe nouveau, le groupe du vËtement, à 
côté du groupe du fer et de l'acier, groupe identique 
d'ailleurs; et la ressemblance s'accentua davantage, 
lorsque Courier parvint à syndiquer toutes les industries 
du vêtement, les tailleurs, les cliapeliers, les bonnetiers, 
les lingiers, les merciers. D'autre part, on parla d'an 
autre groupe encore, qu'un grand entrepreneur de 
maçonnerie s'occupait de créer, en associant aux maçons 
tous les ouvriers du bAlimenl, les tailleurs de pierres, 
les menuisiers, les serruriers, les plombiers, les cou- 
vreurs, les peintres, vaste groupe qui engloberait aussi 
les arcliilecti's, les arlisles, sans compter les ouvriers do 
meuble, les ébénistes, les tapissiers, les bronziers, même 
les borlogers et les bijoutiers. Il n'y avait là qu'une 
végétation logique, l'exemple de la Crécberte avait 
semé cette idée féconde des groupements, des associa- 
tions sériées en groupes naturels, et les groupes pous- 
saient d'eux-mêmes, par imitation, par le besoin du plus 
dévie et du plus de bonheur possible. La loi de créa- 
lion humaine agissait ; et elle agirait certainement avec 
tine énçrgie croissante, si l'existence beureuse de l'espèce 
l'exigeait; et, dès maintenant, il devenait même sensible 
qu'un lien général s'établissait au-dessus de ces groupes, 
un lien commun qui, tout en les laissant distincts, les 
réunirait un jour, en une vaste réorganisation sociale 
du travail, unique code de la Cité future. 

Mais l'idée d'échapper à la Crêcherie en l'imitant, 
semblait Lien forte pour le cerveau de Gourier. Aussi 
l'opinion était-elle qu'il avait dû être conseillé par le 
sous-préfet Châlelard, qui se terrait dans plus d'ombre 
et plus de tranquille insouci:mce, à mesure que Beauclair 
se transformait, sous le souftic vivant de l'avenir. Et l'on 
devinait juste, cela s'était passé dans un petit déjeuner i 



TRAVAIL 897 

trois, chez le maire, les deux hommes face à face, n'ayant 
entre eux que la toujours belle Léonore. 

— Mon cher, avait dit le sous-préfet avec son sourire 
aimable,- je crois que nous sommes fichus. A Paris, tout 
va de travers, tout marche à Tabandon, et c'est la révo- 
lution prochaine, dont le souffle emporte ce qui reste 
du vieil édifice pourri, tombant en ruine. Ici, notre Bois- 
gelin est un pauvre homme vaniteux que cette petite 
madame Delaveau mangera jusqu'au dernier sou. Il n'y a 
que le mari pourne pas savoir où passent les gains de 
l'Abîme, dans sa lutte héroïque contre la faillite, et vous 
verrez bientôt quel désastre... Alors, vraiment, ce serait 
imbécile de ne pas songer à soi, si l'on ne veut pas être 
entraîné dans la débâcle. 

Léonore s'inquiéta. 

— Est-ce que vous êtes menacé, mon ami î 

— Moi, oh î non. Qui songe à moi? aucun gouverne-^ 
ment ne se donnera la peine de s'occuper de ma chétive 
personne, car j'ai le talent d'administrer le moins 
possible, en disant toujours comme mes chefs, de sorte 
que je passe pour être la créature de chaque ministre. 
Je mourrai ici, oublié, heureux, sous l'effondrement 
du dernier ministère... Mais c'est à vous que je songe, 
mes bons amis. 

Et il expliqua son idée, énuméra tous les avantages 
qu'il y aurait à devancer la révolution, en faisant de la 
cordonnerie Gourier une autre Crêcherie. Les bénéfices 
n'en seraient pas diminués, au contraire. Puis, il était 
convaincu, il se disait trop intelligent pour ne pas 
comprendre : l'avenir était là, le travail réorganisé fini- 
rait par balayer la vieille et inique société bourgeoise. '^ 
Dans ce fonctionnaire si paisible, si sceptique, d'une inac- 
tion totale et raisonnée, un véritable anarchiste avait 
fini par pousser, qu'il dissimulait sous les dehors de 

sa diplomatique réserve. 

84 




398 LES QUATRE ËVA^CILES 

— Vous savez, mon bon Courier, conclut-il en riani, 
ça ne m'empêchera pas de me déclarer contre vous, 
onvcrtcment, lorsijuiï vous aurez fait ce beau coup de 
passer à la société nouvelle. Je dirai que vous trahissez, 
ou que vous perdez la raison... Mais je vous embrasserai, 
quand je viendrai ici, car vous leur aurez joué là un 
fameux tour, qui vous rapportera gros. Vous verrez leurs 
tôles ! 

Cepu'ndant, Gourier, eiïaré, ne consentit pas, discuta 
!o[igtemps. Tout son passé protestait, toute sa longue 
royauté de patron se révoltait à l'idée de n'être plus que 
l'associé des centaines de travailleurs dont il était resté 
jusque-là le maître absolu. Mais, sous son épaisse enve- 
loppe, il y avait un esprit 1res délié en affaires, il se ren- 
dait très bien compte qu'il ne risquait rien, qu'il assurait 
au contraire sa maison contre tous les dangers de l'ave- 
nir, en suivant le conseil du sage Châtelard. Et puis, 
lui-même était touché par le vent qui soufflait, celle 
exaltation, cette passion de réformes, dont la fièvre 
contagieuse, aux époques révolutionnaires, affole jasie- 
ment les classes qui vont être dépossédées. Gourier 
finit par croire que l'idée était de lui, ainsi que Léonore, 
sur le conseil de son ami Châtelard, le lui répétait matin 
et soir, et il marcha. 

Ce fut un sc;indale dans toute la bourgeoisie de Beau- 
clair. On tenta des démarclies, on alla trouver le président 
Gauine pour le supplier d'intervenir auprès du maire, 
puisque le sous-prëfet avait formellement refusé de 
s'occuper de cette triste affaire, qu'il déclarait & haute 
voix scandaleuse, et dans laquelle, disait-il, il ne voulait 
pas compromettre l'administration. Mais le président, 
qui vivait très retlri^ ne voyant plus personne, depuis le 
jour où sa fille Lucile, surprise en flagrant délit avec un 
très jenne clerc de notaire, avait dû se réfugier cbei lui, 
n'accepta pas non plus d'aller faire au maire des repré- 



TRAVAIL 399 

sentatîons, que celui-ci accueillerait sans doute fort mal. 
Alors, on employa les grands moyens. Son gendre, le 
capitaine Jollivet, à la suite" du départ de sa femme, 
s'était lancé dans la réaction, avec une furie croissante. 
11 donnait de tels articles au « Journal de Beauclair », 
que rimprimeur Lebleu, inquiet de la façon dont tour- 
naient les choses, sentant la nécessité d'être du côté des 
plus forts, lui avait un jour fermé sa porte, désireux 
d'évoluer, de passer du parti de l'Abîme au parti de 
la Crécherie. Désarmé, oisif, le capitaine promenait 
ses colères impuissantes, lorsqu'on eut l'idée que lui 
seul pouvait déterminer le président à prendre parti, 
car il n'avait point rompu complètement avec son beau- 
père, il échangeait encore des saints avec lui. Chargé 
de cette mission délicate, il se rendit donc chez ce 
dernier en cérémonie, il ne reparut pas de deux longues 
heures ; et, quand il sortit de la maison, il n'avait tiré de 
son beau-père que des réponses évasives, mais il était 
réconcilié avec sa femme. Le lendemain, elle réintégra 
le domicile conjugal, le capitaine pardonnait pour cette 
fois, sur l'engagement formel qu'elle ne recommencerait 
pas. Tout Beauclair fut stupéfait-de ce dénouement, et 
cela finit dans un grand éclat de rire. 

Ce furent les Mazelle qui réussirent à confesser le 
président Gaume, par hasard et sans avoir été chargés 
d'aucune mission. D'habitude, chaque matin, il sortait, il 
gagnait le boulevard de Magnolles, une* longue avenue 
déserte, et il s'y promenait sans fin, la tête basse, les 
mains derrière le dos, dans une sombre rêverie. Ses 
épaules pliaient comme sous l'effondrement final, il 
semblait dans l'anéantissement de toute une existence 
manquée, du mal qu'il avait fait, du bien qu'il ne pou- 
vait faire. Et, quand il relevait un instant les yeux, 
regardant au loin, il paraissait attendre de l'inconnu de 
demain quelque chose qui ne venait pas, qu'il ne verrait 




40U LES QUATRE ÉVANGILES 

pas. Or, ce matin-lfi, les Muzclle, levés de bonne heure 
pour se rendre à l'église, osèrciit l'aborder, afin d'avoir 
son opinion sur lus nlTaires publiques, tellement ils 
redoutaient d'y trouver quelque désaslrc personnel. 

— Eh bien! monsieur le président, que dites-vous de 
ce qui se passe? 

Il releva la tête, regarda un instant au loin. Puis, 
continuant son affreuse rêverie, pensant tout haut, comme 
si personne ne l'eût écouté : 

— Je dis qu'il est bien long à venir, l'ouragan de 
vérité et de justice qui Unira p;ir emporter cet abominable 
monde. 

Saisis, li's Mazclle, ne croyant pas comprendre, bé- 
gayèrent : 

— Comment, comment?... Vous voulez nous effrayer, 
parce que vous savez que nous ne sommes pas très 
braves. Ça, c'est vrai, et l'on nous plaisante un peu. 

Mais déjà Gaume s'était repris. En reconnaissant les 
ïlazelle, effarés devant lui. le visage blême, suant l'in- 
quiétude de leur argent cl de leur paresse, un pli 
d'ironie dédaigneuse avait contracté sa bouche. 

— Que craignez-vous ? reprit-il, le monde durera bien 
encore vingt ans, et si vous vivez toujours, vous vous 
consolerez des ennuis de la révolution, en assistant à des 
choses intéressantes... C'est votre lille qui devrait se 
préoccuper de l'avenir. 

Désolée, madame Mazelle s'écria : 

— Jiisti'uient, c'est que Louise ne s'en préoccupe pas, 
ob ! pas du tout!... Elle a treize ans à peine, et elle 
trouve très drùle ce qui se passe, quand elle nous entend 
naturellement en parli'r du matin au soir. Elle rit, pen- 
dant (|ue nous nous désespérons. Les jours oii je lui 
dis : u Mais, malheuivnse ! tu n'auras pas un sou ï, elle 
;Tie répiinil, avec nn nv.n de chèvre : a C'est ça qui m'est 
e;^.;;, j'i.r exemple! et jen serai plus g^iie ! i Elle est 



TRAVAIL 401 

gentille tout de même, bien qu'elle nous donne peu de 
contentement. 

— Oui, dit Gaume, c'est une enfant qui rêve de faire 
sa vie elle-même, il y en a comme ça. 

Mazelle restait perplexe, craignant d'être plaisanté 
encore. L'idée qu'il avait fait fortune en dix ans, que 
depuis lors il jouissait de la délicieuse vie de fainéantise 
rêvée dès sa jeunesse, et que sa félicité d'oisif pouvait 
cesser, qu'il serait peut-être forcé de se remettre au tra- 
vail, si tout le monde travaillait, le jetait à une angoisse 
sourde et continue, qui était comme un premier châtiment. 

— Mais la rente, monsieur le président, que devien- 
drait la rente, selon vous, si tous ces anarchistes arri- 
vaient à renverser le monde?... Vous vous souvenez, 
ce monsieur Luc, qui joue un si vilain rôle, nous plai- 
santait lui aussi, en racontant qu'on supprimerait la 
rente... Alors, autant qu'on nous égorge au coin 
d'un bois ! 

— Dormez donc en paix, répéta Gaume avec son ironie 
tranquille, la société nouvelle vous nourrira? si vous ne 
voulez pas travailler. 

Et les Mazelle s'en allèrent à Téglise, car ils y brûlaient 
des cierges pour la guérison de madame Mazelle, depuis 
que le docteur Novarre avait eu la brutalité, un jour, 
de dire à celle-ci qu'elle n'était pas malade. Pas malade I 
une maladie qu'elle soignait avec amour depuis tant 
d'années, dont elle vivait, tellement elle- avait fini par en 
faire son occupation, sa joie, sa raison d'être I Le médecin 
la croyait donc incurable, puisqu'il l'abandonnait ; et, 
prise de terreur, elle s'était adressée à la religion, elle y 
trouvait de grands soulagements. 

Sur le boulevard de Magnolles, dans ce désert troublé 
à peine par de rares passants, il était un autre prome- 
neur, l'abbé Marie, qui venait y lire son bréviaire. Mais, 

souvent, il laissait retomber le livre, il continuait à 

ai. 




At)î LtS gUlTKË EVANGILES 

marcher avec lenteur, perdu lui aussi au fond d'une 
songerie noire. Depuis les derniers événements, toute 
celte évolution emportant la ville à un destin nouveau, 
son église s'élail encore vidée, il y restait à peine les 
1res vieilles femmes du peuple, slupides et têtues, mêlées 
aux quelques bourgeoises qui soutenaient la religion 
comme le suprême rempart du beau monde, en traia 
de crouler. Quand les derniers fidèles auraient déaerté 
les églises catholiques, devenues les ruines d'uue société 
morte, envahies par les ronces et les orties, une autre 
civilisation commencerait. Aussi, sous cette menace, ni 
les quelques bourgeoises, ni les très vieilles femmes du 
peuple ne consolaient l'abbé Marie du vide qu'il sentait se 
faire de plus en plus autour de son Dieu. Léonore, la 
femme du maire, avait beau être d'une prestance très 
décorative aux cérémonies du dimanche, et elle avait 
beau ouvrir sa bourse toute grande pour l'entretien 
du culte : il n'ignorait point son indignité, son péché 
chronique d'adultère, que la ville entière acceptait, qu'il 
avait dû lui^néme couvrir du manteau de son ministère 
sacré, mais qu'il réprouvait comme une damnation dont 
il serait responsable. Les MazcUe lui suflisaient motus 
encore, si enfantins, si bassement égoïstes, venant à lui 
dans l'unique espoir de tirer du ciel une félicité person- 
nelle, plaçant leurs prières ainsi qu'ils avaient placé 
leur argent, afin d'en toucJierlca rentes. Et tous et toutes 
étaient ainsi, dans cette société finissante, sans la véri- 
table foi qui, aux premiers siècles, avait fondé le pouvoir 
du Christ, sans ce goût du renoncement et de l'obéissance 
totale, nécessaire aujourd'hui surtout à la toute-puissance 
de l'Eglise. Alors, il ne se le dissimulait plus, les jours 
étaient comptés, et si Dieu ne lui faisait pas la grâce 
de le rappeler bientôt à lui, il assisterait peut-être i 
i'allreuso catastrophe, le clocher s'écroulant, trouant la 
loilure de la nef, écrasant l'autel. 



A a&xi T jr^M-Mj 



C'était cette rêverie noire qu'il venait ainsi pro- 
mener pendant des heures. Il l'avait enfouie au plus 
profond de son être, s'efforçant de s'en cacher à lui- 
même la désespérance. Il affectait de rester brave, hau- 
tain, dédaigneux des événements d'un jour, sous le 
prétexte que l'Eglise était la maîtresse de l'éternité. Mais, 
quand il se rencontrait avec l'insthuteur Ilermeline, qui 
ne décolérait point devant le succès des méthodes de la 
Crêcherie, près de passer à la réaction, au nom du salut 
même de la République, il ne discutait plus avec son 
âpreté d'autrefois, il prétendait • s'en remettre à Dieu; 
car Dieu permettait certainement ces saturnales anar- 
chiques, dans le but de foudroyer ses ennemis et de 
faire ensuite éclater son triomphe. Le docteur Novarre, 
plaisantant, avait trouvé le mot, en disant que l'abbé 
abandonnait Sodome, à la veille de la pluie de feu. 
Sodome, c'était le vieux Beauclair empesté, le Beauclair 
bourgeois mangé d'égoïsme, la ville coupable condamnée 
à être détruite, dont il fallait assainir la terre, si l'on 
voulait voir pousser à la place la Cité de santé et de joie, 
de justice et de paix. Tous les symptômes indiquaient le 
cra({uement final, le salariat râlait, la bourgeoisie affolée 
se faisait révolutionnaire, le sauve-qui-peut des intérêts 
amenait aux vainqueurs les forces vives du pays, et ce 
qui restait, les matériaux usés, inemployables, les dé- 
combres épars allaient être balayés par le vent. Déjà le 
Beauclair rayonnant de demain sortait des ruines. Quand 
l'abbé Marie, sous les arbres du boulevard de Magnolles, 
laissait retomber son bréviaire, le pas ralenti, les yeux à 
demi fermés, c'était sûrement cette vision qui, en se 
dressant devant lui, le noyait d'amertume. 

Parfois, le président Gaume et l'abbé Marie se rencon- 
trèrent, dans ces promenades silencieuses, en pleine soli- 
tude. D'abord, ils ne se voyaient pas, ils continuaient leur 
marche parallèle, la tête si basse, les yeux si perdus, que 



404 LES QUATRE EVANGILES 

rien du monde cxtiïricur ne leur parvenait. Chacan, de 
son côlé, roulait sa mâlannolie, son regret du monde 
qai disparaissait, son appel au monde qui sortait de terre. 
La religion finie ne voulait pas mourir, la justice à naître 
su désespérait de tant larder. Cependant, ils levaient la 
t>^le, ils se reconnaissaient, et il fallait écliangcr quelques 
mots. 

— Un temps bien triste, monsieur le président. Nous 
aurons de la pliiie. 

— Je le crains, monsieur l'abbé. Ce mois de juin est 
très froid. 

— Ail! que voulez-vous? toutes les saisons sont boule- 
versées maintenant. Plus rien n'est d'aplomb. 

— C'est vrai, et pourtant la vie continue, le bon soleil 
remettra peul-ètre tout en place. 

Puis, chacun reprenait sa marche solitaire, retombait 
dans ses réflexions, promenant de la sorte à l'infini l'éter- 
nelle lutte de l'avenir et du passé. 

Mais, surtout, ce fui à l'Abîme que retenlit le contre- 
coup de Beauclair en évolution, peu à peu transformé par 
la réorganisation du travail. A chaque succès nouveau de 
la Crêcherio, Dclaveau devait di?ploycr plus d'activité, 
plus d'intelligence et de courage ; cl, nalurellcment, tout 
ce qui faisait la prospérité de l'usine rivale, devenait chez 
lui un désastre. Celait ainsi que la découverte d'excellents 
filons, dans la mine anciennement abandonnée, lui avait 
porté un coup terrible, en avilissant le prix de la matière 
première. Il ne pouvait plus lutter pour les fers et les 
aciers de commerce, il se trouvait ni6me atteint dans sa 
fabrication des canons et des obus. Les commandes 
iyaieul fléchi, depuis que l'argenl de la France allait sur- 
[cut aux cuustriii:tiu]is de paix et de solidarité sociale, 
aux chemins de fer, aux pouls, aux bAtimenIs de tous 
g'.'jires, où le fer et l'acier triomphaient. Le pis était que 
l'.iis <::;.L^iLiandcs, dont trois maisons seulement se parla- 



geaient la proie, ne suffisaient plus pour le gain de ces 
maisons, qui avaient fini par réaliser le projet de tuer 
une d'elles, afin de déblayer le marché; et, la moins 
solide étant TAbîme, en ce moment-là, c'était TAbîme 
que les forges concurrentes se décidaient à exécuter sau- 
vagement. Les difficultés devenaient pour lui d'autant 
plus grandes, que ses ouvriers ne lui restaient plus 
fidèles. Le coup de couteau de Ragu avait comme jeté la 
déroute parmi les camarades qu'il laissait derrière lui. 
Puis, lorsque Bourron, assagi, converti, les avait quittés 
pour retourner à la Crècherie, emmenant Fauchard, tout 
un mouvement s'était fait, la plupart se demandaient 
pourquoi ne pas l'imiter, puisque de gros avantages les y 
attendaient. L'expérience était aujourd'hui éclatante, les 
ouvriers gagnaient à la Crècherie des journées doubles 
eo ne travaillant que huit heures, sans compter les avan- 
tages dont ils jouissaient, les petites maisons heureuses, 
les Ecoles toujours en joie, la Maison-Commune toujours 
en fêle, les Magasins-Généraux abaissant d'un bon tiers 
les prix de consommation, tant de santé et tant de 
bien-être. Rien ne prévaut contre les chiffres, les ouvriers 
de l'Abîme réclamèrent ui • augmentation des tarifs, 
voulant gagner autant que ceux de la Crècherie. Comme 
il était impossible de les satisfaire, beaucoup partirent, 
allèrent naturellement où ils devaient trouver le plus de 
bonheur. Enfin, ce qui paralysait Delaveau, c'était l'ab- 
sence d'un fonds de réserve, car il ne consentait pas -à 
se déclarer vaincu, il aurait tenu longtemps, il aurait 
fini par triompher, pensait-il, s'il avait eu en caisse 
quelques centaines de mille francs, pour l'aider à tra- 
vci'ser cette crise, qu'il s'obstinait à croire temporaire. 
Seulement, comment se battre, comment faire face aux 
éciiéances des mauvais jours, lorsque l'argent mairquait? 
L'arg 'lit emprunté déjà, la dette créée était en outre un 
poids mort terrible, une charge qui l'écrasait. Et il luttait 




i06 LES QUATRE ËVANGILLS 

en héros, toujours deboul, donnant son intelligence, 
donciaiil sa vie, dans l'espoir du sauver encore le passé 
croulant <]u'il soutenait, l'autorité, te salariat, la société 
bourgeoise et capitaliste, et dans le désir ftpreoaent 
honnête de faire rendre au capital mis entre ses mains 
les rentes qu'il avait promises. 

Au fond, la pire souffrance de Delavcau était ainsi 
de ne plus pouvoir assurer à Boisgelin les bénéfices 
auxquels il s'était engagé; et son échec se matériali- 
sait cruellement, les jours où il devait lui refuser de 
l'argent. Dieu que le dernier inventaire eût été désas- 
treux, Boisgclin enicnduil ne rien retrancher du train de 
laGucrdaclie, excité par Fernande elle-même, qui traitait 
son mari en béte de labour, qu'il fallait piquer au sang 
pour en tirer tout son effort. Depuis la violence affreuse 
de Ragu, cachée et gardée au plus profond de sa chair, 
elle était comme affolée de jouissance, jamais elle ne 
s'était montrée ardente à ce point, insatiable. On la trou- 
vait rajeunie, embellie, avec quelque chose d'éperdu dans 
les yeux, comme un dOstr de l'impossible, inassouvi tou- 
jours. Elle apparaissait aux amis de la maison très 
inquiétante, le sous-préfct Cliâtelurd disait en conûdence 
au maire Courier que celle petite femme-là commettrait 
certainement quelque grosse soltisi?, dont ils auraient 
tous à souffrir. Jusque-là, elle s'était contentée de chan- 
ger son ménage en enfer, par son ardeur gaspilleuse à 
lancer Roisgulln sur son mari, en de continuelles demandes 
d'argent, ce qui jetait Dclaveau dans de telles exaspéra- 
tions, qu'il en grondait la nuit, jusque sur l'oreiller 
conjugal. Elle, méchamment, l'aiguillonnait par des 
observations maladroites, achevait de retourner le fer au 
fond de la blessure. Et il l'adorait toujours, il la mettait 
à l'écart, innocente, sans tare possible, dans le culte qu'il 
avait voué à son charme souple et délicieux. 

^ovembre vint, avec de grands froids précoces. Ce mois- 



TRAVAIL 407 

là, les échéances étaient si fortes, que Delaveau sentit la 
terre trembler. Il n'avait point en caisse l'argent néces- 
saire. La veille des payements, il s'enferma dans son ca- 
binet, pour réfléchir, pour écrire des lettres, tandis que 
Fernande, invitée, allait dîner à la Guerdache. Sans 
qu'elle le sût, le matin, il s'y était rendu lui-même, il 
avait eu avec Boisgelin une conversation décisive dans la- 
quelle, après un exposé brutal de la terrible situation, il 
l'avait décidé enfin à réduire ses dépenses.. Pendant plu- 
sieurs années, il comptait le mettre à la portion congrue. 
Même il lui avait conseillé de vendre la Guerdache. Et, 
maintenant, seul dans son cabinet, après le départ de sa 
femme, il se promenait à pas ralentis, il activait par 
instants, d'une main machinale, le grand feu de coke qui 
brûlait dans une sorte de foyer en tôle, installé devant 
la ciieminée. Le seul salut possible était d'obtenir du 
temps, d'écrire aux créanciers qui ne pouvaient vouloir 
la fermeture de l'usine. Mais il ne se hâtait pas, il écri- 
rait les lettres après le dîner; et il continuait ses ré- 
flexions, allant d'une fenêtre à l'autre, revenant toujours 
se planter devant celle d'où il voyait les immenses ter- 
rains de la Crècherie, jusqu'au parc lointain, jusqu'au 
pavillon que Luc habitait. Dans le grand froid clair, le 
soleil se couchait en un ciel d'une pureté de cristal, une 
clarté d'or pâle détachait sur un fond de pourpre, avec 
une délicatesse infmie, la ville naissante. Jamais il ne 
l'avait vue de la sorte, si nette, si vibrante, car il aurait 
compté les minces branches déliées des arbres, il distin-. 
ç^niûi les moindres détails des maisons, les décors de 
taiencc dont les couleurs vives les rendaient si gaies. Il 
y eut un moment où, sous les rayons obliques de l'astre, 
toutes les fenêtres s'enflammèrent, pétillèrent, pareilles 
à des centaines de feux de joie. Ce fut une apothéose, 
une gloire. Et il restait là, écartant les rideaux de cre- 
tonne, la face collée à une vitre, assistant à ce triomphe. 




40S LES QUATRE EVANGILES 

Comme Luc, qui, de là-bas, de l'aulre bord des ter- 
rains de la Ct'ècliijric, regardait parfois sa ville se mettre 
en marclie, s'étendre, menacer l'Âbimc d'un prochain 
envaliissement, Delaveau, de son cblé, venait souvent 
la regarder aussi, toujours grandissante , en sa menace 
de conquête. Que de l'ois, dans ces dernières années, il 
s'était oublié devant cette renêlrc, h s'emplir les jeux de 
l'inquiélaiit borizon; et, cliaque Tois, il avait vu la marée 
montiinte des maisons s'enllcr davantage, se rapprocher 
de l'Abtme. Elle était partie de très loin, du fond des 
vastiïs teiTains incultes et déserts; une maison avait paru, 
ainsi qu'un petit flot, puis une autre, puis une autre ; la 
ligne des fafades blanches s'Était allongée, les petits flots 
s'éiaieiil multipliés sans fin, se poussant, activant leur 
course; et, maintenant, ils avaient couvert l'espace, ils 
n'étaient plus qu'à quelques centaines de mètres, en une 
véritable mer il'unc puissance incalculable, près d'em- 
porter tout ce qui s'opposerait à leur passage. C'était l'in- 
vasion irrésistible de domain, tout le passé balayé, 
l'Abîme et Beauclair lui-même remplacés par la jeune 
Cité triomphante. Delaveau en calculait l'approche, avec 
le souril frisson do prévoir le jour où le danger devien- 
drait mortel. Il avait nu inst.int espéré que le mouvement 
s'arrêtait, à l'époque où la Crécherie traversait une crise 
si dure ; cl, de nouvean, la Cité s'était remise en marche, 
d'un tel élan, que déjà tes vieux murs de l'Abîme en (rem- 
blaient. Cependant, il ne voulait pas désespérer, il se 
raidissait contre l'évidence, se flattant de trouver dans 
son énergie lo barrage, le rempart nécessaire. Mais, ce 
soir-là, il était sons le coup d'une inquiétude qui l'amol- 
lissait, il en arrivait à éprouver un regret sourd. N'avait-il 
pas i-u t;jrl, auti'i fuis, de laisser partir Bonnaireî II se 
i-ajqiL lait les parol.-s projibéliqiies de cet homme simple 
el flirt, au moment de l.i grande grève ; et c'était le len- 
demain que IJunnaire avait aidé à fonder la Crécberie, 



inavAiLi 4V9 



en bon travailleur. Depuis, l'Abîme n'avait fait que décli- 
ner, Ragu Tavail souillé d'un assassinat, Bourron, Fau- 
chard et les autres le quittaient à présent, comme un 
lieu de ruine et de malédiction. Au loin, la ville nais- 
sante flamboyait toujours sous le soleil, et il fut envahi 
d'une colère brusque, dont la violence le rendit à lui- 
même, aux croyances de toute sa vie. Non, non I il avait 
eu raison, la vérité était dans le passé, on ne tirait rien 
des hommes qu'en les pliant sous l'autorité du dogme, 
le salariat restait la loi du travail, en dehors de laquelle 
il n'y avait que démence et que catastrophe. Et il ferma 
les grands rideaux de cretonne, il ne voulut plus voir, 
alluma sa petite lampe électrique, se remettant à réfléchir 
dans son cabinet bien clos, que la cheminée embrasée 
chaufl'ait d'une grosse chaleur. 

Après son dîner, Delaveau s'assit enfin à son bureau, 
pour écrire les lettres, tout le salut dont il mûrissait le 
plan depuis des heures. Minuit sonnait qu'il était encore 
là, achevant cette correspondance si lourde, si pénible ; 
et des doutes lui étaient venus, toute une crainte de nou- 
veau l'emplissait : était-ce vraiment le salut, que ferait-il 
ensuite, en admettant même qu'on lui accordât les délais 
demandés ? Ecrasé de fatigue, dans Tefl^ort surhumain 
qu'il tentait pour sauver l'Abîme, il avait laissé tomber 
son front entre ses deux mains, il restait plongé dans une 
angoisse immense. Et, à ce moment, il y eut un bruit de 
voilure, des voix se firent entendre, c'était Fernande qui 
revenait de son dîner de la Guerdache et qui envoyait les 
bonnes se coucher. 

Lorsqu'elle entra dans le cabinet, elle avait le g(»sle 
brusque, la parole nerveuse d'une femme hors d'elle, 
contenant et remâchant sa colère. 

— Mon Dieu! qu'il fait chaud icil Est-il possible de 
vivre avec un feu pareil ? 

Et elle se renversa dans un fauteuil, elle déç:rafa et 




itO LES QUATRE ÉVASCIUES 

rejeta la ma}:nifique fourrure qui lui couvrait les épaules. 
Alors, elle apparut adorable, d'une merveilleuse beauté, 
toute vêtue de soie et de dentelle blanche, 1res décol- 
letée, la gorge et les bras nus. C'était un luxe dont le 
mari ne s'élonnait pas, qu'il ne voyait même pas, n'ai- 
mant d'elle qu'elle-même, la délicieuse créature, devant 
laquelle le frisson du désir l'avait toujours rendu obéis- 
sant, sans clairvoyance ni force. Et jamais plus d'ivresse 
ne s'était e\halé d'elle. 

Mais, lorsque, la tète bourdonnante encore, assis à son 
bureau, il l'eut regardée un moment, il s'inquiéla. 

— Qu'as-tu donc, cbère amie ? 

Elle était visiblement bouleversée. Ses grands yeui 
bleus de brune, si caressants d'habilude, luisaient d'une 
ardeur sombre. Sa bouche, petite, aux sourires tendrement 
menteurs, s'enlr'ouvrait, montrait les dents solides, d'un 
éclat inaltérable, prêtes à mordre. Tout son visage, à 
l'ovale délicieuï, sous la noire chevelure, se gonflait 
d'un besoin de violence. 

— Ce que j'ai? Hnil-elle par dire, frémissante. Je n'ai 
rien. 

Le silence retomba, et l'on entendit dans la grande 
paiï morte de l'hiver le grondement de l'Abîme en tra- 
vail, dont le branle secouait la maison d'un frisson con- 
tinu. D'habitude, ils n'en avaient cnême plus conscience. 
Mais, cette nuit-là, bien que les commandes eussent for- 
tement diminué, on veniiit de mettre en action le mar- 
teau-pilon de vingt-cinq tonnes, pour forger en hàle 
le tube d'un grand canon; et le sol tremblait, les 
vibrations de chaque coup semblaient retentir dans 
le cabinet même, en se communiquant par la légère 
galerie de bois qui le reliait aux bâtiments voisins de 
l'usine. 

— Voyons, tu as quelque chose, reprit Delaveau. Pour- 
quoi ne me dis-tu pas ce que tu as? 



lliATA&U *kXl 



Elle laissa échapper un geste de furieuse impatience, 
elle répondit : 

— Montons nous coucher, ça vaudra mieux. 

Mais elle ne bougeait pas, ses mains tordaient fiévreu- 
sement son éventail, tandis qu'un souffle court soulevait 
sa gorge nue. Et elle finit par dire ce qui Tétoufl'ait 
ainsi. 

— Tu es donc allé à la Guerdache, ce matin ? 

— Oui, j'y suis allé. 

— Et c'est vrai ce que Boisgelin vient de me raconter? 
l'usine est en danger de faillite, nous sommes à la 
veille de la ruine, à ce point qu'il va falloir ne plus 
manger que du pain et ne plus porter que des robes de 
laine ! 

— Oui, j'ai dû lui dire la vérité. 

Elle tremblait, elle se contenait, pour ne pas éclater 
tout de suite en reproches et en outrages. C'en était fait, 
sa jouissance était menacée, perdue. La Guerdache ne 
donnerait plus de fêtes, ni dîners, ni bals, ni chasses. 
On en fermerait les portes, Boisgelin ne lui avait-il pas 
avoué qu'il serait peut-être forcé de vendre? Et c'en était 
fait aussi de son retour à Paris, avec des millions. Tout 
ce qu'elle avait cru tenir enfin, la fortune, le luxe, le 
plaisir goûté, épuisé en un continuel raffinement de la 
sensation, croulait. Elle ne sentait plus autour d'elle 
que des ruines, et ce Boisgelin venait de l'exaspérer 
encore par sa mollesse, sa lâcheté à plier la tête sous le 
désastre. 

— Tu ne me dis jamais rien de nos afi'aires, reprit-elle 
âprement. J'ai l'air d'une bête, cela m'est tombé sur la 
tête comme si les plafonds s'effondraient... Et, alors, 
qu'est-ce que nous allons faire, dis-moi ? 

— Nous allons travailler, répondil-il simplement, il 
n'y a pas d'autre salut possible. 

Mais elle ne l'écoutait déjà plus. 




ill LES QGATRE ÉVANGILES 

— As-tu pu croire un instant que je vais consentir i 
n'avoir rien à me mettre sur le dos, à ne plus porter que 
des bottines ùculées, à recommencer cette misère dont 
le souvenii' est un ciiuchemar? Ali! non, je ne suis pas 
comme vous autres, je no veux pas, moil II faut que 
vous vous arrangiez, Boisgulin et toi, je ne veux pas rede- 
venir pauvre I 

Elle continua, lâcha ce qui grondait dans son être 
épertiu. Cotait sa jeunesse misérable, lorsque à vingt 
ans, nourrie par sa mère, la maîtresse de piano, elle 
traînait lu raillile Ue sa grande beauté, séduite, puis 
abandonnée, toute cette aventure odieuse, enfouie an 
plus st'crul J'ulle-inênie, G'iSlaitson mariage de calcul e( 
de l'iiisiin, ce Ddaveau accepté malgré sa laideur et sa 
condition iurimc, dans le besoin où elle se trouvait d'nn 
sonlien, d'un mari qu'elle utiliserait. C'était le coup de 
fortune de l'Abime, la réussite de son calcul, ce mari 
devenant l'occasion et la garantie de sa victoire, Boisge- 
lin cnnijuis, la Guurdache à elle, tous les luxes et toutes 
les jouissances à cite. Et c'était, pendant douze années, 
tout ce que la jouisseuse, la pervertisse use, avec son fond 
de cruauté innée, aviiit goûté là de rare et d'exquis, 
satisfaisant ses ajipélils démesnr(ïs, apaisant la rancune 
noire amassée dès l'orifance, beurcuse de ses mensonges, 
de ses parjnrcs, de ses truliisons, du désordre et de U 
ruine qu'elle apportait, bcureuse surtout des larmes qu'elle 
faisait couler des veux do Suzanne, Et cela ne durerait 
pas toujours, et i-lle retomberait, vaincue, à sa pauvreté 
d'aulrefois! 

— Arraii^'ez-vous, arrangez-vous! je ne veux pas aller 
toute nue, je ne retrancherai absolument rien de mon 
exisicnco. 

l),-lavean, qu'elle commençait h impatienter, haussa 
ses fortes èp.'iules. Il avait nppujé sur ses doux poings sa 
tAte massive de bouledogue, aux mâchoires saillantes; et 



TRAVAIL 413 

il la regardait de ses gros yeux bruns, la face conges- 
tionnée par le grand feu, à demi perdue dans le collier 
de barbe noire. 

— Ma chère amie, tu avais raison, ne parlons pas de 
ces choses, car tu me parais ce soir peu raisonnable... 
Tu le sais, je t'ainie bien, je suis prêt à tous les sacri- 
^ fices pour que tu ne souffres pas. Mais, je Tespère, tu te 
résigneras à faire comme moi, qui vais me battre jus- 
qu'au dernier souffle. S'il le faut, je me lèverai dès cinq 
heures, je vivrai d'une croûte de pain, je donnerai à notre 
œuvre ma journée entière de dur effort, et je me cou- 
cherai encore très content le soir... Mon Dieu! quand tu 
porterais des robes plus simples et que tu te promène- 
rais à pied ! Tu me disais l'autre soir ta lassitude, ton 
dégoût de ces plaisirs,. toujours les mêmes. 

C'était vrai. Ses yeux Mleus, si caressants, s'assom- 
brirent encore, devinrent presque noirs. Depuis quelque 
temps, elle se sentait ravagée, peu à peu détruite par son 
désir éperdu, qu'elle ne savait plus comment assouvir. 
L'effroyable volupté, goûtée sous le viol de Ragu, dans 
l'étreinte de ce brutal fou de vengeance et de rage, encore 
suant de sa besogne, la peau brûlée par le four, les 
muscles durcis par le ringard, ardent et odorant, sentant 
le roussi diabolique de l'enfer, la hantait, aiguillonnait 
en elle la curieuse et la perverse d'un besoin exaspéré 
de sensations nouvelles. Jamais elle n'avait connu un 
spasme si aigu, aux bras du travailleur Delaveau et de 
l'oisif Boisgelin, l'un toujours pressé, préoccupé, l'autre 
si correct, presque indifférent. Aussi éprouvait-elle une 
sourde rancune contre ces gens qui ne l'amusaient plus, 
prise d'une colère grandissante, à la pensée que jamais 
plus personne ne l'amuserait. C'était pourquoi elle venait 
d'accueillir avec un mépris insultant les doléances de 
Boisgelin, quand il lui avait confié ses ennuis, son 

désespoir d'être forcé de diminuer son train. Et c'était 

35. 




tu LES QUATRE EVANGILES 

pourquoi elle rentrait si violento, si liaiueuse, toute gon- 

fiée de l'envie de mordre et de détruire. 

— Oui, oui, bêgaja-t-elle, ces plaisirs toujours les 
mêmes, ah! ce n'est pas toi qui m'en donnerais de nou- 
veaux ! 

Dans l'usine, le marteau-pilon continuait à taper ses 
rudes coups, dont le sol tremblait. Si longtemps il lui 
avait forgé ses joies, en faisant suer à l'acier la richesse 
dont elle était avide, tandis que le noir troupeau des 
ùuvricrs donnaient leur vie, pour qu'elle vécût la sienne 
en pleine et libre jouissance! Un instant, elle entendit 
ce branle douloureux du travail, au milieu du lourd 
sileuce. Et une vision unique s'évoqua encore, celle de 
Ragu demi-nu, la jetant sur le las de haillons immondes, 
la possédant dans la flamme des fours. Jamais plus, 
jamais plus ! Et ce fut contre son mari un redoublement 
de haine sauvage. 

— C'est la faute, ce qui arrive... Je l'ai dit à Boisge- 
lin. Si lu avais commencé par étrangler ce misérable Lac 
FromenI, nous n'en serions pas à la veille de la ruine... 
Mais tu n'as jamais su conduire les affaires. 

Brusquement, Dcinveau se leva, résistant encore à 
l'emporlemcnt qui l'envahissait. 

— Montons nous coucher... Tu finirais par me pousser 
à te dire des choses que je regretterais ensuite. 

Elle ne bougea toujours pas, elle continua, devint si 
amère, si agressive, en l'accusant d'avoir fait le mal- 
heur de sa vie, qu'il finit pas s'écrier, brutal à soa 
tour : 

— Mais enfin, ma chère, quand je l'ai épousée, tu 
n'avais pas un sou, c'est moi qui ai dû t'aclietcr des che- 
mises. Tu allais être sur le pavé, et où serais-tu, à celte 
heure? 

Outrageante, la gorge en avant, les jeux meurtriers, 
elle répondit : 



TRAVAIL 415 

— Dis donc, est-ce que lu crois que, belle comme je 
Tétais, fille d'un prince, j'aurais accepté un homme tel 
que loi, laid, commun, sans position, si j'avais eu seule- 
ment du pain. Regarde-toi donc, mon ami! Je t'ai bien 
voulu, parce que tu t'es engagé à conquérir pour moi la 
fortune, une situation royale. Et, si je te dis tout ça, c'est 
que, justement, tu n'as tenu aucun de tes engage- 
ments. 

Il s'était planté devant elle, il la laissait aller, serrant 
les poings, s'efforçant de garder son sang-froid. 

— Tu entends, répéta-t-elle avec une obstination 
furieuse, aucun de tes engagements, aucun ! El pas plus 
envers Boisgelin qu'envers moi, car c'est bien toi qui l'as 
ruiné, ce pauvre homme. Tu l'as décidé à te donner son 
argent, tu lui as promis des rentes fabuleuses, et voilà 
que lui non plus ne va pas avoir de quoi s'acheter des 
souliers... Mon ami, quand on n'est pas capable de diriger 
une grosse affaire, on reste petit employé, on vit dans son 
trou, avec une femme assez laide et assez bête pour 
torcher les enfants et raccommoder les chaussettes... 
C'est la faillite, et c'est ta faute, tu entends, à toi, à toi 
seul ! 

Il ne put se contenir davantage. Ce qu'elle lui disait si 
sauvagement, lui retournait le couteau dans le cœur et 
dans la conscience. Lui qui l'avait tant aimée, l'entendre 
parler de leur mariage comme d'un marché bas, où il n'y 
avait eu de sa part que nécessité et que calcul ! Lui qui, 
depuis bientôt quinze ans, travaillait si loyalement, si 
héroïquement, à tenir la promesse faite à son cousin, être 
accusé par elle de mauvaise administration et d'inca- 
pacité ! Il la saisit des deux mains, par ses bras nus, il 
la secoua, en disant à voix basse, comme s'il craignait 
que Téclat de sa parole ne l'affolât lui-même : 

— Malheureuse ! tais-toi, ne me! rends pas fou! 

Mais elle s'était levée à son tour, elle s'était dégagée, 




416 LES QUATRE ËVAIfGILES 

balbutiante de colère et de douleur, en sentant les deux 
élaux dans lesquels il venait de la prendre, en voyant ses 
deux bras si délicats, si blancs, se cercler de rouge. 

— Tu me bats maintenant, goujat, brute 1- Abl tu me 
bals, lu me balsl 

Et elle avançait sa fuco délicieuse, que la rage boule- 
versait, et elle cracUait son mépris de tout près dans ce 
visage d'boinme, qu'elle aurait voulu déchirer. Jamais 
elle ne l'avait exécré davantage, jamais elle ne s'était 
irritée à ce point de sa carrure massive de dogue. Sx 
lon<:iie rancune remonlnil, la poussait à un besoin de 
quelque iusiille irréparable, pour en finir. E( sa cruantd 
chcrcliait la blessure empoisonnée, celle qui le ferait le 
plus crier cl souffrir. 

— Tu n'es qu'une brute, tu n'es pascapable de diriger 
un atelier de dix hommes ! 

 cette insulte singulière, il fut pris d'un rire con- 
vulsir, tellement cela lui parut stupide, enfantin. Et ce 
rire acheva de la jeter i^ une exaspération telle, qu'elle 
finit par délirer. Que lui dire donc pour que le coup fdl 
mortel et qu'il ccssftt de rire ? 

— Oui, c'est moi qui t'es fait, sans moi tu ne serais 
pas resté un an directeur de l'Abîme. 

Il riait plus fort. 

— Tu es folio, ma chère, tu dis de si grosses bêtises, 
que cela ne m'atteint pas. 

— Ah ! je dis des bêtises, ah I ce n'est pas grâce à moi 
que tu as gardé ta place! 

Brusquement, l'aveu lui était montée la goi^e. Lui 
crii^r ça dans sa fi^re de chien, lui crier qu'elle ne l'avait 
jamais aimé, qu'elle était la maîtresse d'un aatrel 
Celait le coup de couteau qui ferait luire son rire. El 
connue fa la soula^'crait, comme elle goûterait une ter- 
rible et féroce vohiplé, dans la déktcle de sa vie qui' 
ci'aquait sous elle! Une fois encore, la vision de Ragu 



lUAVAlLi 41 i 



passa, elle eut un cri d'abominable jouissance, en se 
jetant elle-même au gouffre. 

— Je dis si peu de bêtises, mon ami, que je couche 
avec ton Boisgclin depuis douze ans. 

Delaveau ne comprit pas tout de suite. A la volée, 
il avait reçu au visage Tinjure atroce qui l'étour- 
dissait. 

— Qu'est-ce que tu dis? 

— Je dis que je couche avec ton Boîsgelin depuis douze 
ans, et puisqu'il n'y a plus rien, puisque tout s'écroule, 
eh bien! voilà, c'est fini ! 

Les dents serrées, bégayant, délirant à son tour, il 
s'était rué sur elle, il l'avait reprise par les bras, la 
secouant, la renversant dans le fauteuil. Ces épaules 
nues, cette gorge nue, cette nudité provocante qu'elle 
étalait dans ses dentelles, il aurait voulu la brover à 
coups de poing, l'anéantir, pour qu'elle ne Tinsullât pas 
et ne le torturât pas davantage. Le voile de sa longue 
confiance, de sa longue crédulité, se déchirait enfin, et 
il voyait, et il devinait. Jamais elle ne l'avait aimé, son 
existence près de lui n'avait jamais été qu'hypocrisie, 
ruse, mensonge et trahison. De cette femme si belle, si 
fine, si exquise, de cette femme qu'il adorait, qu'il désirait 
d'un cœur idolâtre, brusquement se levait la louve, la 
fureur sombre, la brutalité des instincts. Il voyait naître 
d'elle tout ce qu'il avait ignoré si longtemps, la perver- 
lisseuse, l'empoisonneuse qui avait lentement tout cor- 
rompu autour de lui, une chair de traîtrise et de cruauté 
dont la jouissance était faite des larmes et du sang des 
autres. 

Et, dans la stupeur où il se débattait, ce fut elle encore 
qui l'injuria. 

— A coups de poing, n'est-ce pas? brute ! Va, va, à 
coups de poing, comme tes ouvriers, quand ils sont ivres! 

Alors, au milieu de l'effrayant silence, Delaveau en- 




us LES QUATRE ÉVANGILES 

lendit les coups cadencés du marteau-pilon, ce branle 
du travail qui, sans arrêt, berçait ses jours et ses nuits. 
Cela lui arrivait de très loin, comme une voix connue, 
dont le clair langage achevait de lui conter l'elTroyable 
aventure. Tout ce que ce marteau avait forgé de richesse, 
n'était-ce point Fernande qui l'avait dévoré, de ses petites 
dents Llaoches, d'un émail inaltérable? Cette pensée 
briilanle lui envahissait le crâne, elle était la dévora- 
trice, la cause du désastre, des millions mangés, de la 
faillite inévitable et procbaiuc. Peudant que lui se dé- 
vouait lieroïquement pour tenir ses promesses, travail- 
lait dix-huit lieurcs par jour, lâchait de sauver le vieux 
monde croulant, c'était elle qui rongeait l'édifice, qui 
rem|)lissait sou rôle de pourriture. Elle vivait là, près 
de lui, l'air si tranquille, la face tendre et souriante, et 
elle était pourtant le poison, \.i destruction, minant tout 
ce qu'il tentait, paralvsajit son effort, anéantissant son 
œuvre. Oui, la ruine était là, toujours présente, A sa table, 
dans son lit, et il ne ta voyait pas, et elle avait ébranlé 
et broyé tout de ses petites mains souples, de ses petites 
dents blanches. Un souvenir lui revint, les nuits où elle 
rentrait de la Guerdache, ^.'rise des caresses de son am^nt, 
des vins bus, des valses dansées, de l'argent jeté à pleines 
mains, et où elle cuvait son ivresse sur l'oreiller conjugal, 
tandis que lui, l'innocent, l'imbécile, allongé près d'elle, 
les yeux grands ouverts dans les ténèbres, se torturait le 
cerveau pour sauver l'Abîme, en évitant de l'efQeurer 
même d'une caresse, par crainte de troubler son sommeil. 
Kt ce fut l'horreur suprême, la fureur folle qui lui fit 
crier : 
— Tu vas mourir! 

Kllc se redressa dans le fauteuil, les deux coudes 
appuyés, sa chair nue, son délicieux visage de nouveau 
eu avant, sous le casque noir de son admirable cheve- 
lure. 



— Ah ! ça, je veux bien ! J'en ai assez, de toi, et des 
autres, et de moi-même, et de la vie! Si c'est pour vivre 
misérable, j'aime mieux mourir. 

Et lui s'affola de plus en plus, répétant, hurlant : 

— Tu vas mourir! tu vas mourir! 

Mais il cherchait, tournait au travers de la pièce, 
n'ayant point d'arme. Pas un couteau, rien que ses deux 
mains, pour l'étrangler; et puis, lui, qu'aurait-il fait? se 
serait-il résigné à vivre encore ? Un couteau aurait servi 
pour les deux. Elle vit son embarras, son hésitation d'une 
seconde, et elle en triompha, elle crut que jamais il ne 
retrouverait la force de la tuer. A son tour, elle se mit à 
rire, d'un rire d'ironie et d'insulte. ^ 

— Eh bien! tu ne me tues donc pas?... Tue-moi donc, 
tue-moi donc, si tu l'oses? 

Tout d'un coup, dans sa quête éperdue, il aperçut la 
cheminée de tôle, où brûlait un tel brasier de coke, que 
la pièce surchauffée en était comme incendiée déjà. Et ce 
fut en lui une brusque démence qui lui fit oublier tout, 
jusqu'à sa fille, sa Nise adorée, endormie paisiblement là- 
haut, dans sa petite chambre, au second étage. Oh ! en 
finir lui-même, s'anéantir, au fond de cette horreur, de 
cette fureur qui le transportait ! Oh ! emmener cette 
exécrable femme dans la mort, afin qu'elle ne soit plus à 
d'autres, et s'en aller avec elle, et ne plus vivre, puisque 
la vie désormais était souillée et perdue ! 

Elle le cinglait toujours de son rire méprisant. 

— Tue-moi donc! tue-moi donc! Tu es bien trop lâche 
pour me tuer ! 

Oui, oui ! tout brûler, tout détruire, un incendie im- 
mense où la maison, l'usine disparaîtraient, où la ruine 
cette fois serait bien totale, la ruine que cette femme et 
son amant imbécile avaient voulue! Un bûcher gigan- 
tesque où lui-même tomberait en cendres, avec cette 
femme parjure, empoisonneuse et dévoratrice, parmi les 




4» LES QUATRE ÉVANGILES 

décombres fumants de la vieille sociélé morte, qu'il avait 

en la sotlise de défendre I 

D'un coup de pied lerriblc, il renversa la cheminée, il 
lajelaau milieu de la pièce, répétant son cri: 

— Tu vas mourir ! tu vas mourir ! 

Le coke embrasé s'était répandu sur le tapis, en une 
nappe rouge. Des morceaux avaient roulé jusqu'à one 
fenêtre. Les rideaux de cretonne flambèrent d'abord, 
tandis que te tapis s'allumait. Puis, les meubles, les murs 
s'enflammèrent avec une rapidité foudropnte. B&tie 
légèrement, ta maison prenait feu, pÉtillail et fumait 
comme une bourrée. 

Alors, ce fut elTroyable. Fernande, épouvantée, s'était 
mise debout, ramenant ses jupes de soie et de dentelle, 
cherchant le passage où les flummes ne les atteindraient 
pas encore. Elle se précipita vers la porte donnant sur le 
vestibule, avec la certitude qu'elle avait le temps de 
s'échapper, qu'elle serait d'un bond dans le jardin. Mais 
là, devant lu porte, elle trouva Detavcau, dont les poings 
lui barraient le passage. Klle le vit si terrible, qu'elle se 
précipita vers l'autre porte, celle qui ouvrait sur la gale- 
rie de bois reliant le cabinet aux bâtiments voisins de 
l'usine. Déjà il n'était plus temps de fuir par ce cAté, la 
galerie brûlait, faisant cheminée, avec un tel appel d'air, 
que les bureaux de l'adminislration étaient menacés. Et 
elle revint au milieu de la pièce, aveuglée, suffoquée, 
trébuchante, prise d'une rage à sentir sa robe qui flam- 
bait, ses cheveux di^noués qui prenaient feu à leur tour, 
sur ses épaules nues, criblées de brûlures. Et elle 
râlait, d'une voix affreuse : 

— Je ne veux pas mourir! je neveux pas mourirl 
Laissez-moi passer, assassin! assnsshi I 

De nouveau, elle s'était jetée vers la porte du vesti- 
bule, et elle tftcha de forcer le passage, en se ruant sur 
sou mari, toujours là, debout, immobile dans sa volonté 



farouche. Il ne criait plus, il répéta seulement, sans 
violence : 

— Je te dis que tu vas mourir ! 

Et, comme, pour passer, elle lui entrait les ongles 
dans la chair, il dut la saisir, il la ramena une fois encore 
au milieu de la pièce, changée en brasier. Ce fut alors une 
atroce lutte. Elle se débattait avec une force décuplée par 
la peur de la mort, elle cherchait les portes, les fenêtres, 
d'un élan instinctif d'animal blessé; tandis que lui la 
maintenait parmi les flammes, où il voulait mourir, où il 
voulait qu'elle mourût avec lui, pour tout anéantir à la 
fois de leur abominable existence. Il n'avait pas trop de 
ses deux bras solides, les murs se fendaient, et à dix 
reprises il l'écarla des issues. Enfin, il l'emprisonna, 
il l'écrasa dans une dernière étreinte, lui qui l'avait 
adorée, qui l'avait si souvent prise et possédée ainsi. 
Ensemble ils tombèrent parmi les braises du plan- 
cher, les tentures achevaient de se consumer comme des 
torches, les boiseries laissaient pleuvoir des tisons ar- 
dents. Et, bien qu'elle- l'eût mordu, il ne la lâchait pas, 
il la gardait, l'emportait au néant, incendiés l'un et 
l'autre, brûlant du même feu vengeur. Et ce fut fini, le 
plafond s'effondra sur eux, en un écroulement de 
poutres flambantes. 

A la Crôcherie, cette nuit-là, Nanet, qui faisait son 
apprentissage d'ouvrier électricien, sortait de la chambre 
des machines, lorsqu'il aperçut, du côté de l'Abîme, une 
grande lueur rouge. 11 crut d'abord à quelque flamboie- 
ment des fours à cémenter. Mais la lueur augmentait; et, 
tout d'un coup, il comprit : c'était la maison du directeur 
qui brûlait. En une secousse brusque, la pensée de Nise 
le frappa, il se mit follement à courir, se heurta au mur 
mitoyen que tous deux, autrefois, franchissaient si gail- 
lardement pour se retrouver, le franchit de nouveau 
sans savoir comment, en s' aidant des pieds et des mains. 

36 




m LES QUATRE EVASGILKS 

Et il se trouva dans le jardin, seul encore, l'alarme 
n'nyanl pas Otù donnée. Celait liien la maison qui brûlait, 
qui s'allumait du rez-de-chaussée à la toiture, ainsi 
qu'un énorme bûcher, sans que personne k l'intérieur 
remuai. Les lenùtros restaient closes, la porte ne s'ou- 
vrait pas, incendiée déjà, ne permettant plus de sortir ni 
d'enlrer, Nanet crut seulement entendre de grands cris, 
toute une lullc d'abominable agonie. Enfin, les per- 
sieunes d'une des fenêtres du second étage furent rabat- 
tues violemment, et Nise parut dans la fumée, toute 
blanclie, velue de sa chemise et d'un simple jupon. Elle 
appelait au secours, elle se penchait, terrifiée. 

— Aie pus peur ! aie pas peur ! cria Nanet éperdumenl. 
Je munie 1 

Il avait aperçu une grande échelle, couchée le long 
d'un hangar. Mais, quand il voulut la prendre, il s'aper- 
çul qu'elle était enchaînée. Ce fut une minute d'angoisse 
terrible. Il avait saisi une grosse pierre, il lapait de tontes 
ses forces sur le cadenas, pour le briser. Les flammes 
runllaienl, le premier étii};e entier prenait feu, avec un 
tel ruduublemeni d'élincellcs et de fumée, que Nise, par 
moments, dispar.iissait lâ-hant. Il entendait toujours ses 
cris qui s'aiïolaienl, et il tapait, et il tapait, criant lui 
aussi : 

— Attends, attends! je montel 

Le cadenas s'écrasa, il put tirer l'échelle. Plus tard, 
jamais il ne comprit comment il était parvenu à la mettre 
debout. 11 y eut du prodi!|;e, il la dressa sous la fenêtre. 
Alors, il vil qu'elle était trop courte, et son désespoir 
fut tel, que lui-mémi', un in.stant, chancela dans sa bra- 
voure de héros de seize ans, résolu à sauver cette fillette 
do treize, sou amie. 11 perdait la tèle, il ne savait plus. 

— Altiimls, attends! fa ne fait rien, je montel 
Justement, l'une des deux servantes, dont la mansarde 

ouvrait sur le toit, venait de sortir par sa fenêtre, cram- 



TRAVAIL 423 

ponnce au bord de la gouttière; et, folle d'épouvante, en 
croyant que les flammes Tatteignaienl déjà, elle sauta 
soudain dans le vide, elle vint s'aplatir près du perron, 
le crâne défoncé, tuée du coup. 

Nanet, que les appels de iSise, de plus en plus affreux, 
bouleversaient, crut qu!elle aussi allait sauter. Il la vit 
sanglante à ses pieds, il jeta un dernier cri terrible. 

— Ne saute pas, je monte, je monte! 

Et il monta quand même le long de l'échelle ; et, lors- 
qu'il fut au premier étage en flammes, il entra par une 
des fenêtres, dont les vitres avaient éclaté, sous la violence 
delà chaleur. Des secours arrivaient, beaucoup de monde 
se trouvait déjà sur la route et dans le jardin. Et il y 
eut, parmi la foule, quelques minutes d'effroyable anxiété, 
à suivre ce sauvetage d'une enfant par un autre, si folle- 
ment brave. Le feu gagnait toujours, les murs craquaient, 
l'échelle semblait s'allumer elle-même, vide et debout 
contre la façade, où ne reparaissaient ni le garçon ni la 
fillette. Enfin, il revint, la tenant sur ses épaules, 
comme un agneau qu'on emporte. Il avait pu, dans cette 
fournaise, monter un étage, la saisir, redescendre; mais 
ses cheveux grésillaient, ses vêtements brûlaient ; et, 
lorsqu'il se fut laissé glisser au bas de l'échelle, plutôt 
qu'il n'en descendit, avec son cher fardeau, tous les 
deux étaient couverts de brûlures, évanouis dans les bras 
l'un de l'autre, serrés en une étreinte si étroite, qu'il 
fallut les porter ensemble à la Crôcherie, où Sœurette, 
tout de suite prévenue, vint leur servir d'infirmière. 

Une demi-heure plus tard, la maison s'écroulait, pas 
une pierre n'en restait debout. Et le pis était que l'incen- 
die, après s'être communiqué, par la galerie, aux bureaux 
de l'administration, venait de gagner des hangars voisins 
et dévorait maintenant la grande halle des fours à puddler 
et des laminoirs. L'usine entière était menacée, le feu 
faisait rage parmi ces vieux bâtiments presque tous en 




m LES QUATRE ÉVANGILES 

bois, si diilabrés et calcinés. On Uisatl (]ue l'a aire serrante 
des Dclavcau, ayant pu s'écliajiper par la cuisine, avait la 
première donné l'ulannc aux équipes de nuit, qui étaieiit 
accourues de l'Abîme. Maïs les ouvriers n'avaient pas 
de pompe, et il avail fallu altendre que ceui de la Crè- 
clierie, couiluits par Luc lui-mèine, ïiiisscnl fraternelle- 
ment au secours de l'usine rivale, avec la pompe et le 
service de pompiers, une des eréalions de la Maison-Cora* 
mune. Les pompiers de Deauciair, dont l'organisation 
était 1res déri'ctu(.'ii-!c, Ji'arrivèreiil qu'ensuite. El il était 
trop tard, l'Alinnc flanibait, d'un bout ù l'autre de scscon- 
struL-IJoiis siirdiiles, sur pliisiisirîi beclarcs, en un brasier 
imiiiuiise, d'où li'OuiorijeiiieMt [ihis que les hautes chemi- 
nées et la lour ù tremper les canons, 

Lorsque le petit jour se leva, après celte nuit de 
désastre, des groupes nombreux stationnaient encore 
devant les foyers mal éteints, sous le ciel livide et glacé 
de novembre. Les autorités de Beauclair, le sous-préfet 
Cliiltclard, le maire Gourier, n'avaieiit pas quitté le lieu 
du siiiislrt;; et le président Caume était avec eux, ainsi 
que son ^'endre, le ciipit;une Jollivet. L'abbé Harle, 
prévenu trop tard, n'arriva qu'au juur, suivi bientôt d'un 
flol de curieux, des bonriieois, des boutiquiers, les 
Mazelle, les Liibuqne, les Darheux, les Cnfliaux. Dn 
veut de teireur passait, tous causaient à voix basse, la 
granJe angoisse était de savoir de quelle façon une 
pi:rcille ciilitslrupbe avait pu se produire. Il ne restait ' 
(ju'un seul témoin, la servante qui avait pu fuir; et elle 
coulait eiimmunt madame éliûl rentrée de la Guerdache 
un [i.-n av;iiit minuit: tout de suite, il y avail eu un gros 
bruit de querelle, puis les flanimcs avaient paru. Ou écou- 
tait, on ri''[)élait l'iiisloire ù demi-voix, les înlimes 
dL'viiMiîi.'iil rép"uv;intable drame. A coup sur, comme 
le di.^ail 1;i servante, monsieur et madame étalent morts 
laiis lit ruurnaise. Et l'horreur qui souillait s'accrut 



TPwVVAIL 425 

encore, lorsqu'on vil paraître Boisgelin, qu'il fallut aider 
à descendre de voiture, tant il était défaillant et blôme. 
Il eut une syncope, le docteur Novarre dut le soigner, 
devant ce champ de ruines, où fumaient les débris de sa 
fortune, et dans lequel les ossements de Delavcau et de 
Fernande achevaient de tomber en cendres. 

Luc, cependant, dirigeait les dernières manœuvres de 
ses hommes, pour éteindre la halladu marteau-pilon qui 
brûlait toujours. Jordan, enveloppé dans une couver- 
ture, s'obstinait à rester, malgré le grand froid. Bon- 
naire, arrivé un des premiers, s'était signalé par son 
courage à sauver ce qu'il avait pu des machines et des 
outils, en faisant la part du feu. Bourron, Fauchard, tous 
les anciens ouvrier de l'Abîme passés à la Crôcherie, l'ai- 
daient, se dévouaient, sur ce terrain si bien connu 
d'eux, où ils avaient peiné pendant tant d'années. 
Mais c'était comme un destin furieux qui grondait en 
ouragan, tout se trouvait emporté, balayé, anéanti, malgré 
leurs efforts. Le feu vengeur, le feu purificateur venait 
de tomber là en coup de foudre, et il rasait le champ 
entier, et il le déblayait des décombres, dont la chute 
du vieux monde l'avait obstrué. Maintenant, la besogne 
était faite, l'horizon ét-ait libre, à l'infini, et la Cité 
naissante de justice et de paix pouvait pousser le flot 
vainqueur de ses maisons jusqu'au bout des vastes 
plaines. 

Dans un groupe, on entendit Lange, le potier, l'anar- 
chiste, qui disait de sa voix rude et gaie : 

— Non, non ! je n'ai pas à m'en faire l'honneur, ce 
n'est pas moi qui l'ai allumé;' mais n'importe, c'est de la 
belle besogne, et c'est drôle que les patrons nous aident, 
en se rôtissant eux-niùmos. 

Il parlait du feu. Et le frisson de tous était si profond, 
que p(M'sonne ne le lit taire. La foule allait aux forces 
victorieuses, les autorités de Beauclair félicitaient Luc de 

36, 




4Î6 LES UUATRE ÉVANGILES 

son dévouement, les commcrcaiils el les petits boiifgeoiB 
entouraient les ouvriers de la Crécherie, achevaient de 
se mettre ouvertement avec eux. Lange avait raison, il 
est des heures tragiques où les sociétés caduques, frap- 
pées de folie, se jettent au hùclier. El, sur le ciel gris, de 
cette usine de l'Abîme, si noire, si douloureuse, oâ le 
salariait avait rîlé, aux heures dernières du travail désho- 
noré cl mnudil, il ne restait que quelques murs crou-' 
lar.ts, soutenant des carcasses de toitures, au-dessus 
desquelles les hautes cheminées et la tour à tremper 
les canons se dressaient seules, inutiles el lamentables. 
Vers onze heures, ce malin-là, comme le soleil s'était 
décidé à paraître, limpide, monsieur JérAme passa, 
dans sa pcltle voilure que poussait un domestique. Il 
faisait sa promenade hahiluellc, il venait de suivre le ' 
chemin des Combettes, en longeant l'usine et la ville 
grandissante de la Crécherie, si vives, si joyeuses, par ce 
temps sec et ensoleillé. El, maintenant, il voyait se dé- 
rouler le champ de défaite, l'Abîme saccagé, détruit, sous 
la violence juslicière des flammes. Longuement, il re- 
garda de ses yeux vides et clairs, d'une transparence 
d'eau de source. Il n'eut pas un mot, pas un geste, il 
regarda simplement, cl il passa, et rien ne disait s'il avait 
vu et compris. 



LIVRE TROISIÈME 



A. ia Guerdache, le coup fut terrible. Du jour au lende- 
main, la ruine s'abattait sur cette résidence de luxe et de 
plaisir, qui retentissait de continuelles fêtes. Une chasse 
dut être décommandée, il fallut renoncer aux grands 
dîners de chaque mardi. Le nombreux personnel allait 
être congédié en masse, on parlait déjà de la vente des 
voitures, des chevaux, du chenil. Dans les jardins, dans 
le parc, la vie bruyante, Taffluence sans fin des visiteurs 
avait cessé. La vaste demeure elle-même, les salons, 
la salle à manger, le billard, le fumoir, n'étaient plus 
que des déserts, où frissonnait le vent de désastre. Une 
demeure foudroyée, qui agonisait dans la soudaine soli- 
tude du malheur. 

Et, au travers de cette infinie tristesse, Boisgelin pro- 
menait son ombre lamentable. La tête perdue, décom- 
posé, anéanti, il passait des journées affreuses, ne Sachant 
que faire de son corps, errant ainsi qu'une âme en peine, 
parmi cet écroulement de ses jouissances. Ce n'était au 




lit) LES QtiATRi!: Evangiles 

fond qu'un pauvre être, homme de cheval et de cercle, 
médiocre aimuble, dont la belle prestance, la haute mine 
correcte, monocle à l'ceil, s'effondrait, au premier souffle 
tragique de la vérité et de la justice. Jusque-là, installé 
carrément dans son plaisir, convaincu qu'il lui était dil, 
n'ayant jamais rien fait de ses dix doigts et se croyant un 
être à part, élu, privilé9:iâ, né pour que le travail des 
autres le nourrit et l'amusât, comment aurait-il compris 
la logique catastrophe qui l'écrasait? La religion de son 
égoisme recevait un chùc trop rude, il restait éperdu 
devant l'avenir dont il ignorait l'inquiétude. Au fond de 
son effarement, il y avait surtout la terreur de l'oisif, de 
l'ontrctenu.que bouleverse t'incapacilé où il se seul de 
gagner sa vie. l'uisquc Delaveau n'était plus là, de qui 
donc exigerait-il les bénéfices que son cousin lui avait 
promis, le jour où il l'avait déterminé à mettre son 
capital dans la bonne spéculation de l'Abime? L'usine 
était bi'ùlée, le capital avait sombré sous les décombres, 
où Irouvcrait-il de quoi vivre demain? El il marchatl 
comme un fou, par les jardins déserts, par la maison 
lugubre, sans trouver la réponse. 

D'abord, au soir du drame, Boisgeltn fut hanté par 
l'effroyable fin de Delaveau et de Fernande. Lui ae pou- 
vait avoir de doute, car il se souvenait de quelle façon 
rageuse elle l'avait quitté, en proférant des menaces 
contre son mari. C'était certainement à la suite de qaelque 
scène atroce que Delaveau avait lui-même incendié la 
maison, afin de s'anëandr avec la coupable. Et il y avait 
là, pour un simple jouisseur comme Bojsgelin, une féro- 
i'.i(é noire, une violence Ue monstrueuses passions, dont 
l'effroi persistait, gâtiitt sa vie. Ënsnile, co qui l'acheva, 
ce fut de comprendre qu'il n'avait pas la tète solide, 
l'énergie nécessaire pour mettre un peu d'ordre dans une 
affaire si compliquée cl si compromise. Du matin au soir, 
il rouhiit dos projets, sans savoir auquel s'arrêter. Devait-il 



chercher à relever l'usine, tâcher de découvrir de l'ar- 
gent, une société, un ingénieur, dans Tespoir de conti- 
nuer Texploitation? Gela semblait d'une réussite presque 
impossible, car les pertes étaient considérables. Ou bien 
allait-il attendre un acheteur, qui s'accommoderait des 
terrains, de Toulillage et du matériel sauvés, à ses 
risques et périls? Mais, cet acheteur, il doutait fort de sa 
venue, il doutait surtout d'obtenir de lui un prix même 
assez gros qui permît de liquider la situation. Et la ques- 
tion de l'existence demeurait toujours à résoudre, dans 
ce grand domaine de la Guerdache, grevé d'énormes frais, 
d'un entretien très lourd, et où, dès la fin du mois, 1/ 
n'aurait peut-être pas de pain à manger. 

Une seule créature eut alors pitié de ce misérable 
homme, si tremblant, si abandonné, rôdant dans sa de- 
meure vide comme un entant perdu, et ce fut Suzanne, sa 
femme, cette femme d'une héroïque douceur qu'il avait 
affreusement outragée. Au début, lorsqu'il lui imposait sa 
liaison avec Fernande, vingt fois elle s'était levée le 
matin résolue à un éclat, pour chasser de la maison la 
maîtresse, l'étrangère ; et, chaque fois, elle avait fini par 
demeurer dans son aveuglement volontaire, certaine que, 
si elle chassait Fernande, son mari la suivrait, tellement 
il était hanté, possédé. Puis, la situation anormale s'était 
•réglée, elle avait fait chambre à part, elle n'avait plus été 
la femme légitime que devant le monde, gardant ainsi les 
apparences, se consacrant tout entière à l'éducation de 
son fils Paul, qu'elle voulait sauver du désastre. Sans ce 
bel enfant, blond comme elle, doux comme elle, jamais 
elle ne se serait résignée. Il était la cause profonde de 
son renoncement, de son sacrifice. Aussi l'avait-elle 
enlevé au "^père indigne, comme une intelligence, un 
cœur à elle, à elle seule, où elle cultiverait la raison et 
la bonté, pour sa consolalioii. Et les années s'étaient écou- 
lées de la sorte, dans la joie grave de le voir grandir en 




43U LES tiUATRIi ËVANGILES 

sn^'cssc, on tcndr(^i^:^c ; et elle avait assisié, sans y prendre 
pnrl. de loiji puiir ainsulirc, nudr.imequisc déroulait, la 
Icnle ruine di' l'Aliîme l'ii face de la prospérité croissante 
de \a CrûcliLM'ifî, la conlnp;ioii de la jouissance, dont la 
folie, autoiii' d'elle, emportait son monde au gouffre. 
Eniin. une démenée deniiérc venait de tout anéantir dans 
une suprême flambée d'ineendic, et elle non plus ne 
doutait pas que ce ne Tût Delaveau, prévenu, qui eût al- 
lumé ce culossal bûcher, pour s'v brûler avec la coupable, 
la corruptrice, la dûvoralriee. Elle en gardait aussi le 
frisson, ollc se demandait si clic n'était pas ua peu com- 
plice, par sa faiblesse, sa résignation à tolérer depuis si 
longti'mps la Iraliison, la honte installées chez elle. Si elle 
s'était révolti'e dés le premier jour, peut-être le crime ne 
sernil-il pas allé jusqu'au bout. Et ce débat de sa con- 
science acheva de la bouleverser, de l'attendrir devant 
ce misérable liomme qu'elle voyait, depuis la catastrophe, 
promener épcrdument son nllreus désarroi, an travers 
du jardin dOserl etde la maison vide. 

Alors, comme elle traversait un m:itin le grand salon, 
où il avait donné tant de fêtes, elle l'aperçut effondré 
dans un fauteuil, qui pleurait comme un enfant, à gros 
sanglots. Elle en fut toute remuée, emplie d'une grande 
pitié. Et elle s'approeba, elle qui, depuis tant d'années, 
ne lui adressait plus la parole, quand le monde était 
parti, 

— Ce n'est pas en te désespérant, dit-elle, qne tn 
trouveras la force dont tu as besoin. 

Saisi de lavoir, de l'entendre lui parler, il la regardai! 
confusément, parmi ses larmes. 

— Oui, tu auras beau errer du malin au soir, le cou- 
rage doit être en loi, tu ne le iroiiveras pas ailleurs. 

11 eut un geste de désolation, il répondit à voix très 
basse : 

— Je suis si seul! 



. Ce n'élait point un méchant homme, ce n'était qu'un 
sot et un faible, un de ces lâches cœurs dont le plaisir 
égoïste fait des bourreaux. Et il s'était plaint de la soli- 
tude où elle le laissait, dans le malheur, d'un air si 
accablé, qu'elle en fut très émue. 

— Tu veux dire que tu as voulu être seul. Pourquoi, 
depuis ces affreuses choses, n'es-lu pas venu à moi i 

— Mon Dieu! bégaya-t-il, est-ce un pardon? 

Et il lui saisit les mains qu'elle lui abandonna; et, 
dans l'anéantissement où il était, il confessa sa laute, 
éperdu de repentir. Il n'avouait rien qu'elle ne sût déjà, 
sa longue trahison, cette maîtresse introduite au foyer 
domestique, celte femme qui l'avait rendu fou, jusqu'à 
la ruine; mais il mettait à s'accuser un tel emportement 
de franchise, qu'elle en était touchée, comme d'un aveu 
nouveau, entier, dont il aurait pu s'éviter l'humiliation. 
Et il finit en disant : 

— C'est vrai, je t'ai outragée si longtemps, j'ai été 
abominable... Pourquoi m'avais-tu abandonné, pour- 
quoi n'as-tu rien tenté pour me reprendre? 

Il touchait là le douloureux cas de conscience où elle 
était, le sourd remords qu'elle éprouvait, de n'avoir peut- 
être pas fait tout son devoir, en ne pas l'arrêtant dans sa 
chute. Et la réconciliation, que la pitié avait commencée, 
s'acheva dans ce sentiment de fraternelle indulgence. Les 
plus purs, les plus héroïques, n'ont-ils pas souvent leur 
part de la faute, lorsque les mauvais et les faibles 
succombent autour d'eux ? 

— Oui, dit-elle, j'aurais dû lutter davantage, j'ai trop 
voulu sauver ma fierté, assurer ma paix. Nous avons 
besoin d'oubli l'un et l'autre, il faut que tout ce passé 
soit mort. 

Puis, comme leur fils Paul passait dans le jardin, sous 
les fenêtres, elle l'appela. C'était maintenant un grand 
garçon de dix-huit ans, intelligent et fin, qu'elle avait 




> 



ai LES QUATRE ,ËVA^ClLt:S 

fait à son image, d'une grunde tendresse, d'une grande 
raison, débarrassé surtout de tous li;s préjugés de caste, 
prêt à vivre du travail de ses miiins, le jour où les cîr- 
constancosTcxigeraiciit. Il s'était piissionné pour la terre, 
il passait des j'ouriiéus h la ferme, s'inléressant ans ques- 
tions ie culture, aux semences qui germent, aux moissons 
qui poussent. Et, justement, lorsque sa mère le pria de 
venir un instant, il se rendait chez Feuitlat, pour voir un 
modèle nouveau de charrue. 

— Viens, mon enfant, ton pËre est dans le chagrin, et 
je désire que tu l'emhrasscs. 

Il y avait eu rupture entre le père et le fils, comme 
entre l'époux et l'épouse., l'ris tout entier par la mère, 
l'en faut avait grandi dans un respect froid pour cet homme 
qu'il sentait le méchant, le tourmunteur. Aussi Paul, 
saisi, touché, regarda-t-il quelques secondes ses parents, 
si paies, si bouleversés d'cjnction. Il comprit, il embrassa 
très affectueusement son père, il se jeta au cou de sa mère, 
pour l'embrasser elle aussi, de tout son cœur. La famille 
se retrouvait, il y eut là une minute heureuse, où l'on put 
croire que désormais l'entente stirait parfaite. 

Lorsque Suzanne à sou tour l'eut embrassé, Boisgelin 
dut contenir une nouvelle crise de larmes. 

— Bien! bien! nous voilà d'accord. Âh 1 mes entants, 
ça me ri'nd du couragi-... Nous sommes dans une situa- 
tion si terrible! 11 va falloir nous entendre, prendre ane 
décision. 

.\ssis tous les trois, ils causèrent un moment, car il 
Hv.iit le besoin de parler, de se coiilier h celle femme et à 
cet enfant, après avoir si éperdument promené seul 
raiit;oisse de sa faiblesse. H crut devoir rappeler à 
Suzanne comment ils avaient ai^Iieté l'Abîme un million 
el la Guerdach'.; cinq conl mille francs, avec les deux 
millions qui leur reliaient, lu million de sa dot à elle et 
le [[lilliûii sauvé dans la débâcle de ^a fortune à lui. Les 



IIIAVAIL 4d«l 



cinq cent mille francs qui restaient sur les deux millions,' 
rerais aux mains de Delaveau, avaient servi comme fonds 
de roulement pour Tusine. Tout leur argent se trouvait 
donc placé là, et le pis était que, lors des derniers 
embarras, il avait fallu emprunter six cent mille francs, 
dette qui grevait lourdement l'exploitation. Il semblait 
bien que l'usine était morte, maintenant qu'elle était 
brûlée, et qu'il eût fallu payer les six cent mille francs, 
avant de la f tire renaître de ses cendres. 

— Alors, à quoi vas-tu te décider? demanda Suzanne. 
Il dit les deux solutions entre lesquelles il se débattait, 

sans pouvoir choisir, tant elles offraient de difficultés 
l'une et l'autre : ou bien se débarrasser de tout, vendre 
ce qui n^st.iit de TAbîme à n'importe quel prix, sans 
doute à peine de quoi payer la dette de six cent mille 
francs; ou bien trouver des fonds nouveaux, constituer 
une société, dont il serait, avec son apport des terrains et 
de Toulillage sauvé,- combinaison qu'il sentait d'ailleurs 
cbimérique. Et, chaque jour, la solution était plus 
pressante, car la ruine s'aggravait totale et certaine. 
Suzanne lit une remarque. 

— Nous avons encore la Guerdache, nous pouvons 
vendre. 

— Oh! vendre la Guerdache! répondit-il d'un air 
désespéré. Vendre ce domaine où nous nous plaisons, où 
nous avons nos habitudes! Et pour aller nous réfugier, 
nous cacher dans quelque trou de misère! Quelle dé- 
chéance, quelle affreuse douleur encore! 

Elle était redevenùe grave, voyant bien qu'il ne s'accou- 
tumait pas à l'idé'i d'une existence médiocre et sage. 

— Mon ami, il faudra bien toujours en venir là. Nous ne 
pouvons [lins garder un train de maison si lourd. 

— Sans «.oiite, sans doute, on vendra la Guerdache, 
mais plus lard, lorsqu'une occasion se présentera. Si nous 
la metlioiis en vente maintenant, nous ne trouverions pas 

37 




at LES QUATRE KTINGILBS 

la moitiâ de sa valeur, car ce serait l'avea de notre rsioa, 
et tout le pays s'entendrait contre nous, pour ae réjoair al 
spAculer. 
Puis, il se servit d'un aliment plus direct. 

— D'ailleurs, chère amie, la Guerdache est ï toi. Ainsi 
qu'il a été dit dans les actes, les cinq cent milla frana 
de l'achat onl été pris sur le million de (a dol, et lei 
autres cinq cent mille francs sont entrés pour lit moitié 
dans le million que l'Âblms nous a coâlé. Si nous 
sommes copioprtétuires de l'usine, la Guerdache est 
donc la propriété entière, et mon désir est simplement de 
te iaconsei'ver le plus longtemps que nous pourrons. 

SuzHiinu cul un {lestc, ne voulant pas insister, mais 
laissant entuiidru que, depuis longtemps, elle était ré- 
si};iiée à tous les s;icrilices. Son mari la regardait, et il 
parut hrusqiieineiii jiris d'un souvenir. 

— Ah ! dis duuc, je voulais te demander... Esl-ce qoe 
(u as jamais revu ton ancien ami, monsieur Luc Fro- 
ment? 

Dlle demeura un instant stupéfaite. A la suite de la foD- 
dalLOii de la Crécherie et de la rivalité aiguë qui s'était 
déclarée entre li-s deux usines, sa rupture nécessaire 
avec Luc n'uvuii p,<s été le moindre de ses chagrins, parmi 
tant d'anieriunies duinestiqnes. Elle perdait en lui un cœur 
fraternel, cordiiil et consolateur, qui l'aurait secourue, 
soutenue. Mais elle s'était résignée une fois de plus, elle 
neravaitdêslur'a rencontré qne de loin en loin, au hasard 
de ses rares sorties, sans jamais lui adresser la parole. 
Lui-même iiuilait sa discrétion, son renoncement, il 
semtijait bien que leur ancienne intimité attendrie était 
pour toujours jjiorte. Cela n'empêchait pas la jeune 
femme de porter à l'œuvre de Luc un intérêt passionné, ' 
dont elle ne parlait i personne. Elle continuait k être 
sccrèlemunl avec lui, dans son effort généreux, dans sa 
volonté de mettre un peu de justice et d'amour tJiT la 



TRAVAIL 435 

terre. Aussi avait-elle souffert avec lui, triomphé avec 
lui, et lorsqu'on l'avait cru mort un moment, sous le cou- 
teau de Ragu, elle s'était enfermée deux jours, loin de 
tous les yeux. Et, au fond do sa douleur, elle découvrait 
une angoisse intolérable, la liaison avec Josine qu'elle 
apprenait ainsi et qui lui laissait une blessure. Avait-elle 
donc aimé Luc sans le savoir? n'avait-elle pas rêvé la 
joie, la fierté d'un époux tel que lui, qui aurait fait un si 
magnifique usage de la fortune? ne s'était-elle pas dit 
qu'elle l'aurait aidé, qu'ils auraient ensemble réalisé 
des prodiges de paix et de bonté? Mais il avait guéri, il 
était maintenant le mari de Josine, et elle avait senti de 
nouveau tout sombrer dans son abnégation d'épouse 
sacrifiée, de mère ne vivant plus que pour son fils. Luc 
cessait d'exister pour elle, et la question qui lui était 
posée la ramenait de si loin, qu'elle ne cacha pas sa 
grande surprise, avant de répondre. 

— Comment veux-tu que j'aie revu monsieur Fro- 
ment? Tu le sais bien, voilà plus de dix ans que nos re- 
lations sont rompues. 

Boisgelin, tranquillement, haussa les épaules. 

— Oh! ça n'empêche pas, tu aurais pu le rencontrer et 
lui parler. Vous vous entendiei si parfaitement, autrefois.. . 
alors, tu n'as gardé aucun rapport avec lui? 

— Non, dit-elle nettement. Si je le voyais encore, tu le 
saurais. 

Elle sentait grandir son étonnement, blessée de son in^ 

sistance, un peu honteuse d'être interrogée de la sorte. 

Où Toulait-il en venir? à quel propos ce désir qu'elle eût 

conservé des rapports avec Luc? Et, à son tour, elle fut 

curieuse d'être renseignée. 

— Pourquoi me demandes-tu cela? 

— Pour rien, une idée en l'air que j'ai eue tout à 
l'heure. 

Il y revint cependant, il finit par se confesser. 




436 LES QUATRE ÉVANGILES 

— Voilà... Je te disais que nous avions deux partis à 
prendre, ou vendre l'Abimcen nous débi)rrasBait( de loat, 
ou créer une société d'exploitation, dans lafjucDe je reste- 
rais. Eh bien! il y a un troisième moyen, une combiDaï- 
son des deux autres qui serait de nous Taire acheter 
l'Ablmc par la Crécherie, tout en nous réservant la meil- 
leure partdcs bénélices... Tu comprends? 

— Non, pas tout à fait. 

— C'est pourtant très simple... Ce Luc doit avoir une 
envie folle de nos terrains. Or, il nous a fait asaes de 
mal, n'est-ce pas? il est bien légitime que nous tirioos 
de lui une grosse somme. El notre salut serait certaine- 
ment là, surtout si nous avions en outre des inléréls dans 
la maison, ce qui nous permettrait de garder la Gaer- 
daciic, sans rien diminuer de noire train d'existence. 

Suzanne l'écoutait avec un grand s^iisissement de tris- 
tesse. Eb quoi! c'était toujours le même homme, ref7 
froyable leçon ne l'avait pas corrigé. Il ne râvait que da 
spéculer sur les autres, de tirer prolit de la situation oà 
ils pouvaient être. Surtout, il n'avait toujours qu'uo bul, 
ne rien l'aire, rester l'oisif, l'entretenu, le capitaliste 
qu'il était. Dans le désespoir alTolé où il se débattait de- 
puis la catastrophe, il n'y avait que la terreur, la haine 
du traviiil, la pensée obsédante de se demander comment 
i) s'arrangerait pour continuer à vivre, en ne rien Taisant. 
Et, brusquement, sous les larmes dëjàséchées, le jouis- 
seur reparaissait. 

Elle voulut savoir jusqu'au bout. 

— Mais, rcprit-cUe, qu'ai-je à voir dans cette affaire, 
pourquoi medcmandais-lu si j'avais conservé des relations 
avec monsieur Froment? 

Tranquillement, il répondit : 

— Oh! mon Dieu! parce que ça m'aurait facilité les 
ouvertures que je songe à lui faire. Tu comprends, 
après des années de brouille, il n'est pas facile d'abor- 



TRAVAIL 437 

der un monsieur pour entamer une question d'intérêt; 
tandis que ça devenait beaucoup plus simple, si le 
monsieur était resté ton ami... Toi-même, peut-être, tu 
aurais pu le voir, lui parler... 
Elle l'arrêta d'un geste brusque. 

— Jamais je n'aurais parlé à monsieur Froment, dans 
de telles conditions. Tu oublies que j'avais pour lui une 
affection de sœur. 

Ah ! le malheureux, il en tombait à cette bassesse de 
spéculer sur la tendresse que Luc pouvait avoir gardée 
au cœur; et c'était elle qu'il imaginait d'employer pour 
attendrir l'adversaire, de façon à le vaincre ensuite plus 
aisément I 

Il dut comprendre qu'il la blessait, en la voyant tout de 
suite plus pâle et plus froide, comme si elle s'était de 
nouveau retirée de lui. Et il voulut effacer l'impression 
mauvaise. 

— Tu as raison, les affaires iie regardent pas les 
femmes. Tu ne pouvais en effet te charger d'une pareille 
commission. Mais, tout de même, je suis content de mon 
idée, car plus j'y réfléchis, plus je suis convaincu que 
notre salut est là. Je vais dresser mon plan d'attaque, 
puis je trouverai bien un moyen de me mettre en rapport 
avec le directeur de la Crêcherie. A moins encore que 
je ne le laisse faire lui-même le premier pas, ce qui serait 
plus adroit. 

Il était ragaillardi par cet espoir d'en duper un autre 
et d'en tirer son plaisir, comme il avait fait jusque-là. La 
vie avait encore du bon, si l'on pouvait la vivre, les mains 
paresseusses et blanches, ignorantes de l'outil. Il se leva, 
eut un soupir de soulagement, regarda d'une des fenêtres 
le gi*and parc, qui semblait plus vaste par cette claire 
journée d'hiver, et où il espérait, dès le printemps, 
reprendre ses fêtes. Puis, il eut ce cri : 

— Nous serions bien bêtes de nous désoler. Est-ce que 

37. 




m LES QUATRE fiVlNClLES 

des gens comme nous peuTenl jamais £lre misérablMl 

Suzanne, qui était restée assise, arail senti croître son 
horrible tristesse. Un instant, elle venait d'avoir la naïve 
espérance de corriger cet homme, et elle s'apercevait 
que toutes les tempûlcs, les révolutions pouvaient passer 
sur lui, sans qu'il s'amendât, sans qu'il comprit même les 
temps nouveaux. L'antique eiploitation de l'homme par 
l'homme était dans sou sang, il ne pouvait vivre et jouir 
que sur les autres. Toujours, il resterait un grand enfant 
mauvais, dont elle auruit plus tard la charge, si la justice 
faisait jamais son œuvre. Alors, elle n'eut plus pour lui 
que beaucoup d'^mèrc pitié. 

Pendant cette longue conversation, Paul n'avait pas 
buugé, écoutant ses parents, de son air doux d'ioleUi- 
geuce et de toiitiressc. Dans ses grands jeux pensifs, pas- 
saient visiblement toutes les émotions qui agitaient sa 
mère. Il était en communion constante avec elle, il sonf- 
frit de ce qu'elle soulTruil, en vovunt l'époux et le pèr« 
indigne. Et, comme elle s'aperçut de sa gêne douloureuse, 
elle lui demanda : 

— Où allais-tu donc, mon enfant? 

— Mère, j';iiluis à la Ferme, où Feuillat doit avoir 
reçu lu niiuveile charrue, pour les labours d'hiver. 

Boisgi'lin l'Ut un gros rire. 
-■ '.'A va l'intéresse? 

— M.'iis nui, uioc! père... Aux Combollcs, ils ont des 
cli.irriicsà v;i|i ur qui foui des sillons de iilusiéurs kïlo- 
r>."lreii, d:iiis li'urs cliainps mis en roinrtiun, devenus un 
clianipiiiini.'njjc, lit c'est superbe de voir la terre retour* 
n-Miit fée Iée.juï;]'.i'au\ enlriiiiles. 

' Il s'cntUoii^iasiitaiL avec une passion juvénile. Sa mère 
:iou;'i:Ml,atti'tldne. 

— Va, vil, mon enfanl, va voir la charrue nouvelle, cl 
truv:iillu, tu t'en porteras mieux. 

Leii jiiurs i7ui suivirent, Suzanne remarqua que sttn 



mari ne se hâtait point de mettre son projet à exécution. 
Il semblait lui suffire d'aToir trouvé la solution qui, selon 
lui, devait les sauver tous ; et il était repris par son indo- 
lence, incapable de volonté. D'ailleurs, elle avait à la 
Guerdache un autre grand enfant dont les allures lui 
causèrent une soudaine inquiétude. Monsieur Jérôme, le 
grand-père, qui venait d'atteindre Tâge avancé de quatre- 
vingt-huit ans, malgré la sorte de mort vivante dont la 
paralysie l'avait frappé, menait toujours à l'écart sa vie 
muette, n'ayant plus de rapports avec le monde extérieur, 
en dehors de ses continuelles promenades, dans la petite 
voiture que poussait un domestique. Seule, Suzanne entrait 
chez lui, le soignait, avait les attentions tendres que, fil- 
lette, elle lui prodiguait déjà, il y avait bientôt trente ans, 
dans celte même chambre du rez-de-chaussée, ouvraht sur 
le parc. Et elle était si habituée aux yeux clairs du vieil- 
lard, ces yeux sans fond, comme pleins d'eau de source, 
qu'elle pouvait y lire les moindres ombres fuirilives. Or, 
depuis les derniers événements, les yeux s'étaient assom- 
bris, il semblait qu'un sable lointain, en se soulevant, les 
eût troublés. Pendant tant d'années monotones, elle s'était 
penchée sur eux sans rien y voir, se demandant si la pen- 
sée ne s'en était pas allée à jamais, pour qu'ils restassent 
si purs, si vides! Etait-ce donc, maintenant, que la pensée 
revenait? ces ombres, ces fièvres renaissantes n'indi- 
quaient-elles pas un réveil possible de tout l'être? Peut- 
être même avait-il toujours été conscient, intelligent; 
peut-être élail-ce, par un miracle, le dur lien physique 
delà paralysie qui se relâchait, le délivrant un peu, au 
moment de la fin, i^u silence et de l'immobilité où il avait 
vécu si lun',^lemps emprisonné. Et elle suivait avec une 
surprise ri une angoisse croissantes ce lent travail de 
délivrance. 

Un soir, le domestique qui poussait la petite voiture de 
monsieur Jérôme, se permit d'arrêter Suzanne, comme 




4i0 LES QUATRE EVANGILES 

elle sor(aîl de la chambre du vieillard, remuée par le 

regard vÎTanl don! il l'avail accompagnée jusqu'à la porle. 

— Madame, je me suis promis de voas dire... Il me 
semMe que monsieurn'esl plus le même. Aujourd'hui, il 
a parlé. 

Saisie, elle s'écria : 

— Comment, il a parlé ! 

— Oui, hier même, j'avais bien cru l'entendre bégayer 
des mots, à demi-voi):, pendant une petite halte que nons 
avons Taite, sur la route de Brias, en face de l'Abtme. 
Mais, aujourd'hui, comme nous passions devant la Crèche- 
rie, il a certainement parlé, j'en suis sdr. 

— Et qu'a-t-il dit? 

— Ah ! madame, je n'ai pas bien compris, je crois bien 
que c'étaient des paroles sans suite, ça n'avait pas de sen* 
raisonnable. 

Dés lors, dans sa tendresse inquiète, Suzanne surveilla 
de près le grand-père. Le domestique avait l'ordre, cbaque 
soir, de venir conter la journée à madame. Et ce fut ainsi 
qu'elle put suivre la fièvre croissante qui semblait s'em- 
parer de monsieur Jérôme. Il était pris d'un besoin de 
voir, d'entendre, il exigeait qu'on prolongeât ses prome- 
nades, comme s'il fût avide des spectacles se déroul.int le 
long des roules. Mais, surtout, il se faisait conduire 
quottdiennemcntaux deux méniesendroits, soit i l'Abîme, 
soit à la Crêcberie, sans se lasser de regarder pendant 
des heures les ruines sombres de l'un, la gaie prospérité 
de l'autre. Il forçait le domestique à ralentir la marche,, 
il lui ordonnait de repasser à plusieurs reprises, bégayant 
de plus en plus distinctement ces mots sans suite, dont 
le sens échappait encore. Et Suzanne, bouleversée de ce 
lent réveil, finit par faire venir le docteur Novarre, 
désireuse d'avoir son avis. 

— Docteur, lui dit-elle, après lui avoir expliqué le cas, 
vous ne sauriez croire de quel effroi cela m'eraplit. C'est 



TRAVAIL 4i1 

comme si j'assistais à une résurrection. Mon cœur se 
serre, il me semble voir là un signe prodigieux, qui an- 
nonce d'extraordinaires événements. 

Novarre sourit de cette nervosité de femme. Puis, il 
voulut se rendre compte par lui-même. Mais mon- 
sieur Jérôme n'était point un malade commode, il avait 
fermé sa porte aux médecins ainsi qu'au reste du monde; 
et, en somme, comme son état ne réclamait aucun traite- 
ment, le docteur s'abstenait d'entrer chez lui, depuis des 
années. Il dut donc se contenter de l'attendre dans le 
parc, à une de ses sorties, de le saluer, de le suivre sur 
la roule. Même il l'aborda, il vit ses yeux s'éclairer, ses 
lèvres s'ouvrir en un balbutiement confus. Et il fut 
étonné, remué à son tour. 

— Vous avez raison, madame, revint-il dire à Suzanne, 
le cas est très singulier. Il y a évidemment là toute une 
crise de l'être, qui doit venir d'un profond ébranlement 
intérieur. 

Anxieuse, elle demanda: 

— Mais que prévoyez-vous, docteur, et que pouvons- 
nous faire ? 

— Oh! nous ne pouvons rien faire, cela est malheu- 
reusement certain. Et, quant à prévoir ce qu'un tel état 
peut amener prochainement, je ne m'y hasarderai même 
pas... Pourtant, je dois dire que, si de p;ireils cas sont 
rares, il y en a des exemples. Ainsi, je me souviens 
d'avoir examiné, à l'Asile de Saint-Cron, un vieillard qui 
s'y trouvait enfermé depuis près de quarante ans, sans 
que les gardiens se souvinssent de l'avoir jamais entendu 
prononcer une parole. Tout d'un coup, il parut s'éveil- 
ler, il parla confusément d'abord, puis très nettement, 
et ce fut un flux interminable, des heures entières d'un 
bavardage ininterrompu. Mais l'extraordinaire était que 
ce vieillard, considéré comme idiot, avait tout vu, tout 
entendu, tout compris, pendant ses quarante ans d'appa- 




44t LES QUATRE £VAHG1LES 

runt sommeil; et ce qu'il conUit ainsi, d'un flot da 
pLiroIes débordant, était précisément le récit sans fin de 
&C.S sensations, de ses souvenirs, emmagiisinés depuis son 
eitli'âe à l'Asile. 

Suz.iniie ri'cniissail, tâchait de cacher l'alTreuse émotion 
où la ji'tail cet exemple. 

— Et, demaiida-t-elle de nouveau, qu'est-ce que le 
iii.ilhiiureux est devenu? 

Novarre hésita une seconde. , 

— Il est mort trois jours après. Je dois Tons 
l'avouiT, madame, ces sortes de crises sont presque too- 
juiirs le sjinpti^me d'une lin prochaine. C'est l'éternelle 
iriiiige de la lampe qui jette un dernier éclat avant de 
s'i'ltiindre. 

Un grand silence régna. Elle était devenue très p&le,Ie 
Troid de ta mort passait. Mais ce n'était point la fin prochune 
du triste grand-père, c'était en elle une autre cniote, 
une autre douleur. Comme le vieillard de Saînt-Gron, 
est-ce que le grand-père avait tout vtt, tout entendu, ton! 
compris? El elle fmit par poser encore une question. 

— Docteur, croyez-vous l'intelligence abolie, chex 
notre cher infirme? Selon vous, comprend-il, pense-t-il? 

Novarre eut un geste vague, le geste du savant qui.en 
dehors de la certitude expérimentale, ne croit pouToir 
s'engager à rien. 

— Oh! madame, vous m'en demandez beaucoup. Tovl 
est possible, dans ce mystère du cerveau, où nous péné- 
trons si difficilement encore. L'intelligence peut rester 
intacte, après la perte de la parole, car ce n'est pas parce 
qu'on ne parle pas qu'on ne pense pas... Cependant, 
j'aurais diagnostiqué un aifaiblissement de toutes les 
facultés mentales de monsieur Jérôme, je l'ai cru sombré 
à Jamais dans l'enfance sénile. 

— Mais il est possible, dites-vous, qu'il ail gard6 8«8 
facultés intactes. 



— Très possible, je commence même à le soupçonner, 
et la preuve en est le réveil de tout l'être, la parole qui 
semble lui revenir peu à peu. 

A la suite de cette conversation, Suzanne resta en 
une sorte de douloureuse horreur. Elle ne pouvait plus 
s'attarder afîectueusement dans la chambre du grand- 
père, assister ainsi à sa résurrection, sans ressentir un 
secret effroi. S'il avait tout vu, tout entendu, s'il avait 
tout compris, dans la rigidité muette où la paralysie 
Tenchaînait, quel terrible drame s'était passé au fond de 
son silence ! Depuis plus de trente ans, il était comme 
le témoin impassible de la rapide déchéance de sa race, 
ses yeux clairs avaient vu se dérouler cette défaite des 
siens, une chute que le vertige de la possession accélé- 
rait de père en fils. Deux générations» venaient de suffire 
pour brûler, au feu dévorateur de la jouissance, la for- 
tune fondée par son père et par lui, et qu'il croyait si 
solide. Il avait vu son fils Michel,. devenu veuf, se ruiner 
dans l'amour des femmes chères, se casser la tête d'un 
coup de pistolet, tandis que sa fille Laure, perdue de 
mysticisme, entrait au couvent, et que son autre fils Phi- 
lippe, marié à une catin, était tué en duel, après une 
existence imbécile. Il avait vu son petit-fils Gustave, le 
fils de Michel, jeter celui-ci au suicide, en lui volant 
une maîtresse et les cent mille francs de ses échéances, à 
l'heure où son autre petit-fils, André, le fils de Philippe, 
échouait dans le cabanon d'une maison de santé. Il avait 
vu Boisgelin, le mari de sa petite-fille Suzanne, racheter 
l'Abîme en péril, le confiera un cousin pauvre. Delaveau, 
qui, après lui avoir rendu une courte prospérité, venait 
de le réduire en cendres, à demi effondré déjà, le soir où 
il avait découvert le poison destructeur, la trahison de 
sa femme Fernande et du bellâtre Boisgelin, s'affolant 
l'un l'autre d'un besoin éperdu de luxe et de plaisir, jus- 
qu'à la destruction de tout ce qui les entourait. Il avait 




4U LES QCATKE ÉVANGILES 

VU l'Abtme, sa création aimée, celte udae reçue si mo- 
(lesle des mnins de son père, si élargie par les siennes, 
devenue gé.inle, il avait vu l'Ablmo, doni il espérait qae 
sa race Ttirait toute une ville, l'empire du fer et de 
l'acier, décliner si rapidement, que, dès la deuxième 
^'énêr.tlion, il n'en restait pas une picne debout. Il avait 
eiilin vu sa race, ou s'était accumulée si lentement, dans 
une longue ascendance de misérables ouvriers, la force 
créatrice qui avait éclaté en son père et en lui, il avaîl 
vu sa race tout de suite gâlée, dégénérée, détruite par 
l'abus de lu richussc, comme si, cliez ses petits-enTants, 
plus rien déjà ne tlambail de l'héroïsme au travail des 
Qurignon. El quelle effroyable histoire amassée dans !e 
crâne de ce vieillard de qualre-vingt-sept ans, quelle suite 
de faits terribles, résumant tout un siècle d'clTorls, éclai- 
rant le passé, le présent, l'avenir d'une famille ! Et quelle 
terrili.uitc chose que ce ci'àne, où semblait dormir celte 
bifitoire, se réveillât lentement, et que tout menacill d'à» 
sortir bient6t, en un Ilot de débordante vérité, si les lèvres 
déjà b.ilbutiantus se inetlaient à crier des paroles claires! 
C'était ce terrible réveil que Suzanne attendait main- 
tenant avec une anxiété croissante. Elle et son lils étaient 
les derniers de la race, Paul restait le seul mile des 
Qurignon. La tante Laure venait de mourir dans le cou- 
vent des Carmélites cloitrées, où elle avait vécu près de 
quarante ans ; et, depuis des années déjà, le cousin André 
était mort fou, retranché du monde dès son enfance. 
Auïsi, lorsque Paul, à présent, accompagnait sa mère 
clifz monsi:^ur Jérôme, celui-ci le regardait-il lon- 
^'iiemenl, de ses yeux qui s'éclairaient d'intelligence. 
L'unique et frète rameau était la, du chêne au tronc puis- 
sant, qu'il avait jadis espéré voir croître cl se bifurquer 
en vigoureuses brinches, toute une famille pullulante. 
L'arbre familial n'apportait-il pas la sève nouvelle, ane 
santé et une vigueur puisées dans de rudes ancêtres 



IflATAlU «VU 



travailleurs? sa descendance n'allait-elle pas désormais 
s'épanouir, se répandre, pour la conquête de tous les 
biens et de toutes les joies de la terre? Et la sève était 
déjà tarie chez ses petits-fils, la vie de richesse mal vécue 
avait consumé Tamas lointain des forces ancestrales, en 
moins d'un demi-siècle. Quelle amertume, lorsque le 
triste grand-père, le témoin suprême demeuré debout au 
milieu de tant de ruines, ne trouvait plus devant lui que 
le doux Paul, si fin, si délicat, dernier cadeau de la vie, 
qui semblait avoir voulu laisser aux Qurignon ce précieux 
rejeton, afin de repousser et de refleurir dans la terre 
nouvelle! Et quelle ironie douloureuse, qu'il restât seu- 
lement, à cette heure, cet enfant paisible et réfléchi, dans 
cette Guerdache énorme, cette habitation royale, achetée 
très cher autrefois par monsieur Jérôme, dans l'espoir 
et l'orgueil de la peupler un jour de ses nombreux des- 
cendants! Il en voyait les appartements si vastes occupés 
par dix ménages, il y entendait les rires d'une troupe 
sans cesse accrue de garçons et de filles, c'était le do- 
maine familial, heureux, luxueux, où régnerait la dynas- 
tie de plus en plus féconde des Qurignon. Puis, voilà, au 
contraire, que les appartements s'étaient vidés chaque 
jour davantage ; l'ivresse, la folie, la mort avaient passé, 
faisant leur œuvre destructive ; une dernière corrup- 
trice était venue, qui avait achevé de ruiner la maison; 
et, depuis la dernière catastrophe, on fermait les deux 
tiers des appartements, tout le second étage était aban- 
donné à la poussière, les salons de réception eux-mêmes, 
au rez-de-chaussée, s'ouvraient seulement le samedi, 
pour permettre au soleil d'entrer. La race allait finir, si 
Paul ne la relevait pas, et l'empire où elle aurait dû 
prospérer n'était plus qu'une grande demeure vide, trop 
lourde aux épaules du ménage désuni, et qui allait 
s'émietter peu à peu dans l'abandon, si on ne lui rendait 

pas une vie nouvelle. 

38 




4W LES QUATRE ÉVANGILES 

Une semaine encore se passa. Le domestiqne, I pré- 
sent, disliiigiiatt des mots dans le balbutiement confus de 
monsieurJérôine. Puis, une phrase nelle se forma, et il 
ïint la répéter à miidame. 

— Ob! ce n'a pas été s;ins peine, inadame.maisje puis 
affirmiTà madame que monïtieura encore répélê ce malin: 
t II faut rendre, il faut rendre *. 

Suzanne ri'slail incrédule. Cela ne correspondait! rien. 
11 faut rendre quoi? 

— Ecoutez mieux, mon ami, t&chez de mieux saisir les 
mots. 

Le lendemain, le domestique fui plus arfirmalifencore. 

— J'assure à madame que monsieur dit bien : i II faut 
rendre, il faut rendre >, et cela vingt fois, trente fois de 
suite, d'une petite voix basse et continue, comme s'il 
mettait là tonte la force qui lui reste. 

Dès le soir, Suzanne prit la résolution de veiller elle- 
même le grand-père, pour se rendre compte. Le jour sui- 
vant, il ne put se lever. Tandis que le cerveau se déga- 
geait, les jambes cl bientôt tout le tronc furent envahis, 
comme déjà fnippés de mort. Elle s'épouvanta, elle envoya 
de nouveau chercher Novarre, qui, impuissant, la prévînt 
doucement que la fin approchait. Et, dès lors, elle ne 
quitta plus la chambre. 

C'était une vaste chambre, garnie de tapis 1res épais, 
ornée de tentures 1res lourdes. Toute ronge, d'un luxe 
solide et un peu sombre, elle avait des meuhlos de palis- 
sandre sculpté, un grand Ut à colonnes, uiie haute glace 
où tout lu parc se rellëtait. Quand les fenêtres étaient 
ouvertes, on apercevait, au delà des pelouses, entre les 
cimes des arbres séculaires, un déroulement immense 
d'horizon, l'amas îles toitures de Beauclair d'abord, puis 
les Monts Bleuses au delà, la Crficherie avec son haut 
fourneau, et l'Abîme dont les cheminées géantes restaient 
debout. 



TKAVAIL UT 

Un matin, Suzanne s'étail assise près du lit, après avoir 
relevé les rideaux, pour que le soleil d'hiver entrât, 
lorsqu'elle eut Témotion d'entendre monsieur Jérôme 
parler. Depuis un instant, la face tournée vers une fenêtre^ 
il regardiiit au loin Thorizon, de ses grands yeux clairs. 
Et il ne dit d'abord que deux mots : 

— Monsieur Luc... 

Suzanne, qui avait distinctement entendu, resta un 
moment frappée de surprise. Pourquoi monsieur Luc? 
jamais monsieur Jérôme ne s'était trouvé en relations 
avec Luc, il devait même ignorer son existence ; à moins 
pourtant qu'il n'eût eu conscience des derniers événe- 
ments, tout vu, tout compris, ce dont elle avait seulement 
le soupçon et la crainte. Ce « monsieur Luc » tombant 
de ses lèvres si longtemps closes, c'était la première 
preuve que, derrière son silence, il y avait une intelli- 
gence toujours éveillée, qui voyait et comprenait. Elle 
en senlil croître son angoisse. 

— C'est bien monsieur Luc que vous dites, grand- 
père? 

— Oui, oui, monsieur Luc... 

Il y mettait une netteté, une énergie croissantes, les 
yeux ardemment fixés sur elle. 

— Et pourquoi me parlez-vous de monsieur Luc ? 
vous .le connaissez donc, vous avez donc quelque chose à 
me dire de lui ? 

Là, il hésita, ne trouvant sans doute pas les mots; 
puis, il répéta encore le nom de Luc, avec une impatience 
d'enfant. 

— Autrefois, reprit-elle, il était mon grand ami, 
mais voici de bien longues années qu'il ne vient 
plus. 

Vivement, il hocha la tête, et alors il trouva, comme si 
sa lan<rue se dénouait peu à peu. 

— Je sais, je sais... Je veux qu'il vienne... 




MB LES Ql'ATliE ËViNr.lLES 

— Vous voulez que monsieur Luc vienne vous voir, 
TOUS désirez lui parler, grand-pére ? 

— Oui, oui, c'est cela... Qu'il vienne tout de suite, je 
lui parlerai. 

La surprise de Suzanne augmenlait, arec le sourd 
effroi dont elle était envahie. Que pouvait vouloir dire 
monsieur Jérôme à Luc? Cela lui paraissait si gros 
d'hypolhËses pénibles, qu'un instant elle tâcha d'éluder 
ce désir, eu y voyant seulement une imagination délt- 
ranU'. Mais il avait bien toute sa raison, il la suppliait 
d'un élan plein de ferveur, irrésistible, où il épuisait 
les denitères forces de son pauvre être infirme. Et elle 
finit pur être profuiidémcnt troublée, trouvant lik un cas 
de coijscieuce, se demandant si elle ne serait pas cou- 
pable en rerusant h un moribond une entrevue d'où sop- 
tiraiciit peut-être les choses menaçantes et obscures dont 
elle sentait le frisson. 

— Vous ne pouvez pas me parler, i moi, grand- 
père? 

— Non, non, à monsieur Luc... Je lui parlerai tout de 
suite, oh ! tout de suite I 

— C'est bien, grand-père, je vais lui écrire, el j'espère 
qu'il viendra. 

Mais, quand Suzanne l'écrivit, celte lettre & Luc, sa 
main trembla. Elle ne traça que deux lignes:, c Mon 
ami, j'ai besoin de vous, venez tout de suite. > El, à deux 
reprises, elle dut s'arrêter, la force lui manquait pour 
aller au bout de ces quelques mots, tellement ilséveil- 
laienl de souvenirs en elle, toute sa vie perdue, le 
bonheur à c6té duquel cite avait passé, et qu'elle ne con- 
naîtrait jamais. Il était i peine dix heures du matin, 
un petit domestique partit avec la lettre, pour la porter à 
la Crêcherie. 

Justement, Luc se trouvait devant la Maison-Commune, 
achevant son inspection matinale, lorsque la lettre lui 



TRAVAIL • 449 

fat remise ; et, sans tarder, il suivit le petit domestique^ 
Uais quelle émotion aussi, quel attendrissement de tout 
son cœur, à ces simples mots, si touchants : a Mon ami, 
j'ai besoin de vous, venez tout de suite !» Il y avait douze 
ans que les événements les avaient séparés, et elle lui 
écrivait comme s'ils s'étaient quittés la veille, certaine 
de le voir répondre à son appel. Elle n'avait pas douté 
un instant de son ami, il était touché aux larmes 
de la sentir toujours la même, danâ leur bonne frater- 
nité d'autrefois. Les plus effroyables drames avaient pu 
éclater autour d'eux, toutes les passions s'étaient dé- 
chaînées, balayant les hommes et les choses, et ils se 
retrouvaient naturellement la main dans la main, après 
tant d'années de séparation. Puis, comme, d'un pas 
alerte, il approchait de la Guerdache, il se demanda 
pourquoi elle l'appelait. Il n'ignorait pas le désir où était 
Boisgelin de lui vendre l'Abîme le plus cher possible, en 
spéculant sur la situation. Sa résolution était d'ailleurs 
formelle, jamais il n'achèterait l'Abîme ; car la seule so- 
lution acceptable était que l'Abîme entrât dans l'associa- 
tion de la Crécherie, comme les autres usines de moindre 
importance s'y étaient déjà fondues. L'idée l'effleura un 
instant que Boisgelin avait dû pousser sa femme à lui 
faire des ouvertures. Mais il la connaissait, elle était 
incapable de se prêter à un pareil rôle. Et il la devinait 
brisée d'inquiétude, ayant besoin de lui en quelque 
circonstance tragique. Il ne chercha plus, elle lui 
dirait elle-même le service qu'elle attendait de son 
affection. 

Suzanne attendait Luc dans un petit salon, et quand il 
entra, elle crut défaillir, tant son trouble fut profond. 
Lui-même restait bouleversé, lecœur débordant. D'abord, 
ils ne purent dire une parole. Et ils se regardaient en 
silence. 

— Oh ! mon ami, mon ami, murmura-t-elle enfin. 

38. 




450 LES QUATRE EVANGILES 

El elle mettait daus ces simples mots rémollAn de toat 

ce qui s'était passé depuis douze ans, leur séparition à 
peine coupée de rares et muettes rencontres, la n« 
cruelle i|u'olle avait vécue à son foyer oii(rn<;é et tontllé, 
surtout l'œuvre qu'il avait uccouiplie pendant ce temps, 
qu'elle avait suivie de loin, d'une âme enttion^iaste. Il 
' devenait un liéros, elle lui renduit un culte, elle aurait 
voulu s'agenouiller, panser ses blessures, Être la com- 
pagne qui console cl qui aide. Hais une autre était venue, 
elle avait tant soulVerl de Josine, que son ctcur d'amante 
désormais étiiit mort, enseveli dans cet amour i^'norÀ de 
tous, dont elle-même ne voulait plus savoir s'il avùt 
existé. El, de voir sou dieu devant elle, cela faîsaîl 
remonter toutes ces choses des secrètes profoinleors de 
son être, en un attendrissement éperdu qui mouillait ses 
jeux et agilail ses mains d'un petit trembienii'nt. 

— Oh ! mon ami, mon ami, vous voilà donc, il a suffi 
que je vous ii|)pelle! 

Chez Lue, fréuiissant d'une pareille sympathie, les soa- 
venirs évoquaient de même tout le passé. Il l'avait sae si 
malheureuse, sous l'outrage de la maîtresse, de la 
corruplnce, presque installée dans sa maison! Il l'aTtil 
sue si digne, si héroïque, ne voulant pas céder la place, 
défendant l'honneur du nom en restant ^ son foyer, 
la tête liiinli', pour son fils, pour elle-n: 'oe I Aussi, 
malgré lu sé|>;ii-Fiiton, jamais elle n'était sortie de bod 
esprit ni de son cieur, toujours il l'avait vénérée et plainte 
davantagis h rhiujue nouveau rhagrin dont il la savait 
frappée, lîii-n souvent, il s'Olaît deniauiié ciimmi-nl aller 
ft son secours. i\>: <|uelle aide il poiivait lui être. 11 aurait 
éprouvé nue si grande joie à lui donner la pn^uve qu'il 
n'avait rien onlilié, qu'il était demeuré l'ami d'autrefois, 
le complice discret de ses bonne.s actions! Kl cet.iit pour- 
quoi il ace lirait si vite au premier appel, pi. -in de cette 
atTection inijuièl!', qui maintenant, devant elle, lui gon- 



xivATAiii maj 



flait le cœur, incapable de parler, jusqu'à ce qu'il pût 
répondre enfin : 

— Oui, voire ami, votre ami qui n'a cessé de l'être, 
qui attendait cet appel pour accourir! 

Ils étaient restés fraternels, et ils sentirent alors si 
profondément cette fraternité, nouée pour toujours, qu'ils 
tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Ils se basèrent 
sur les joues, en camarades, en amis ne craignant plus 
rien des folies humaines, certains de ne jamais soufifrir 
Tun par Tautre, de ne se donner que de la paix et du 
courage. Tout ce que Tamitié entre un homme et une 
femme peut avoir de fort et de tendre, fleurissait dans 
leur sourire. 

— Mon amie, si vous saviez ma crainte, lorsque j'ai 
compris que, sous mes coups, l'Abîme finirait par crou- 
ler! N'esl-ce pas vous que je ruinais ? El à quelle foi j'ai 
dû obéir, pour ne pas m'arrêter devant cette pensée! 
Parfois, j'étais pris de grandes tristesses, vous deviez me 
maudire, vous ne me pardonneriez jamais d'être la cause 
des soucis où vous vous déballez à celle heure. 

-^ Moi, vous maudire, mon ami ! Mais j'étais avec 
vous, je faisais des vœux pour vous, vos victoires ont été 
mes seules joies! El cela m'était si doux, au milieu de 
ce monde qui est le mien et qui vous exécrait, d'avoir ma 
secrète ad. 'clion, de vous comprendre et de vous aimer, 
en un saurluaire intime, ignoré des autres ! 

— Je ne vous en ai pas moins ruinée, mon amie. 
Qu'allez-vous devenir, vous habituée dès renfance à cette 
vie de luxe? 

— Ob ! ruinée, mon ami, la besogne se serait faite sans 
vous. Ce sont les autres qui m'ont ruin<''e. Et vous verrez 
si je serai brave, toute délicate que vous me pensez. 

— Mais Paul, mais votre fils? 

— Paul ! il ne pouvait lui arriver de plus grand bon- 
heur. Il travaillera. Vovez ce aueTargent a fait des miens. 




^ 



451 LES QU&THE EVANGILES 1 

Et buzanne dit enfin à Luc pourquoi elle lui avtîl 
adressé un si pressant ;ippel. Monsieur Jérôme, dont elk i 
lui conta le pDij^nani réveil d'inieiftgence, désirait le 
voir. C'était le vœu d'un mourant, le docteur Novarn 
croyail à une lin 1res prochaine. Luc, étonné comme elle, 
et comme elle saisi d'un vague effroi, à la pensée de cetK 
résur*clion, où il était prié si étrangement d'intervenir, 
répondit qu'il était tout à elle, prêt à faire ce qu'elle loi 
demanderait. 

— Vous avez prévenu votre mari de ee désir et de n» 
visite? 

Elle 11! r.'garda, avec un léger hauesemeat d'épaulés. 

— JSon, je n'y ai pas songé, c'est inutile. Depuis long- 
temps, le grand-pcrc ne parait même plus savoir que mon 
mari existe. Il ne lui parle pas, il ne le voit pas... D'ail- 
leurs, mon mari est parti pour la chasse, de grand matin, 
et il n'est pas encore rentré. 

Puis, elle ajouta : 

— Si vous voulez bien me suivre, je vais tout de snita 
vous conduire. 

Quand ils otitrërent chez monsieur JérOme, celui-ci, 
assis sur son séant dans le vaste lit de palissandre, le dos 
appuyé contre des oreillers, avait encore la tête toumde 
vers la Tenétre, dont les rideaux étaient restés grands 
ouverts. Il ne devait pas avoir quitté des yeuz le pare 
superbe, le déroulement de l'horizon, avec l'Abîme et il 
Crcchorie, au liane des Monts Blouses, là-baa, par-dessiii 
les toitures entassées de Beauclair. C'était un spectacle 
qui semblait le hanter, une continuelle évocation du 
passé, du présent et de l'avenir, depuis les longues aimées 
que, muet, il avait cet horizon sans cesse devant lai. 

— Grand-père, dit Suzanne, je vous amèiie monsieur 
Luc Froment. Le voici, il nous a fait l'amitié d'accotuir 
tout de suite. 

Lentement, le vieillard tourna la tète, posa sur Lue aea 



grands yeux, qui paraissaient plus grands encore, d'une 
clarté profonde, infinie. Et il ne dit rien, pas même une 
parole d'accueil et de remerciement. Le lourd silence 
continua plusieurs minutes, sans qu'il détournât les 
regards de cet inconnu, de ce fondateur de la Grêcherie, 
comme s'il eût voulu le bien connaître, entrer en lui de 
ses yeux de mourant, au plus profond de l'âme. 
Suzanne, un peu embarrassée, reprit : 

— Grand-père, vous ne connaissiez pas monsieur Fro- 
ment, peut-être l'aviez-vous remarqué dans vos prome- 
nades? 

Il n'eut pas l'air d'entendre, il ne répondit pas davan- 
tage à sa pelite-fille. Mais, au bout d'un instant, il tourna 
de nouveau la tête, chercba des yeux dans la chambre. 
Et, ne trouvant pas, il finit par prononcer un seul mot, 
un nom : 

— Boisgelin... 

Ce fut, pour Suzanne, un nouvel étonnement, mêlé 
d'inquiétude et de gêne. 

— Vous demandez mpn mari, grand-père, vous désirez 
qu'il soit là? 

— Oui, oui, Boisgelin. 

— C'est qu'il n'est pas rentré, je crois. En attendant, 
vous devriez dire à monsieur Froment pourquoi vous avez 
voulu le voir. 

— Non, non... Boisgelin, Boisgelin. 
Evidemment, il ne pouvait parler que devant Boisgelin. 

Suzanne, après s'être excusée près de Luc, quitta la 
chambre, à la recherche de son mari. Et Luc resta face 
à face ave'c monsieur Jérôme, et il sentait toujours sur sa 
personne les regards d'infinie clarté. Lui-même alors 
l'examina, le trouva d'une beauté extraordinaire, dans 
son extrême vieillesse, avec sa face blanche, ses traits 
réguliers, auxquels l'approche de la mort, ennoblie par 
.un grand acte, donnait une majesté souveraine. L'attente 



454 LES QDXTRE ÉVANGILES 

Tut lujigue, pas un mot ne fut échangé entre les dens 
hominos, dont les yeux plongeaient les uns dans les 
autres. Autour d'eux, la chambre, aux épaisses tentures, 
aux meubles massifs, semblait dormir, sous l'élouffe- 
inent de son )uxc lourd. Pas un bruil, pus un sourfle, rien 
(|ue le frisson qui venait, au travers des murs, du vide 
des grands salons fermés, des étages entiers abandonnés 
à la poussière. Et rien n'élait plus tragique ni plus 
solennel que cotle atlcnte. 

Enfin, Suzanne reparut, en amenant Boisgeiin, qui 
justement renlraît. Il était encore guêiré, ganlé, en veste 
de cliasse, car elle ne lui avait pas laissé le temps de 
mettre un veston d'appartement. Et il entra l'air anxieux, 
ahuri de tomber dans une telle aventure. Ce que sa 
femme venait de lui dire rapidement, Luc appelé par 
monsieur Jéiâme, Luc chez lui, dans la chambre du 
vieillard, qai renaissait à l'intelligence, qui l'altendaîl 
pour parler, tous ces événements imprévus le boulever- 
saient, le jetaient k un trouble extrême, sans qu'il eût 
même quelques minutes de réflc^on. 

— Eh bien ! grand-père, dit Suzanne, voilà mon mari. 
Parlez, si vous avez quelque chose à nous dire. Nous vous 
écoutons. 

Mais, une fois encore, le vieillard chercha dans la 
chambre, et ne trouvant pas, il demanda : 

— Paul, ou est Paul? 

— Vous voulez aussi que Paul soit là? 

— Oui, oui, je veux! 

— C'est que Paul doit être à la Ferme. Ça va demander 
un grand quart d'heure. 

— Il le faut, je veux, je venx! 

On céda, on envoya en hâte un domestique. Et, cette 
fois, l'attente fut encore plus solennelle et plus tragique. 
Luc et lioisgelin s'étaient simplement salués, sahs trou- 
ver une parole à se dire, après tant d'années, dans cette 



chambre qu'un souffle auguste semblait emplir déjà. Per- 
sonne n'ouvrit la bouche, on n'entendait dans Tair 
frissonnant que le souffle un peu fort de monsieur 
Jérôme. De nouveau, ses yeux élargis, pleins de lumière, 
étaient retournés à la fenêtre, vers cet horizon de Teffori 
humain en travail, où le passé était révolu, où demain 
allait naître. Et les minutes s'écoulaient, lentes, régu- 
lières, dans cette attente anxieuse de ce qui devait venir, 
l'acte de grandeur souveraine dont on sentait l'ap- 
proche. 

Il y eut un bruit léger de pas, Paul entra, la figure 
saine et rose, fouettée de grand air. 

— Mon enfant, dit Suzanne, c'est ton grand-père qui 
nous a réunis et qui désire ne parler que devant toi. 

Sur les lèvres, si longtemps rigides de monsieur Jérôme, 
un sourire parut, d'une infinie tendresse. 11 appela Paul 
du geste, le fil asseoir le plus près possible, sur le bord 
du lit. C'était surtout pour lui qu'il voulait parler, pour ce 
dernier des Qurignon, de qui la race pouvait refleurir et 
porter encore des fruits excellents. Comme il le vit 
très ému, le cœur souffrant du dernier adieu, il s'attarda 
un instant à le rassurer de ses yeux d'aïeul attendri, 
pour qui la mort était douce, puisqu'il allait léguera son 
arrière-pe lit-fil s l'héritage de sa longue existence, un 
acte de bonté, de justice et de paix. 

Puis, enfin, il parla, dans le silence religieux de tous. 
Il avait tourné la tète vers Boisgelin, il répéta d'abord les 
seuls mots que le domestique, depuis plusieurs jours, 
l'entendait bégayer à demi-voix, au «milieu d'autres 
confuses paroles. 

— Il faut rendre, il faut rendre... 

Et, voyant qu'on hésitait à comprendre ce qu'il voulait 
dire, il revint à Paul, il redit avec plus de force : 

— Il faut rendre, mon enfant, il faut rendre... 
Suzanne, saisie du grand frisson qui passait, avait 



456 LES QUATRE ËVANGILES 

échangé un regard avec Luc, éfralemeiH rrémissanl; el, 
tuiidis que Boisgelin, pris de maluise et de peur, aiïectait 
de s'alleudre à quelque div;igiitiou de vieillard, elle 
demanda : 

-r Qu'entendez-vous nous dire, grand-père, et que 
faut-il donc que nous rendions ? 

Lu voix de monsieur Jérôme se Taisait de plus en pltif 
nette et aisée. 

— Tout, ma fille... Là-bas, il faut rendre l'Abtme. 
Ici, il faut rendre la Gucrdache, A la Ferme, il Etui rendre 
les terres... Il faut (oui rendre, parce que rien ne doit 
être à nous, parce que tout doit être à tous. 

— Mais, grand-pêre, expliquez-vous, à qui donc faut-il 
rendre? 

— Je te le dis, ma fille... II faut rendre à tous, fiien 
n'est à nous de ce que nous avons cm noire bien. Si ce 
bien nous a empoisonnés, nous a détruits, c'est qu'il élail 
le bien des autres... Pour notre bonheur à nous, ponr le 
bonheur de lous, il faut rendre, il faut rendre... 

El, alors, ce fut une scène d'une souveraine beauté, 
d'utie grandeur incomparable. Il ne Ironvail pas toujours 
les mois, mais le geste achevait lii pensée. Lentement, aa 
milieu du silence sacré que gardaient ceux qui l'écou- 
taienl, il arrivait quand même à se faire entendre. Il 
avait tout vu, tout entendu, lout compris; cl, .cotnine 
Suiianne l'avait senti venir avec une angoisse frissonnante, 
c'était loul te passé qui revenait, toute ta vêrilé du passé 
terrible qui coulait en un flot débordant, de ce témoin si 
longtemps muel,' impassible, muré dans sa prison de chair. 
Il semblait n'avoir survécu à tant de désastres, à toute 
une famille d'heureux el de foudroyés, que pour en tirer 
le grand exemple. Au jour du réveil, avant d'entrer dans 
la mort, il déroulait son long supplice d'bomme qui, 
après avoir cru en sa race, installée dans l'empire fondé 
par lui, avait assez duré pour voir la race et l'empire em- 



portés, au vent de 1 avenir. Et il disait pourquoi, il jugeait 
et réparait. 

Ce fut, d'abord, le premier Qurignon, l'ouvrier étireur, 
créant l'Abîme, avec quelques camarades, aussi pauvre 
qu'eux, plus adroit et plus économe sans doute. Ensuite, 
ce fut lui, le deuxième Qurignon, qui gagna la fortune, 
les millions entassés, dans une lutte opiniâtre, où il se 
montra un héros de la volonté, de l'effort constant et in- 
telligent. Mais, s'il avait accompli des prodiges d'activité 
et de génie créateur, s'il avait gagné l'argent par une ad- 
mirable entente des conditions de la production et de la 
vente, il savait bien qu'il était un simple aboutissant, que 
de longues générations de travailleurs œuvraient en lui, 
faisaient en lui sa force et son triomphe. Quel nombre 
avait-il fallu de paysans suant sur la glèbe, d'ouvriers 
usés par l'outil, pour aboutir aux deux premiers Quri- 
gnon, conquérants de la fortune? Chez eux s'était amassé 
l'àpre besoin de lutter, de s'enrichir, de monter d'une 
classe, le lent affranchissement du misérable courbé 
sur la besogne, dans la servitude. Et, enfin, voilà qu'un 
Qurignon était assez fort pour vaincre, s'échapper de la 
geôle, acquérir la richesse tant souhaitée, être un riche, 
un maître à son tour! Et, tout de suite après, voilà qu'en 
deux générations, hi descendance périclitait, retombait 
aux luttes douloureuses, affaiblie déjà par la jouissance, 
dévorée par elle comme par une flamme ! 

— Il faut rendre, il faut rendre, il faut rendre... 

C'était son fils Michel qui, après des folies, se tuait, la 

veille d'un jour d'échéances. C'était son autre fils Philippe, 

marié à une drôlesse, qui, ruiné par elle, laissait la vie 

dans un duel imbécile. C'était sa fille Laure, mourant 

plus tard au couvent, inféconde, la tête affaiblie de visions 

mystiques. C'étaient ses deux petits-fils, André, fils de 

Philippe, rachilique, à demi fou, s'éleignantau fond d'une 

maison de santé, et Gustave, fils de Michel, allant périr 

39 



4S8 LES QUATRE EVANGILES 

tragiquement sur une ronte d'Ilalîe, nprès avoir poass4 
son père au suicide, en lui volani une maiiresse et l'ar- 
gent de sa fin de mois. Ënlîri, c'était sa pelile-lille Su- 
zanne, la tendre, la sage, la bicn-aimée, dont le Rtari, 
Boisgetin, après avoir racheté l'Abîme et la Guerdache, 
achevait la dcvitslation. L'Abîme était en cendres, cbaud 
encore lie l'incendie (]m l'avait ravagé, vengeur de» sot- 
tises et des souillures. LaGuerdache, où il espérait TOÎr 
pulluler sa race, étendait son désert autour de lui, ses 
salons vides, son parc morne, an travers duquel ne passait 
plus que le fantôme pâle de l'empoisonneuse, de la cor- 
ruptrice, celle Fernande qtii venait de consommer la 
ruine. Et, pendant que ceui de sa race suceombaient 
ainsi, les un^ après les antres, ébranlant, emportant 
l'œuvre de son père et la sienne, il avait vu se dresser, 
en face, une œuvre nouvelle, la CrOcherie, toute prospère 
mainti^nant, toute vivante de l'avenir qu'elle apportait. 
Et il savait ces choses, parce qu'elles s'étaient passées 
devant ses yeux clnirs, au cours de ses continuelles pro- 
menades, dos heures de muellc contemplation, où il se 
revojail devant l'Abîme au moment de la sortie des ou- 
vriers, devant la Crêcherie, dont les vieux ouvriers, 
déserlçnrs de sa maison, le saluaient, devant l'Abtme 
encore, le matin où il ne restait de celte maison si aimée 
que des décombres fumants. 

— Il faut rendre, il faut rendre, il faut rendre... 

Ce cri qu'il ne cessait de jeter, au milieu de son flot 
lent de paroles, qu'il accentuait cltaqno fois avee plus 
d'éner;,'it>, montait comme la conséquence même des faits 
désasln-iix dont il av;iit tant sonllort. Si les choses, à 
son entour, avaii^nl si rapidement croulé, n'était-ce pas 
que la fortune acqtiise par le travail des autres était 
empoisonnée et empoisonneuse? La jouissance qu'elle 
procure est le plus certain des ferments destructeurs, 
elle aLfilardil la race, elle désorganise la famille, elle 



détermine les drames abominables. C'était elle qui, en 
moins d'un demi-siècle, avait dévoré cette force, cette 
intelligence, ce génie, dont la réserve s'était faite chez 
les Qurignon pendant des siècles de rude labeur. Leur 
faute, à ces ouvriers si robustes, avait été de croire qu'ils 
devaient, pour leur bonheur personnel, s'emparer et 
jouir de la richesse qu'ils créaient avec les bras des cama- 
rades. Et la richesse rêvée, la richesse réalisée, venait 
d'être le châtiment. Rien n'était d'une pire morale que de 
donner en exemple l'ouvrier enrichi, devenu patron, 
maître souverain de milliers d'hommes courbés sur U 
lâche, suant l'argent dont il triomphe. Lorsqu'on dit : 
« Avec de l'ordre et de l'intelligence, vous voyez bien 
qu'un simple forgeron peut arriver à tout », on pousse 
simplement à l'œuvre d'iniquité, on aggrave le déséqui- 
libre social. Le bonheur de l'élu n'est fait que du malheur 
des autres, car c'est leur bonheur à ceux-là qu'il rogne et 
qu'il vole. Un camarade qui arrive barre le chemin à des 
milliers de camarades, vit désormais de leur misère et de 
leur souffrance. El souvent cet heureux est puni par le 
succès, par la fortune elle-même, trop hâlive, dispropor 
tionnée, dès lors meurtrière. Et c'est pourquoi l'unique 
vérité était de revenir au travail sauveur, au travail de 
tous, à tous gagnant leur vie, ne devant leur joie qu'à leui 
intelligence et à leurs bras. 

— Il faut rendre, il faut rendre, il faut rendre... 

Il faut rendre, parce qu'on meurt du bien volé à autrui. 
11 faut rendre, parce que l'unique guérison, l'unique cer- 
titude et l'unique bonheur sont là. Il faut rendre, par es- 
prit de justice et plus encore par intérêt personnel, le- 
bonheur de chacun ne pouvant être que dans le bonheur 
de tous. Il faut rendre pour se mieux porter, pour vivre 
une vie saine et heureuse, au milieu de la paix univer- 
selle. 11 faut rendre, car si tous les conquérants injustes,, 
si tous les détenteurs égoïstes de la fortune publique^ 



4G0 LES QUATRE ËVAHCILES 

rendaient demain les richesses qu'ils gaspillent pour leurs 
plaisirs solitaires, les grands domaines, les grandes ei- 
ploilnlions, les usines, les i-ou(es, les villes, co serait tout 
de suite la paix Taite, l'amour refleurissant parmi les 
hommes, une telle iibondance de biens, qu'il n'y aurait 
plus un seul misérable. Il faut rendre, il faut donner 
l'exemple, si l'on vent que d'autres riches comprennent, 
sentent d'où viennent les maux dont ils agonisent, 
Teuillcnt retremper leur descendance dans la vie active, 
le labeur (]UOlidicn, le pain qui ne nourrit jamais mieni 
que lorsqu'on l'a gagné. Il faut rendre, quand il en est temps 
encore, quand il y a quelque grandeur à retourner avec 
les camarades, en leur motilranl qu'on s'est trompé, 
qu'on reprend sa place pour l'eiïort commun, dans l'es- 
poir de l'heure prochaine de justice et de paix. Il faut 
rendre, et mourir ainsi la conscience nette, le cœur 
joyeux du devoir accompli, et laisser ainsi la leçon répa- 
ratrice, libératrice, au dernier de sa race, afin qu'il la 
relève, qu'il la sauve de l'erreur, qu'il la continue en 
force, en joie et en beauté. 

— Il faut rendre, il faut rendre, il faut rendre... 

Des larmes avaient paru dans les yeux de Suzanne, en 
voyant l'exaltation où les paroles deraïenljetaienlsonnis 
Paul, pendant que Boisgelin témoignait sa sourde irrita- 
tion par dos mouvements d'impatience. 

— Jlais, grand-père, demanda-t-elle, & qui et com- 
ment vonlez-vous qu'on rende? 

Le vieillard tourna vers Luc ses yeni de lumière. 

— Si j'ai désiré que le créateur de la Crêcherie Tàt là, 
c'était pour qu'il m'entendît et pour qu'il vous aidât, mes 
enfants... II a déjà beaucoup travaillé à l'œuvre de répa- 
ration, lui seul peut s'entremettre et rendre ce qui reste 
de notre fortune aux camarades, aux fils, aux petila-fils 
des camarades d'autrefois. 

Luc, que l'émotion étranglait aussi devant ce spectacle 



d extraordinaire noblesse, eut cependant une hésitation, 
en sentant combien Boisgelin était hostile. 

— Je ne puis, dit-il, faire qu'une chose. C'est simple- 
ment, si les propriétaires de l'Abîme le veulent bien, les 
accepter dans notre association de la Crécherie. Comme 
d'autres usines sont déjà venues à nous, l'Abime élargira 

'notre famille d'ouvriers, doublera d'un coup l'importance 
de nôtre ville naissante. Et, si par rendre vous entendez 
ce retour à plus de justice, à un acheminement vers la 
justice totale, je puis vous aider, j'y consens de tout mon 
cœur. 

— Je sais, répondit lentement monsieur Jérôme, je ne 
demande pas davantage. 

Mais Boisgelin, ne pouvant se contenir plus longtemps, 
protesta. 

— Ah! non, ce n'est pas ce que je veux. Malgré le 
gros chagrin que j'en aurai, je suis prêt à céder l'Abîme 
à la Crécherie. Le prix de vente sera débattu, je deman- 
derai, en dehors de la somme ûxée, de garder un intérêt 
dans la maison, dont on discutera aussi le chiffre... J'ai 
besoin d'argent, je veux vendre. 

C'était le plan qu'il mûrissait depuis quelques jours, 
dans l'idée que Luc avait une envie folle des terrains de 
l'Abîme, et qu'il tirerait de lui une somme considérable, 
immédiatement, tout en se réservant des rentes pour 
l'avenir. Et tout ce plan croula, lorsque Luc déclara 
d'une voix nette, où l'on sentait une volonté irrévocable : 

— Il nous est impossible d'acheter. Cela est contraire 
à l'esprit qui nous dirige. Nous ne sommes qu'une asso- 
ciation, une famille ouverte à tous les frères désireux de 
se joindre à nous. 

Monsieur Jérôme, dont les regards éclatants s'étaient 
fixés sur Boisgelin, reprit sans colère, avec sa tranquillité 
souveraine : 

— C'est moi qui veux et qui ordonne. Ma petite-fille 

39. 



4G2 LES QUATRE EVANGILES 

Suzanne, ici présente, copropriétaire de l'Abîme, se refo- 
sera formellement à tout arrangement autre, en dehon 
do ma volontii. Et, j'en suis sûr, elle n'aura, comme 
moi, (]u'iiD regret, celui de ne pouvoir tout rendre, de 
touclier encore les inlérëls de son capital, doDt elle 
disposera selon son cœur. 

El, Boisgelln se taisant, se soumeltant dans la faiblesse 
éperdue où l'avait joté sa ruine, le vieillard conlinaa : 

— Ce n'est pas tout, il reste la GuerdacLe et la Ferme. 
11 faut rendre, il faut rendre. 

Alois, épuisé, d'une parole qui redevenait difficile, 
il acheva de dire sus volontés. Comme l'Abime allait se 
fondre dans la Créoherie, il voulait que la Ferme entrai 
dans l'assucialion des Conibettcs. D'un bloc, le domaine 
irait élargir les vastes champs mis en commun de Len- 
fanl, d'Yvonnot et des autres paysans, vivant en frères 
depuis que leurs intérêts bien compris les avaient rëcon- 
ciliés. II n'y aurait plus qu'une terre, une mère unique, 
aiiuée de tous, cultivée par tous, les nourrissant tous. La 
plaine^ enlicte de la Roumagne finirait par élre une senle 
et lui'uic nicissun, le grenier d'aliond<incc de Beauclair 
régénéré. Et, quant à la Guerdache, puisqu'elle appar- 
tenait en lulalilé à Suzanne, il cliargcail celle-ci de I» 
rendre aux misérabk's, aux souiïrants, pour ne rien 
ganler des biens em poison nés dont les Qurignon agooi- 
saieul. Kl, revenant à Paul, toujours assis au bord du 
lit, lui prenant les mains dans les siennes, le regardant 
de ses yeux qui maititenaut cotninoui'aiout à s'éteindre, 
il dit encore, de plus en plus bas : 

— Il faut rendre, il faut rendre, mon enfant... Tu ne 
garileras rien, lu donneras ce pare au.t anciens cama- 
rades, pour qu'ils s'y réjouissent, les jnurs de fête, et 
pom- que leurs femmes et leurs cnlaiils s'y promènent, j 
goùt:-jj| dus heures du gaieté et de sanlé, sons les beaux 
arbres. Tu rendras, tu donneras aussi la maison, cette 



immense demeure que nous n avons pas su emplir,.' 
malgré notre argent, et je veux qu'elle soit à ces femmes, 
à ces enfants des ouvriers pauvres. On les y accueillera, 
on les y soignera, lorsqu'ils seront malades ou simple- 
ment las... Ne garde rien, rends tout, rends tout, mon 
enfant, si tu veux te sauver du poison. Et travaille, ne 
vis que de ton travail, et cherche la fille d'un ancien 
camarade qui travaille encore, épouse-la, aie d'elle de 
beaux enfants qui travailleront, qui seront des justes et 
des heureux, qui auront d'autres beaux enfants, pour 
l'éternel travail futur... Ne garde rien, mon enfant, rends 
tout, c'est l'unique salut, la paix et la joie. 

Tous pleuraient, jamais souffle plus beau, plus grand, 
plus héroïque n'avait passé sur des âmes humaines. La 
vaste chambre en était devenue auguste. Et les yeux du 
vieillard qui l'avaient emplie de clarté, continuaient à 
s'éteindre peu à peu, tandis que sa voix, elle aussi, se 
faisait plus sourde, rentrait dans l'éternel silence. Il 
avait accompli son œuvre sublime de réparation, de 
vérité et de justice, aidant au bonheur qui est le droit 
primordial de tous les hommes. Et, le soir, il mourut. ' 

Mais, lorsque Suzanne accompagna Luc, au sortir de la 
chambre de monsieur Jérôme, ils se retrouvèrent seuls 
un instant, dans le petit salon. Ils étaient tellement jetés 
hors d'eux-mêmes, bouleversés d'émotion, que tout leur 
cœur vint sur leurs lèvres. 

— Comptez sur moi, dit-il, je vous jure de veiller à 
Texéculion des volontés suprêmes dont vous êtes la dépo- 
sitaire. Je vais m'y employer dès maintenant. 

Elle lui avait pris les mains. 

— Oh! mon ami, je mets ma foi en vous... Je sais 
quels miracles de bonté vous avez réalisés déjà, je ne 
doute pas du prodige que vous achèverez, en nous 
réconciliant tous... Il n'y a que Tamour. Ahl si j'avais 
été aimée, comme j'aimais! 




> 



461 LES QUATBE ËVANGILES 

Il la voyait trembler, livrant le secret si longtemps ignoré 
d'elle-mênie, qui lui échappait en celte minute solennelle. 

— Mon ami, mon ami ! quelles forces j'aurais eues pottr 
le bien, de quelle aide je me serais sentie capable, au 
bras d'un juste, d'un héros, dont j'aurais fait mon dieu I 
Mais, s'il est irrévocablement trop tard, vouleï-vous tout 
de même de moi, comme d'une amie, d'une sœur, qui 
pourra vous âtre de quelque secours? 

Et il comprit, c'était le cas si doux, si (risie de Sœnrelle 
qui recommençait. Elle l'avait aimé sans le dire, sans 
même se l'avouer, en honnête femme avide de tendresse, 
mettant en lui son rêve d'amour heureux, la consolation 
des cruautés de son ménage. Lui-même ne l'avaît-il pas 
aimée, aux jours lointains de leurs premières rencontres, 
chez les pauvres gens où ils s'étaient connus? Cela était 
délicieusement discret, un amour de songe dont il aurait 
craint de i'olTenser, qui gardait en son cœur le parfum 
des fleurs du souvenir, retrouvées entre deux pages. Et, 
maintenant que Josine était l'élue, maintenant qne ces 
choses étaient mortes, sans résurrection possible, elle se 
donnait comme Sœurette, en compagne fraternelle, en 
simple amie dévouée, désireuse d'élre de sa mission, de 
son œuvre. 

— Si je veux de vous 1 cria-t-il louché aux larmes, abt 
oui, il n'y a jamais assez d'affection, de bonne volonté 
tendre et active ! La besogne est si grande, vous y pourrez 
dépenser voire cœur, sans compter... Venez avec nous, 
mon amie, cl vous ne me quitterez plus, vous serez une 
part de ma raison et de mon amour. 

Elle fui transportée, elle se jeta dans ses bras, ils s'em- 
brassèrent. Le lien se nouait indissoluble, un mariage de 
Eenliment d'une pureté exquise, où il ne restait que la 
commune passion des pauvres et des souffrants, que le 
désir inextinguible d'exterminer la misère du monde. Il 
avait une épouse adorée, féconde, qui lui donnait les 



eïifants de sa chair, et il allait avoir deux amies, deux 
compagnes aux mains délicates de femme, qui l'aideraient 
dans les œuvres de son esprit. 

Des mois s'écoulèrent, la liquidation des affaires em- 
brouillées de r Abîme fut très laborieuse.il y avait la delte 
de six cent mille francs dont il fallait se débarrasser avant 
tout. On prit des arrangements, les créanciers acceptèrent 
d'être remboursés par annuités, sur les bénéfices que 
réaliseraient les actions de l'Abîme, lorsqu'il serait entré 
dans l'associalion de la Crécherie. On avait dû évaluer la 
somme représentant le matériel et l'outillage sauvés de 
l'incendie. C'était, avec les terrains très vastes, le long de 
la Mionne, jusqu'au vieux Beauclair, l'apport des Boisge- 
lin; et une rente modeste leur était assurée, à prélever 
sur les bénéfices, avant de les partager entre les créanciers. 
Le vœu du vieux Qurignon n'était de la sorte rempli qu'à 
moitié, dans cette période de transition où le capital œu- 
vrait encore, au même titre que le travail et l'intelligence, 
en attendant qu'il disparût devant la victoire du travail 
unique et souverain. Mais, du moins, la Guerdache et la 
Ferme purent faire un retour complet à la communauté, 
furent rendues totalement aux héritiers des travailleurs 
qui les avaient payées autrefois de leur sueur ; car, dès 
que les terres de la Ferme, entrées dans l'association des 
Combeltes, réalisant l'idée secrète, longtemps mûrie de 
Fouillai, prospérèrent, devinrent une source de gains con- 
sidérables, tout cet argent fut employé à faire de la Guer- 
dache une maison de convalescence pour les enfants 
faibles et pour les mères récemment accouchées. Des lits 
étaient fondés, des pensions gratuites étaient ouvertes, et 
le parc toujours fleuri appartenait maintenant aux petits 
de ce monde, jardin immense, paradis de rêve où jouaient 
les enfants, où les mères retrouvaient de la santé, où tout 
le peuple venait se recréer comme en un palais de la na- 
ture,' qui était maintenant le palais de tous. 




iG6 LES QDATRE EVANGILES 

.Des années s'écoulèrent. Lnc avait cédé aux BoisgflUo 
une des petites maisons de la Crêchcrie, b&lîe à quelque 
dislance du pavillon qu'il occupait toujours. Et les pre- 
miers temps de cette existence médiocre furent très 
durs pour Boisgiilin, qui ne s'était pas résigoé sans de 
violi'iiles révoltes. Un instant, il avait même voulu partir 
pniir Paris, y vivre à son gré, au h. isard. Mais son oisiveté 
de naissance, l'impossiliililé où il était de gagner sa rie, 
le rejidaieiil d'une faiblesso d'enTant, le livraient aux 
miiins du qui voulait le prendre. Depuis les désastres, 
Suzanne, si raisonnable, si douce, mais si ferme, avait 
sur lui une autorité absolue ; et il unissait toujours par 
faire ce qu'elle voulait, comme un pauvre £tre désemparé, 
emporté au gré de l'existence. DienlAt, parmi ce monde 
actif de travailleurs, la paresse lui pesa tellement, qu'il 
en vint à désirer une occupation. 11 était las de se traîner 
la journée entière, il souffrait d'une sourde lioule, d'ua 
besoin d'agir, n'ayant plus l'inutile f.itigue d'tiae grande 
fortune h };érer et à manger. L'biver encore, il lui restait 
la cbassej mais, des les beaux jours, en dehors de 
quelques promenades à cheval, l'ennui morne l'écruait. 
Aussi acccpta-t-il, lorsque Suzanne décida Luc i lui 
conlier une inspection, une sorte de centrale daos les 
Magasins-Généraux, Iruis heures de son temps à donner 
par jour. Sa santé qui avait souffert, se raffermit an peu, 
sans qu'il cessât de se montrer in({uiet, avec l'air éperdu 
et malheureux d'un homme qui serait tombé sur une 
autre planète. 

Kt des années s'écoulèrent encore. Suzanne était deve- 
nue l'amie, la sœur de Josine et de Sœurette, les aidant, 
parlage.'inl leurs travaux. Toutes trois enlouraieut Luc, le 
soutenaient, le complétaient, étaient comme sa bonté, aa 
tendresse, sa douceur agissantes. Il les appelait en sou- 
riant ses trois vertus, et il les disait, à des titres diffé- 
rents, l'expansion même de son amour, les messagères 



de tout ce qu'il aurait voulu de délicieusement tendre 
dans le monde. Elles s'occupaient des crèches, des écoles, 
des infioîieries, des maisons de convalescence, elles 
allaient partout où il y avait une faiblesse à protéger, une 
douleur à soulager, une joie à faire naître. Sœurette et 
Suzanne surtout acceptaient, ambitionnaient les plus in- 
grates besognes, celles qui exigent Tabnégalion person- 
nelle, rentier renoncement ; tandis que Josine, prise par 
ses enfants, par son foyer sans cesse élargi, se donnait 
naturellement moins aux autres. Elle était d'ailleurs l'a- 
moureuse, la fleur de beauté et de désir, lorsque Sœu- 
rette et Suzanne n'étaient que les amies, les consolatrices 
et les conseillères. Luc eut parfois encore do grandes 
amertumes; et, souvent, au sortir des bras de l'épouse, 
c'étaient les deux amies qu'il écoutait, qu'il chargeait de 
panser les blessures, heureuse de se donner toutes à 
l'œuvre commune d^ salut. C'était par la femme et pour la 
femme que la Cité nouvelle devait être fondée. 

Et huit ans déjà s'étaient écoulés, lorsque Paul Boisge- 
lin, qui accomplissait sa vingt-septième année, épousa la 
fille aînée de l'ouvrier Bonnaire, alors âgée de vingt- 
quatre ans. Lui, dès l'entrée des terres de la Guerdache 
dans l'association des Combettes, s'était passionné, avec 
l'ancien fermier Feuillat, non plus pour le gain que pou- 
vaient rapporter ces terres, mais pour la ferlililé de plus 
en plus grande des vastes champs qu'elles venaient élar- 
gir encore. Il s'était fait cultivateur, il dirigeait une des 
sections du domaine commun, dont il avait fallu diviser 
l'immensité en divers groupes d'une môme et Irater- 
nelle famille. Et c'était chez sa mère, dans la petite 
maison de la Crôcherie, où il revenait coucher tous les 
soirs, qu'il avait connu Antoinette, qui occupait avec 
ses parents, la maison voisine. Toute une liaison s'était 
nouée entre cette famille de simples travailleurs et l'an- 
cienne héritière des Qurignon, devenue de train si modeste. 



46S LES QUATRE ÉVANGILES 

de bonté si accueillante; et, bien que madame Bonnaire, 
la Toupe terrible, fût restée peu commode, il avait snlTi, 
pour rendre la liaison intime, de la nobl 'sse simple de 
Bonnaire, le héros du travail, un des fondateur de |a Cilé 
nouvelle. Aussi fut-ce un charme que de voir, de part 
et d'autre, les enfants s'aimer, resserrer le lien qui s'éta- 
blissait ainsi entre les deux classes ancicnaement en 
lutte. Antoinette, faite à la ressemblance de son père, 
forte' et belle brune, avec beaucoup de fr&ce, avait 
passé par les écoles de Sœurette, et elle l'aidait mainte- 
nant dans la grande laiterie, installée au bout du parc, 
contre la rampe des Monts Blouses. Comme elle le 
disait en riant, elle n'élait qu'une vachère, experle aux 
laitages, aux fromages et aux beurres. Et, quand on 
les maria, le fils des bourgeois retourné à la terre, la 
fille du peuple travaillant de ses mains, il y eut une 
grande fête, on voulut célébrer glorieusement ces noces 
symboliques, qui disaient la réconciliation, l'union dn ca- 
pital repenti et du travail iriomplianl. 

El ce fut l'année suivante, lors de la première gros- 
sesse d'Antoinette, que les Itoisgulin, accompagnés de 
Luc, se retrouvèrent ensemble h la Guerdacbe, par une 
tiède journée de juin. Il y avait près de dix ans que mon- 
sieur Jéràme était mort, et que, selon sa volonté, le 
domaine avait fait retour au peuple. Antoinette, dont les 
couches venaient d'être lahorieuses. se trouvait depuis 
deux mois pensionnaire de la maison lie convalescence, 
installée dans le château où les Qurignon avaient régné. 
Elle put faire une promenade sous les beaux ombrages 
du parc, au bras de son mari, tandis que Suzanne, en 
bonne grand' mère, portail le nouveau-né. Derrière, i 
quelques pas, marchaient Luc et Boisgelin. Et quels 
souvenirs se levaient de celte royale maison transformée 
ainsi en maison de fralernilé, de ces futaies, de ces 
pelouses, de ces avenues ou ne retentissaient plus le bruîl 



TRAVAIL 469 

des fêtes coûteuses, les galops des chevaux, les abois des 
chiens, mais où les petits de ce monde jouissaient enfin 
de la santé du plein air, de la joie reposante des grands 
arbres! Tout le luxe du domaine magnifique était désor- 
mais pour eux, la maison de convalescence leur ouvrait 
ses chambres claires, ses salons aimables, ses cuisines 
abondantes, le parc leur réservait ses allées ombreuses, 
ses sources cristallines, ses gazons où des jardiniers 
entretenaient à leur intention des corbeilles de fleurs 
embaumées. Ils reprenaient là leur part, refusée si long- 
temps, de beauté et de grâce. Et cela était délicieux, 
cette enfance, cette jeunesse, cette maternité, souffrantes 
depuis des siècles, enfermées dans des taudis sans soleil, 
mourant d*immonde misère, et brusquement appelées à 
la joie de la vie, à la part de bonheur de toute créature 
humaine, à ce luxe d'être heureux, que d innombrables 
générations de misérables avaient regardé de loin, sans 
pouvoir y toucher. 

Puis, comme le couple, suivi des parents, au bout d'une 
rangée de saules, arrivait h une mare d'une limpidité de 
miroir, sous le ciel bleu, Luc se mit à rire doucement. 

— Ah! mes amis, quel bon et gai souvenir me revient! 
Vous en doutez-vous? C'est au bord de cette eau, si calme, 
que Paul et Antoinette se sont fiancés, il y a vingt ans de 
cela. 

Il rappela la scène délicieuse d'enfance qu'il avait vue 
jadis, lors de sa première visite à la Guerdache: l'inva- 
sion populaire des trois pauvres gamins de la rue, le 
petit Nanet amenant ses petits camarades, Lucien et An- 
toinette Bonnaire, au travers d'une haie, pour jouer près 
de la mare; et l'invention ingénieuse de Lucien, le 
bateau qui marchait tout seul sur Teau ; et l'arrivée des 
trois petits bourgeois, Paul Boisgelin, Nise Delaveau, 
Louise Mazelle, émerveillés du bateau, fraternisant tout 
de suite ; et les couples qui s'étaient naturellement foN 

40 



170 LES tiUATItK BVA^(;lLPS 

mes, les lîancailles, Paul cl Antoinette, Nise et Nanct, 
Louise et Lucien, daus la complicité soariaiile de la bonne 
nature, t'étcrntîlle mère. 

— Vous ne vous souvonei pas? demanda Luc gaiement. 
Le Jeune ménage, qui riail arec lui, avoua 'que le 

le souvenir ét;iil un peu ioinlaiti. 

— Si j'avilis quatre ans, dit Antoinette très amuséevma 
mémoire ne devait pas (Ire très solide. 

Mais Paul faisait un effort, reg;irdait lixcment dans le 
passé. 

— Moi, j'en avais sept... Attendez'doncf îl me semble 
revoir de vagues ombrt's: le petit bateau qu'on rameoiùt 
avec une perche, quand les roues ne tournaient plus 9 et 
puis, une (les lillcltes qui a Taillr lomborUans lamara; et 
puis, les gamiiiSj les bandits qui se sont sauvés, en Tsjait 
venir du monde. 

— C'est bien cela! c'est bien eclal s'écria Luc/Ah! 
vous vous souvenez!... Et moi, je me souviens d'avoir eu, 
ce jour-là, le frisson d'espoir de l'avenir, car c'dtatt-bien 
un peu de la réconciliation future. La divine ^enfanee 
travaillait ici, dans sa fraternité naïve, à un nouvean pas 
vers la justice et la paix... Tenez ! ce qtie vous allez réa- 
liser de bonheur nouveau, ce petit monsieur est chargée 4e 
l'élargir encore. 

Il dé^i};n;iit le nouveau-né, le petit Ludovic, sur'lcs 
bras de ï^uzanne, si heureuse d'être graud'mere. EII44it 
dit à son tour, plaisamment : 

— Pour l'instant, Il est sage, parce qu'il dort... Plus 
tard, mon cher Luc, nous le marierons à une devos 
pelit<^-fjllcs, et de cette manière ce sera la réeonciUalioD 
complète, tous les coraballaiUs d'hier unis et ;ip.ii3és dans 
leur descendance... Voulez-vous? dès aujourd'hui, oout 
faisons les fiançailles. 

— Certes, si je veux! nos arrièrc-petits-enfaHtsuIrt- 
veront notre œuvre, la main dans lamain. 



que Boisgelin, qui n'écoutait pas, regardait ce parc, son 
ancien domaine, d'un air morne où il n'y avait même 
plus d'amertume, tellement le monde nouveau le boule- 
versait et riiébétait. Et la promenade continua par les 
allées ombreuses, Luc et Suzanne se taisant, n'échangeant 
plus que des sourires de délicieuse joie. 

Mais Tavenir, déjà, se réalisait un peu plus chaque jour. 
Et, comme tous rentraient à la Guerdache, ils s'arrêtèrent 
un moment devant la façade, à gauche du perron, sous les 
fenêtres mêmes de:la(Ohatmbre>où monsieur Jérôme {était 
mort. Delà, entre slesi cimes de» grands arbres> on aperce- 
vait au loin les todlanes/de: Beauclair^ puis la jCrêcherie 
et l-Abîme; En;silenee^ ils: contemplèrent cervastei horizon. 
On distinguait nettemenl;rAhîme(re6onslPuit! sur. le mor 
dèk'de la Crêcherie, ne formant plus avec elle qu'unie 
même ville du travail réorganisé, iCnnobli, devenu l'or- 
gueilj la santéel la.gaicté. Davatttage de justice eid»' amour 
y naissait chaque matin.. Et le flot des petites maisons 
rieuses^ parmi les- verdures^ ce flot queDcàaveau inquiet 
avait vu s'avancer toujours, venait d'envahir les anciens 
terrains noirs, élargissant saasaiTêtda Citéfuture. Main- 
tenant, elles tenaient tout i'e3paee,:deila.rajiipe des Monts 
Bleuses à la Mionne, elles allaient bientôt franchir 
l'étroit .torrent, pour balayer lo vieux Beauclair, l'amas 
sordide des masures de servitude et d'agonie. Et elles 
s'avanceraient encore, encore, bâtissant pierre à pierre, 
sous le soleil fraternel, jusqu'aux champs fertiles de la 
Rouraagne, la Cité enfin libre^ juste et heureuse. 




Et, tnndîs que l'évolution emportait Beauclair à son 
nouveau destin, qiiu la Cité se fondait sous une force bien* 
faisante, sans cesse aecrue, l'amour intervenait, d'un élan 
iiTési>lible, ji'iinc, gai et victorieun, des mariages se 
eoncluaJL'nt de loulcs pnrls, continuellement, rapprochant 
les classes, liâlant l'harmonie, la paix finale. Le victo- 
rieux amour renversait les obstacles, triomphait des 
pires résistances, et cela dans une passion heureuse de 
la vie, dans un éclat d'allégresse qui sonnait, au grand 
soleil, le honheur d'être, d'aimer, d'enfanter toujoni'S 
duvan(Mr;e. 

Luc el Josine avaient donné l'eiemple. Pendant les six 
ans qui venaient de s'écouler, toute une famille était 
poussée d'eux, trois garçons et deux filles. L'aîné, Hîlaire, 
né avant la chute du l'Âhime, avait onze ans déjà. Puis, 
de deux années en deux années, les autres suivaient: 
Charles Sgé de neuf ans, Thérèse de sept, Pauline de 
cinq, Jules île trois. Dans l'ancien pavillon agrandi de 
tout un eorps de bàlimcnl, cette enfance s'ébaltaîl, met" 
lait ses rires el son espoir, grandissait pour les unions 
futures. Comme Lucruvi le disait à Josine souriante, leur 
conslaulc tendresse ét;iil faite de cette fécondilé triom- 
phante, car elle devenait plus sienne à chaque, enfant 
qu'elle lui dunnail. L'amoureuse dont le désir l'ava-t au- 
trefois jeté dans la lulle, en héros de conquête, faisait 



place aujourd'hui à la mère, entourée de ses petits, tout 
ce foyer pour lequel il combattait maintenant, en pacifi- 
cateur des terres conquises. Et, quand même, ils s'ai- 
maient toujours en amants, l'amour ne vieillit pas, il 
reste Téternelle flamme, le brasier immortel où s'alimente 
l'existence des mondes. Jamais maison n'avait retenti 
d'une joie si claire, pleine d'enfants et de fleurs. On s'y 
aimait si fort, avec une telle gaieté sonnante, que le mal- 
heur n'entrait plus. Et, lorsqu'un souvenir du doulou- 
reux passé revenait, lorsque Josine se rappelait ses 
soufl'rances, la chute où elle aurait achevé de périr, sans 
la main secourable de Luc, c'était pour se jeter à son 
cou, d'un élan d'inépuisable gratitude, tandis que lui,, 
ému, la sentait lui devenir plus chère, de tout cet 
opprobre inique dont il l'avait sauvée. 

— Ah! que je t'aime, mon bon Luc! et comment te 
remercierai-je jamais assez de m'avoir faite si digne, si 
heureuse? 

— Chère, chère Josine ! c'est moi qui dois t'aimer de 
toute ma reconnaissance ; car, sans toi, rien de ce que 
j'ai fait n'aurait pu être. 

Et ils étaient comme épurés l'un et l'autre par celle 
création de justice et de paix qui sortait d'eux ; ils disaient 
encore : 

— Il faut aimer les autres comme nous nous aimons, 
c'est la même flamme qui rapproche tous les êtres, notre 
bonheur d'amants et d'époux ne saurait durer que dans 
le bonheur de tous. Divin amour, puisque rien ne peut 
vivre que par toi, aide-nous donc à finir notre œuvre, 
embrase les cœurs, fais que tous les couples de la Cité 
aiment et enfantent, dans l'universelle dilection qui doit 
tous nous unir! 

C'était ce qu'ils appelaient en riant l'oraison de la nou- 
velle religion de l'humanité. El, chez eux, à ce foyer par- 
fumé de tendresse, la fleur d'amour avait déjà fleuri déli- 

iO. 




471 LF.S QUiIIRE EVANGILES 

rieusemcn(,'peiiilant'l«9 premières années qui isuivirent 
l'incondie de l'Abinie. Nanat, le petit Nanel, qai deve- 
nait un lioitime, logcnit chez Luc, avec sa grande, comme 
il aommiiit toujours Jostac. D'une inlelli^&nce vive, d'une 
bravoure d'entreprise toujours en éveil, il achevait de 
siiduire Luc, au point que celui-ci en faisait son élève le 
pluschor, un disciple jeune encore, tout imprégné dss 
ieconsdu maître. Et, pendant ce temps, chez les Jordan, 
dont la maison était voisine, Nise, la petite Nisc^ ^n- 
dissaîl de son cdié, dans la bonne affection ds Smurelte, 
r|iii l'avuit recueillie au lendemain de la caloslrophe, 
henireuse de cette enfant adoplive, tronvant en «lie une 
crïmpiisnc et une aide d'un charme infini. De norle que 
]('^ jeunes fens, coiitinutint à se voir «haqne jour, finirent 
p;ir ne plus vivre que l'un pour l'autre. Leurs 'fisnvEdlles 
ne datnient-dltis pus de l'enfance, des jours' lointains où 
l'amour enfant, ledivin ingénu, les.enflammait. du besoin 
de se voir, de jouer ensemble, leur faisait braver:'les 
punitions et f.'anchir les mumillea pour se rclrtraverî lis 
étaient ulurs blonds cl frisés comme des petits moutuna, 
ils riaient dti même rire argentin, en tombunl dans les 
bras l'un de l'autre, A chaque rencontre, sanssavoirque 
des mondes lessé|iaraient, elle la bourgeoise,, lafillctle 
du patron, lui le g^imin dvs rues, le fils pauvre du'iniaé- 
rnblc (riivail manuel. Puis, il y avait eu l'offroyablle tem- 
[T'ic de flammes, l'iitcendii: les renouvelant, les fondant 
en une nu'ime chair, Nise sauvée au coude Nanet, tOHS 
les di?ux couviTls de brûlures, un moment en danger de 
mort. Kl ils étaient, aujourd'hui encore, blonds et. frisés, 
ils t'inient toujours d'un rire elair, l'air semblable, comme 
appareillés. .Mais elle était devenue une grande fille, lui 
uu ^'raud gardon, et ils s'adoraient. 

Ij'idjlli: s^'prolori^Ta jirès de sept ans. pendant que Luc 
taisait de .Nanel un homme et que Sœurette, aidait Niseà 
grandir en beauté tl en bonté. Elle était ùgêede treize 



ans, lors de Pùpouvaaitablefin de son père et da sa mère, 
dont les corps, réduits en. cendres», n'avaient pas même 
été irelrouvés sous les décombres. Longtemps, elle en 
garda le frisson, et rien ne pressait, on voulut attendre, 
pour décider 1© mariage, qu'elle? eût vingt ans,, afin que la 
décision fût prise par elle^mêmCj en toute: raison et en 
toute libre volonté. D'dilleurs,Naliet était bien jeune, son 
aîné de trods années à; peine, encoi'e en apprentissage, 
stmsjFaffectueusedireotion' du maître. lEt^puis, ils étaient 
si rieurs,, si joueurs, iqu-ils ^'éprouvaient pas 'de hâte, 
ravis simplement (d'être, gais ensemble, de^passer les jours 
à se rire dansJesiycwx llun deJ'autre. Ils:se retrouvaient 
chaque soir^ &'am usaient fol Lement à se.iconter leur jour- 
née, des choses très ordinaires, des a'iens,.- toujours l«s 
mêmes; Ils' se prenaient les- mains, se les gardaient 
pendant des heures, oe «qui était la. grande récréation, 
nprès laquelle il in -y avait plus que le gros baiser, échangé 
en se séparant. Du reste, cette bonne entente, si vive 
ot si tendre, n'allait pas sans de petites querelles d'a- 
moureux; Nonet: trouvait parfois Nise trop orgueilleuse 
et trop autoritaire^ elle faisait la prinscesse, comme il 
le disait.. Elle était aussi trop coquette, aimant les belles 
robes, les fêles où elle* avait roccasion de les promener. 
Et cejn'était certes' pas défendu d'être belle, au contraire ! 
il fallait toujours être* le plus i)eau qu'on pouvaitj Mais 
ce qui n'était pas bien, c'était de gâter sa beauté par 
des airs de mépris pour le pauvre monde. Nise, en qui 
revivait un peu de sa mère jouisseuse et de son père 
despotique,. se fâchait d'abord, entendait prouver qu'elle 
était la perfection même. Puis, comme elle adorait 
Nanet, elle se confiait à lui, l'écoutait, désire-use de 
lui être agréable, en devenant la meilleure possible, la 
plus simple ot la plus douce des petites femmes. Et, 
quand elle n'y réussissait pas, ce qui était fréquent 
encore,, elle disais "" '****»* '^^ie sa fille, si elle en avait 




476 LES QUATRE ËVANGILES 

une, furait cerlaincment beaucoup mieux, parce qu'il 

fallail Liissur au sang des princes de ce monde te temps 

du se démocratiser en une descendance de plus en plus 

fraternelk'. 

Enlin, lorsque NIsc cul vin;;! ans, et Nanet vingt-lrois, 
les noces se Hrcnl. Elles étaient souhaitées, prévues, 
attendues. Depuis sept années, il ne s'était point passé 
un Jour, sans qu'un pas fut fait vers ce dénouement du 
la longue et heureuse idylle. Et, comme ce mariage, la 
(ille dus Delaveau épousant le frère de Josine, devenue 
la femme de Luc, ctei^'nait toutes les haines, consommait 
le pacte d';iliianGc, on voulut le gloiifier, en faire une 
fêle qui célélinlt le pardon du passé, l'entrée radieuse 
dans l'uvciiii'. Et l'on décida que des chants et des danses 
auraient lieu sur le terruin même de l'ancien Abîme, 
dans une des halles du la nouvelle tisioe reconstruite, 
en prolongement de la CrOcherie, toute cette ville indus- 
trielle qui, mainlunant, tenait des hectares et des hec- 
tares, grandissant toujours. 

Gaiement, Luc et Sœurette furent les oi^anisateurs, 
les ordonnateurs de la fête du mariage, ainsi que les 
témoins, lui de Nunet, elle de Nîse. Ils ; voulaient un 
éclat de triomphe, une allégresse d'espoir enfin réalisé, 
la victoire même de la Cité de travail et de paix, fondée 
désormais et prospère. Il est bon que les peuples aient 
de grandes réjouissances, la viu puhlique a besoin de 
nombreux jours de beauté, de joie et d'exaltation; Luc 
et Sœurette choisirent donc ta tialJc de la grande fon- 
derie, une halle immense, avec ses marteaux mons- 
trueux, si's gigiinlesqnes ponts roulants, ses grues mobiles, 
d'une puissance in'odigieuse. Les nouvelles constructions, 
légères, toutes de hriques et d'acier, étaient d'une pro- 
preté saine, d'une clarté joyense, avec leurs grands 
vitrages qui versaient à flots l'air et la lumière. Aussi 
laissa-t-on l'outillage en place, car on n'aurait pu ima- 



gîner, pour celte céréiponie du travail triomphant, un 
décor plus beau que ces outils géants, dressant leur 
profil aux lignes puissantes, d'une beauté souveraine, 
faite de logique, de force et de cerliludè. Seulement, 
on les orna de feuillages, on les couronna de fleurs, en 
hommage, ainsi que les anciens autels. Les murs de 
briques furent décorés de guirlandes, oh sema les dalles 
du sol de roses et de genêts effeuillés. C'était comme la 
floraison même de l'effort humain, tout le séculaire 
effort vers le bonheur qui finissait par fleurir là, et qui 
embaumait la besogne de l'ouvrier, autrefois injuste 
et si dure, libre à présent, attrayante et ne faisant plus 
que des heureux. 

Les deux cortèges partirent, l'un de la maison du 
fiancé, l'autre de la maison de la fiancée. C'était Luc qui 
amenait le héros Nanet, suivi de sa femme Josine et de 
leurs enfants. C'était Sœurette qui, de son côté, amenait 
l'héroïne Nise, leur fille adoptive, à elle et à son frère 
Jordan. Ce jour-là, Jordan avait quitté son laboratoire, 
dans lequel il passait les années, comme des heures, 
occupé à d'infatigables recherches. Le peuple entier de 
la Cité nouvelle, où tous les travaux chômaient en signe 
d'allégresse, attendait sur le parcours, pour acclamer le 
couple. Le beau soleil luisait, les maisons gaies étaient 
pavoisées de couleurs vives, les verdures étaient pleines 
de fleurs et d'oiseaux. Et, derrière les deux cortèges, la 
foule des travailleurs suivait, un grand concours de 
peuple joyeux, dont le flot envahit peu à peu les vastes 
halles de l'usine, larges et hautes comme des nefs d'an- 
ciennes cathédrales. Mais ce fut dans la halle de la grande 
fonderie que les fiancés se rendirent, et tout de suite 
elle se trouva trop étroite, malgré son immensité. En 
dehors de Luc, des siens et des Jordan, il y avait là les 
Boisgelin, Paul, le petit-cousin de la mariée, qui n'avait 
pas encore épousé Antoinette, car leur mariage ne devait 



178 LES QUATTtE ÉVANGILES 

se dire que (jiinlre ans plus tard. Puis, les Bonnaire 
tïtRicnt iii, lus Doiirron, les Fauchard eux-mêmes, lous 
les ouvriers ddril les bras aïaieot aidé-à celte victoire 
du travail. TIs uvaienl pullulé, ces homnieB da bonne 
volonté et de foi, ces ouvriL-ra de la première henre : 
la Toiilc des rninnnideB prési'nts n'êlait-«IJe pa» lear 
ramillcii(;niLidit^, dos Trëres dont le aombre s'aujunenlait 
encore tous les jours? On était oinq mille, on serait dix 
mille, ci'iil mille, un million, l'humanité, entière. Et 
la céiËuionir, au milieu des puissantes m aehines, fleu- 
ries et cii;^'uii'landéDs, fut d'une simplicité louohanle et 
souveraine. 

Souriaiils, Ltic et Suzanne mirent les maina-de>Nanel . 
cl du Nise l'une dans l'aulre. 

— Airnez-vons de tout votre cœur, de IdulevolFe chair, 
fl ayez de beaux enfants, qui s'aimeront .cotnnie'-voiis 
vous serez aimés. 

La foule aeclama, cria le mot d'amour, c'était l'amonr 
roi qui seul pouvait féconder le travail, en faisant Jarace 
toujours plus nombreuse et en l'eallaainiaiit du. désir, 
éternel foyer de la vie. 

Mais il y avait déjà là trop do solennité'pourNanet et 
pour I\js(t, qui s'^luieiil aimt^s en jouant, dès l'enfiance. . 
Les deux pclils moutons frisés 'avaient eu baau grandir, 
ils rcstiiii'iit deux joujoux, dans leurs habits -da-.fàle, 
tou:; les (l 'iiv en blanc, délicieux et tendres. Aussi ae> se 
eontenlercni~îls pas de cette rérémonieusc poignée- de 
main qu'on Wur faisait se donner. Us se jetëreiiLaD.cou 
l'tin de rauli-e. 

— Ali ! iri.i petile Nise, que je suis content de l'avoir, 
moi qui l'aiiemis depuis des années et des années:! 

— Ah! mon petit Nanet, que je suis hcureiisD d'dtre 
enfîii à toi, car c'est la vérité pure, lu m'as bien gtgnéel 

— Et, pelîle Msc, te souviens-lu, loi-sque.je-t& tirais 
par les bras, pour t'aider à sauter les murs, ou bien^ue 



je te'.portais-à califourchon^ en faisant le cheval qui se 
cabre ? 

— Et, petit Nanet, te souviens-tu, lorsque nous 
jouions à cache-cache, et que tu finissais panne trouver 
parmi les rosiers, si bien cachée, que c'était à en. mourir 
de rire? 

— Petite Nise, petite . Ni«e, nous allons nous aimer 
comme nous avons joué, très .fort, très fort, de^ toute, la 
farce de 'notre santé et de notre gaieté ! 

— Petit< Nanet, petit Nanet,» nous avons tant joué, 
nous nous aimerons tant, ^ue nous nous aimerons 
dans nos enfants encore etque nous jouerons encore avec 
les enfanls de nos enfants ! 

Et ils. s'embrassaient,, et ils riaient, jouaient, au comble 
de la félicité. Enthousiasmée à ce spectacle, soule- 
vée par-une houle . de gaieté sonore, la foule battit 
des mains, cria Tamour, Tamour tout-puissant, quiifait 
sans cesse davantage de vie et de bonheur. L- amour 
fondait la Cité, rensemejiçait d!une moisson d'hommes 
meilleurs, pour les prochaines Técoltes de justice et de 
paix. Et, tout de suite, les chants commencèrent, des 
chœurs »où les voix se répondaient j où les vieillards 
chantaient leur repos bien gagné, les hommes l'eiïort 
vainqueur de leur travail, les-f^immes la douceur sccou- 
rablede leur tendresse, les enfants l'allégresse confiante 
de leur espoir. Puis, il y eut les danses, toute une popu- 
lation en joie, une grande ronde finale qui mit ce petit 
peuple \raternel la main dans la main, qui s'allongea 
sans fin et qui tourna pendant des heures, au son de 
musiques claires, par les- halles de l'usine iaunense. Elle 
s'engagea dans la halle dos fours à puddler et tits lami- 
noirs, passa dans la halle des fours à creusets, traversa 
la halle des tours, revint- par la halle des moulages 
4'acier, emplissant de la turl^ulence de son rythme^ de 
la gaieté de ses refrains les hautes nefs, où ne releuiis^it 



iSO LES dllATRIi: ËVAIïGILES 

d'ordinaire que le soufQe héroïque du travail. Aotrefois, 
on avait tant poiné, tant souffoit, dans le bagne Doir, 
sale et malsain, qui se dressait là eî que la llamnie avail 
emporté l Maintenant, le soleil, le plein air, la vie 
entraient librement. Et la ronde des noces allait et 
venait toujours autour des grands outils, les presses 
colossales, les formidables marteaux-pilons, les rabo- 
teuses géantes, d'uspcct souriant sous leur décor de feuil- 
lages et de fleurs, tandis que les deux enfants qu'on 
mariait menaient lo branle, comme s'ils étaient l'àme de 
ces choses, le lendemain de plus d'équité et de plus d» 
fralernilé, assuré par la victoire de leur longue tendresse. ■ 

Luc ménage:iit une surprise à Jordan, voulant le fêler ' 
lui auï^si, dont les travaux di3 savant allaient plus fùre 
pour le bonheur de la Cité que cent années de politique. 
Quand la nuit fut noire, l'usine entière s'embrasa, des 
milliers de lampes l'inondèrent d'une gaie clarté de plein 
jour. C'était que les recherches de Jordan avaient enfin 
abouti, il venait de ti'ouver, après bien des défaites, le 
transport de la force électrique, sans perte aucune, griee 
à de nouveaux appareils, d'ingénieux moyens de trans- 
mission. Désormais, le charroi du charbon était écono- 
misé, on le brillait au sortir même du puits, et les ma- 
chines qui transformaient l'énergie calorique en énei^ie 
électrique, l'envoyaient ensuite à la Crêcherie par des . 
câbles spéciaux où la déperdition était nulle, ce qui, d'nD 
coup, abaissaitde moitié le prix de revient. Aussi était-ce 
une première grande victoire, la Crêcherie éclairée i 
profusion, la force répartie en abondance aux grands et, 
aux petits outils, le bien-être augmenté, le travail faci- 
lité, la fortune élargie. El c'était en somme un pas nou- 
veau vers le bonheur. 

Lorsque Jordan, devant cette illumination de fête, eut 
compris l'inleulion affectueuse de Luc, il se mita rir* 
comme un enfant. 



— Ah ! mon ami, vous me donnez aussi mon bouquet, 
et c'est bien vrai, je Tai un peu mérité, car vous devez 
vous en souvenir, voici plus de dix ans que je m'acharne 
à trouver la solution du problème. A quels obstacles je 
me suis heurté, et que de déroutes, quand je croyais 
le succès certain ! N'importe, sur les ruines de mes 
expériences manquées, je me remettais le lende- 
main à la besogne. On réussit toujours, lorsqu'on tra- 
vaille. 

Luc riait avec lui, plein de son courage et de sa 
foi. 

— Je le sais bien, vous en êtes le vivant exemple. 
Je ne connais pas de plus grand, de plus haut maître 
d'énergie que vous, et je me suis fait à votre école... 
Alors, voilà donc la nuit vaincue, vous avez mis en fuite 
les ténèbres, nous pourrions désormais, avec ce flot 
d'électricité peu coûteuse, allumer au-dessus de la Crê- 
cherie, dès le crépuscule, un astre, pour remplacer le 
soleil. Et vous avez également épargné TefTort humain, 
un homme suffit à présent, où il en fallait deux, grâce à 
cette prodigalité de la force mécanique, qui supprimera 
peu à peu la douleur... Nous vous fêtons comme le maître 
de la lumière, de la chaleur et de la force. 

Jordan, que Sœurette avait enveloppé dans une cou- 
verture, par crainte de la fraîcheur du soir, regardait 
toujours Tusme immense étinceler comme un palais de 
féerie. Petit et chétif, avec son teint blême, son air d'être 
à chaque heure sur le point de rendre l'âme, il se prome- 
nait dans ces halles braisillantes, d'une splendeur d'apo- 
théose. Et, depuis dix années qu'il sortait à peine de soa 
laboratoire, qu'il y vivait absorbé dans sa tâche, ignorant 
presque les événements du dehors, s'en remettant à sa 
sœur et à son ami pour la direction du vaste domaine, 
agrandi sans cesse, il arrivait là un peu en homme d'une 
autre planète, il s'émerveillait des résultats obtenus, da 

41 




4SS LUS QUATRE ËVIKCILES 

succès de celle œuvre dont il était l'artiian Ifrplus ignoré 

et le plus acUr. 

— Oui, oui, murmura-1-il, c'est déji bien, voEI&pu 
mal de lerruiii gngné. ^ious marchons, l'aTeiiir rAvé se 
rapproulic... lilljc vous dois des excuEes, mon rli«r Lmc, 
car jA nu vous .ni point caclié, au début, que je ne croyais 
guère en vutre mission. Est-ce singulier, la. peine que 
nous avons à partager la foi des autres, lor8(|u'ils tra- 
vaillent sur un autre terrain que nous!... Enfin, vous 
m'avez coiivcTti, vous hâterez sûrement le boahear, 
puisque vous voilà réalisant chaque jour plus de solida- 
rité et plus de juRlice. Mais vou!< avez encore beaucoup i 
Taire, ot moi-mômc, bêlas! je n'ai rien :faitj k^tiâtéi de 
ce que je voudrais faire (.■iieore. 

Il était ilevL'Uu grave, l'air soucievs. 

— Ce prix de revient que nous avons diniiini6 de 
moitié environ, il resto de beaucoup trop élevé. Et pnig, 
ces installations compliquées et coûteuses, à l'ori&eS'des 
puils, CCS macliincs. à vapeur, ces chaudières, sans 
compter ces kilomèti-cs de câbles, d'un si gros enltetien, 
tout cola est barbare, tout cela mange du lempsi el"de 
l'argenl... El il faudrait autre chose, une autre 'chose 
plus pratique, plus siniplu, plus directe. Ah ! je cniB bien 
dans quel scnsji; dois chercher, mais une telle reobembe 
seinblisuncfulii;, je n'ose dire à personne l'œuvre qne j'ai 
entieprise, cir je ne puis moi-mèmo l'énoncer «tvic-la 
clailÉ (lijsirahle... Oui, il faudrait supprimer la mauMne 
a vapeur, la cliaudière, qui est l'intermédiaire gânant, 
entre la houille extraite et l'électricité produite. II fiin- 
drait, en un mot, transformer directement l'énergie calo- 
rique cojileiiue dans le charbon, en énergie élecfrlqne, 
Bans passer par l'énergie mécanique... Comment?. je«e 
sais pas encore. Si Je le savais, le nouveau- problèmo 
serait résolu. Mais je me suis mis à la besogne, j'espèrey 
je trouverai sansdoute.Et tous verriez, voasnniUs)M«< 



rélectricité ne coûtecail presque plus rien, nous pour- 
rions la donner à tous, la répandi*e, en faira le victorieux 
agent du bien-être universel. 

Il s'enthousiasmait, il se grandissait sur ses petits 
pieds, avec des gestes» passionnés, lui si muet, si réfléchi 
ti'ordinaire. 

— Le jour doit Tenir où Péleetricité sera à tout le 
monde, comme Teau des fleuves, comme le vent du ciel. 
11 faudra non seulement la donner, mais la prodiguer, 
laisser les hommes en disposer à leur guise, ainsi que 
de Tair qu'il respire. Elle circulera dans les villes telle 
que le sang même de la vie sociale. Dans chaque maison, 
il y aura de simples robinets à tourner, pour qu'on ait à 
profusion la force, la chaleur, la lumière, aussi aisé- 
ment qu'on a aujourd'hui l'eau de source. Et, la nuit, 
dans le ciel noir, elle allumera un autre soleil, qui 
éteindra les étoiles. El elle supprimera l'hiver, elle fera 
naître réterncl été, en réchauffant le vieux monde, en 
montant fondre la neige^ jusque dans les nuages.!. C'est 
pourquoi je ne suis' pas très fier de ce que j'ai fait, un 
bien polit résultat, à côté de ce <ïu'il reste à conquérir. 

Et il conclut, d'un air -de tranquille dédain : 

— Je ne peux pas même encore mettre en œuvre, pra- 
tiquement, mes fours électriques pour la fonte du fer. 
Ils sont loujom-s des fours de laboratoire, des fours 
d'expérience. L'électricité reste trop chère, il faut 
attendre que l'emploi en soit rémunérateur, et pour cela, 
je le répèle, elle doit ne pas plus coûter que Teau des 
fleuves et l'air du ciel... Quand je la pourrai donner à 
flots, sans compter, mes fours transformeront la métal- 
lurgie. Et je connais bien l'unique chemin, je me suis ^ 
remis au travail. 

La fcte de nuit fut merveilleuâci Les danses- et les 
chants avaient repris, dans les halles étincelantes, où 
tout le peuple célébrait les noces. Ce qui éclatait dans 



481 LES QUATRE ÉVANGILES 

la joie de Ions, c'était le travail délivré, remis eu hoii- 
fieur, devenu la gaieté, la sanlé; c'était la misère vaia- 
cuc, la fortune publique rendue peu à peu à la com- 
munauté, au nom du droit sacré que chacun a de vivre 
et d'être Iieureui ; et c'était aussi l'espoir d'un avenir de 
paix et d'équité plus hautes, absolues, où se réaliserait 
le rèvc fraternel d'une société solidaire et libre. L'amour 
accomplirait ce miracle, e! l'on reconduisit Kanet et 
Nise ù leur maison nuptiale, en acclamant l'amour qui 
les avait unis, l'amour qui allait faire naître d'eux d'autreg 
amours sans fin. 

Vers ce temps, l'amour révolutionna également la 
1)uur};coîsie de Beauclair, et ce fut chez les paisibles 
Mazelle, les rentiers, les bons paresseux, que SQufOa la 
lempétc. Leur fille Louise les avait toujours surpris et 
bousculés, tellement elle différait d'eux, iras active, 1res 
entreprenante, s'occupant sans cesse dans la maison, en 
disant que la paresse la tuerait. Le ménage, qui mettait 
sa parfaite félicité à ne rien faire, très raisonnable d'ail- 
leurs, heureux de la grande aisance gagnée autrefois, 
ayant la sagesse d'en jouir sans courir aucun risque d'am- 
bition, n'arrivait pas à comprendre comment Louise 
pouvait gfller ses journées pur une agitation inutile. Elle 
él;iil fille unique, elle aurait une très belle fortune, 
pl;icée en rentes solides sur l'Etat, et n'était-elle pas dès 
lors déraisonnable, en ne s'enfermant pas dans son coin 
de paix, à l'abri des ennuis de l'existence? Eux se con- 
luntaienl si bien de leur bonheur égoïste, sans renélrc 
sur le miilheur des autres, très honnêtes, très afTectueux, 
très pitoyables pour eux sinon pour autrui, s'adorani, se 
soignant, se dorlotant en tendres et fidèles époux! Pour- 
quoi leur fillette s'inquiétait-elle du mendiant qui pas- 
sait, des idées qui changeaient le monde, des événe- 
ments qui troublaient la rue? Elle était toujours fr^ . 
missante, vivante, tout la passionnait, elle donnait un 

i 



TRAVAIL 485 

peu de son existence à tous. Aussi, dans l'adoration pro- 
fonde qu'ils avaient pour elle, entrait-il beaucoup de la 
stupeur d'avoir fait une fille où ils ne retrouvaient rien 
d'eux-mêmes. Et voilà qu'elle achevait de les boulever- 
ser par un coup de passion, dont Us avaient d'abord 
haussé les épaules, croyant à une amourette, mais qui 
s'était airgravé, au point de leur faire croire que la fin 
des temps était proche ! 

Louise Mazelle, qui était restée la grande amie de Nise 
Dclaveau, continuait à la voir fréquemment cliez les 
Boisgelin, depuis que ceux-ci se trouvaient installés à la 
Crécherie. El là, elle avait rencontré de nouveau Lucien 
Bonnaire, son camarade d'autrefois, au temps où elle 
s'échappait si ardemment, pour jouer avec les gamins des 
rues. Eux deux aussi étaient de la partie, le fameux jour 
où le f^etit bateau de Lucien avait marché tout seul sur 
Tcau de la mare; et ils en étaient encore, lorsqu'on se 
rejoignait en cachette, en sautant par-dessus les murs. 
Mais, à présont, Lucien avait grandi, c'était un beau et 
fort garçon de vingt-trois ans, tandis qu'elle-même en 
avait vingt. S'il ne faisait plus des petits bateaux qui 
marchaient sur l'eau, il était devenu, sous la conduite de 
Luc, un ouvrier mécanicien très intelligent, très in- 
ventif, destiné à rendre de grands services à la Cré- 
cherie, où il s'occupait déjà du montage des machines. 
Ce n'élait point un monsieur, il apportait une sorte de 
fierté brave à rester un simple ouvrier, ainsi que son père, 
qu'il vénérait. El, sans doute, dans la passion dont Louise 
s'était mise à brûler pour lui, entrait un peu de la natu- 
relle révolte qui la poussait à choquer les idées bour- 
geoises, à ne pas agir comme les gens du monde dont 
elle faisait partie. La camaraderie ancienne était vite 
devenue chez elle un amour passionné, s'irritant des 
obstacles. Lui, le cœur louché de la tendresse vive de 

cette jolie (ille, si alerte, si souriante, avait fini par 

41. 



48G LES QUATRE ËVANGILKS 

SU liiisser aller S l'aimer nussî prorondëmcflt.- Maîs.des 
deux, il éliiil a coup sûr le plus sage, ne Tonlant 
lieurter personne, soiilTranf à l'idée qu'elle' était 'bien 
trop fine, bien trop riche pour lui, parlant' sealement 
de ne se marier jamnîs, s'il laperdiiîl; lamli s qu'elle, 
à la sctilc pensée qu'on pouvait s'opposer à leur mariage, 
enlniil dans des rébellions folles, parlaillout bonne- 
ment de phinter là situation el forlune, pour aller vivre 
avec lui. 

Alors, pendant près de six mois, ce fui' la laU^^ ■Gk4x 
les parenls de Lucien, un tel mariage, qniiaurail'dfl être 
un iioimeur, ne sonlcviiit pourtant qu'une sourde dftBsnee. 
Bonniiire, surloul, avec sa gi'ande raisen, aurati' tti6« 
aimé que Lucien épousât la (îllc d'un-eaftiariute.'' Les 
temps avaient marché déjil^ il n'y avait plus à ètreficr de 
voir un de ses fils monter d'une classe, au bras d'ans -fille 
de la bourgeoisie agonisante. Bientôt, le profit serait poifr 
la bourgeoisie, lorsqu'elle se ref.;r.iit du -sang range,' de 
la santé et de la force, en s'-alliant au peuple. Désqne- 
relies éclataient à ce sujet dans le ménage de Boimaira, 
car sa femme, la Toupe terrible, en personne or^etl- 
Icuse, aurati sans doute consenti, mais à lacondifion de 
di-venirellc aussi une d;>me, avec de belles robes et des 
bijoux. Itien de révolttlion qui se passait aulsur d'elle, 
n'avait pu entamer son besoin de dominer et deparattre, 
l'Ile gardait son caractère exécrable, même dans l'ai tance 
assurée où ils vivaient maintenant, reprocllanl à son mari 
(le ne pas avoir fait forlune, par exemple comme nsoii'- 
sieur Maz^^llc, un malin qui ne travaillai! plus dcpab 
longtemps. Elle aurait porté des chapeaux, ellese serait 
prélassée sur les promenades, en rentière jouissant détî- 
cieusemenl de la paresse. Et, lorsqu'elle entendit Lucien 
ilér.larer que, s'il épousait Louise, il était bien rémlu ' 
il coque [la.s un sou des Maïclle n'entrAI dans son- mérn^c, 
elle acheva de ncnlie la léte, elle narlil à soB"tourien 



guerre contre une union, qui ne lui paraissait plus pro- 
fitable. A quoi bon épouser cette fille si mince, pas 
jolie, Tair di'ôle, si -ce n'était pour son argent? Ce serait 
le comble à toutes les extraordîmiires choses dont le 
spectacle Tahurissait, et' auxquelles, depuis longtemps, 
elle' avait cessé' dé rien comprendre. 

Un soir surtotit, il y eutiine explication orageuse entre 
la Toupe, Bonnàire et leur fîls Lucien, en présence' du 
père Lunot, qui rivait encore, à plus de soixante-dix- ans. 
C'était à la fin du dîner, dans la petite salle à manger si 
propre et si gaie, dohtla fenêtre ouvrait sur les verdures 
du jardin. 11 y avait métae des fleurs sur là table, toujours 
abondamment âervie. Et' le père Lunot, qui avait mainte- 
nant du tabac à discrétion, venait d'allumer sa pipe, 
lorsque la Toupe devint aigre, au dessert, à propos de 
rien, pour le plaisir de se fâcher, ainsi qu'elle en avait 
gardé riiabilude. 

— Alors, dit-ellè à Lucien, c'est décidé, tu veux tou- 
jours l'épouser, cette demoiselle? Je t'ai encore aperçu 
avec elle aujourd'hui, devant la porte des Boisgelin. Si 
lu nous aimais un peu, il me semble que tu aurais déjà 
cessé de la voir, puisque tti sais que ton père et moi, nous 
ne sommes pas si enchantés de ce mariage. 

Lucien, en bon fils, évitait de discuter, ce qu'il savait 
d'ailleurs inutile. Il se tourna vers Bonnàire. 

— Mais, répondit-il simplement, mon père est prêt à 
consentir, je crois. 

Ce fut, pour la Toupe, comme un coup de fouet qui la 
j«»la sur son mari. 

— Quoi donc? voilà que tu donnes ton consentement, 
sans me prévenir! Il n'y a pas quinze jours, tu me disais 
qii'une telle union ne te semblait guère raisonnabie et 
que tu n'clais pas sans crainte pour le bonheur de notre 
enfant, s'il faisait cette folie. Tu tournes donc comme une 
2:i rouelle? 




us LES QUATRE ÉVAHGII.es 

Tranquillement, Bonnaire s'expliqua. 

— J'aurais préTéré que le garçon fit un antre choix. 
Mais il a près de vingt-quatre ans, je ne vais pas, dans 
uitc arraire de cœur,- lui imposer ma Toloaté. Il sait ce 
que je pense, il ajïira pour le mieux. 

— Ah bien ! reprit violemment la Toupe, tu ea de facile 
composition, tu as beau te croire un homme libre, ta 
finis toujours par dire comme les autres. Depuis bienUl 
vingt ans que tu es ici, avec ton monsieur Luc, tu rÉpctes 
<)ii'il n'a pas les idées, qu'il aurait fallu commencer par 
s'emparer des outils du travail, sans accepter l'argent 
des bourgeois; mais tu n'en cèdes pas moins aux moindres 
désirs de ton monsieur Luc, lu en es peut-être même 
aujourd'hui à trouver très bien tout ce que vous avei 
fait ensemble. 

El elle continua, elle tâcha de le blesser dans sa foi, 
dans sa fierté, sachant où était le point sensible. Souvent, 
elle l'avait exaspéré, en s'cffor^'aiit de le mettre en con- 
tradiction avec lui-même. Cette fois, il se contenta de 
hausser les épanles. 

— Sans doute, ce que nous avons fait ensemble est 
très bien. Je puis regictler encore qu'il n'ait pas suivi 
mes idées. Seulement, tu devrais être la dernière 1 le 
plaindre de ce qui existe ici, car nous ne savons plus ce 
que c'est que la misère, nous sommes heureux, pas un 
de ces rentiers dont tu rêves n'a autant de bonhear. 

Elle ne cédc pas, elle s'irrita davantage. 
' — Ce qui existe ici, tu serais bien aimable de me 
l'expliquer, car lu sais, je n'y ai jamais rien compris. 
Si tu es si heureux, tant mieux! moi, je ne suis pas 
heureuse. Le bonheur, vois-tu, c'est quand on a beau-. 
coup dnrgiml, qu'on se relire et qu'on ne fait plus rien.- 
Avec touti's vos histoires, vos partages des bénéfices, vos 
magasins où l'on se fournil au rabais, vos bons et vos 
caisses, ça ne fera jamais aue j'aie cent mille francs i 



A IXiV T/llLI «t-UU 



moi, dans ma poche, pour les dépenser à ma guise, en 
choses qui me plaisent... Je suis malheureuse, très mal- 
heureuse I 

Elle exagérait, voulant lui être désagréable, mais elle 
disait vrai pourtant, elle ne s'était pas acclimatée à la 
Crêcherie, elle y souffrait dans un atavisme de femme 
coquette et dépensière, dont la solidarité communiste 
blessait tous les instincts. Ménagère propre et active, 
caractère exécrable, têtue, bornée, quand ce n'était pas 
son plaisir de comprendre, elle continuait à changer en 
enfer son ménage, malgré ses qualités, malgré le grand 
bien-être où la maison aurait dû s'épanouir maintenant. 

Bonnaire se laissa emporter à lui dire : 

— Tu es folle, c'est toi qui fais ton malheur et le nôtre! 
Alors, elle sanglota. Lucien, gêné, lorsqu'une de ces 

disputes dciatait entre ses parents, dut sortir de son 
silence et Tembrasser, en lui jurant qu'il l'aimait, qu'il 
la respectait. Mais elle s'acharnait quand même, elle 
cria encore à son mari : 

— Tiens ! demande-le à mon père, ce qu'il en pense, 
de votre usine en actions, de cette fameuse justice et de 
ce fameux bonheur qui vont régénérer le monde. Lui est 
un ancien ouvrier, tu ne l'accuseras pas de dire des 
bêtises comme une femme, et il a soixante-dix ans, tu dois 
en croire sa sagesse. 

Puis, se tournant vers le pèreLunot, qui suçait le tuyau 
de sa pipe, d'un air de béate enfance : 

— N'est-ce pas, père, qu'ils sont idiots, avec toutes 
leurs machines pour se passer des patrons, et que c'est 
encore eux qui s'en mordront les doigts? 

Le vieillard, ahuri, la regarda, avant de répondre d'une 
voix sourde : 

— Bien sûr... Les Ragu et les Qurignon, ah! c'étaient 
des camarades autrefois! 11 y a eu monsieur Michel, qui 
était mon aîné de cinq ans. Moi, c'est sous monsieur Je- 



"5 



im LES UUATItE ÉVANGILES 

lùmc, son pfpc, qoR j« suis yntré à l'usine. MaiBj araitt 
n-s tloiix-IJt, il y avait eu monsieur filnise, avec lequel 
mon pcrii. Jean Riigu. el mon jïrand-père, Pierre Ragu, 
ont travaillé, l'îcrre Itagu et Blaire Qurign on, c'éloienl 
deux coinpa:,'non>i, deux ouvriers élireurs qui lapsieDl àla 
môme enrluinii. Kl voilà, et leS' Qurignon sont des pa- 
trons archi-millioiinaires, el les Ragu sont resMs de 
piiuvres b<iu;,TL's... Toujours on recommenco, left choses 
ne peuvent pis changer, il faut donc croire qu'elles sont 
bien ainsi. 

11 divagiinil un peu, dans sa somnolence ds très vieiHe 
bute éeliipée, otibliée, ecliappiîe par miracle à l'abatloir 
commun. Souvent, il ne se rappelait pagle'lcndemaiii les 
événements lie laveille. 

— Mats, pèreLunot, dit Bonnaire, c'est jnstemerttqae 
h^ïi eho.ses changent beaucoup depuis qnelrjne lempSii. 
Monsieur Jérdme, dont vous parlez, est mort, et il a rendu 
tout ce qu'il lui restait de sa fortune. 

— Comment^ ilarcndu? 

— Oui. il a rendu aux camarades la richesse qu'il 
devait h. leur effort, à leur longue souffrance... SonTenei- 
vous, il y a longtemps dt'jil. 

Le vieillard rouillait dans sa mémoire obscure. 

— Ah ! bon, bon ! ça me revient, celte drfttetlihiBiDirel... 
l'ïb bien ! s'il a rendu, c'est un imbécile ! 

Le mol tomba avec une neltelé méprisante, car le rêve 
ilii ]ière Luriiil n'avait jamais été que de faire une grosse 
l'itrlunc, comme les Qurignon, pour jouir ensuite de la 
vi,' en patron Iriompiianl, en monsieur oisif, s'amusanl 
du malin au soir. Il en était reste là, avec toute la'jéné- 
ralion d.'s vieux esclaves exploités et fourbus, résignés 
à leurs chaînes, qui gardaient l'unique regret 'de n'être 
pas nos parmi les exploiteurs. 

La ToupEr éclata d'un rire insultant. 

— Tu vois! le père n'est pas si bête que vou^'aulrtM, 



li He va pas cnercaer raïai a quatorze ueures. jl argeni, 
c'est Targonl, et quand on a Targent, on est le maître, 
voilà ! 

Bonnaire haussa ses fortes épaules, tandis que Lucien 
silencieux regardait .par la. fenêtre les rosiers fleuris du 
jardin. A quoi bon discuter? elle était le passé têtu, elle 
mourrait dans le paradis communiste, au sein du bonheur 
fraternel,' en le niant, en regrettant le temps de misère 
noire, où elle attendait d'avoir économisé dix sous pour 
courir s/acheler un ruban. 

Babette Bpurron, justoHient, entra, et elle, toujours 
gaie, était au contraire dans un continuel ravissement do 
sa situation nouvelle. Elle avait, par le réconfort de son 
optimisme souriant, aidé à sauver son homme, Bourronle 
simple, du gouffre où devait culbuter Ragu. Toujours 
elle s'était montrée confiante dans Tavenir, certaine que 
les choses s'arrangeraient très bien, inventant parfois, 
pour remplacer le pain absent, des histoires d'extraordi- 
naires bonheurs, tombés du ciel. Et, comme elle le disait 
en plaisantant, cette Crécherie où le travail devenait 
propre, aimable et honorifique, où Ton vivait au milieu 
de toutes les douceurs, réservées jadis aux bourgeois 
seuls, n'était-ce pas son paradis qui se réalisait? Aussi 
sa figure poupine, restée fraîche, sous un gros chignon 
noué à la diable, rayonnait- elle de la joie d'avoir un 
homme guéri de la boisson, avec deux beaux enfants 
qu'elle marierait bientôt, dans une maison à elle, belle 
et joyeuse confime une maison de riches. 

— Eh biçn I c'est donc décidé, cria-1-elle, Lucien va 
l'épouser, sa Louise Maz^^lle, cette petite bourgeoise si 
charmante, qui n'a pas honte de nous? 

— Qui vous a dit ça? demanda rudement la Toupe. 

— Mais c'est madame Luc, c'est Josine, que j!ai rc!B- 
contrée ce matin. 

La Tqupe> devint blanche de colère contenue. D^&soa 




j.ij LES QUATRE ËV&NCILES 

irrilation innpaisée, sans fin possible, contre la Crécherie, 
il y avait surlouf beaucoup de la haine dont elle poarsni- 
vait Josine. Jamais clic n'avait pardonné à < cette fille > 
son union avec Luc, l'exaltation de chance heureuse 
où elle la voyait, femme du Iicros aimé de tous, mère de 
beaux cnTanls qui {craudissaicnt pour le bonheur. Et dire 
qu'elle se souvenait des jours où la misérable créature 
mourait de faim, jolée à la rue par son frère! Mainte- 
nant, elle se croyait écrasiic par elle, quand elle ia rcn- 
contiait coiiTée d'un chapeau, comme une dame. Et 
c'élail lace bonheur d'une autre qu'elle n'accepterait 
jamais. 

— Josine, dil-clle avec brutalité, au lieu de s'oceuper 
des mariages qui ne la regardent pas, ferait mieux de 
faire oublier les siens, célébrés la semaine des quatre 
jeudis... Et puis, vous m'agacez tous, fichez-moi Ix 
paix! 

Elle quitta la pièce, fit claquer la porte, les laissant 
dans un silence embarrassé. Ce fut Bahetfe qui se mit k 
rire la première, habituée aux façons de son amie, qu'elle 
avait l'indulgence sereine de trouver brave femme, 
quoique mauvaise tète. Des larmes étaient montées aux 
yeux de Lucien, car c'était sa vie dont on disputait 
ainsi, au milieu do tajil de méchante humeur. Mais son 
père lui serra la main amicalement, comme pour lui pro- 
mettre d'arranger les choses. Il n'en restait pas moins . 
très triste Ini-inéme, bouleversé de voir le bonheur, 
mfime dans plus de justice et plus de paix, a la merci des 
querelles du fuyer. Suffirait-il donc toujours d'un exé- 
crable caractère pour gâter les fruits de la fruteruitiïf 
Et seul le père Lunot garda son inconscience béate, 
endormi à inoitié, sa pipe à la bouche. 

Cependant, si Lucien ne doutait point du consentement 
final de ses parents. Louise sentait, chez les siens, nnt 
résistance plus grande, et la lutte s'aggravait chaque jour. 



TKAYAIL ràS 

Les Mazelle adorant leur fille, c*élail au nom de celle 
adoration qu'ils s'entêtaient à ne pas céder, non dans des^ 
explications violentes, mais par leur inertie bonasse, une 
sorte de vague ensommeillemenl, qui, croyaienl-ils, las- 
serait son caprice. Elle avait beau emplir la maison du 
vol de ses jupes, taper fiévreusement sur son piano, jeter 
les bouquets encore frais par les fenêtres, donner les- 
signes du trouble le plus passionné : ils lui souriaient 
paisiblement, affectaient de ne rien comprendre, s'effor- 
çaient de la bourrer de friandises et de cadeaux. Et elle 
s'enrageait d'être ainsi comblée de douceurs, lorsqu'on- 
lui refusait l'unique chose qui lui serait délicieuse, si bien 
qu'elle finit par menacer ses parents de tomber malade. 
Elle prit même le lit, se tourna contre le mur, ne voulut 
plus leur répondre. Novarre, appelé, déclara que ces^ 
maladies-là n'étaient pas du domaine de sa science. La 
seule guérison des filles en mal d'amour, c'était de les 
laisser libres d'aimer. Alors, éperdus, comprenant que le 
cas devenait sérieux, les Mazelle tinrent conseil, passèrent 
une nuit blanche, dans l'alcôve conjugale, à se demander 
s'ils devaient céder. L'affaire lelir parut si grave, si grosse 
de conséquences^ qu'ils n'osèrent prendre une décision, 
en s'en tenant à leurs propres lumières; et ils résolurent 
de réunir leurs amis, pour leur soumettre le cas. N'était-ce- 
pas une désertion, ce don de leur fille à un ouvrier, 
dans les circonstances révolutionnaires où Beauclair se 
débattait? Ils sentaient cette union décisive, une abdica- 
tion dernière de la bourgeoisie, du négoce et de la renie. 
Et il était naturel que les autorités, les têtes de la classe 
possédante et dirigeante, fussent consultées. Un bel 
après-midi, ils invitèrent donc le sous-préfet Ghàlelard, 
le maire Courier, le président Gaume et l'abbé Marie, à 
venir prendre une tasse de thé, dans leur jardin fleuri, 
où ils avaient passé tant de paresseuses journées, allongé» 

au fond de grands fauteuils berceurs, face à face, regar- 
ds 



491 LES QUATRE ÉVANGILES 

dant pousser les ro^us, sans même se doiiner la fatigue de 

cauïerciilre eux. 

— Tu coinprcnds, dit Mazelle, nous feroas ceqafi'MS 
messieurs iiuus c»iiscilloroiit de faire. Ils ou savent plue 
lun^ que nous, et personne ne pourra nous blùmer, de 
suivre Icur^i avis... Mui, je commence à ne pliissentir 
ma têtu, avec loule cette Lisloire qui m'emplit le cerveau 
du malin a» soir. 

— Moi aussi, dit madame Mazelle. Ce n'est pas sne 
existence, de toujours léQéciiir. Rien n'est plus masvais 
pour ma maladie, je lu sens bien. 

Le thé fut servi dans le jardin, sous un licrc^su ue 
roses, par ce bel après-midi ensoleillé. Et ce fut 
le sous-prêfet Cliàlclard et le maire Gourier .qui te 
rendirent les proniicrs à l'invitation. lia étaient restés 
inséparables, un lien plus fort semblait même s'être 
noué entre eux, di^puisqu'ils avaient perdu madametiou' 
lier, la toujours belle Léonore. Pendant cinq .ans, ib 
venaient de la garder jnlirme, clouée dans un faaieuil 
p;ir une pnralysiu des jambes, entourée de petits soins, Le 
bon ami suppléant lu mari, la veillant, lui faisant des 
lectures, aux heures où ce dernier s'absentait. Jamais 
liaison plus p:ii^j])lc ne s'était prolongée ainsi, jusqu'au 
bout. £t c'était dans lus bras de Ch&lolard que Lâonore 
était morte, tout d'un coup, un soirqu'il l'aidait à prendre 
une lasse de tilleul, pendant que Gourier fumait-debops 
un cigitrc. Lorsque celui-ci était rentré, tous deux 
l'avaient jilcnrée ensemble. Maintenant, ils ne^se quit- 
taient guère, dans les loisirs que l'adminislrulion 'de la 
ville liiiir liiissail, car ils ne rudministraient plva que 
ihéoriqueinfut, après de roùrL's et sages délibérations, 
au cours desquelles le sous-préfet avait décidé. le.'Oiaire 
à suivre son exemple, fermer les jeux, laisser- al levJes 
choses, ne passe gâter laviu^ en se mettant en ttaverarde 
l'évolution, dont personne au monde n'aiirèterait.ila 



marche pourtant. Gourier, que la peur travaillait parfois^ 
jetait à des idées craelles, avait quelque peine à se 
faire' une si aimnble philosophie. Il s'était réconcilié 
avec son fils Achille, qui avait eu de Ma-Bleue, dans leur 
nid d'amour si vaillamment conquis et défendu, une déli- 
cieuse fillette, Léonie, aux yeux blous de lac bleu 
immense, de ciel bleu infini, les yeux de sa mère ado- 
rable; et, à présent, grande fille de vinsj^t ans bientôt, 
bonne à marier, elle avait séduit le grand-père. Aussi 
se résignait-il à ouvrir sa porte au ménage irrégulier, ce 
fils révolté contre son autorité jadis, cette Ma^Bleue dont 
il parlait encore parfois camme d'une sauvagesse. Ainsi 
qu'il 1^ disait, c'était dur pour un maire, le magistrat 
légal du mariage, d'accepter à son foyer un ménage révo- 
lutionnaire^ marié sous les iétoiles, par une nuit chaude, 
où la terre sentait bon. Mais les temps étaient si étranges, 
il se passait de si extraordinaires choses, qu'une petite- 
fille charmante^ née du, libre amour impénitent, devenait 
un cadeau très acceptable. Gaiement, Ghâlelard avait 
exigé la réconciliation, et. Gourier, depuis que son fils 
lui amenait Léonie, était acquis un peu plus chaque 
jour à cette Crécherie, demeurée quand môme pour lui 
un foyer de catastrophes j maigri la. nécessité où il s'était 
trouvé de mettre, lui aussi, sa grande cordonnerie en 
actions, et de syndiquer autour d'elle toutes les indus- 
tries du vêlement. 

Le président Gaume se fit attendre, ainsi que l'abbé 
Marie, et les Mazelle ne purent se tenir d'expliquer tout 
de suite leur cas au sous-préfet et au maire. Devaient-ils 
se résigner, devant le caprice déraisonnable de leur fille 
Louise? 

— Vous comprenez, monsieur le sous-préfet, dit 
Mazelle d'un air d'importance inquiète, en dehors du 
chagrin que nous causerait un- pareil mariage, il y a le 
déplorable ciïet social, la responsabilité dont. nous sen- 




:19e LKS QUATRE EVA>CILES 

tons tout le poids vis-à-vis des personnes dîstiognées de 

noire chissc... Nous allons aux abimes. 

On élait assis dans une ombre tiède, que parfamaient 
les roses grimpantes, devant une table au gai linge de 
coultiur, charj^ée de petits gâteaux; et ChAtelard, ton- 
jours correct et portant beau, malgré son k^e, ent an de 
ses sourires d'ironie discrèle. 

— Mais nous y sommes, aux abîmes, cher monsienr 
Hazelle. Vous auriez bien tort de vous gêner pour le 
gouvernement, pour l'administration, et même pour le 
beau monde ; car, voyez-vous, tout cela n'existe déw'.^ 
mais qu'en apparence... Sans doute, je suis loiyonn 
sous-préfet, et mon ami Gourier est toujonrs' maire. 
Seulement, comme il n'y a plus derrière noua d'Etit 
réel et solide, nous ne sommes guère que des fanlAmes... 
Et il en va également des puissants et des riches dont le 
pouvoir et la fortune sont emportés un peu chaque jour 
par la nouvelle organisation du travail. Aussi, ne tou 
donnez donc pas la peine de les défendre, puisque eux- 
mêmes, cédant au vertige, deviennent les ouvriers actifs 
de la révolution... Allez, allez! ne résistez pas, aban- 
donnez-vous ! 

11 aimait ce genre de plaisanterie, qui terrifiait les 
derniers bourgeois de Beauclair. C'était d'ailleurs um 
façon aimable de dire la vérité en plaisantant, dans U 
conviction où il était que le vieux monde était fiât et 
<{u'uii monde nouveau naissait des décombres. A Paris, 
les plus graves événements s'accomplissaient, le vieil 
édifice lotnbail pîcne à pierre, faisant place à toute 
une construclion transitoire, où s'indiquait nettement 
déjà la Cité future de justice et de paix. Et ces ehoseï 
lui donnaient raison, il était heureux de s'être fait 
oublier dans co coin de province, en ; goureroant le 
moins possible, certain maintenant d'y mourir de sa belle 
mort, avec le régime qu'il portait depuis de loagaes 



années en tem;, dan air souriant de philosophe et 
d'homme du monde. 

Les Mazellc avaient pâli. Tandis que la femme se 
pâmait au lond de son fauteuil, les yeux sur les gâteaux, 
le mari s'écria : 

— Vraiment, le croyez-vous, sommes-nous menacés à 
ce point?... Je sais bien qu'on parle de réduire la rente. 

— La rente, reprit tranquillement Châtelard, elle 
sera supprimée avant vingt ans; ou, du moins, on trou- 
vera une combinaison, qui, progressivement, dépossédera 
les rentiers. Le projet en est à l'étude. 

Madame Mazelle soupira, comme si elle rendait l'âme. 

— Oh ! nous serons morts, je l'espère bien, nous 
n'aurons pas la douleur de voir ces infamies. C'est notre 
pauvre fille qui en souffrira, et raison de plus pour la 
forcer à faire un beau mariage. 

Châtelard, impitoyable, dit encore : 

— Mais il n'y a plus de beaux mariages, puisque Théri- 
tage va disparaître. C'est chose à peu près résolue. Désor- 
mais chaque ménage sera forcé de faire lui-même son 
bonheur. El que votre Louise épouse un fils de bourgeois 
ou un fils d'ouvrier, la mise de fonds sera bientôt la même, 
de l'amour s'ils ont la chance de s'aimer, et de l'activité à 
la besogne, s'ils ont Pinielligence de n'être pas des pares- 
seux. 

Il y eut un grand silence, on entendit le petit bruit 
d'ailes d'une fauvette qui voletait dans les rosiers. 

— Alors, finit par demander Mazelle anéanti, c'est 
donc le conseil que vous nous donnez, monsieur le sous- 
préfet. Selon vous, nous pouvons accepter pour gendre 
ce Lucien Donnaire ? 

— Oh ! mon Dieu, oui ! La terre n'en tournera pas 

moins en p;iix, croyez- moi. Et, du moment que les deux 

enfants s'adorent, vous êtes toujours sûrs de faire au moins 

deux heureux. 

42. 



JOS LUS (JUATRE ÉVASSILi;» 

Ciourjer n'iivnil nncore rien dil. Il élail mal à l'aise, 
d'ëlrc ap|iolô à Irancher une qucslion piircille, lui dont 
le (ils s'en élail allé vivre avec Ma-Bteuc, cette libre Mlle 
des rotiliGi-s, qu'il recevait m.itntcn;int dans sa trèS'boar- 
);e